Nous les hommes pauvres

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Joueur de Kora au Sénégal – image skynetblogs.be

Pape Mody Diop

Sénégal

Pape Mody Diop, militant Quart Monde, a écrit ce poème en 2015. Sur une chanson d’un artiste de son pays, Baba Maal, il égrène doucement les souffrances que vivent les personnes en situation de pauvreté et leurs efforts pour la surmonter. C’est un vibrant appel à les rejoindre et à s’unir à leurs efforts et leur courage.Ecoutez le poème de Pape Diop

Nous les hommes pauvres.

Nous les hommes miséreux.

Nous voulons construire un avenir durable.

Et nous ne savons pas que l’avenir est une page vierge à remplir.

Rien n’est établi à notre destin mais c’est à nous de l’accomplir.

Le hasard n’existe pas chez Dieu, seul ton engagement, ton courage, ta foi et ta détermination pourront amener à réaliser le minimum de tes rêves.

Car souvent les aléas de la vie s’opposent à notre volonté.

Alors la vérité est que la vie est faite d’obstacles,

Sans difficulté, nous ne serons jamais fiers de notre bonheur.

Être pauvres c’est souffrir en silence, en vide et en absence.

Pour sortir de cette pauvreté nous devons savoir vivre en famille l’hiver comme l’été.

Être en famille, c’est attirer la solidarité, l’entraide, le pouvoir et le savoir.

Nous les hommes du quart monde, nous sommes souvent ignorés oubliés et discriminés par une partie de la population, ce qui nous remplis de tristesse.

Nous ne devons pas être ignorés, oubliés ni discriminés car nous faisons partie de la population.

Nous pouvons parler de notre souffrance mais serons-nous entendus ?

Étant pauvre nous devons nous unir.

En ne laissant personne de côté, car cette union est notre force.

Unissons-nous pour combattre la pauvreté et la misère.

Ecoutez le poème de Pape Diop

Réflexions sur l’extrême pauvreté inspirées par une pluie

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Femme sous la pluie, Philippe Streicher (flickr.com)

Bagunda MUHINDO René

Bukavu, République Démocratique du Congo,

La saison de pluie commence chaque année à Bukavu au mois de septembre. Dès la fin du mois d’août, la population prend des précautions contre d’éventuels dégâts. Tout le monde craint les premières pluies: les eaux envahissent des maisons, les vents emportent des toits, des parties de routes deviennent impraticables, certaines cultures sont décimées par les grands ruissellements.

Le cinq octobre, quand la pluie s’est annoncée à 14 heures, j’ai entendu maman Nadine dire à sa voisine qui venait d’étaler ses habits dehors : « ils risquent de ne pas sécher durant deux jours, comme les miens la semaine passée »…Et sa voisine de rétorquer : «je n’aime pas la pluie de Bukavu, avec trop de boue on ne peut pas marcher, on ne peut pas aller au marché, les enfants sont parfois empêchés d’aller à l’école. »

Trente minutes après, j’ai entendu les mamans appeler leurs enfants jouant à côté des voies de canalisation. Elles étaient inquiètes qu’ils se fassent mouiller ou emporter. Moi je courais vers la paroisse pour une rencontre avec les enfants de mon groupe qui préparaient un sketch à présenter à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre. Les premières gouttes m’ont surpris en chemin. Devant moi se hâtait une maman avec, sur son dos, un enfant d’environ six mois. Elle avait un panier dans sa main droite. Je l’ai pris espérant alléger son poids pour qu’elle puisse courir vite, et suis allé m’abriter à l’église.

Quelques minutes plus tard, je l’ai vue entrer toute mouillée derrière moi. J’étais sûr d’avoir fait le nécessaire, j’avais sauvé la farine de son panier.

Le jour de la cérémonie du 17 Octobre, un groupe d’enfants a présenté un sketch illustrant une course d’enfants handicapés. Alors que le premier était sur le point de l’emporter, le groupe a entendu le dernier crier en tombant par terre. Ils sont tous allés le secourir et ont franchi ensemble la ligne d’arrivée. J’ai pensé à Mouktar, un ami de Côte d’Ivoire qui disait : « la misère est comme un fardeau invisible que portent certains ». Et au père Joseph disant  : « la grande pauvreté est comme un homme à qui ses frères n’ont pas laissé la liberté de se sentir un homme »…

Quant à la maman sous la pluie, j’ai réalisé qu’en agissant sans prendre le temps de la réflexion, des aspects importants nous échappent. Un enfant boursier d’une famille pauvre échoue à l’école parce que « tous » sont incapables. De même quand un ménage pauvre échoue dans un projet de micro-finance. Mais est-ce juste ? Est-ce logique ?

