La liberté d’aller son propre chemin

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Encore sept kilomètres sous la pluie…

François Jomini,

Berlin, Allemagne

Avis de recherche : une famille inquiète lance un appel au sujet d’un homme, un fils, un frère. On sait qu’il vivait à la rue, on est sans nouvelle de lui. C’est dans les centres d’hébergement d’urgence, très actifs en hiver, qu’un homme, une femme ont parfois été reconnus par des semblables pour la dernière fois, avant de disparaître, happés par une bouche de métro.

Sylvia, qui porte la responsabilité d’un tel centre, un logement pour une dizaine de personnes dans une petite ville du nord-est de l’Allemagne, parle de ses hôtes avec infiniment de tendresse. Cet homme à bout de forces, qu’elle avait réussi à convaincre de son droit à prendre du repos, à se refaire une santé, à reconsidérer sa vie dans un environnement plus propice que les lieux de passage perpétuel. Il est resté deux ans, puis d’un jour à l’autre, il a repris la route. Sylvia ajoute qu’il ne les a pas quittés fâché, ou découragé, non, il a continué son chemin. Il revient de temps à autre pour la saluer, saluer des amis. Qui sait le prix qu’un homme est prêt à payer pour assumer jusqu’au bout sa liberté d’être dans un monde qui le refuse ?

Cette misère n’a pas de nationalité, puisqu’à une certaine limite, on perd jusqu’à son identité.

En cet hiver berlinois, je pense à ces quelques personnes que nous connaissons depuis peu, dont la vie est un combat de chaque jour pour ne pas sombrer, ne comptant pour personne et parfois même si peu à leurs propres yeux. Juste maintenues en vie par l’assistance, pourrait-on dire. Mais survivant tout de même, grâce à une économie faite de mille petits gestes de solidarité entre elles.

Ainsi va Mme Luzia, nouant son fichu sur ses cheveux déjà mouillés, affrontant la pluie en poussant une vieille bicyclette, boitant péniblement, courbée sous le poids de ses sacs en plastique, sa petite valise, la litière de son vieux chat presque aveugle… Ses maigres, mais encombrantes « sécurités », dont il lui coûte de se séparer. Dans la misère, on va toujours encombré de choses qui suscitent le regard amusé des gens, on n’a jamais les mains libres – pour quoi faire d’ailleurs ? – On est toujours « bien trop occupé à faire ce qu’il faut pour vivre », dit-elle. Pourtant elle participe depuis des années à un groupe d’entraide, prête à y donner du sien. Elle a tellement de capacités qui ont une valeur, mais qu’elle ne peut échanger, car même l’échange de services est organisé comme un marché. Elle réfléchit beaucoup. Elle évoque un temps où, vivant à la campagne, on s’aidait, en famille, en famille élargie, entre voisins… L’État, c’était une manière de vivre ensemble. « Depuis l’État considère la famille comme une liste d’individus. De ce fait, il ne soutient plus la famille, et maintenant l’État se désengage de l’individu lui-même. »

Plus encore que ses colis, ce qu’elle porte et qu’on ne voit pas, qui n’intéresse personne, c’est son expérience de vie. Le dur et le tendre mêlés. Cet amour qui a donné sens à sa vie et qui n’est plus – « Certes c’était toujours difficile, mais on était deux et je l’avais choisi… » Entre colère et tendresse, elle oscille. Et ses sautes d’humeur font qu’on la tient parfois pour folle.

Elle le sait, sourit malicieusement, « je m’embrouille parfois avec les gens, parce que je suis désagréable ». Et si je vois l’enfance derrière tant de visages si rudement « vieillis » par l’âpreté de la vie, dans leur yeux qui étincellent soudain d’un humour joyeux, c’est qu’ils rencontrent en moi l’enfant. Et je sais que tout n’est pas perdu.

Il y a sous l’errance un terreau où l’espoir est capable de germer.

La liberté d’aller son propre chemin…

C’est ce que Mme Luzia essayait de nous faire comprendre, ce soir-là, à la brasserie du Tramway où elle nous avait donné rendez-vous. Dans la salle fumeur, à l’abri du regard des autres consommateurs. Ce regard qui vous tient à distance.

Nous étions partis ensemble dans sa région natale, où elle avait décidé de séjourner plus longtemps, afin de renouer des liens.

