« Ma richesse ce sont les personnes qui m’entourent »

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Des femmes réfugiées donnent de leur temps pour nettoyer les abords d’une maison de retraite (Cameroun)

Jeanne-Véronique Atsam

Cameroun

Je suis chargée de l’assistance sociale dans un Programme d’autonomisation des réfugiés (centrafricains, tchadiens, rwandais et autres) de la zone urbaine de Yaoundé cofinancé par l’UNHCR et Plan international, ce qui m’amène à travailler avec des femmes pour chercher avec elles comment améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs familles. Ces femmes sont seules, sans emploi, avec des enfants en bas âge, soucieuses du bien-être et de l’avenir de leurs enfants. Nous suivons une méthode participative pour que la solution adoptée vienne des femmes concernées et ne leur soit pas du tout imposée. Nous écoutons et consignons les propositions des unes et des autres.

Lors d’une réunion, je fus frappée de voir que la majorité d’entre elles soutenaient l’importance de se mettre ensemble pour mener des projets d’activités génératrices de revenus, et qu’elles réfutaient l’individualisme. Il était clair qu’elles préféraient être ensemble pour s’en sortir. J’ai voulu comprendre davantage et leur ai demandé pourquoi cette préférence plutôt que l’idée de projets individuels. C’est alors que l’une d’elles a pris la parole:

« Nous avons besoin d’être ensemble car c’est comme ça que nous sommes plus fortes. Nous nous soutenons et tout le monde avance. Je ne sais pas comment dire mais je crois que vous comprenez. »

Une autre femme a ajouté : « Quand on est comme nous, on s’en sort mieux si on n’est pas seul. Notre richesse et notre force ce sont les personnes qui nous entourent car sans elles nous sommes encore plus pauvres, même si on a un petit travail qui nous donne un peu d’argent. »

J’étais frappée par ces paroles et aussi de retrouver au milieu de ces femmes cette idée défendue dans le Mouvement ATD Quart Monde de ne laisser personne de côté. Souvent les gens pensent que les personnes pauvres sont des gens sans intelligence, à qui il faut imposer des « solutions ». Témoin de la solidarité qui existent entre les personnes qui ont la vie difficile, j’ai été davantage convaincue que cette idée largement répandue est un préjugé affreux.

Avec une grande simplicité, ces femmes modestes, analphabètes pour la majorité, confirmaient une pensée introduite il y a de cela bien des années par Jean Bodin (1) qui proposait une vision relativement humaniste de la politique et de l’économie en affirmant que la vraie richesse n’est pas seulement matérielle, et que la force d’un pays réside dans sa population : « Il n’y a ni richesse ni force que d’hommes », disait-il.

Il y a des richesses enfouies en ces personnes qui vivent dans la pauvreté dont le monde est privé à cause des préjugés qui pèsent sur eux, un potentiel non utilisé du fait qu’en général on ne tient pas compte d’eux quand on pense, quand on construit, quand on décide.

(1) né en 1530 à Angers et mort en 1596, à Laon, il est un jurisconsulte, économiste, philosophe qui influença l’histoire intellectuelle par la formulation de ses théories économiques et de ses principes du « bon gouvernement ».

Un couloir… pour un miroir.

Des réfugiés syriens arrivent dans le camp de réfugiés de Kokkinotrimithia, près de Nicosie, le 6 septembre 2015. Photo IAKOVOS HATZISTAVROU. AFP

Pascal Percq

France

Les moyens de communication nous informent des réalités les plus tragiques au présent dans le monde entier. Que ce soit les cataclysmes naturels, les guerres, les crises économiques, climatiques nous sommes, que nous le voulions ou non, spectateurs de ces drames et de ces tragédies. Chaque jour des chiffres nous sont assénés avec une telle ampleur qu’ils ne signifient plus rien. Hors d’échelle humaine.

Ainsi, on nous annonce ces jours ci que plus de 6000 personnes ont perdu la vie en tentant de traverser la Méditerranée en 2016, selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). 6000 personnes : c’est déjà l’équivalent d’une petite ville. Disparus sous nos yeux juste le long de nos plages de vacances.