Aujourd’hui encore quand je visualise la vidéo sur le sketch des enfants, je me questionne : était-il suffisant de protéger la farine ? De quoi avait réellement besoin cette maman ? Lui ai-je laissé le temps de me l’exprimer ? Je me suis rendu compte qu’après, elle ne pouvait plus me le dire. En l’imaginant derrière moi, il me vient que la question de l’extrême pauvreté n’est pas une course de marathon ou de cyclisme. On doit penser les réponses avec ceux qui manquent encore.

Soif de futur dans ma tête, entre mes mains

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Jaime Muñoz Pérez

Depuis Bangui, République Centrafricaine

Du 8 septembre au 1er octobre à Bangui, en République centrafricaine, trente jeunes se sont mobilisés pour rendre possible la tenue d’un Festival des Savoirs dans six communautés défavorisées de la ville. Le Festival, une action culturelle d’ATD Quart Monde, reprenait dans les quartiers après trois ans d’interruption à cause des conflits.

Le Festival des Savoirs, à travers les ateliers qu’il propose (création de colliers de perles, peinture, contes, fabrication de jouets éducatifs), est une porte ouverte à la curiosité et à la connaissance, une porte ouverte sur l’avenir.

Pendant trois jours consécutifs, la communauté, les gens du quartier, l’association des enfants qui vivent à la rue se mobilisent. Les chants et les danses résonnent. Les enfants se regroupent autour des différents ateliers proposés. Trois heures durant règnent la joie, la concentration, la créativité, la participation. De temps en temps, quelqu’un(e) interrompt son activité pour aller faire une course pour sa maman, s’occuper des plus jeunes, aller chercher de l’eau ou du bois. Pendant le Festival des Savoirs, toutes les personnes présentent défient la pluie, la fatigue, le découragement, le « je ne sais pas », ou « je ne peux pas ».

Mais dans l’air est restée suspendue la question d’une des responsables d’un quartier et du coordinateur des différents secteurs du centre d’accueil des réfugiés de l’aéroport de Bangui : « Combien de temps encore allez-vous continuer à chanter et crier avec les enfants, sans pour autant que leurs conditions ne changent ? En plus de cela, le Festival ne distribue rien, n’offre ni cahiers, ni bonbons, ni même un peu de riz pour les parents. »

Est-ce vrai que nous n’avons pas d’ambition pour améliorer les conditions de vie de ces communautés ? Que nous ne donnons pas de réponse à leur ambition de prospérité ? Quelles sont nos ambitions principales pour l’avenir ?

Le pari du Festival des Savoirs est de réussir à démontrer que chaque petit garçon, chaque petite fille, est capable de produire et de créer de jolies choses. Dans l’un des quartiers, un homme s’est approché et a dit : « Dans mon village il n’y a pas ce genre d’activités, il n’y a pas d’école, ici je vois tous les enfants actifs et enthousiastes, et c’est quelque chose de très important. » Dans un autre quartier, la pluie a interrompu les activités et tout le voisinage a ouvert ses portes pour permettre aux ateliers de se terminer.

Notre ambition ne se limite pas à ces trois jours de création collective, mais elle est une porte que nous ouvrons ensemble, que nous poussons, et qui nous amène à réfléchir sur la question de l’école, du travail et de l’avenir.

Cette expérience positive, d’être capable de créer, est une première pierre que nous posons, bien souvent invisible. Dans les endroits où il n’y a pas d’école, où il n’y a pas de cahiers, quel est le prochain pas à faire ?

Les Festivals des Savoirs déchaînent un torrent de soif de l’avenir.

 

« Prendre part au savoir »

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La « frontière verte » dans le village de Mödlareuth a séparé les habitants durant la guerre froide. Photo modlareuth.de

François Jomini, Berlin

17 octobre 2016, Naila en Allemagne. La commémoration de la journée internationale de l’ONU pour l’élimination de la pauvreté rassemble une grande diversité de citoyens engagés dans leur région, un ou deux représentants politiques, des familles réfugiées, une délégation d’ATD Quart Monde en provenance de Berlin, dont certains membres de nationalité allemande connaissent, ou ont connu aussi l’errance.

Sont également présents des élèves de l’école privée de Martinsberg, dont le projet pédagogique est d’offrir une perspective d’avenir à des enfants jetés par la guerre et le dénuement sur les routes de l’exil.

