L’éducation pour sortir de la pauvreté

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 Mme Denise NVOMERA NTEGEZA

République Démocratique du Congo

Parmi les objectifs de développement durable celui de l’éducation souligne la gratuité de l’enseignement primaire ; chose qui n’est pas respectée en RDC et dans plusieurs pays d’Afrique.

Un séminaire organisé par le Mouvement international ATD Quart Monde s’est déroulé autour du thème « Tous peuvent apprendre si… » ; les trois points de suspension constituent un ensemble d’obstacles qui freinent, qui obstruent et qui empêchent que tous les enfants aient les mêmes chances, d’accès à l’enseignement :

Il y a les obstacles liés à l’état de pauvreté des familles, ceux liés à l’insécurité grandissante dans plusieurs pays, la situation de guerre, etc.

Nous devons réfléchir à changer le regard du reste de la société envers les plus pauvres ; nous devons penser à comment mettre les personnes vivant la grande pauvreté au centre de nos préoccupations.

Nous, parents, devons commencer dans nos propres familles à assurer l’éducation de base dans le but de préparer une bonne suite. Recommandations et suggestions devront constituer un moyen efficace de notre implication dans le processus de rechercher la paix et d’autres solutions durables. Non seulement interpeller les familles à plus de responsabilité, mais aussi le gouvernement qui est le garant des institutions : l’amener d’une manière ou d’une autre à appliquer la justice à tout les niveaux ; l’amener en particulier à veiller à ce que tous les enfants – y compris ceux qui vivent dans la pauvreté – puissent jouir de leur droit à un enseignement primaire gratuit et obligatoire afin que les écoles puissent être accessibles sans danger ni coûts indirects ou frais illégaux.

Étant des ambassadeurs de la paix, nous, parents, devons commencer dans nos propres familles à solidifier d’abord l’éducation que nous donnons à nos enfants car sans l’éducation de base c’est toute une vie qui se perd. Si nous réussissons cette éducation, les résultats seront visibles. Nous ne devons pas laisser toute la charge à l’État et nous devons savoir que l’État seul ne peut rien.

Actuellement, pour certains gouvernants, c’est comme si le peuple n’existait pas, c’est comme si les enfants n’avaient pas droit à la scolarité et à la protection. Il y aura une justice lorsqu’on tiendra compte de l’existence de l’autre et que le salaire de misère n’existera plus. Les 3, 4, 5 et 6 mois impayés ne permettront pas le bien-être des personnes.

Dans chaque société les classes sociales existent, mais nous devons montrer que les inégalités conduisent à des atrocités et que certaines personnes se trouvent très lésées, très diminuées par la pauvreté.

Avec le Mouvement ATD Quart Monde nous devons aboutir à l’élaboration d’un plaidoyer auprès des gouvernements afin qu’ils appliquent les principes d’égalité et d’équité ; ainsi, même les enfants issus des familles pauvres se retrouveront sur le banc de l’école et on aura préparé des pays responsables et viables.

Les enfants vivant la grande pauvreté abandonnent du jour au lendemain l’école ou ne la fréquentent pas du tout, pour entreprendre des activités génératrices de revenu, contribuer aux tâches de ménage. Pire encore, certains se retrouvent dans la rue voués à leur triste sort.
L’éducation est un outil essentiel qui permettra à l’enfant de développer petit à petit sa personnalité, ses capacités et ses talents.
Les études seront pour lui un ensemble de chances de participer d’une manière efficace à la vie sociale et d’échapper ainsi à la pauvreté, en devenant utile pour lui et pour la communauté entière.

Le fait de ne pas arriver au terme de l’enseignement primaire et secondaire présente des conséquences économiques qui dévastent et prolongent le cycle de la pauvreté.

Écoutons nos frères de Syrie : la petite Mouna, âgé de 8 ans, s’exprimait sur Radio France Internationale : « Nous avons des écoles cachées, les parents n’acceptent pas que les enfants aillent à l’école car beaucoup sont morts puisque les écoles sont bombardées ».

Une enseignante syrienne disait qu’elle et des collègues faisaient du bénévolat avec le souci de contribuer tant soit peu à l’éducation des enfants.
L’école c’est la vie, c’est l’avenir de nos enfants, c’est l’avenir de tout un peuple. Les enfants non scolarisés sont une bombe à retardement.
« Tous peuvent apprendre si… »

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Voir avec son corps

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Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Vivre en dignité est la plus grande nécessité de tout être humain. Qu’on ait toutes ses capacités ou non, se donner une occupation pour trouver de quoi vivre est essentiel. Ici, à Jean Rabel, en Haïti, Dérilus en est un bon exemple. Depuis l’installation de la nouvelle petite équipe d’ATD Quart Monde Haïti dans cette commune très pauvre, Dérilus attire notre attention au point que nous décidons un jour d’aller lui parler.

Dérilus est aveugle de naissance. Il vit au centre ville de Jean Rabel, mais est originaire de Barbe Pagnole, lieu où nous animons une bibliothèque de rue chaque vendredi. Sa femme est aveugle aussi, ensemble ils ont une fille. Cet homme aveugle est courageux et nourrit dignement sa petite famille grâce à la peine qu’il se donne. Chaque jour, on le voit sous sa petite tente située sur la grande rue en train de taper avec son marteau. Mais son travail est beaucoup plus large que ça et demande encore plus d’habileté. Il exige aussi une force physique adéquate.

À l’aide d’une brouette qu’il conduit depuis chez lui jusqu’à la rivière à environ un kilomètre, il ramasse des pierres et va les déposer sous sa tente – Sachant que pour faire ce travail, il doit traverser des rues en faisant attention aux vélos, motocyclettes, voitures, piétons, canaux, ravins. –  Après avoir transporté assez de pierres, il se met à les casser à coups de marteau pour en faire du gravier qu’il vend à ceux qui construisent leur maison. « Avec ce travail, je gagne assez pour vivre. Ce qui est intéressant aussi, c’est que je ne travaille qu’avec moi-même. Le seul problème qu’il y a, c’est que parfois je n’arrive pas à trouver facilement des clients », lâche Dérilus qui confirme que le travail qu’il fait n’est pas simple.

À côté de cette activité génératrice de revenus, Dérilus travaille aussi bénévolement pour sa communauté et son église. C’est bien lui qui frappe du tambour à l’église catholique du bourg, au moins chaque dimanche. C’est d’ailleurs là que nous l’avons vu pour la première fois. « Je n’hésite jamais à participer aux activités communautaires visant à embellir mon quartier », ajoute Dérilus. Il fait toutes ces choses, et bien d’autres, comme s’il voyait avec son corps. Il est un symbole de courage qui nous apprend qu’on peut vivre en dignité même si on n’est pas à 100% de ses capacités.

Jimy

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Penture réalisée par Bruno Mazzolini

Maïmouna Kebe et Bruno Mazzolini

Sénégal

Ce samedi, à l’Antenne régionale à Dakar quelques membres du Mouvement ATD Quart Monde se retrouvaient pour discuter du thème du 17 octobre, Journée Mondiale du refus de la misère. Cette année, le Comité International propose de mettre en lumière l’ambition de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, à l’occasion des 70 ans de ce texte de référence !

« Qu’est-qui fait que je suis un Homme ? » La question lancée, tous les participants ont répondu unanimement en se référant au respect de la dignité.

Tout au long de la réflexion, j’avais sous les yeux en face de moi, un tableau aux couleurs vives : les trois couleurs rouge, jaune, vert de notre drapeau comme fond, avec sur la partie gauche dessinée en noir la silhouette d’un homme assis et sur la partie droite écrit en blanc, presque en graffiti, l’inscription « Tous, nous sommes des Hommes. M. Sow »

Et je pensais à cet homme qui aurait pu n’être dans nos mémoires qu’une ombre vite estompée, mais qui nous a si profondément instruit sur « ce qui fait qu’on est un Homme » qu’il continue à habiter nos cœurs et nos esprits : Mamadou Sow. Nous l’appelions tous Jimy. Il était un homme de la misère, d’une misère épaisse qui l’éloignait de ses voisins, une misère qui ne le laissait pas en paix, même dans sa solitude.

Pourtant à un moment il avait eu des rêves, des rêves simples comme tout le monde : se marier, avoir des enfants et de quoi les faire grandir. Pour les réaliser, il avait pensé immigrer en Europe. Il était parti puis 4 ans plus tard, il était revenu… Sans rien…. Devenant la risée de tous.

Dans le quartier, il insultait les voisins. Les tensions entre lui et son voisinage avaient incité le propriétaire de la maison qu’il squattait à lui demander de partir. Alors, il avait trouvé refuge quelque temps à la maison Gestu And Xeex Ndool, qui veut dire « rechercher et combattre ensemble la pauvreté ». C’était la maison de tout le monde, une maison de paix où tous ceux qui y entraient se sentaient respectés. Là, dans notre maison Quart Monde (lieu de rencontre des membres du mouvement), Mamadou se sentait en sécurité.

Il avait le talent de façonner le bois. Il réalisait des petits bracelets qu’il vendait au marché. Mais de tout ça, gagnait peu… si peu. Il avait ensuite trouvé une autre maison tout aussi insalubre. Notre équipe s’était solidarisée pour qu’elle soit remblayée, mais l’eau revenait sans cesse. Pourtant ce n’était pas le pire. Ce qui blessait le plus Mamadou, c’était les préjugés. Sans le connaître les voisins le jugeaient, se moquaient de lui, le traitaient de fou… Dans son cœur la colère, comme l’eau, stagnait et jamais ne se tarissait. Elle sortait de lui par des insultes en réponse aux humiliations reçues. C’était toujours des conflits, des menaces. Il le sentait bien : personne ne le respectait.

Nous allions lui rendre visite, volontaires et jeunes bénévoles. Et petit à petit nos visites, qui intriguaient les gens, ont transformé les regards. Dans sa petite chambre humide, il nous recevait et cela faisait de lui une personne comme les autres, il n’était plus tout à fait isolé, il y avait de la solidarité. Chez certains voisins, il pouvait aller chercher de l’eau à boire.

Cet homme abattu par la misère cherchait son chemin, comme tout être humain cherche à être reconnu comme un Homme.

Il souffrait de la relation qu’il avait avec le voisinage, alors qu’au fond, tous voulaient la paix.

Les volontaires ont eu l’idée d’inviter Mamadou à venir sculpter un objet qui symbolise la paix dans la cour de la maison Gestu. Mamadou, qui insultait les voisins et faisait peur aux enfants, se retrouvait avec eux, là dans la cour à sculpter le bois, cherchant ensemble à dire la paix.

Après une querelle Mamadou cherchait toujours à se rattraper, redevenir un parmi les autres ; alors il répétait comme une vérité incontournable et pleine de sagesse : « tous nous sommes des Hommes ». Ces mots tintaient comme un appel au respect de la dignité de tous, mais également comme un appel au pardon inconditionnel. En les étalant sur sa toile, un volontaire a voulu partager la force de cet homme au-delà de la violence de la misère qui l’oppressait.

Ce tableau à l’Antenne régionale d’ATD Quart Monde à Dakar contribue à ce que Mamadou Sow, alias Jimy, ne soit pas oublié.

C’est l’occasion de témoigner de sa vie à tous les gens qui passent ici.

Le voyage absurde des Rroms : aller-retour éclair entre France et Belgique

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Pascal Percq

France

Ce matin là, tout comme un autre matin identique deux mois plus tôt, une vingtaine de personnes, familles Rroms avec enfants, sont rassemblées à l’entrée du camp improvisé –un bidonville organisé depuis de nombreux mois aux portes de la ville.