Qu’ils viennent d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, des États en guerre du Moyen Orient : cette Méditerranée est un immense cimetière marin. Au delà de ce chiffre, comment ne pas se représenter ce qu’est un tel coût humain, ce crime et ce gâchis exorbitant  que représentent ces millions de vies disparues et autant de vies cassées en conséquence, anéanties avec ces enfants orphelins, ces parents hébétés, leurs proches endeuillés. Des villes et des villages rasés. Que faire ?

Six ans après le début du conflit en Syrie c’est par millions que les Syriens ont été contraints de quitter leur pays. La communauté internationale – l’Union Européenne en particulier – n’a pas brillé par ses initiatives humanitaires. Là encore les grands décideurs ont failli de leurs responsabilités en se défaussant, à quelques rares exceptions près, en les marchandant avec la Grèce ou la Turquie comme hier avec la Lybie de Kadhafi.

Cette catastrophe humanitaire est telle qu’on en vient à douter nous-mêmes de notre propre humanité. Nos États sont incapables de résoudre ces drames ? Aussi faut-il rechercher dans de multiples et minuscules initiatives locales, menées par des gens très ordinaires, des réponses très concrètes. Face à ces situations de désarroi total, en ce qui concerne la France, des accueils se font malgré tout. Dans des quartiers comme dans de modestes communes. Comme ce qui se passe courageusement à la frontière italienne dans la vallée rebelle de la Roya sur les hauteurs de Nice, dans le Nord du pays à Grande Synthe, près de Dunkerque, et dans bien d’autres lieux dont on parle peu, trop peu. Ici et là, sans attendre de consignes, des habitants, des élus ont décidé, à leur niveau, d’agir et d’ouvrir leur porte et pour certains leur foyer à ces désespérés. Ils redonnent un peu d’humanité à nos sociétés. Mais comment démultiplier ces gestes ?

Ces jours-ci, à Paris, des organisations chrétiennes (catholiques et protestantes) viennent d’annoncer leur volonté de créer un « couloir humanitaire » entre le Liban et la France pour y recevoir dignement 500 réfugiés exilés. 500, c’est déjà ça. Un accord a été obtenu le 14 mars entre l’État français et ces organisations (Secours Catholique, Fédération protestante, etc.).

Le projet s’inspire de ce qu’ont réussi à mettre en place en 2016 des chrétiens italiens entre la corne de l’Afrique et l’Italie. Un responsable de la Communauté Sant Egidio expliquait en Italie : « Le couloir humanitaire est une opportunité pour les personnes qui vivent dans de très mauvaises conditions dans les camps de réfugiés éthiopiens. À travers ce mécanisme, ils arrivent en Italie de manière sûre et légale. Nous croyons que c’est la seule façon de lutter contre les trafiquants et d’éviter que des personnes ne meurent pendant leur voyage de migrant. »

À partir du mois de mai, des réfugiés syriens vivant actuellement dans des camps au Liban devraient donc arriver en France par avion et par groupes de 50 personnes. Les cinq organisations françaises s’engagent à héberger et soutenir économiquement ces personnes tout au long de leur parcours migratoire et leur processus d’intégration en France. Elles ont besoin du soutien de tous.

Dans cette période pré-électorale où les tensions s’affrontent, où le rejet de l’autre, l’étranger, le pauvre, le différent devient un épouvantail brandi par certains candidats, ATD Quart Monde a raison d’interpeller les politiques en exigeant en termes simples : « Nous vous demandons d’agir et de prendre des mesures pour accueillir dignement les populations déplacées, d’ici ou d’ailleurs ». Accueillir et non refouler.

Ce couloir humanitaire est l’opération de la dernière chance non seulement pour les intéressés mais aussi pour nous mêmes. Elle doit réussir, non seulement pour illustrer une autre France « accueillante », mais aussi pour le salut de notre propre dignité, autrement dit, pouvoir encore se regarder dans une glace.

Avoir accès à l’éducation quand on est réfugié

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Dans un camp de réfugiés.