Au cœur de cette belle campagne du nord-est de la Bavière, aux confins de la Thuringe et de la Saxe, non loin du petit village de Mödlareuth, qui fut longtemps coupé en deux par le « rideau de fer », se manifeste, comme ailleurs en Allemagne, une volonté d’accueil et de solidarité de la part des habitants envers ces familles obligées de fuir l’horreur d’un conflit qui n’est pas le leur. Une solidarité qui se mesure à l’aune d’une certaine conscience historique.

En effet, chez les personnes que nous rencontrons, la blessure demeure vive du bilan humain, impitoyable et mortel, imposé par des décisions géo-stratégiques absurdes dans l’histoire encore récente. Entre 1949 et 1989, dans ce village agricole de Mödlareuth, surnommé ironiquement « Little Berlin », une cinquantaine d’habitants furent séparés et rangés arbitrairement dans les « blocs » antagonistes de la guerre froide, selon le côté du ruisseau où se situait leur ferme. Le mur et son no man’s land meurtrier, obstrua l’horizon de la petit école où des générations d’enfants avaient fait ensemble leurs premières classes. Il transforma en impasses les chemins vicinaux empruntés par des générations de paysans, dont l’économie locale est fondée sur l’échange de services. Il sépara les membres d’une même famille, déchira aveuglément des couples d’amoureux…

Mon regard se pose sur les dessins d’enfants de familles immigrées discrètement épinglés sur un panneau : sans mise-en-scène, ils décrivent, avec la netteté propre au trait des enfants, les fulgurances de feu qui hantent leurs nuits. Il faut presque y regarder à deux fois pour déceler la tragédie sous l’apparence naïve du dessin d’enfant.

A la question « à quoi aimerais-je prendre part ? », un adolescent de l’école de Martinsberg répond : « Ich hätte gern am Wissens teilhaben ». Littéralement : « J’aimerais prendre part au savoir ».

Tant il est vrai que le savoir n’est pas d’abord chose que l’on s’approprie, mais ce à quoi l’on participe, de tout son être et avec son histoire, pour aller vers un ailleurs.

A cette condition le savoir est libérateur. Il est aussi réunificateur. Ainsi s’exprime cet homme âgé de la région de Mödlareuth : 25 ans après que les pelleteuses aient renversé le mur « physique » comme un château de cartes, il est encore aujourd’hui nécessaire de réparer la saignée laissée au fonds des hommes par tant de violence, tant de mensonges, de non-dits et de désinformation programmée… Ce n’est qu’en permettant à celles et ceux qui furent séparés par ce mur arbitraire, aveuglant et meurtrier, de dire et d’écouter mutuellement leurs histoires singulières, qu’il est envisageable de guérir en l’homme ce que la grande Histoire a déchiré aveuglément. De telles rencontres ont lieu chaque semaine : « Ici, la réunification se vit vraiment au quotidien. »

Je lis ce passage de l’écrivain nord-américain Robert Penn Warren, dans son roman « Un endroit où aller ». Il décrit l’enfant pauvre du Sud prenant conscience soudainement, en ouvrant les pages d’un livre de latin, que ces mots illisibles et incompréhensibles, loin d’être opaques, se révèlent être autant d’ouvertures dans la muraille obscure qui enclôt son monde étroit, par lesquels jaillit la lumière d’un autre monde.

C’est aussi l’approche savante de cette femme pauvre, ici à Berlin, ayant quitté son pays d’origine et ses sécurités primordiales pour un autre monde, quand elle affirme que son école c’est les autres, indépendamment de leur langue, leur nationalité et leur milieu.

 

Un 17 octobre à Noisy-le-Grand !

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Cette vidéo réalisée par le journal L’Humanité présent à Noisy-le Grand le 17 Octobre 2016 pour fêter la rénovation de la Cité de Promotion familiale, donne la parole aux familles et montre leur fierté de vivre dans un quartier rénové.

« Ce n’est pas un hasard si la date d’inauguration de deux nouvelles résidences du centre de promotion sociale, culturelle et familiale de Noisy-le-Grand, animé par ATD quart Monde, coïncidait avec la journée internationale du refus de la misère. Dans le berceau historique du mouvement créé en 1957 par Joseph Wresinski, les conditions matérielles des habitants ont largement évolué, mais la créativité, l’esprit de solidarité, d’écoute et de partage sont toujours bien présents comme en témoigne l’ambiance conviviale qui y régnait en ce jour de fête. »

C’était vraiment osé !