Entre deux bras d’autoroute périphérique, une centaine de Rroms sont installés là, à demeure, dans leur caravane, selon une utilisation assez rationnelle de l’espace.

Ce mercredi matin, plusieurs d’entre eux se préparent à partir non pas pour un long voyage mais pour un aller-retour absurde, digne de Kafka, de quelques kilomètres…

Il est 9h. Cinq voitures approchent et se garent à l’entrée du camp. Leurs conducteurs et conductrices sont des amis, membres du collectif de soutien aux Rroms. Ils rejoignent les familles et ensemble ils attendent. Qui ? Deux policiers déjà venus quelques jours plus tôt et qui avaient saisi un peu au hasard leurs papiers d’identité lors d’un contrôle de routine dans le camp.

Ces papiers d’identité, les familles en ont besoin, pour travailler, pour se déplacer, pour inscrire les enfants à l’école. Presque tous sont scolarisés. Plusieurs de ces femmes travaillent à temps partiel. Qu’importe, une décision administrative prise par le préfet leur ordonne de quitter le territoire. En échange de leurs papiers ils sont mis en demeure de partir dans les trente jours… par « leurs propres moyens ».

Cela s’appelle une « OQTF : Obligation de Quitter le Territoire Français ». Une décision administrative prise par le préfet en application d’une réglementation légale sans besoin de passer devant un juge. Leur tort ? Ils n’ont commis aucun délit. Ils sont considérés comme représentant une charge excessive pour l’État français, parce que leurs revenus sont insuffisants, qu’ils n’ont pas de logement, etc.

Le fait qu’ils soient citoyens Européens, Roumains certes mais membres de l’Union Européenne, ne change rien à leur sort. Le droit de mobilité dans l’espace Schengen est battu en brèche. Plusieurs recours ont d’ailleurs été déposés par le passé devant le tribunal administratif pour « excès de pouvoir ». Peine perdue. Le temps que le juge administratif délibère… les personnes sont tenues d’appliquer l’obligation légale. Et donc de quitter le territoire.

Il est 9h20. Les familles prennent place dans les cinq véhicules. Parmi les « expulsés » une maman avec un bébé de trois mois. L’enfant n’est pas expulsable… mais la maman si. Alors, on ne sépare pas la mère de l’enfant. Une autre jeune femme est furieuse. Elle habite la région sud depuis plus de quinze ans et était simplement de passage. On lui a pris ses papiers comme aux autres.

Le petit groupe part en convoi, escorté par le véhicule de police jusqu’à la frontière franco-belge six kilomètres plus loin.

Il est à peine 10h. La frontière franchie, tout le monde descend des véhicules. Les policiers constatent alors que les familles ont bien quitté le territoire français. Ils leurs rendent  à chacun en main propre, contre une signature, leurs papiers d’identité. Puis ils repartent…

Alors tout le monde remonte dans les voitures et l’on revient au point de départ. Il ne s’est pas passé deux heures… entre le départ et le retour.

Cette –sinistre- comédie est ainsi jouée tous les deux mois. Avec quasiment les mêmes acteurs. Pour Francesca, c‘est la troisième fois qu’elle fait cet aller-retour. Elle ne s’en émeut guère. Mais chacun redoute une mesure plus sévère encore qui serait l’interdiction de retour en France : l’arsenal administratif a bien des ressources pour embêter les pauvres gens, Rroms et autres.

Plusieurs organisations ont saisi la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Sans résultat jusqu’à présent.

Le ballet de ces reconduites à la frontière entre la France et la Belgique, peut ainsi continuer à ce rythme de mois en mois durant des années. D’autant qu’il paraît qu’en faisant un peu de zèle, ces aimables fonctionnaires, préfet compris, seraient ainsi bien notés en haut lieu…

Je souhaite un monde sans enfants soldats

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Christian RHUGWASANYE

République Démocratique du Congo

Pour un enfant grandir dans la chaleur familiale et dans une société solidaire est un pas pour son développement.

Le monde souffre, des guerres, des conflits et surtout de l’extrême pauvreté. Les gens qui les endurent deviennent comme inexistants alors qu’ils ont pleinement le droit d’apparaitre comme tout Homme!

Tout humain a besoin d’une personne à ses côtés dans les meilleures et les pires situations de sa vie. Un enfant ressent encore plus ce besoin. Son corps, sa réflexion, son esprit et sa manière d’agir se développent selon son entourage, les personnes qui s’occupent de lui, les personnes qu’il voit ; ce qu’il subit et endure…..

Je suis choqué aujourd’hui de voir que des milliers d’enfants sont actuellement délaissés, drogués dans des rues de pays de cette terre. Certains sont victimes des conflits armés et politiques, coincés dans les forêts et envoyés au front sans consentement libre de leurs part ! Là leur avenir se noircit, ils sont transformés, détruits, tués.

Ces  enfants aussi ont besoin de l’école. Ils ont besoin d’être considérés et de jouir des mêmes droits que tout autre enfant. Ils ont besoin de l’affection et de la chaleur familiale. Au lieu d’une natte pour dormir dans la forêt ils ont besoin d’un matelas et d’une chambre.

Cela va plus loin que leurs propres besoins : il s’agit d’une exigence éthique fondamentale pour un monde juste, sans guerre, sans misère.

Je souhaite un monde sans enfants abandonnés, exclus, discriminés, traumatisés, enrôlés dans les groupes armés. Un monde sans enfants privés de solidarité, un monde avec du travail en commun, de l’amour et de la dignité dans la société.

Pour l’avenir, il est temps de faire que chaque enfant devienne un bon citoyen.

Un nouvel ordre mondial

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Par Nick Edwards

Royaume-Unis

Les nombreuses campagnes menées actuellement, telles que « Me Too » et « Time’s up », s’attaquent aux problèmes des inégalités, des comportements inappropriés, et de l’exploitation des femmes sur leur lieu de travail. Elles succèdent à d’autres campagnes qui ont levé le voile sur des abus de pouvoir de tous types, particulièrement, mais pas exclusivement, de la part des hommes. Ces justes causes arrivent à point nommé.

L’expérience vécue par les femmes riches et célèbres qui ont initié la campagne « Time’s up » est partagée, tous les jours, à une échelle colossale et inimaginable, par tellement de personnes, notamment les membres les plus pauvres et les plus vulnérables de notre société. Cette souffrance qui fait parfois les gros titres, est vite éclipsée par l’événement médiatique suivant. Pourtant, le problème, lui, reste d’actualité.

Ces dix dernières années, tous les projets d’ATD ont été construits en se basant sur le refus du silence qui pèse sur l’extrême pauvreté, vécue comme une violence. Notre volonté est d’aider les personnes à comprendre de quelle façon, de manière institutionnelle et profondément enracinée dans notre société, l’exclusion et l’exploitation piègent les gens et affaiblissent leur dignité humaine. Notre priorité a toujours été de donner une voix à la pauvreté, et de permettre à cette histoire d’être racontée par ceux et celles qui sont les mieux placés pour en parler – c’est-à-dire, les militants et autres personnes qui vivent quotidiennement dans une situation de précarité.

Ce message est peu entendu pour deux raisons : la nature égoïste et matérialiste de notre monde, et la façon dont les gouvernements et les médias manipulent les faits pour les faire coïncider avec leurs propres intérêts et ceux des personnes qui détiennent richesses et pouvoir. Il en a toujours été ainsi, et il peut être facile pour nous de tomber dans la croyance que les choses ne pourront jamais changer.

Ce qui est sûr, c’est qu’en ne faisant rien, cela ne changera jamais ! La bonne nouvelle est que, grâce à nos efforts, ainsi qu’à ceux de tant d’autres qui se sont unis à nous de par le monde, il y a aujourd’hui une bien meilleure compréhension que par le passé de la réalité de l’exploitation et des abus de pouvoir. Cependant cela reste fragile, et soumis à des attaques de toutes sortes de la part de groupes d’intérêt. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin d’un réel changement de culture, afin que les problématiques cruciales soient identifiées, non pas comme une énième campagne mais comme une nécessité pour notre survie et pour le bien-être de notre planète et de tous ses habitants.

Le fondateur d’ATD Quart Monde, Joseph Wresinski, a dit un jour : « Un nouvel ordre mondial, sans pauvreté, verra le jour ». Pour que cette déclaration se réalise et ne soit pas qu’un rêve lointain, nous devons essayer de persuader ceux qui ne nous écoutent pas encore. Nous devons unir nos voix, nos « Me too », pour changer l’obscurité de l’extrême pauvreté en un nouvel ordre mondial où tout le monde aura la chance de donner le meilleur de lui-même.

Nous, rassemblés au sein d’ATD Quart Monde, sommes à l’avant-garde de ce mouvement. Cela fait longtemps que nous sommes présents et nous devons continuer à raconter notre histoire jusqu’à ce que le monde écoute enfin et que personne ne soit plus laissé derrière.

 

Anniversaires : de 1948 à 1998… et maintenant ?

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Pascal Percq

France

Cette année 2018 est celle d’un double anniversaire : les 70 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme votée par les Nations Unies et signée par 50 États le 10 décembre 1948 à Paris et, d’autre part, il y a 20 ans, le vote en France le 28 juillet 1998, par le Parlement, de la loi d’orientation « de lutte contre l’exclusion ».

Quel lien, quels points communs entre ces deux textes, ces deux actes ?

C’est à cet exercice que trois membres d’ATD Quart Monde Nord-Pas de Calais ont été conviés à participer avec les membres d’Amnesty International de cette même région.

Cet échange a donné lieu à une réflexion en amont qui fait référence à des repères qu’il est intéressant de rappeler ici.

La première référence commune est le mot : « dignité ».

Tout officielle qu’elle soit, cette Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) ne présente pas de caractère contraignant, mais elle est considérée comme une référence internationale fondamentale dans le domaine des droits de l’Homme par de nombreux pays et des centaines d’organisations.

Avant elle, il y eut la Déclaration Américaine des Droits (1776) intégrée à la Constitution américaine et en France la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, adoptée par la première Assemblée nationale en 1789.

Paul Bouchet, juriste notoire, président d’honneur d’ATD Quart Monde et ancien président de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) remonte encore plus loin en indiquant  que ces textes ont été inspirés par ce qu’il nomme des « lois non écrites » qui imprégnaient cultures et religions : « avant même qu’il y ait des états modernes, il y a toujours eu au cœur de l’Homme digne, l’idée qu’il y avait « quelque chose » qu’aucun pouvoir ne pouvait dominer ou abolir mais au contraire que les pouvoirs devaient servir ». Au cours des siècles, dans toutes les grandes traditions religieuses ou philosophiques –également dans des pays comme la Chine où les traditions sont plutôt agnostiques– on trouve cette espèce de reconnaissance d’une dignité inhérente à la nature humaine. Le philosophe Kant, en Allemagne, a été jusqu’à dire « l’humanité est une dignité ».

« Dignité » est le fondement premier des Droits de l´Homme.

La Déclaration de 1948 a été rédigée par le juriste français René Cassin avec Eléonor Roosevelt. Cassin avait parmi ses jeunes collaborateurs Stéphane Hessel, auteur des années plus tard du fameux « Indignez-vous ! ». Stéphane Hessel confia lors du « Forum des engagements contre la misère » organisé par ATD Quart Monde en mars 2011 à Paris, que c’est sur ce mot « dignité » qu’on trouva un accord entre les auteurs de la Déclaration. Dans un premier texte, Cassin était parti de l’idée d’égalité des Droits de l’Homme. Mais il manquait quelque chose : le mot même de « droit » créant des difficultés de traduction dans certains pays. Alors, il a ajouté le mot « dignité » comme fondement des droits.