Traduit du blog Together in Dignity

De Kristy McCaskill

Ahmed a 21 ans, il vient d’Irak et il est étudiant en médecine. La crise qui agite son pays l’a contraint, l’année passée, à s’enfuir avec sa famille et à abandonner ses études. Brillant et plein de compassion, Ahmed ne demande rien de mieux que de retourner à l’université pour y finir ses études et devenir médecin-anesthésiste.

Fatima est une jeune fille brillante. Elle vient de Syrie. A 16 ans, elle n’a pas pu aller à l’école depuis plus d’un an, le temps pour sa famille de faire le voyage entre Alep et la Grèce. Alors même que sa ville est devenue une zone de guerre, elle m’a raconté qu’elle voulait y retourner, pour pouvoir aller à l’école.

Ahmed et Fatima sont tous les deux bloqués dans un camp-prison, en Grèce, sans avoir accès ni à l’éducation, ni au développement. La crise actuelle des réfugiés est en train de créer une « génération perdue », un ensemble de jeunes gens pour qui la privation d’éducation n’est pas seulement un refus de leurs droits les plus fondamentaux mais aussi un facteur accélérant la croissance du travail des enfants, des mariages forcés et de la radicalisation.

Durant les quatre mois que j’ai passés à travailler avec les réfugiés en Grèce et en Turquie, j’ai rencontré bien des enfants qui, alors qu’ils rêvent de recevoir une éducation et de construire une vie meilleure, sont incapables de seulement écrire leurs prénoms. Selon un rapport récent de Save the Children, plus d’1 enfant sur 5 en âge de scolarisation qui vit actuellement en Grèce n’a jamais été à l’école et, en moyenne, les enfants syriens sont déscolarisés depuis plus de deux ans. Les rapports récents ont montré que seulement 30% des enfants syriens qui vivent en Turquie ont accès aux services éducatifs.

Cependant, l’impact du conflit sur les enfants ne se limite pas à ceux dont les familles se sont enfuies en Europe. 2.8 millions d’enfants syriens environ ne sont plus à l’école et 1 école sur 5, en Syrie, a été détruite ou bien est occupée par des forces militaires.

La réaction de la communauté internationale à la crise des réfugiés a été insuffisante à bien des égards mais la réaction à la crise éducative est particulièrement inappropriée. Il y a de l’espoir toutefois. Le gouvernement grec avait annoncé avant l’été qu’il mettrait en place des programmes éducatifs dans les camps des réfugiés sur tout son territoire, avec pour but de développer un programme éducatif complet d’ici l’automne. La Turquie s’est fixée pour but de scolariser tous les enfants syriens réfugiés d’ici l’année prochaine.

Mes expériences en Grèce et en Turquie m’ont rendu très sceptique devant ces promesses mais l’attention nouvelle à l’éducation du Haut Commissariat des Nations pour les Réfugiés me donne des raisons de garder espoir. Des pays comme la Suède et l’Allemagne, où beaucoup de réfugiés ont cherché asile, commencent à mettre petit à petit en place des initiatives éducatives pour aider les jeunes gens à s’intégrer à leur nouveau pays et à la société.

Offrir un accès à l’éducation est l’un des gestes les plus importants et les plus significatifs qui puissent être faits pour les enfants affectés par les conflits. L’éducation suscite la cohésion sociale, nourrit l’indépendance et donnent aux enfants et à leurs familles de l’espoir pour le futur, un espoir qui revêt une importance toute particulière pour ceux qui vivent dans l’incertitude de la guerre et de l’exil. J’espère que les gouvernements du monde entier vont se rendre compte de l’importance de l’éducation pour les jeunes réfugiés afin que des jeunes gens comme Ahmed et Fatima, et des millions d’autres comme eux, se voient offrir la chance de développer pleinement leur potentiel.

Un partage fertile

François Phliponeau

France

A Mayotte, des ratonnades sont organisées pour chasser les Comoriens des trois autres îles voisines, même quand ils ont des papiers en règle. Il est bien loin de nos préoccupations, ce département français.

Dans l’hexagone, l’ancien secrétaire général de « Reporters sans frontières », devenu maire, n’est pas adepte des ponts. Il multiplie les murs, les fossés, les discriminations. Il souhaite même que l’on supprime la CMU pour les étrangers en situation irrégulière !