Ce rendez-vous à la brasserie du Tramway avait quelque chose d’une île où on échoue, dans la lumière flottante de la petite salle enfumée… Un lieu hors du vacarme, où l’on a juste envie d’être silencieux, d’apprendre les nuances du monde qui ne sont perceptibles que du point de vue de tout en bas. Les retrouvailles lui avaient donné de la force. Tout de même, c’est terrible d’entendre qu’une femme n’ose plus aller au restaurant social, car, pauvre et allemande, elle s’y fait traiter de « nazie ». Ce n’est pas qu’elle en veuille aux gens qui, dans leur propre désarroi, la traitent de la sorte – ils ont le droit comme elle de jouer des coudes pour avoir leur place dans la file, dit-elle – mais quand on est trop pauvre, et qu’on ne peut dissimuler sa vulnérabilité, on cristallise la peur, le mépris et la haine qui ne vous sont pas destinés. Et on n’y peut rien. On peut juste s’en aller encore une fois, pour ne pas étouffer, ne pas mourir sur place. Fouler ce terreau d’espoir où nos pas sont notre dernière liberté, par-delà les décombres du jour, forts du souvenir que nous avons de ceux que nous avons aimés et qui nous ont aimé.

Magie de Noël chez les Houmeaux

Caroline Blanchard

France

« Quand ça se termine et qu’il faut tout éteindre, je ne vous cache pas qu’on a tous le cafard » dit un des acteurs de cette féérie de Noël. « Chez les Houmeaux » est un petit village perdu dans les Deux-Sèvres, environ 50 habitants, pas d’éclairage public (enfin pas encore, les autorités ont promis de les alimenter grâce au nouveau parc éolien en cours d’aménagement à proximité) mais avec un grand cœur, et un goût pour le festif !

Donc cette année, pour la première fois, je suis en vacances dans les Deux-Sèvres pour Noël. Quand mon beau-frère évoque ce projet de ballade pour le 25 décembre, j’accepte, intriguée. Et je ne suis pas déçue : les habitants de ce tout petit village rivalisent d’ingéniosité pour illuminer leurs jardins aux couleurs de Noël. Crèches traditionnelles côtoient Pères Noëls et bonhommes de neige en tenue de ski, il y a même une Tour Eiffel, et des étoiles perchées au sommet de conifères de près de 10 mètres de haut… Un gentil Père Noël se promène et ne se lasse pas de demander aux enfants s’ils sont heureux des cadeaux qu’il leur a apporté, et qu’ils ont ouvert le matin même ! Il distribue des bonbons. Mais d’où vient cette idée ? Et pourquoi ces décorations ?

Selon le journal local, un couple ayant décidé d’illuminer son jardin à la naissance de leur premier enfant a été suivi progressivement par tous les habitants du village (ou presque). Et ce n’est pas tout : chaque soir, les habitants vendent vin chaud, crêpes, café… au profit d’une association qui lutte pour la mucoviscidose. Alors là je suis éblouie de voir comment Noël reprend vie, le Noël que j’aime, celui qui fait une place au partage à l’accueil du plus faible ! Et allez voir par curiosité les sommes gagnées, sur le lien vers le journal local, vous serez vous aussi ébahis !

Ce projet annuel fédère tout le village. En effet, comme l’explique cet habitant qui n’aime pas le moment où il faut tout éteindre, ils cherchent des aides pour avoir œufs et lait à des tarifs préférentiels, voire un peu de soutien des collectivités locales, pour confectionner crêpes et vin chaud sans trop dépenser, et augmenter ainsi leur bénéfice. Comme quoi  3 guirlandes allumées dans un jardin peuvent être la première étape d’un merveilleux élan de générosité. Parfois il ne faut pas grand-chose pour se mettre ensemble et vivre Noël autrement !

Du charbon de bois pour la survie quotidienne

Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Ma nouvelle mission de détection en vue d’une implantation d’ATD Quart Monde en milieu rural me permet de découvrir des communes dont la survie se base uniquement sur la fabrication du charbon de bois. Plusieurs zones d’Haïti sont réputées sèches depuis un bon bout de temps. Fatigués de perdre les récoltes, les paysans n’y cultivent plus la terre. Pourtant, les deux principales activités économiques du pays sont l’agriculture et l’élevage. Celui-ci sert à dépanner en cas de maladie, de décès ou d’autres imprévus, mais la survie quotidienne est assurée par l’agriculture vivrière, en grande partie tournée vers l’auto-consommation.

Dans les zones rurales où l’agriculture est absente, comme à Phaeton dans le Nord Est, la nourriture quotidienne se fait rare. Les familles laborieuses s’ingénient pour s’offrir, tant bien que mal, de quoi manger chaque jour. Sur ces terres qui paraissent très pauvres en termes de capacité de production, pousse en grande quantité une sorte d’arbuste sauvage, dur, plein d’épines qu’on appelle « Bayawonn ». Ces plantes sont coupées et utilisées pour fabriquer du charbon de bois à répétition. Lequel est vendu pour couvrir les dépenses journalières. Les rares arbres forestiers et fruitiers qui peuvent se trouver au milieu des « Bayawonn » subissent le même sort que ces derniers. Un peu partout, on aperçoit de la fumée qui monte comme si c’était l’âme des arbres qui allait se plaindre auprès de Dieu parce qu’ils sont systématiquement abattus.