Mais ce n’était pas suffisant, raconte Paul Bouchet. Dans le passé, on a assisté à des déviances: au nom de la dignité de l’homme, les régimes fascistes ont dit : « Il y a des sous-hommes qui ne sont pas dignes de vivre et donc, on les écarte ». C’est ainsi que Cassin est arrivé à la formule d’« égale dignité ». C’est pourquoi l’article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme s’énonce finalement :

« Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits ».

La Déclaration française de 1789 disait seulement : « Libres et égaux en droits » (en oubliant les femmes !). L’égale dignité signifie que tout Homme, quel qu’il soit, est égal à un autre en dignité.

La Déclaration universelle a inspiré une importante activité normative et a servi de modèle conduisant à la rédaction de traités ou de la Convention  Européenne des Droits de l’Homme.

C’est sur ce terme d’« égale dignité » que se situe le lien entre la Loi de Lutte contre l’Exclusion de 1998 en France et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Pour lutter contre l’extrême pauvreté autrement que par des mesures catégorielles vite usées et insuffisantes, il fallait remonter à ce concept fondateur des droits de l’Homme qu’est l’égale dignité. Ce fut un débat « serré » entre associations et législateurs. La loi votée compte 151 articles et reprend surtout les différents droits « fondamentaux ». Son premier article a été adopté avec le texte suivant :

« La lutte contre les exclusions est un impératif national fondé sur le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains et une priorité de l’ensemble des politiques publiques de la nation. »

Entre 1948 et 1998 il s’est passé… 50 ans ! Le texte de cet article se poursuit ainsi : « La présente loi tend à garantir sur l’ensemble du territoire l’accès effectif de tous aux droits fondamentaux dans les domaines de l’emploi, du logement, de la protection de la santé, de la justice, de l’éducation, de la formation et de la culture, de la protection de la famille et de l’enfance.

L’État, les collectivités territoriales, les établissements publics dont les centres communaux et intercommunaux d’action sociale, les organismes de sécurité sociale ainsi que les institutions sociales et médico-sociales participent à la mise en œuvre de ces principes. Ils poursuivent une politique destinée à connaître, prévenir et supprimer toutes les situations pouvant engendrer des exclusions. »

Après cette « proclamation », il reste un autre combat,celui de  l’effectivité de ces droits. L’accès aux droits de tous, pour tous, doit être le souci de tous. Il ne s’agit pas seulement de la reconnaissance d’un principe mais de son application à tous et notamment à ceux qui en sont le plus privés.

C’est le combat initié par Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde qui fit graver, dans le marbre du parvis des libertés au Trocadéro à Paris, cet appel très clair à tous les défenseurs des droits de l’Homme :

« LA OU DES HOMMES SONT CONDAMNES A VIVRE DANS LA MISÈRE, LES DROITS DE L’HOMME SONT VIOLES. S’UNIR POUR LES FAIRE RESPECTER EST UN DEVOIR SACRE. »

Plus que jamais, cette année d’anniversaire(s) doit être, non pas une commémoration mais une mobilisation, pour rendre effective l’égale dignité par l’accès aux droits de tous pour tous, avec tous.

Revenu de base universel : solution ou piège ?

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Janet Nelson, vice présidente du mouvement international ATD Quart Monde

États-Unis

Le 25 février, le New York Times a publié une note de lecture sous le titre « Chris Hughes a gagné des millions à Facebook et maintenant, il a un plan pour mettre fin à la pauvreté ». Le titre est provocateur et, en lisant la note, j’ai compris la raison de ce sarcasme.

Le livre d’Hughes est intitulé « Fair Shot : Rethinking Inequality and How We Earn » [A la loyale : repenser les inégalités et le revenu]. Pour lui rendre justice, Hughes est conscient qu’aujourd’hui aux États-Unis, quelques individus ont de l’argent à ne plus savoir quoi en faire, tandis que des millions d’autres vivent dans la pauvreté. Je n’ai pas lu le livre mais, à en croire le chroniqueur, en raison de ses intérêts philanthropiques, Hughes est allé en Afrique découvrir un projet où ceux qui vivent avec moins d’un dollar par jour se voient accorder des bourses en liquide sans condition particulière.

Les résultats positifs de ce projet ont de toute évidence convaincu Hughes que le meilleur moyen de combattre les inégalités sans cesse plus grandes aux États-Unis était de s’impliquer dans une campagne en faveur du revenu de base universel. Il a donc proposé de « donner un chèque de 500 dollars à (presque) chacune des 42 millions de personnes qui vivent dans des foyers aux revenus inférieurs à 50 000 dollars par an ». Il a aussi fondé l’Economy Security Project [Projet pour la Sécurité Économique], une organisation non-gouvernementale dédiée à organiser des transferts de fonds pour mettre un terme à la pauvreté.

Mais pour le chroniqueur du journal, le projet de Hughes a une faille de taille : ce n’est pas un revenu de base universel car il est restreint à ceux qui travaillent. Pour le dire dans les termes du chroniqueur : « Ceux qui vivent tout en bas de l’échelle des revenus continueraient à devoir se reposer sur le système éreinté de la sécurité sociale américaine qui, bien trop souvent, ne leur verse rien, ou si peu. » Sa conclusion est que la proposition de Hughes est en réalité profondément injuste pour les plus pauvres.

Mais que pensent les plus pauvres eux-mêmes de cette idée d’un revenu de base universel ? Quatre sessions des Universités Populaires d’ATD Quart Monde – universités où les personnes en situation de pauvreté débattent avec des experts autour d’un sujet précis – ont été dédiées, en France, à cette question. Qui plus est, des participants venus de Belgique, de France, d’Irlande, des Pays-Bas et d’Espagne se sont rencontrés en décembre 2016 autour de l’idée d’un droit garantissant l’accès aux moyens nécessaires à une vie décente.

Il est intéressant de souligner que leur réaction ne fut pas d’un enthousiasme effréné. L’idée a paru avoir de nets avantages mais présenter aussi certains risques. Un revenu de base universel réduirait la stigmatisation liée à l’aide sociale. Dans une certaine mesure, il permettrait la stabilité économique, à partir de laquelle il serait possible de se construire, grâce à un emploi ou à d’autres projets. Ils auraient plus de liberté pour organiser leur existence. Néanmoins, d’un autre côté, avec un revenu de base universel, les participants craignaient de s’entendre dire : « maintenant qu’avec ce revenu de base, vous avez de l’argent, on ne veut plus entendre parler de vous ».

Et ainsi, un revenu de base permettrait certes d’avoir un revenu, mais pas de s’intégrer à la société, d’être reconnu et de s’épanouir, ce que les personnes recherchent et obtiennent souvent grâce à l’emploi. Par ailleurs, cette mesure ne résoudrait pas le problème de l’accès à un logement décent, à l’éducation ni aux soins.

Pour vraiment venir à bout de la misère, le revenu de base devra être intégré à une stratégie d’ensemble qui prendrait aussi en compte ces problèmes. Et, pour être efficace, cette stratégie devra être conçue, mise en place et évaluée avec ceux qu’elle concerne au premier chef, plutôt que d’être influencée par des stéréotypes négatifs qui restent encore trop souvent liés à l’extrême pauvreté.

 

 

 

 

 

Souvenir des amis du lampadaire

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Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo

En mars 2018, la rencontre des enfants qui travaillent dans les carrés miniers à 90 kilomètres de la ville de Bukavu a provoqué chez moi un déclic. Le sourire de leurs visages entonnant des chants de joie après la réussite aux examens scolaires m’a rappelé quelques souvenirs des enfants rencontrés au Burkina-Faso en 2015.

Ceux-ci participent aux animations de la Bibliothèque Sous les Lampadaires. A 20 heures un animateur arrive dans la rue pour partager la lecture d’un livre. A Ouagadougou les associations locales et internationales investissent  énormément pour éradiquer le phénomène « enfant en situation de rue » et certaines ont construit des centres d’encadrement et de formation à des métiers. Pourtant certains enfants n’y restent pas. Notre équipe de volontaires permanents d’ATD Quart Monde avait initié des entretiens individuels et nous avions réalisé que chacun avait un rêve particulier.

J’ai fait connaissance de Fiston, qui avait 10 ans. Un matin du mois d’Avril, il nous dit : « il y a une association qui a annoncé aux enfants  l’organisation d’une fête, aujourd’hui à 15 heures. Nous avons besoin de recevoir des conseils, de l’éducation et au lieu de ça on nous amène du pain, moi ça ne m’intéresse pas. Les gens pensent que tous les enfants qui se trouvent dans la rue sont  difficiles, drogués et incapables de s’adapter en famille. Ce n’est pas vrai, certains se retrouvent  dans la rue parce qu’ils n’ont pas d’autres choix ». Fiston avait décidé de rester dans un centre d’accueil après des tentatives d’échec pour un renouement familial.

Il y a un autre enfant de 8 ans qui nous avait demandé de l’accompagner chercher sa famille au village.   Florent  (volontaire permanent) avait fait environ 100 kilomètres de route avec lui. En arrivant  la famille  fit semblant de ne pas reconnaître l’enfant. Pourtant les enfants présents dans la cour familiale avaient couru vers lui en l’appelant par son nom. De retour en ville l’enfant était désemparé. Ce jour-là j’ai été témoin de la douleur que la plupart  éprouvent dans le parcours de leur vie.  Quelques jours après nous avons réussi des liens avec son père qui était parti en Côte d’Ivoire. Il fallait voir la joie de l’enfant après le dialogue téléphonique! En Juillet 2016 j’ai appris que l’équipe l’avait  accompagné là-bas pour rencontrer son père. C’était son souhait le plus profond.

Malgré la galère dans la rue rien ne peut enlever à ces enfants l’estimable. Chacun possède un rêve, que les pluies et les vents des nuits les empêchant de sommeiller dans les tunnels et les vieilles voitures ne peuvent arracher. Avant mon retour au pays en juin une dizaine d’entre eux a passé une journée de travail manuel avec nous à la cour aux cents métiers. Chacun m’a confié son rêve : devenir médecin, peintre, cinéaste, acteur de cirque, musicien… et le plus important : regagner sa famille. L’espoir que ce rêve se réalise un jour encourage et apporte le sourire face à la faim et à la soif.

C’est de ces enfants que j’ai appris à trouver au fond de moi la force qui encourage, devant les aléas de la vie qui interfèrent dans la réalisation de son rêve. Penser à eux me permet de tenir pour réaliser le mien. Devant chaque difficulté que je rencontre ce souvenir me donne la force de  croire que je peux réussir.

@ Photo Sylvain Lestien

Un saut dans le vide

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Avec les hommes du Centre, un jour nous avons visité un musée agricole de la région. C’était passionnant, parce qu´ils ont beaucoup parlé de leur pays. Selon mes renseignements, sur neuf hommes, quatre ne sont plus en Allemagne. Ils ont été renvoyés soit en Italie, soit en France.

 

Marina Wieland

Brême, Allemagne

Cette semaine, je me suis rendue dans le Brandebourg pour visiter des amis et d’anciens collègues.

Je voulais savoir aussi comment les résidents d’un centre de demandeurs d’asile, dont je m’étais occupée pendant un an et demi en tant que travailleuse sociale, s’en étaient sortis depuis mon départ.