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Caroline Blanchard,

Cameroun

C’était vraiment osé, voire même un peu fou ! Lancer cette idée de monter un spectacle pour la Journée mondiale du refus de la misère, dans la grande salle de spectacle de l’IFC (Institut Français du Cameroun) lors d’une réunion en juin, avec le Directeur, pour un groupe si jeune et si fragile que le nôtre ! Au moment de la réunion, notre petit groupe des Amis d’ATD Quart Monde avait très peu d’éléments :

  • L’envie de travailler avec Piko, un comédien centrafricain, dont nous avions vu les talents avec les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah qu’il avait su former au théâtre dans une mise en scène très comique,
  • La confiance que tous nos partenaires répondraient présents, chacun à leur manière : l’école française Fustel de Coulanges, le centre social Edimar qui accueille les enfants et les jeunes qui dorment dans la rue, la bibliothèque Lucioles, à caractère social et éducatif,
  • L’espoir que d’autres comme le Club des Jeunes Aveugles Réhabilités du Cameroun nous rejoindraient.

C’était vraiment osé, et risqué : faire se rencontrer sur la scène et dans le public des jeunes qui vivent et dorment dans la rue, des jeunes non-voyants, et des jeunes d’un monde favorisé comme celui du Lycée Français !

C’était vraiment osé, audacieux, de mêler dans le public expatriés et locaux, occidentaux et africains, alors que nous n’avons pas le même sens de l’humour et pas tout à fait le même français… Allions-nous nous comprendre, et faire comprendre le message essentiel que nous voulions transmettre ?

C’était vraiment osé, et nous imposer un joli défi que de remplir cette salle de spectacle !

Pourtant le défi a été relevé, et au-delà de nos espérances, la salle était pleine à craquer quelques minutes avant le début du spectacle, tellement qu’il nous a fallu refuser du monde. Nos amis de la bibliothèque Lucioles, et bien d’autres n’ont pas pu entrer. Et puis, des artistes nous ont suivis, encadrés, conseillés, accompagnés, formés : Piko, le comédien metteur en scène, mais aussi Ndjonbe Jean, un autre comédien, et d’autres, musicien et photographe. Nos liens se sont renforcés à travers cette expérience.

Nous avons eu peu de temps pour écrire et monter ce spectacle, mais nous avons réussi deux choses au cœur de la mission du 17 octobre : mettre les plus pauvres à l’honneur et permettre la rencontre.

Quelle joie ce fut pour nous de voir les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah nous faire tous rire dans ce sketch « Je mange » parodie comique du monde du travail ! Quelle fierté de montrer le talent de ces enfants orphelins et vulnérables !

Quelle émotion de faire monter sur la scène les jeunes non-voyants montrer leur sens de l’humour, et leur talent artistique pour nous chanter « Toi qui dis que je ne vois pas, mais moi je dis que je vois mieux que toi, aujourd’hui j’ai envie de te parler de ma vie, de mon cœur, parce que quand je tombe, je me relève… »

Quelle harmonie et quelle espérance d’écouter chanter les enfants du l’école primaire Fustel de Coulanges pour nous dire leur sens de la solidarité, et leur souci de préserver notre terre.

Quel message d’espoir que celui de ce jeune qui après 8 ans dans la rue est en apprentissage dans une boulangerie, hébergé par ses patrons, et s’accroche pour apprendre un métier et continuer à l’école. Nous espérons que ce témoignage d’une vie de travail, d’épargne très modeste, et de soutien constant à sa famille va contribuer à faire changer le regard porté sur les enfants qui dorment dans la rue.

Certes, il faisait beaucoup trop chaud dans cette salle bondée, certes, nous n’avons pas su bien maîtriser le temps et nous allons tirer les leçons de cette belle expérience pour progresser. Mais à un an de la grande mobilisation 2017, nous somme sûrs d’une chose : notre capacité à mobiliser un public qui s’est laissé toucher par notre création si osée à la hauteur des ambitions que nous avons pour le monde de demain.

Des extraits de la pièce de théâtre seront bientôt disponibles.

Calais : questions sur une évacuation express

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Dans la « jungle » de Calais, un tag invite à ne pas détruire le campement qui accueille plusieurs milliers de migrants. Photo PHILIPPE HUGUEN/AFP

Pascal Percq

France

Le démantèlement du bidonville de Calais prévu par l’État français pour les prochains jours alerte l’opinion depuis des semaines. Pour Vincent de Coninck, responsable du Secours Catholique, dans un article paru dans le journal Témoigne Chrétien (jeudi 13 octobre 2016) , cette évacuation et la réorientation des exilés vers des centres d’accueil déboucheraient sur une impasse si l’État engageait cette opération dans la précipitation et démantelait à la suite les lieux d’accueil qu’il a lui-même construit dans la ville.