Cela se passe ainsi, non pas parce que les habitants ne connaissent pas les conséquences du déboisement, mais ils le font par nécessité. Ils reconnaissent le rôle que jouent les arbres pour qu’ils aient de l’eau. Ils savent qu’un jour, ils risquent de ne plus trouver d’arbres pour fabriquer du charbon. Ils sont souvent sensibilisés par les autorités, mais aucune alternative ne leur est proposée. Bélius, un habitant de Phaeton venant de préparer du bois pour son prochain fourneau de charbon, déclare : « Je sais que ce n’est pas bon d’abattre les arbres. Je suis au courant de toutes les conséquences. D’ailleurs, je me sens souvent triste en coupant un arbuste. Cependant, j’ai une femme et 8 enfants à nourrir. Je laisserai rapidement cette activité le jour où j’en trouve un autre. C’est vrai qu’un jour je risque de mourir de faim et de soif, mais les arbres doivent perdre leur vie bien avant moi». Ce père de famille n’est sans doute pas le seul à se trouver devant ce fait accompli. C’est difficile de dire qu’il a raison d’agir de la sorte, mais quand on regarde bien la zone, on voit que la population est livrée à elle-même, condamnée à se débrouiller pour vivre. Et il n’y a pas beaucoup d’autres solutions. La société est toujours prête à culpabiliser ces personnes, sans pour autant chercher à proposer une solution durable qui respecte leur dignité.

Drôle de coïncidence, ce jour-là, 10 décembre, je me suis rappelé que c’était le 68ème anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme. N’y a-t-il pas assez de richesses dans le monde pour nourrir plus que la population mondiale ? Chaque fois que quelqu’un meurt de faim, n’a-t-on pas raison de dire qu’il est assassiné ? A côté des proscrits des différentes sources de droit concernant la protection de la personne humaine, quand viendra le vrai combat pour la justice sociale ?

L’école de la rue : une belle leçon

François Phliponeau

France

La scène se passe dans une grande ville d’Afrique de l’Ouest.
La circulation est bloquée. Il fait très chaud. Derrière leurs vitres teintées, soigneusement fermées (« sinon à quoi servirait la clim »), les automobilistes qui nous précèdent ne les ont pas vus.
Notre voiture n’a pas la clim. Nos vitres sont ouvertes. Deux enfants s’approchent. Le garçon a une dizaine d’années, la fillette un peu moins.
Ils parlent un peu français :
– « Bonzour. Saa va ?
– Oui, ça va bien. Et vous ? »
En guise de réponse, un grand sourire. Ils ne demandent rien. Ils se hissent sur la pointe des pieds pour voir ce qui peut les intéresser.
Soudain, leur regard pétille. Ils ont vu à nos pieds deux bouteilles en plastique :
– « Eau ? Merci… »
Les deux bouteilles, entamées, ont encore un peu d’eau, fraîche une heure plus tôt.
L’aîné prend les deux bouteilles et, aussitôt, il verse une partie de l’eau de l’une, davantage remplie, dans l’autre. Il vérifie à deux reprises l’égalité de quantité et il tend une bouteille à sa petite sœur de la rue. Alors l’un et l’autre boivent lentement, heureux.
Dans la voiture, nous sommes muets, émus de ce partage instinctif des deux enfants.

Quelle belle leçon. Tout le monde n’a pas le même souci du partage. La richesse cumulée des 10% les plus riches de la planète dépasse celle détenue par les 99% restants (chiffres de l’ONG OXFAM).

Avec leur simplicité, leur sourire, ces enfants nous ont fait comprendre ce proverbe :
« Partage ton eau, elle diminue. Partage ta joie, elle augmente. »

Nous les hommes pauvres

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Joueur de Kora au Sénégal – image skynetblogs.be

Pape Mody Diop

Sénégal

Pape Mody Diop, militant Quart Monde, a écrit ce poème en 2015. Sur une chanson d’un artiste de son pays, Baba Maal, il égrène doucement les souffrances que vivent les personnes en situation de pauvreté et leurs efforts pour la surmonter. C’est un vibrant appel à les rejoindre et à s’unir à leurs efforts et leur courage.Ecoutez le poème de Pape Diop

Nous les hommes pauvres.