C’était un centre de taille modeste, pouvant accueillir 25 personnes, dans un très petit village de la région de Berlin. Dans la maison, vivaient ensemble des Syriens, des Palestiniens et un groupe de Tchadiens.  Les jeunes Tchadiens résidaient en Allemagne déjà depuis plusieurs années, mais n’avaient pas encore obtenu un statut légal, tandis que les Syriens voyaient rapidement leur situation régularisée, avant de déménager ailleurs. Les nouvelles que j’ai reçues de ce centre d’accueil m’ont stupéfiée et rendue très triste.

On m’a dit que deux des ressortissants du Tchad avaient été renvoyés en Italie. Khalid et Adam. J’avais appris de Khalid qu’il avait vécu en Italie pendant deux ans et aurait pu y rester,mais s’il était venu jusqu’en Allemagne, c’est qu’il ne trouvait pas de travail en tant que ressortissant africain. Or il voulait travailler.

Adam, lui, résidait en Allemagne déjà depuis quatre ans. C’était un jeune homme joyeux et optimiste, toujours serviable et actif. Il se levait plusieurs fois par semaine à cinq heures du matin pour se rendre à la ville la plus proche en bus, afin d’arriver ponctuellement à son cours de langue. Ce n’était pas facile étant donné la mauvaise correspondance des transports publics à partir de ce village isolé. Il s’y astreignait pour avoir une chance de rester dans le pays. Il avait quitté la maison à l’âge de 15 ans, s’était frayé un chemin à travers le désert de Libye, la Méditerranée, puis l’Europe jusqu’à son arrivée dans ce village reculé du nord-est de l’Allemagne. Au Tchad, il n’avait jamais fréquenté l’école. Il était analphabète. Mais il fréquentait assidument son cours et avait déjà accompli beaucoup de progrès en allemand.

Il avait alors trouvé un emploi. Pour s’y rendre, il était en route trois heures par jour. Cela ne le dérangeait pas, car il gagnait suffisamment pour ne plus dépendre de l’aide financière de l’État allemand. Il démontrait qu’il était capable de prendre seul soin de lui-même. Il pensait que c´était bien ainsi.

Hélas, après quelques mois, il s’est plaint de douleurs et je l’ai envoyé consulter un médecin. Il a dû être hospitalisé d’urgence pour une tuberculose osseuse. Il est resté deux mois à l’hôpital.

Je lui ai rendu de fréquentes visites. Il avait peur et se sentait très seul dans la maladie, avec la peur de la mort. Puis, dès sa convalescence, il a recommencé à travailler. Il ne voulait pas se laisser abattre. Avec son travail, il espérait tant avoir son propre logement et accéder enfin à une vie normale !

C’est à ce moment-là qu’il a fait l’objet d’une procédure de renvoi… « Retour en Italie », comme on dit en langage administratif, car il dépendait officiellement du pays où il était entré. Maintenant, là-bas, il n’a rien : ni langue, ni résidence, ni emploi – Juste la terrible incertitude face à un avenir où il faut tout recommencer à zéro.

Je me souviens d’un incident qui est arrivé à l’un de ses colocataires, originaire du Tchad lui aussi. Yahia. Un jeune homme qui n’était avec nous que depuis quelques mois et qui nous a tous impressionnés par sa courtoisie et sa gentillesse. Lui aussi était venu d’Italie jusqu’en Allemagne et dépendait des accords de Dublin ; c’est-à-dire que les autorités pouvaient le renvoyer à tout moment vers l’Italie si les procédures bureaucratiques entre les deux pays n’aboutissaient pas dans un délai de six mois.

Un jour qu’il avait visité un foyer pour personnes âgées et handicapées mentales, il y avait trouvé sa vocation. Il souhaitait devenir infirmier pour les personnes âgées et, plus tard, rentrer en Afrique afin de se rendre utile dans ce domaine. Tous l’aimaient beaucoup au centre et l’ont aidé à obtenir un emploi dans ce foyer. C’était la veille de son premier jour d’embauche… Très tôt le matin, encore dans la nuit, des fonctionnaires de la migration ont sonné à la porte d’entrée du centre. La plupart des pensionnaires dormaient encore, seul Adam était déjà sous la douche pour partir au travail. Il a ouvert la porte sans méfiance. Ils étaient venus pour déporter un ressortissant Tchadien. Pas Yahia. Mais Yahia, surpris dans son sommeil par l’intrusion, a pensé qu’ils venaient pour lui, et il a vu tous ses espoirs s’évanouir d’un coup. Dans la panique, il a sauté par la fenêtre. Il s’est écrasé sur une verrière en contre bas qui abrite l’escalier de la cave. Dans la pénombre et dans sa précipitation, il ne l’avait pas vue. En se brisant, le verre lui a gravement entaillé les mains. Heureusement, il n’est pas passé à travers, jusqu’en bas.

À l’hôpital, je lui ai demandé pourquoi il avait sauté dans le vide. Il m’a répondu qu’il le referait sans hésiter et qu’il préférait mourir plutôt que de retourner en Italie. Car là-bas, il avait passé les pires moments de sa vie : affamé et sans abri, en compagnie de centaines d’autres hommes comme lui, échoués sans aucun espoir d’un avenir décent.

Un ami Somalien, qui n’a fait dans sa fuite que sauver sa vie dans le plus grand dénuement, m’a dit un jour : « la paix pour moi signifie que chaque être humain puisse avoir un chez lui, un morceau de terre, de quoi manger et une famille ».

 

Hommage aux héros méconnus de Newham

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par Martin Spafford

Royaume-Uni

Le rythme et l’ivresse du pouvoir, la frénésie du développement urbain, l’opulence évidente de vastes quartiers de la ville : voilà ce qui peut inspirer une idée tout à fait erronée de Londres et de ses inégalités profondes. Certains secteurs de l’est et du sud londoniens restent aussi isolés et éloignés de la prospérité que bien des villes du nord de l’Angleterre. Selon l’État, sept des dix tutelles administratives les plus insuffisantes en matière de protection de la vieillesse se trouvent à Londres, ainsi que huit des dix les plus insuffisantes en matière de protection de l’enfance. Dans ces domaines, Newham se classe respectivement troisième et septième. Il faut plus de temps pour faire les 21 kilomètres entre Chelsea et Beckton par métro puis par train qu’il n’en faut pour couvrir les 195 kilomètres qui séparent Londres de la ville de Birmingham.

C’est ce qui fait du centre d’éducation Beckton Globe un endroit idéal pour accueillir « Journey to Justice » [le Voyage vers la Justice]. Le centre est situé au cœur d’un quartier ouvrier, dans la partie la plus pauvre d’un district qui partage avec Sunderland l’histoire classique de docks désertés et d’industries qui s’effondrent, avec le sentiment d’être laissés complètement sur la touche. La conséquence, c’est qu’à Beckton, les plus pauvres sont confrontés sur le pas de leur porte à une opulence ostentatoire, à mesure que des immeubles de luxe surgissent au milieu des anciennes zones industrielles abandonnées. Quoi qu’il en soit, jouxtant un immense supermarché ASDA et une école secondaire en pleine croissance, le Globe, vibrant d’activité, jouit d’une atmosphère accueillante et chaleureuse.

Deux jours avant le lancement, l’exposition « Journey to Justice », était livrée à toutes les intempéries. L’essentiel du contenu de l’exposition, bloqué à Newcastle, à cause de la neige, ne pouvait être acheminé, le chauffage de la halle des sports du centre ne fonctionnait plus, et la principale oratrice, notre mécène Leyla Hussein, était bloquée aux États-Unis, tous les vols en direction du Royaume-Uni étant annulés. Mais nous nous étions tous tant investis dans la programmation d’événements exceptionnels que rien n’allait pouvoir nous arrêter.

Alors que nous nous installions, entourés par des élèves concentrés sur leur tâche, des familles arrivaient pour une projection cinématographique et des chœurs répétaient dans les salles d’à côté. Nous savions que la totalité des 120 places de devant avait été réservée et que d’autres personnes avaient aussi annoncé leur venue. Mais la neige et la pluie ne finiraient-elles pas par avoir raison du public ? Hé bien, quand les jeunes cheffes de chœur de Newham, Amina et Itoya, lancèrent les festivités en entonnant avec nous « Oh Freedom », la salle était comble au point que la grande équipe des volontaires londoniens de « Journey to Justice », et quelques retardataires, furent obligés de rester debout. Nous avons compté 143 personnes ! Naomi Scarlett, une chanteuse et DJ de la région qui animait la soirée, a ensuite lancé le mouvement. Plusieurs discours de militants de Newham se sont enchaînés, notamment celui d’Amina Gichinga, sur la manière dont les syndicats de Renters s’organisaient pour soutenir les gens pour trouver un logement privé. Il n’y a peut-être pas de question plus pressante que celle du logement.

Ensuite, un vrai moment d’émotion : un film ITV de 1996, réalisé par une élève de sixième, Shamima Patel, avec l’aide de sa classe qui a milité avec succès pour empêcher l’expulsion de sa camarade d’Angola, suivi par la chanson des Forest Voices composée pour leur rendre hommage, « Let Natasha Stay ». Maria Xavier, une travailleuse sociale de Newham, a ensuite raconté l’histoire de son père Asquith, un cheminot qui a réussi par ses propres moyens à lutter contre le « bar pour Blancs » de la gare d’Euston. A la fin de son histoire, le talentueux chœur de jeunes NewYVC a chanté « Lineage » et la chanson tanzanienne « Imbakwa » (Le Chant venu du coeur), avant de laisser la place à Solid Harmony, un chœur basé au lycée de Newham, qui a chanté « Justice for All », composée pour l’occasion.

Ensuite, une autre militante, Halima Hamid, a fait un discours courageux et sans détour à propos de son organisation « Health is Wealth » (La Santé est un Trésor), qui traite les problèmes de santé mentale à l’échelle locale. Le musicien bengali de renommée internationale, Gouri Choudhury, lui a succédé pour nous apprendre à chanter « Jodi tor dak shune ». Après cela, j’ai présenté les histoires locales de notre exposition, qui montrent que ce sont des militants enracinés et oubliés depuis, qui à Newham ont été les premiers à remporter des victoires essentielles pour toute la population du Royaume-Uni : l’assistance juridique gratuite, la sécurité des grands ensembles, la lutte contre le racisme policier et la protection des femmes souffrant de difficultés d’apprentissage et de violences domestiques. Goga Khan a pris la suite : le plus jeune des « 8 de Newham », dont l’affaire a marqué un tournant des années 1980, quand des centaines d’élèves se sont mis en grève à Newham, a raconté son histoire et a médité sur son importance, tout en remerciant le député Steven Timms, assis au premier rang, pour son soutien à l’époque. Alors que Goga parlait, j’ai observé l’assistance, dans toute sa diversité, avec ces jeunes gens de couleur désormais en mesure de profiter pleinement de la bibliothèque, et je me suis souvenu que c’était précisément dans ce quartier que jadis, les jeunes Noirs et les jeunes Asiatiques ne mettaient pas les pieds, de peur d’être pris pour cible. Des affaires comme celles de « 8 de Newham » ont permis de faire changer les choses.

Mais la communauté affronte désormais d’autres menaces. Nous avons pris part à une performance musicale profondément émouvante des chanteurs d’ASTA, un groupe d’habitants des Royal Docks, communauté ignorée de tous alors qu’elle est victime d’une véritable épidémie de violence meurtrière au sein de sa jeunesse. Les habitants, jeunes et plus âgés, ont chanté ensemble leur propre création, « We Have a Voice » (nous avons une voix). Ensuite, la soirée s’est terminée sur une interprétation exquise de la « Mighty River » de Mari J. Blige par Solid Harmony, dédiée par le chœur à la Tamise.