Le principe de l’évacuation du bidonville de Calais annoncé le 26 septembre par François Hollande ne pose pas problème si cette opération garde un caractère humanitaire et ne se mue pas en action sécuritaire et policière. Qui peut en effet tolérer que 7 à 10 000 personnes continuent de vivre dans cette « jungle » dans des conditions indignes ? C’est pourquoi le Secours Catholique s’est déclaré prêt à apporter son concours à cette action pour peu que les autorités chargées de la mise en œuvre du plan d’évacuation prennent le temps de poser un diagnostic, d’écouter les exilés, d’évaluer avec eux leurs projets et de leur proposer un lieu d’accueil ailleurs en France. Les exilés y gagneraient tant du point de vue de leurs conditions de vie que de la possibilité d’envisager, pour ceux qui le désirent, un projet d’installation en France.

Il y a malheureusement tout lieu de craindre qu’il n’en soit pas ainsi. Et ce pour trois raisons. La première est liée à la précipitation dans laquelle s’effectue cette opération d’évacuation (…). Les autorités préfectorales envisagent d’évacuer le bidonville à partir du 24 octobre en se donnant une semaine pour achever leur action. Se donner de tels délais est un non-sens dans la mesure où le diagnostic permettant de connaître les personnes habitant le bidonville, leur pays d’origine, leurs parcours, leurs motivations n’a même pas commencé. 1500 gendarmes vont être mobilisés pour cette opération alors qu’on attendrait des services de l’État qu’ils mettent en place, avec les associations, un véritable dispositif d’écoute des exilés leur permettant d’ouvrir des perspectives nouvelles. Ce dialogue avec tous les exilés est nécessaire et spécialement avec ceux d’entre eux qui sont mineurs et sans parents. L’État promet d’être exemplaire les concernant mais il n’a pas pris la peine de les écouter. Pourquoi ne pas prendre un mois supplémentaire pour engager ce lien avec ces jeunes mineurs  et différer d’autant l’évacuation du bidonville ? Lorsqu’on leur pose cette question, les représentants de l’État objectent que retarder cette opération attirerait tous les exilés, mineurs ou pas, vers Calais et que ces derniers y verraient l’occasion d’obtenir facilement un hébergement vers un centre d’accueil au lieu de dormir dans la rue…On reste interdit devant cet argument qui laisse penser que la France ne veut pas se doter d’un politique d’accueil digne des exilés.

Cette analyse serait malheureusement confirmée, et c’est la seconde raison de notre inquiétude, si comme nous l’avons appris officieusement, le camp des containers qui abrite 1500 exilés depuis le printemps 2015 et le centre Jules Ferry qui accueille des femmes avec leurs enfants étaient démantelés à la suite de l’évacuation du bidonville. La mise en place de ces lieux qui permettent d’accueillir décemment des exilés représente un premier pas- même insuffisant mais un premier pas quand même- vers une première prise en considération de « ceux qui passent » . Comment comprendre que deux structures dans lesquelles l’État a investi des dizaines de millions d’euros il y a 18 mois soit rayées de la carte sinon que par la volonté d’obéir aux impératifs électoralistes les plus immédiats qui promettent que désormais plus un exilé ne séjournera durablement à Calais ? Qui peut croire cela ? Qui peut croire qu’un mur érigé pour empêcher les exilés d’accéder à l’autoroute menant au tunnel sous la Manche les dissuadera de revenir à Calais pour tenter d’aller en Grande-Bretagne ?

En fait, et c’est la troisième raison de notre préoccupation, si le gouvernement s’apprêtait à supprimer ce qu’il a créé de positif à Calais en matière d’accueil et d’hébergements des exilés, il opérerait un triste retour en arrière en revenant à la situation qui avait prévalu après la destruction du centre de Sangatte en 2002. Il ne sert à rien de se cacher que bon nombre d’exilés ont des raisons légitimes de ne pas renoncer à leur projet de rejoindre la Grande-Bretagne. Si les autorités de l’État les éloignent de force de Calais, certes ils prendront le bus pour aller dans un centre d’accueil mais ils reviendront quelques jours après. Si à leur retour, tout lieu d’accueil à minima était supprimé, ils seraient la proie d’une véritable chasse aux exilés menée par les forces de l’ordre visant à les dissuader de revenir à Calais. Cette politique est à la fois lourde de conséquences sur le plan humanitaire et vouée à l’échec. A contre-courant de ces politiques autoritaires, l’accueil décent des exilés doit déboucher sur la reconnaissance d’un droit à migrer. Pourquoi les capitaux et les marchandises bénéficient-ils de cette liberté alors que les êtres humains en sont privés ?

Vincent de CONINCK (Propos recueillis par Bernard STEPHAN)