Nous les hommes miséreux.

Nous voulons construire un avenir durable.

Et nous ne savons pas que l’avenir est une page vierge à remplir.

Rien n’est établi à notre destin mais c’est à nous de l’accomplir.

Le hasard n’existe pas chez Dieu, seul ton engagement, ton courage, ta foi et ta détermination pourront amener à réaliser le minimum de tes rêves.

Car souvent les aléas de la vie s’opposent à notre volonté.

Alors la vérité est que la vie est faite d’obstacles,

Sans difficulté, nous ne serons jamais fiers de notre bonheur.

Être pauvres c’est souffrir en silence, en vide et en absence.

Pour sortir de cette pauvreté nous devons savoir vivre en famille l’hiver comme l’été.

Être en famille, c’est attirer la solidarité, l’entraide, le pouvoir et le savoir.

Nous les hommes du quart monde, nous sommes souvent ignorés oubliés et discriminés par une partie de la population, ce qui nous remplis de tristesse.

Nous ne devons pas être ignorés, oubliés ni discriminés car nous faisons partie de la population.

Nous pouvons parler de notre souffrance mais serons-nous entendus ?

Étant pauvre nous devons nous unir.

En ne laissant personne de côté, car cette union est notre force.

Unissons-nous pour combattre la pauvreté et la misère.

Ecoutez le poème de Pape Diop

Réflexions sur l’extrême pauvreté inspirées par une pluie

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Femme sous la pluie, Philippe Streicher (flickr.com)

Bagunda MUHINDO René

Bukavu, République Démocratique du Congo,

La saison de pluie commence chaque année à Bukavu au mois de septembre. Dès la fin du mois d’août, la population prend des précautions contre d’éventuels dégâts. Tout le monde craint les premières pluies: les eaux envahissent des maisons, les vents emportent des toits, des parties de routes deviennent impraticables, certaines cultures sont décimées par les grands ruissellements.

Le cinq octobre, quand la pluie s’est annoncée à 14 heures, j’ai entendu maman Nadine dire à sa voisine qui venait d’étaler ses habits dehors : « ils risquent de ne pas sécher durant deux jours, comme les miens la semaine passée »…Et sa voisine de rétorquer : «je n’aime pas la pluie de Bukavu, avec trop de boue on ne peut pas marcher, on ne peut pas aller au marché, les enfants sont parfois empêchés d’aller à l’école. »

Trente minutes après, j’ai entendu les mamans appeler leurs enfants jouant à côté des voies de canalisation. Elles étaient inquiètes qu’ils se fassent mouiller ou emporter. Moi je courais vers la paroisse pour une rencontre avec les enfants de mon groupe qui préparaient un sketch à présenter à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre. Les premières gouttes m’ont surpris en chemin. Devant moi se hâtait une maman avec, sur son dos, un enfant d’environ six mois. Elle avait un panier dans sa main droite. Je l’ai pris espérant alléger son poids pour qu’elle puisse courir vite, et suis allé m’abriter à l’église.

Quelques minutes plus tard, je l’ai vue entrer toute mouillée derrière moi. J’étais sûr d’avoir fait le nécessaire, j’avais sauvé la farine de son panier.

Le jour de la cérémonie du 17 Octobre, un groupe d’enfants a présenté un sketch illustrant une course d’enfants handicapés. Alors que le premier était sur le point de l’emporter, le groupe a entendu le dernier crier en tombant par terre. Ils sont tous allés le secourir et ont franchi ensemble la ligne d’arrivée. J’ai pensé à Mouktar, un ami de Côte d’Ivoire qui disait : « la misère est comme un fardeau invisible que portent certains ». Et au père Joseph disant  : « la grande pauvreté est comme un homme à qui ses frères n’ont pas laissé la liberté de se sentir un homme »…

Quant à la maman sous la pluie, j’ai réalisé qu’en agissant sans prendre le temps de la réflexion, des aspects importants nous échappent. Un enfant boursier d’une famille pauvre échoue à l’école parce que « tous » sont incapables. De même quand un ménage pauvre échoue dans un projet de micro-finance. Mais est-ce juste ? Est-ce logique ?

Aujourd’hui encore quand je visualise la vidéo sur le sketch des enfants, je me questionne : était-il suffisant de protéger la farine ? De quoi avait réellement besoin cette maman ? Lui ai-je laissé le temps de me l’exprimer ? Je me suis rendu compte qu’après, elle ne pouvait plus me le dire. En l’imaginant derrière moi, il me vient que la question de l’extrême pauvreté n’est pas une course de marathon ou de cyclisme. On doit penser les réponses avec ceux qui manquent encore.