Nous avions pensé que les conditions climatiques et l’absence du contenu central de notre exposition ne donneraient pas à grand monde l’envie de s’attarder. En réalité, après que le député et Peter Mawengi, un jeune qui participe aux NewYVC, ont coupé le ruban, les gens sont restés un long moment. L’une des conséquences inattendues de l’absence de notre contenu central, consacré à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, a été que les gens se sont vraiment concentrés sur les histoires locales des Plainstow Land Grabbers, du Centre Stardust pour la Jeunesse Asiatique, des Révolutionnaires contre la Violence Domestique [Domestic Violence Revolutionaries], de l’Avocat des Pauvres [Poor Man’s Lawyer], de la campagne pour la sécurité à Ronan Point, de la lutte d’Asquith Xavier contre British Railways et des grèves étudiantes en soutien aux « 8 de Newham ».

Notre exposition est arrivée cinq jours plus tard, lors de la Journée Mondiale de la Femme, et s’est ouverte au public le 30 avril.

 

 

Forum Social Mondial 2018 Salvador de Bahia

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Guillaume Amorotti

Brésil

Le Forum social mondial, né en 2001, réunit tous les deux ans les organisations citoyennes qui pensent qu’« un autre monde est possible ». Il se présente comme une alternative sociale au Forum économique mondial qui se déroule chaque année en janvier à Davos, en Suisse.
Après Porto Alegre, Mumbai, Nairobi, Belém, Dakar, Tunis, Montréal, il a eu lieu cette année à Salvador de Bahia du 13 au 17 mars. Le choix de ce lieu n’est pas anodin dans un contexte tendu avant les prochaines présidentielles au Brésil.
Grâce au soutien du CRID Centre de Recherche et d’Information pour le Développement, ATD Quart Monde est présent aux côtés d’associations œuvrant pour les droits humains, l’environnement, la solidarité internationale, avec par exemple pour la France : FORIM, CCAS, Quartiers du monde, Politis, Attac, Mouvement de la paix, SOL, Ritimo, Dialogues en humanité, Collectif éthique sur l’étiquette, No vox, France Amérique latine, Fondation France libertés.

Il est important pour ATD Quart Monde de participer au FSM. La voix des jeunesses du monde est de plus en plus attendue et écoutée par les sociétés civiles nationales, dans des institutions et dans des forums internationaux.

Cette année, les questions d’écologie, les droits des femmes, le numérique, le droit des peuples sont au cœur des débats du Forum – que Vincent Verzat et son équipe de « Partager c’est sympa » ont couvert chaque jour.

Après la grande marche d’ouverture (cf Journal d’ATD Quart Monde d’avril), voici un retour sur les journées du Forum jusqu’à la clôture le 17 mars.

Le premier atelier est animé par un membre de la délégation française. Le thème : le projet d’une marche mondiale en 2020 de Delhi à Genève.
Cette marche portera le nom de Jai Jagat (Victoire du monde, victoire de tout le monde). Elle est proposée par Rajagopal, porte-parole d’Ekta Parishad, mouvement indien non violent qui compte 3 millions de membres avec comme objectif de promouvoir un autre modèle de développement et dont l’idéal serait « de transformer la frustration de la jeunesse dans le monde en énergie renouvelable pour l’espoir ». C’est beau, c’est fort et ça promet d’être puissant.
Un des ateliers proposés : « Ni assistance, ni assisté(e)s ? » a pour sujet « Comprendre dans quelle mesure le soutien public ou privé peut devenir l’instrument du statu quo ! ». Un autre : « Lutte des stéréotypes de genre dans la lutte contre le décrochage scolaire ». Dans cet atelier, il y a des Marocains, des Québecois, des Français et un Indien.

C’est passionnant. Les rencontres sont inattendues et immédiates, comme par exemple avec un animateur d’atelier lors du world café après un spectacle de rue mettant en scène des combats menant à l’abolition de l’esclavage.
Le forum a vécu aussi un grand moment d’émotion après l’assassinat de Marielle Franco à la veille de sa visite prévue sur le campus du FSM. Femme noire, féministe, lesbienne et défenseure des droits humains, elle dénonçait particulièrement la violence de l’armée dans les favelas – voir l’article du Monde.
Nous avons tous fait une pause pour lui rendre un hommage et nous avons marché jusque dans la ville pour bloquer la ville de Salvador de Bahia.

On pouvait entendre scander  « Le sang de Marielle alimente notre terre et notre lutte ! »  – retour en vidéo sur la manifestation spontanée en hommage à la militante.

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Le vendredi 16, l’assemblée mondiale des femmes se déroule sur la place Terreiro de Jésus, dans le centre historique. Nous sommes un peu déçus. Nous nous attendions à pouvoir échanger par groupes thématiques. Mais une grande scène nous fait face, avec un écran géant de chaque côté et un flot continu de prises de paroles.
Une énergie folle secoue la place. Les femmes du monde prennent la parole, crient parfois, car les maux dépassent les mots.

Retour au campus pour l’atelier Intercoll. Un projet pour compléter la forme existante du FSM en développant un réseau de 3 à 4 000 sites de mouvements altermondialistes et pour permettre d’échanger sur des thématiques précises. Tout ceci pour préparer au mieux les prochains Forums.

Après trois heures d’atelier, il est l’heure de partir mais une Brésilienne intervient : « Comment peut-on donner de l’espace à des personnes qui viennent d’autres communautés car je pense que le FSM devient trop intellectualisé ? ». Vaste question qui mériterait une autre table ronde.

Arrive déjà le samedi 17 mars : un moment festif et culturel est prévu l’après-midi pour clôturer le Forum. Des street-artistes en profitent pour investir tout le campus.

ATD Quart Monde est présent au FSM depuis ses débuts. Pour moi, c’était une première. J’ai fait le plein d’énergie. Je repars avec de nombreux contacts et projets, avec aussi une foule d’images, d’odeurs, de souvenirs. Mais également avec la frustration de la barrière de la langue.

Il est facile de critiquer les FSM et leur fonctionnement autogéré qui peut paraître désorganisé. Mais réussir à réunir autant de personnes engagées, c’est énorme.

Des milliers de citoyens du monde brisent les frontières visibles et invisibles. Le Forum est un lieu neutre où, par exemple, sur la même scène des femmes marocaines et Sahraouis portent les drapeaux de leurs nations respectives. Un lieu bienveillant et porteur d’un avenir plus juste.
La matière et l’énergie y est. A nous maintenant de les transformer en actions concrètes.
Je suis fier et heureux d’y avoir participé. Je vais essayer de continuer à faire rayonner tout ce qui m’a nourri pendant une semaine !

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Alors que nos puits s’assèchent

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Bonita Bennett, Directrice du Musée du District Six à Cape Town,                   participante au colloque de Cerisy (6 au 13 juin 2017).

Afrique du Sud

Avant j’appréciais beaucoup la camaraderie qu’on ressentait en allant chercher de l’eau à la source de Newlands durant les premiers jours de notre sècheresse. Cela me donnait l’impression d’avoir des bases solides et je me sentais connectée à ce que la nature avait à nous offrir et aux personnes venues avec le même objectif. J’adorais les discussions sur la météo, le coût de la vie et la situation politique de notre pays. C’était formidable d’entendre les idées géniales de tout le monde à propos de ce qu’ils feraient s’ils étaient chargés de gérer la crise de l’eau et même comment ils l’auraient anticipée depuis longtemps. On avait tous l’impression de faire notre part. Mais les choses ont changé.

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Notre ville est entourée d’eau. C’est ici que les océans Indien et Atlantique se rencontrent, à la pointe sud du continent. Les fleuves coulant à travers les zones urbaines sont visibles dans différentes parties de la ville. Avec le temps, les aquifères souterrains ont été déroutés pour permettre le développement des villes et ont été recouverts à plusieurs endroits. Les périodes de colonialisme, d’esclavage et d’apartheid ont forcé les pauvres des villes à être déplacés de force vers les zones entourant la montagne de la Table, qui a toujours été bien alimentée en eau de source, et ont été rendu dépendants de l’eau canalisée municipale (ou du moins, à la promesse qu’ils la recevraient, puisque dans certaines zones ce ne fut jamais le cas). Entourées par toute cette eau, même dans l’Afrique du Sud transformée post-apartheid, de nombreuses personnes continuent de vivre sans un vrai accès à l’eau potable chez eux.

Dans certaines parties de la ville, l’eau de source coule dans des points de collecte depuis de nombreuses années. Les points d’accès sont à présent tous situés dans les zones les plus affluentes et, dans certains cas, ont même été privatisés. Même s’il reste des points publics, ils sont principalement accessibles à ceux disposant de moyens de transports personnels. Ces dernières années, de plus en plus de monde fréquente ces points d’eau pour collecter de l’eau pour leur usage domestique, d’autant que les restrictions durant les mois les plus chauds sont de plus en plus strictes.

Pendant mes propres voyages réguliers pour collecter de l’eau au début de cette sécheresse, j’ai appris plein de choses des personnes m’expliquant comment leur famille économise l’eau. J’appréciais tout particulièrement les histoires sporadiques de ceux ayant grandi dans la région de Newlands et ses environs avant que la Loi sur les zones réservées ne les force à déménager. Ils se souvenaient avec nostalgie que dans leur jeunesse ils faisaient exactement la même chose : collecter de l’eau à cette même source pour leur usage domestique.

Mais les choses ont changé à présent que des foules entières se massent autour de ces points de collecte à toutes les heures de la journée. L’idée de se retrouver sans eau a causé la panique et libéré l’instinct consistant à stocker l’eau. J’ai parfois vu des personnes se crier dessus à cause du parking et parce qu’ils ne pensaient pas aux autres. Certains vérifiaient qui utilisait la file express pour remplir plus de conteneurs qu’ils n’étaient censé le faire ; d’autres essayaient de se faufiler dans la file express avec de gros conteneurs, et on entendait des commentaires à « leur » sujet disant qu’ils étaient tout aussi corrompu que le gouvernement parce qu’ « ils » refusaient de suivre les règles ! Le chaos a été accentué par des travaux qui réduisent la circulation automobile. Et les agents de circulation ont commencé à mettre des amendes au trop-plein de conducteurs qui se garaient à l’extérieur des portes ! Depuis que les gens ont commencé à paniquer, je ne crois pas avoir levé les yeux vers la montagne ou discuter avec quelqu’un une seule fois. J’ai vraiment essayé de ne pas me laisser contraindre à attraper les contrevenants ! Des sous-entendus raciaux faisaient surface de temps en temps alors que les résidents actuels de la zone (principalement blancs) pensaient avoir plus de droits sur cette précieuse ressource que les autres habitants du Cap et se comportaient comme si ces personnes empiétaient sur leur propriété privée, oubliant que c’est une ressource naturelle publique à laquelle ils ont un accès privilégié. De vieilles rancœurs entretenues par ceux qu’on avait déplacés depuis les zones les plus riches refaisaient surface.

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Mais je ne devrais pas ignorer les nombreux actes de gentillesse humaine qui ont également fait surface dans cette situation complexe. Comme par exemple ce conducteur de camionnette patient venu d’une commune éloignée et qui fait la queue plusieurs fois pour ses voisins n’ayant pas de moyens de transport : à chaque fois, il charge les 15 litres auxquels il a droit dans son véhicule, puis retourne à l’arrière de la file et fait à nouveau la queue pour remplir de nouveaux conteneurs. Il y a aussi les personnes qui aident ceux ayant du mal à porter leurs conteneurs d’eau, ou qui laissent passer les plus anciens et ceux avec de petits conteneurs au début de la file.

Le pire et le meilleur de l’humanité s’est révélé pendant cette crise de l’eau. Dans cette ville, qui est connue pour être l’une des plus inégalitaires du monde, tous, quel que soit leur statut économique ou zone de résidence, ont été confronté à la dure réalité de la sécheresse. Mais bien qu’on ait tous été touché, on ne l’a pas tous été de la même façon.

Ces dernières semaines, de nombreux magasins se sont retrouvés en rupture de stock de bouteille d’eau de source. Certains magasins ont doublé les prix de ce produit. Des ruées vers les magasins déchargeant des camions de livraison ont généré encore plus de panique.

Les barrages ne sont pas encore complètement à sec. La plupart des personnes que je connais sont devenues des guerriers militants de l’eau  et tâchent de conserver leur dépendance à l’eau municipale au minimum. Et tandis que tout ceci se produit dans les magasins et autour des points de collecte d’eau de source, il y a des milliers de personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter des bouteilles d’eau ou qui n’ont pas de moyens de transport pour atteindre les sources d’eau. Ils n’ont pas eu accès aux 50 litres par personne et par jour dont les communautés les plus affluentes (qui ont toujours eu l’eau courante) se plaignent aujourd’hui. Et la vie continue comme avant, avec la collecte de l’eau aux robinets communaux faisant partie de notre vie quotidienne.

Ce qui me rend le plus perplexe est que des personnes n’ayant jamais eu à affronter la réalité du besoin d’économiser de l’eau continuent de se considérer comme des experts sur tous les aspects de la vie, y compris sur la crise actuelle. Les vrais experts ne sont-ils pas ceux qui doivent faire avec un accès limité à l’eau toute leur vie et qui arrivent pourtant au travail propre et sentant bon, ou vont à l’école avec leur uniforme scolaire blanc toujours propre, en sachant pertinemment que leurs employeurs ou enseignants ne comprendraient pas le défi de vivre avec si peu d’eau ? Pourquoi ne pas demander à ces personnes de partager leurs stratégies ? Elles pourraient en fait penser à cela comme un simple problème du quotidien plutôt que comme une « stratégie ».

Cela empêcherait les prétendus experts en « comment vivre avec si peu d’eau » de partager des conseils aussi insensés que d’utiliser des essoreuses à salade pour laver des sous-vêtements, d’utiliser des lingettes humides de façons inédites, ou de partager des manières intimes de gérer son hygiène personnelle, ce qui serait au mieux une question de bon sens.

Tandis que l’on continue à lutter pour tous avoir accès à l’eau, n’oublions pas de reconnaître l’expertise que ces personnes ont acquise en vivant dans de telles circonstances et d’apprendre du savoir qu’elles ont acquis.

L’archevêque Thabo Makgoba nous rappelle que : « Le fait que nous soyons l’un des pays les plus inégalitaires du monde n’est perçu nulle part aussi clairement que dans l’accès à l’eau et aux installations sanitaires dans nos différentes communautés : tandis que certains vivent avec une piscine et une grande pelouse, d’autres partagent un seul robinet pour plusieurs foyers. C’est incroyablement ironique (et une réprimande salutaire à ceux d’entre nous ayant l’eau courante à la maison) que si le Jour Zéro arrive, les vies de ceux ayant vécu sans eau seront moins perturbées que celles de ceux en ayant trop utilisé. »

Non aux traitements dégradants

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Non aux traitements dégradants

Georges de Kerchove 

Belgique.

À certains moments, sans doute trop rares, je me sens fier d’être belge. L’engagement citoyen autour des réfugiés du parc Maximilien fait partie de ces moments. Des citoyens venus d’horizons très différents s’organisent, vont à la rencontre de « l’étranger », refusent le sort indigne qui lui est réservé, et s’inscrivent à contre-courant d’une méfiance spontanée à l’égard de « l’autre ».

Certains de ces migrants, parfois en transit, se trouvent dans une situation inextricable. Rejetés de partout, acculés pour quelques-uns à l’illégalité en application du règlement de Dublin qui justifierait leur expulsion, ils focalisent les contrôles que les autorités veulent toujours plus efficaces, quitte à banaliser les perquisitions et à multiplier les raids policiers.

En réalité, en se donnant pour objectif  d’humaniser la politique d’asile, cette solidarité citoyenne n’exige rien d’autre que le respect des droits de l’Homme. Dans leur radicalité. Il est en effet inadmissible d’abandonner des êtres humains dans des conditions inhumaines. Personne ne rompt avec sa famille et ses racines de gaité de cœur et c’est pur cynisme que de prétexter le choix – peut-on parler de choix lorsqu’il est dicté par le désespoir ? – de vivre dans la clandestinité pour infliger à quelqu’un des traitements dégradants. Ceux-ci sont visés par l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme et la Cour a déjà estimé qu’il y a violation de cet article si une famille est condamnée à survivre dans des conditions de dénuement extrême.

J’établis un parallèle entre la situation des réfugiés du parc Maximilien et le sort réservé aux personnes vivant à la rue.

Quelles que soient les différences de statut ou d’histoire de vie, les uns et les autres sont soumis à une précarité intolérable qui porte atteinte à leur dignité.

On veut les criminaliser et les faire disparaître de l’espace public, en décrétant qu’ils sont nuisibles, mais ils sont là et font partie de la communauté humaine. Qui plus est, par une rhétorique de fake news, on fait croire aux seconds que la présence des premiers constitue une menace pour leur bien-être.

Action de solidarité

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Chirac BAFURUME

République Démocratique du Congo

Le combat d’ensemble contre la pauvreté est un héritage que le père Joseph Wresinski fondateur du mouvement ATD Quart Monde a laissé à tous les humains ; convaincu qu’investir dans la jeunesse était préparer un monde plus juste et équitable, il avait donné toute sa confiance aux jeunes en disant : « les jeunes sont faits pour éclater ».

On peut dire que les jeunes de l’Association des Amis d’ATD Quart Monde en République Démocratique du Congo (AAAQM) sont de cette génération de semeurs d’espoir. C’est l’esprit du refus de la fatalité de la misère et l’engagement aux côtés de plus démunis qui les animent. Touchés par les situations difficiles, ils cherchent avec leurs intelligences et leurs mains à être utiles à ceux qui sont dans l’impasse. C’est ainsi qu’ils ont été sensibles à la détresse de maman Rosette et en une journée, ils ont rénové sa maison avec presque rien en main.

« les Tapori font des choses que personne ne peut faire pour moi, y compris ma famille », ont été les premiers mots de reconnaissance de maman Rosette.

Une grande responsabilité nous a été confiée par le père Joseph Wresinski : celle d’aller à la recherche des plus pauvres et de faire d’eux nos frères et nos premiers partenaires. Alors rénover une maison ne signifie par arriver un beau matin et se mettre au travail. Pour les Tapori, ceux d’hier devenus animateurs, et les enfants d’aujourd’hui, la priorité a été de tisser des liens avec maman Rosette et sa famille, de cheminer avec elle afin que ses aspirations, ses idées et ses perspectives d’une vie meilleure soient prises en compte sans jugement par la communauté. « Je trouve que cette activité, elle est d’amitié ; les Tapori nous donnent le courage et la fierté de vivre ensemble dans la considération de l’autre dans notre quartier », disait une voisine de maman Rosette.

Tout ceux qui passaient par là s’arrêtaient, ébahis devant ces enfants et ces jeunes bâtisseurs : « Qu’est-ce qui les pousse ces jeunes ?  » Nous pouvions leur répondre, chacun avec nos mots : au fond, c’est la conscience de l’humiliation à laquelle la famille de maman Rosette était exposée dans sa communauté et qui génère à la famille de vils mépris et d’autres difficultés. Ainsi nous avons décidé d’unir nos forces, notamment par nos contributions, tant matérielles, morales que physiques pour la rénovation de cette maison. Chacun a fait sa part, celui-là qui a apporté du Bambou, un autre des clous et quelques-uns des matériaux etc. « Depuis que je suis ici, je n’ai jamais été contente comme je le suis aujourd’hui, les gens ont dit que mon mari n’est pas sérieux ; comment pouvions-nous vivre dans une maison aussi délabrée ? » En effet, la maison de la famille qui avait auparavant quatre pièces, s’est réduite au fil du temps, faute de moyen pour les entretenir, à une seule chambre et cette dernière menaçait de s’écrouler.

« La dynamique jeune de l’AAAQM » a voulu réaffirmer son engagement au côté de la famille de maman Rosette, par la rénovation de la maison, mais aussi par des temps de rencontres et d’échanges avec elle pour qu’elle se sente en confiance. Une confiance qu’elle exprima ainsi :

« Chirac m’a dit que peu importe la taille ou la qualité de ma maison il faut en être fière, et ça m’a rassurée. Aujourd’hui notre maison est debout et je remercie beaucoup les Tapori. Jamais je ne serais plus atteinte par le froid dans ma maison ».

Ce chantier de solidarité est un exemple pratique témoignant notre soutien aux exclus en partageant avec eux des moments de joie et de présence. C’est un chemin citoyen de fierté, de liberté et de dignité pour tous qui réintroduit la famille dans la communauté et crée la paix dans le cœur de chacun.

A notre époque où la société est déchirée, où règne l’injustice sociale, nous souhaitons que le message de Joseph Wresinski touche plus les cœurs et les esprits. Dans cette société où l’on entend si peu la voix des plus faibles, comment pouvons-nous vivre la démocratie ?

 

 

 

 

 

Hommage à Maman L.

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Caroline Blanchard

Cameroun

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« Tiens ma fille, prends la papaye ». Je me retourne étonnée. Cette vieille femme j’ai longtemps cru qu’elle avait l’âge de ma grand-mère, jusqu’à ce que je comprenne que sa vie difficile l’avait vieillie plus que les années… et qu’elle avait à peine l’âge de ma mère… Elle me tend une grosse papaye verte. Je suis déjà bien chargée et elle me cueille au pied de la colline qu’il va falloir que je monte. Mais je suis touchée de son attention et j’accepte le cadeau. Mon fardeau s’alourdit ainsi d’une amitié naissante…

C’est comme ça que nous nous sommes rencontrées. Elle habitait une cabane en planches au pied de notre colline. Mon mari et moi venions juste d’arriver au Cameroun, et l’on apprenait une toute nouvelle vie. Elle avait été touchée de voir que je montais à pied en portant mes courses et elle avait voulu m’encourager.

Elle m’a tant appris !

Alors en ce jour où l’on pense aux femmes, peut-être spécialement aux femmes sans défense ou aux femmes qui ne voient pas tous les jours leurs droits respectés, je voudrais lui rendre hommage ! Je voudrais partager un peu des richesses qu’elle m’a transmises, elle qui n’avait rien, elle à qui on a pris le peu qu’elle possédait : un petit terrain, une cabane en planches… cela pour voir une autoroute se construire !

Je me souviens de sa joie, sa joie intense lors d’une fête que l’on avait organisée. Elle savait sa maison menacée de destruction et vivait dans l’incertitude et l’angoisse. Et pourtant ce soir-là elle dansait, elle dansait et riait : « Aujourd’hui j’oublie tous mes problèmes de maison » me confiait-elle toute sourire.

C’est un des secrets qu’elle m’a enseigné : se laisser entièrement aller à la joie quand elle est donnée, en dépit des soucis que l’on peut connaître. Quelle force !

Je me souviens de sa générosité. Elle avait si peu. Elle vendait derrière sa petite table en bois devant sa maison : quelques beignets, des sachets de lessive à l’unité, du savon, quelques épices… Elle cultivait son minuscule terrain, et vendait des légumes-feuilles lavés… Je ne repartais jamais d’une visite chez elle sans quelques arachides grillées ou de délicieuses bananes à partager avec les miens.

Pendant toute la période difficile où la destruction de sa maison était imminente, presque chaque jour elle préparait une marmite de nourriture, très simple. Elle la distribuait à tous les jeunes laveurs de voiture installés de l’autre côté de la route. Elle était un vrai soutien pour la jeune handicapé dont la maison était à quelques mètres, et pour tout le quartier. Tout le monde connaissait Maman L. Elle était la Maman de tout le quartier. Je n’étais pas la seule à aimer sa compagnie chaleureuse, les visiteurs aimaient comme moi s’asseoir un moment sur le banc près d’elle et bavarder. Il y avait cette femme qui s’arrêtait chaque jour, en rentrant du champ. Maman L. était sa seule amie, elle était sans famille. Maman L. la soutenait de son mieux, lui offrant une halte quotidienne, un peu de repos, un peu de nourriture, à son retour des difficiles travaux des champs.

Puis il y a eu l’accident. Une moto l’a renversée. Pendant des mois, elle ne marcha plus correctement. Jamais elle ne se plaignit, appuyée sur son bâton et sa confiance en Dieu. Elle disait que sa générosité venait de sa mère, qui partageait avec tout le village le peu qu’elle avait.

Combien de fois me suis-je arrêtée bavarder avec elle assise sur son banc ? Tout de suite c’était la joie, les rires ! Pourtant elle a été expulsée. Et elle a en effet tout perdu. La communauté de solidarité, que sa générosité a construite, a permis qu’elle trouve un lieu où dormir, un coin où entreposer ses petits effets, un peu de soutien pour continuer.

Finalement elle s’est installée avec sa fille un peu plus loin, tout en haut d’une colline, et elle a recommencé son petit commerce. Cela reste bien fragile.

Voilà ce que je veux proposer en ce 8 mars, en hommage à sa gentillesse, sa générosité, et sa joie de vivre : un peu de présent, pour s’asseoir sur un banc au cœur de la misère, et écouter, regarder, chercher la joie de la rencontre, de l’échange, des savoirs partagés et transmis, un peu de compagnie.

Maman L. n’a rien, mais elle est riche de tout un faisceau de relations, patiemment tissées au fil des jours. Et ce sont ces relations qui l’aident à tenir.

Merci Maman L. ! Merci à vous toutes, femmes courageuses, qui savez par amour transmettre tellement de beauté et de bonté dans la manière dont vous vous acquittez des mille tâches du quotidien difficile que vous portez.

 

Rencontre avec un « dépanneur » ordinaire et solidaire

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Pascal Percq

France

L’autre jour Jean-Philippe téléphone tout content, avec un grand bonheur dans la voix : « C’est fait ! Je l’ai eu le code ! » Des mois qu’il le buchait son code de la route. A la clé, le permis de conduire. Il en a bien besoin pour développer son activité d’artisan à tout faire. Un véhicule, c’est nécessaire pour se rendre avec des outils sur un chantier. Le code… c’est fait : ne reste plus que la conduite pour avoir ce satané permis. Ce qui ne lui fait pas peur : « il y a longtemps que je conduis !» Ce permis représente un gros effort financier pour toute la famille et bien des soutiens parce qu’un permis, ça coûte !

Il est comme ça Jean-Philippe : courageux. Et généreux…  Mais d’une générosité active, militante. C’est ce qu’il a appris à ATD Quart Monde. « Le Mouvement, je suis tombé dedans quand j’étais au berceau » dit-il. Son père, sa mère, toute sa famille ont milité. Sa maman est même allée aux Nations Unies à New York avec une délégation d’ATD pour rencontrer le secrétaire général de l’ONU.

Ce qui anime Jean-Philippe depuis 45 ans, c’est cette même flamme au cœur : toutes ces injustices dont il est témoin.  Et autour de lui, à Roubaix, ça ne manque pas ! Mais lui ne se contente pas de lever les bras au ciel : il est un témoin … qui se bouge.

« Je dépanne ! Pour moi ATD c’est toujours aide à  toute détresse, explique-t-il. Un Mouvement qui se bat pour que tout le monde ait accès à ses droits.».

Accompagner les gens en difficultés, c’est important. « Avec ATD j’ai appris beaucoup de choses et je m’en sers pour ceux qui en ont besoin. Et quand je ne sais pas, je demande à ceux qui savent. Mais c’est rare que j’utilise le nom d’ATD quand j’interviens. Sauf quand on n’est pas entendu, qu’on n’arrive pas à obtenir de rendez vous. Alors là je sors le nom d’ATD Quart Monde.  Et ça réagit.»

Jean-Philippe a sa façon d’agir :

« Quand je fais… je fais sans le faire, dit-il. J’accompagne la personne mais c’est elle qui fait. Ou qui ne fait pas. C’est souvent sur des problèmes d’ordre administratif, juridique. Je discute avec la personne : ‘ Ton problème c’est quoi ? ’ Et je propose : on peut faire comme ci ou comme ça. J’explique les possibilités, je lui dis ses droits. Par exemple avec J.M. Il avait des impayés de loyer. On a monté un dossier FSL (fonds solidarité logement). Mais c’est lui qui fait. Je l’accompagne dans les démarches. Depuis son AVC il est handicapé, il a droit à l’allocation handicapé. Il ne le savait pas. Mais c’est lui qui fait, je ne suis là qu’en soutien. Pareil chez l’avocat. C’est lui qui parle. Je ne suis que l’accompagnateur.  On a préparé le rendez vous à deux :  ‘ si tu as du mal à t’expliquer je veux bien t’aider, mais c’est ton affaire ’. Le but : c’est de ne pas faire à la place de la personne. »

Les difficultés, les problèmes, les soucis, les galères : Jean-Philippe connaît. Il en retire une expérience pratique qu’il met au service des autres. Il le dit : «  C’est plus facile pour moi qui ai connu la misère d’accompagner quelqu’un qui a des problèmes parce que quand on est passé par là, on sait comment faire. Quand on a eu soi même des problèmes d’huissier, on sait comment parler des huissiers et aux huissiers ! Quand on va voir une assistante sociale, elle a tendance à te juger. Un juge c’est pareil. Je connais une maman qui ne voulait plus aller voir son assistante sociale parce qu’elle la menaçait de placer ses gosses. C’est pour ça qu’avec nous, avec ATD, les gens sont en confiance. Ils savent qu’on n’est pas là pour les juger. Et nous on a des contacts avec les services sociaux mais on ne menace pas ces parents de placer leurs enfants. Parfois, il y a quand même des cas où on se demande comment faire ? On est là pour aider. Comme on peut. On n’est pas des professionnels. On fait ce qu’on peut. Mais avec nous, il n’y a pas de jugement. »

Après des années de militantisme et d’accompagnements de familles, Jean-Philippe reste admiratifs de ces familles qu’il côtoie quotidiennement :

« Ce sont des gens incroyables, dit-il. Avec eux, j’apprends tous les jours. La première chose, c’est de voir qu’il y a plus pauvre que soi. Ces gens sont  des battants. Plus que du courage. Parfois je me dis : comment je ferais si j’étais à leur place ? Je leur demande: comment faites-vous ? Ils répondent : « on est habitué ». J’aurais déprimé pour moins que ça dans leur cas. Quand je vois dans quelle situation on les laisse vivre… laisse tomber ! Et pourtant chaque matin, leurs enfants sont tout propres pour aller à l’école ! »
Ce qui ne cesse de l’indigner: « Ma colère sur les politiques elle est connue » dit-il. Il ne manque jamais d’interpeller les élus de sa ville face aux injustices. « Quand je vois toutes ces maisons murées, inoccupées à Roubaix et des familles à la rue : ma colère elle est là. Les étrangers, les roms, on invente ici des lois uniquement contre eux pour leur pourrir la vie !»

Saine colère que celle de Jean-Philippe, dépanneur solidaire dans son quartier. Et pour lui, cette attitude est normale, ordinaire.

 

LE REGARD

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Blaise NDEENGA

Cameroun

Il est des gestes, des attitudes et des mimes qui expriment parfois des modes de communication envers l’autre. Bien des fois nous ne faisons même pas attention. Le regard entre dans cette catégorie. Il est celui qui, d’un coup, transmet des informations, des jugements et des interrogations, des doutes, du rejet, de l’acceptation…

Cette prise de conscience du Regard m’est apparue de façon ferme après une rencontre. Je vous livre le témoignage de cette dame. Je suis allé chez elle, alerté par des amis. Elle vivait une situation forte. En fait elle a été accusée de sorcellerie. Chassée de son village, elle avait trouvé refuge dans une autre contrée et vivait dans une cabane délabrée et presque répugnante. Voici ce qu’elle me dira plus tard :

« Mon fils, le jour où tu es entré dans ma maison, ce n’est que tes yeux que je fixais… je voulais savoir à travers ton regard, si tu avais peur du titre de sorcière que le village me fait porter…

Je t’ai vu entrer dans ma maison. Tu n’a regardé ni l’état de ma maison, ni le désordre, ni la saleté…Tu es entré en me regardant droit dans les yeux et moi je faisais de même…Tu t’es assis sans même regarder le banc sur lequel tu t’asseyais…Pourtant il était sale. Tu étais préoccupé à me regarder…Ce qui comptait c’était moi. Les gens me parlent sans me regarder…Lorsque je sors de ma maison, les gens regardent ailleurs ; les plus courageux me saluent, mais en tournant le visage. Mon fils est-ce que j’ai le visage d’un animal? Je suis comme vous ou pas ?

J’ai senti beaucoup de joie quand ton regard a croisé le mien. J’ai compris enfin que j’étais quelqu’un car ton attention était sur moi…Je me suis sentie considérée. Ton regard montrait ton cœur. Tu m’as aimée et je t’ai ouvert mon cœur…Enfin quelqu’un m’a regardée donc j’étais importante ».

Voilà un témoignage qui m’a bouleversé et en même temps enseigné. Quelle force a le regard ? Valorisant, condescendant, compatissant, méprisant, attachant ? Généralement on n’y fait même pas attention. Avec cette dame, j’ai compris qu’un petit regard jeté vers quelqu’un l’humanise et lui donne un visage…

L’avenir de l’humanité est entre nos mains

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17Octobre-Charles Rphoto : Charles Ngafo, à l’occasion de la Journée Mondiale du refus de la misère à Bangui

Jacqueline Plaisir

République de Centre Afrique

L’actualité tumultueuse nous ballote d’une catastrophe à une autre, et au cœur même de ces bouleversantes crises, il y a la persistance de la misère. On peut dire : il y a la misère qui prend des galons. Et face à ce qu’on pourrait regarder impuissant, comme une fatalité, il y a des femmes et des hommes debout, qui résistent par la solidarité et le sens profond de la dignité.

De la Centrafrique, si nous sommes à l’écoute de l’appel silencieux de la misère, nous percevrons le message de tous les résistants. « Le sens de la vie, pour nous, c’est aider ceux qui sont plus faibles » déclarait Charles le 22 octobre dernier. Lui que la misère prive de tout, il nous invite simplement à regarder autrement ceux qui arrivent les pieds nus et les vêtements en lambeaux, à l’image de leur vie limée par la misère. Ils frappent à nos portes pour un peu d’amitié et retrouver dans nos yeux et à travers nos paroles l’écho de leur humanité.

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« Il y a un mois de ça, un jeune est venu dans la cour. Il m’a demandé 100 Francs (0,15 €) pour prendre la bouillie. Je lui ai demandé comment tu viens me demander ça. Il a répondu : je viens de loin, de loin

– Loin comment ?

– De Bangassou

– qu’est-ce qui fait venir ici si tu étais à Bangassou ?

Alors il raconte. Un jour, il a retrouvé la maison brûlée, et toute sa famille. C’est cette violence qui l’a poussé à fuir. Il a passé un mois en route pour arriver à Bangui, et cela faisait une semaine qu’il était à Bangui, à errer sans famille.

Lorsqu’il m’a expliqué cette histoire, cela m’a touché et je lui ai demandé « Tu vas où ? ». Il n’avait nulle part où aller, alors il est resté avec moi.

Et puis un matin, le cadet m’a dit qu’il voulait avoir un métier, se former. Nous sommes allés à Don Bosco. Nous nous sommes renseignés, çà coûte cher. Je me souviens qu’à mon époque, c’était gratuit, et j’en avais profité. J’ai demandé au jeune s’il avait des papiers, il me dit que tout cela a été brûlé. L’état du pays aujourd’hui ne rend pas service à des jeunes comme lui, dans ce qu’il vit. Tout ça me touche, j’y pense tout le temps. Parce que moi aussi, j’ai traversé des moments pas faciles, et je n’ai rien. Et nous à Bangui aussi on a vécu la crise.

Comme nous sommes dans un mouvement qui pense l’éducation, j’ai parlé avec les autres. L’idée n’est pas de lui donner de l’argent mais de l’éducation pour qu’il devienne quelqu’un de bien et à son tour aide d’autres.

« Nous voulons ensemble porter l’espoir de ce jeune, et la fraternité que Charles nous enseigne », nous dit Gisèle , une maman qui tous les jours pense que nous devons l’avenir à nos enfants. « Dans notre pays bouleversé, il y a beaucoup de jeunes comme le Cadet et d’autres comme Charles qui nous obligent à ne pas baisser les bras devant la difficulté et nous poussent à nous mettre ensemble pour construire la paix, construire un monde avec tout le monde ».

Dans le monde trop injuste, il y a trop de personnes qui sont en errance, fuyant la misère, cherchant la vie au cœur de l’urgence et la violence, cherchant la paix. Il y a de par le monde et ici des personnes qui savent aller vers eux et marcher ensemble pour créer des chemins d’avenir. Ces résistants à la pauvreté, à l’exclusion, à la violence qui minent notre humanité nous rappellent le message de Joseph Wresinski, initiateur d’une rencontre nouvelle entre les hommes «  le monde n’avance pas à cause de ses conquêtes militaires ou économiques, à cause de ses idéologies ou ses profits gagnés par les uns sur les autres. Bien au contraire ! …. Ceux qui font changer le monde, ce sont des gens comme nous qui, au-delà de l’amertume, avons retrouvé l’espoir dans la fraternité. C’est parce que nous mettons notre espoir dans la fraternité que l’avenir de l’humanité est entre nos mains. »

S’inspirer du courage des plus pauvres pour bâtir nos gouvernances

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Christian Rhugwasanye,

République Démocratique du Congo.

J’ai grandi en RDC, à Bukavu dans un groupe des jeunes de la dynamique ATD Quart-Monde. Notre groupe des jeunes menait des actions avec les familles en situation de précarité. Depuis deux ans, je fais mes études au Burundi où je rencontre des familles qui sont dans la même situation. Je suis marqué de la manière dont elles s’engagent pour faire face aux difficultés de la vie.

Le père d’une famille de cinq enfants est un maçon exceptionnel. Il est presque polyvalent. Il fait de la peinture, du carrelage, de la charpenterie, en plus de la maçonnerie. Le propriétaire de mon logement fait souvent appel à lui quand il y a un travail à faire à la maison. Quand cet homme est appelé quelque part pour un travail, il est toujours matinal, ponctuel, accompagné de sa femme. Ses enfants les rejoignent parfois à midi après l’école.

Toute la famille travaille pour finir le chantier. La femme transporte le sable depuis la route jusqu’au chantier. Elle fait aussi le mélange du mortier tandis que son mari arrange l’échafaudage. Une fois le mortier  prêt, elle le lui tend avec les briques. Les enfants donnent aussi à leur père le mortier et les briques, mêmes affamés et fatigués. Ils sont très courageux.

Cette famille me fait penser aux valeurs prônées par le père Joseph pour l’éradication de l’extrême pauvreté dans le monde, entre autres la confiance en soi, le courage, l’endurance. Du fils aîné au cadet, et malgré leur différence d’âge, chacun est convaincu que son apport est très important pour le travail de toute la famille. C’est cela qui fait vivre la famille.

Les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté ont des atouts, des expériences utiles pour la société. Dans cette famille, chacun respecte et considère l’appui de l’autre. C’est une vraie leçon et cela rejoint la conviction du Père Joseph dans le camp de Noisy-le-Grand en France : « Connaître ce qu’on est et ce que l’autre est capable de faire, est un atout primordial pour faire face à un problème. La misère écrase les hommes, les femmes et les enfants innocents de leurs situations. » «Les pauvres sont nos maîtres». Revue Quart Monde, N°202 » 

Quand je regarde le père de cette famille je me dis : et si la gouvernance et l’économie de chaque pays prenaient exemple sur lui ?

Pisée : le travail communautaire pour sortir de l’isolement

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Par Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Depuis le début de janvier 2018, il existe une petite équipe d’ATD Quart Monde dans la commune de Jean Rabel (Nord-Ouest d’Haïti). Notre toute première activité consiste à aller dans toutes les localités de toutes les habitations situées dans les trois sections choisies, pour créer des liens, construire l’amitié, et aussi découvrir les petits coins que nous n’avons pas pu voir encore. Nous voulons nous assurer que nous ne ratons pas les coins les plus reculés. C’est ainsi que nous découvrons Pisée.

Pisée est l’une des 11 localités de la section communale Lacoma. On ne passe par là pour aller dans aucun lieu, encore moins des lieux célèbres. On y va seulement si on a besoin d’être dans cet endroit-là tout simplement. On ne va pas chercher grand chose non plus dans cette localité  bien isolée, sans équipement de base. Le centre de la section n’est pas tout près. Le bourg de Jean Rabel est à environ une trentaine de kilomètres.

À Pisée, il n’y a pas de centre de santé, ni d’autres infrastructures. Seule une petite école primaire dessert la population. Les enfants qui veulent commencer le troisième cycle fondamental doivent faire au moins deux heures de route par jour. Les paysans qui « osent » être malades font la même distance pour recevoir les premiers soins.

On accède à ce lieu par une petite route à peine carrossable, large d’environ 3 mètres et même moins à certains endroits. Cette route, que nous n’osons pas prendre avec notre voiture, conduit au centre de Pisée, à l’exclusion des autres localités comme Duclos, Morvan etc.… Les conditions de la dite route sont difficiles car elle est composée en majeure partie de pentes raides. Les dernières pluies qui se sont abattues sur le Nord-ouest ont empiré la situation.

Cette route a été construite par les habitants de Pisée, grâce à l’initiative « Journée communautaire », organisée chaque mercredi, pour permettre l’accès à leurs habitations en voiture. « C’est nous qui sommes isolés, nous devons nous unir pour sortir de cette situation. C’est pourquoi aucun habitant ne rate jamais l’occasion de participer à la journée communautaire », lâche Bertha, une paysanne vivant à Pisée.

Pisée : isolée, loin des yeux, loin du développement. Mais une population débout, unie et accueillante y habite. L’isolement de la zone diminue grâce à l’esprit communautaire des habitants, grâce à la construction de la route quoi que étroite et escarpée.

C’est cet effort de coopération qui fait toujours la force des petites communautés rurales isolées et défavorisées.

NE PAS ÊTRE ABANDONNÉ

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Annette Rodenberg

Allemagne

Je connais peu de choses de l’histoire de Harry Denke : Je sais qu’il est né le 14.11.1953 dans un petit village de Thuringe, dans le district de Sömmerda, et qu’il a été élevé par sa grand-mère. Je sais qu’il était devenu serveur dans l’Allgäu, et que dans cette profession il servait souvent des gens très aisés. Et puis, il s’est retrouvé handicapé à cause d’une erreur médicale: sa main droite paralysée, à la suite d’une intervention chirurgicale. Il a résisté dignement à la misère jusqu’à ses dernières forces. Sa résistance est-elle estimée à sa juste valeur ? Son courage est-il assez reconnu ?

Harry Denke était un battant. Il ne se résignait pas à être traité d’une manière minable et injuste. Il n’a pas abandonné. Encore et encore, il a exprimé ses espoirs, ses souhaits et ses objectifs : Des vacances à la mer Baltique. Un nouveau poumon. Ou au moins un appareil à oxygène portable. Une place dans une maison de retraite à Naila… Juste pouvoir vivre ! Pouvoir sortir, pour être parmi les gens. Conserver si possible sa capacité de vivre de manière autonome.

Tous ne se souviendront pas de lui comme cette femme de l’administration funéraire, qui avait eu affaire à lui alors qu’elle travaillait à la caisse de pension. Quand je me suis mise d’accord avec elle sur la date des funérailles, elle m’a dit:  » Je me souviens bien de lui, je le connaissais… C’était un homme gentil. » Il a gardé cette qualité d’amabilité jusqu’à la fin ; j’ai eu moi aussi la chance de la connaître. Certaines des choses que j’ai entendues de la part de Harry Denke, j’aimerais les graver dans la pierre, afin que tout le monde puisse savoir comment la pauvreté peut détruire une personne… et comment cette personne n’a de cesse d’y résister – tant que le corps tient le coup.

Un proverbe dit:  » Si quelqu’un ment une fois, tu ne le croiras plus, même s’il dit la vérité. » Ou serait-ce le contraire?! Quiconque ne te croit pas, même si tu ne mens pas, sape la véracité – Une fois suffit.

Je ne croyais pas chaque mot de Harry Denke. Mais je croyais en lui. J’ai placé en lui ma confiance, sûre d’avoir quelque chose à apprendre de lui. Cela m’a personnellement aidé à traverser des moments de doute, surtout au début du projet f. i. t. (et du livre que nous avons écrit) « Sichtbar, aber auchnichtstumm » (Visible, mais non plus silencieux) à Naila. Harry Denkea joué un rôle important pour ce projet, même s’il n’a assisté qu’à une seule rencontre. Il a expressément approuvé à plusieurs reprises des textes dans lesquels je parlais de lui sans le nommer. Même si dans l’urgence de sa misère, il n’a pas pu attendre que des paroles aient de l’effet.

Dans l’un de ces textes – et dans une conversation entre lui et moi –fut évoqué l’espoir que la poète Hilde Domin exprime ainsi :« … Ne pas abandonner. Ni soi-même ni les autres. Et ne pas être abandonné. C’est l’espérance minimale, sans laquelle il ne vaut pas la peine d’être Homme. »[1]

 [1]Ou bien : „utopie minimum“ –Hilde DOMIN « Humanität bei Lebzeiten – eine Utopie? » Römerberg-Rede 1978, in: dies., Aber die Hoffnung, écrits autobiographiques et sur l’Allemagne © Munich 1982, Fischer Tb. No 12202, p. 175