« L’idée de traiter différemment les personnes n’ayant pas la nationalité française, de leur accorder moins de droits que les nationaux est si usuelle et convenue qu’elle laisserait croire que la question de la légitimité d’une telle distinction est dépourvue de toute utilité et de tout intérêt » Qui a dit ça ? Un militant communiste ? Pas du tout. C’est Jacques Toubon, ancien ministre de la Justice de Jacques Chirac, désormais défenseur des droits, qui soulignait les entraves à la scolarisation des enfants et à la santé. A ses yeux, « le respect des droits des étrangers est un marqueur essentiel du degré de défense et de protection des droits et libertés dans un pays ».

La situation est grave. Les guerres et la misère poussent de plus en plus de familles à quitter leur pays, par tous les moyens, y compris dans des bateaux surpeuplés, de plus en plus grands.

Selon les rescapés interrogés par le Haut Commissariat aux Réfugiés, les dernières catastrophes maritimes ont coûté la vie à au moins 880 migrants partis de Libye. En une semaine, la marine italienne a recueilli 14 000 personnes.

Au milieu de ces mauvaises nouvelles, 4000 jeunes Français et Allemands ont envoyé des ondes positives. A Verdun, 100 ans après les atroces combats, ils ont chanté l’hymne de l’Europe, plus connu sous le nom de « L’hymne à la joie » de Beethoven.

Il ont donné raison au proverbe : « Partage ta joie, elle augmente ». Et donne des forces pour d’autres solidarités. Comme Fathia à Grande Synthe, Monique à Norrent-Fontes, et tant d’autres bénévoles, très heureux de leur engagement auprès des migrants les plus démunis.

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Fathia à Grande Synthe

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Monique à Norrent-Fontes

 

Michel et les migrants à Calais

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Pascal Percq

France

Michel était éducateur et vit dans le Sud Est de la France. Il a la « fibre sociale » dit-il. Une fois à la retraite il y a une dizaine d’années, il a voulu se rendre utile dans une association humanitaire près de chez lui. Avec son épouse, il a commencé à collecter des habits qu’on déposait chez lui. Trier, laver et les redistribuer ou les expédier dans des contrées défavorisées. Un jour Michel découvre à la télévision le désarroi et le grand dénuement de centaines de migrants venus du monde entier qui attendent à Sangatte-Calais de pouvoir se rendre en Grande Bretagne ; il se demande comment leur faire parvenir ces piles de vêtements qui attendent dans son garage.

Il prend alors contact avec l’Association Salam (Soutenons, Aidons, Luttons, Agissons pour les Migrants) à Calais et parvient à convaincre une grosse entreprise de transports, dont le siège est près de son domicile, d’acheminer des colis. Deux à trois fois par semaine, il complète ainsi avec ses paquets l’arrière des camions rouges.

A l‘arrivée, l’association Salam distribue les vêtements. Entre Michel et Salam, la filière s’organise à distance. Jusqu’à ce qu’un jour, au bout de deux ans de cette pratique, un bénévole de Salam l’interpelle : « Depuis le temps que tu nous envoies des paquets, pourquoi ne viendrais-tu pas toi-même ? » Sitôt dit, sitôt fait : Michel fait son sac et prend la route pour Calais. « J’ai dû regarder la carte de France, je n’étais jamais monté si haut » dit-il. L’accueil est amical, chaleureux et la rencontre avec les migrants bouleverse Michel : « c’est inimaginable ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils continuent de vivre ici» dit-il. C’est pour eux l’aboutissement du voyage. Or, il leur reste 35 kilomètres à faire pour traverser la Manche et on les bloque dans des conditions effroyables. Un bras de mer infranchissable. La nuit, le jour, se cacher pour entrer clandestinement dans la remorque d’un camion qui fait la traversée de la Manche. Certains tentent le tout pour le tout en sautant sur les camions depuis un pont. Leur récit est incroyable.

Depuis 2007 chaque année, Michel passe donc deux mois loin de chez lui à Calais ou Sangatte (dont le centre d’accueil pour migrants a été fermé en 2002, générant des campements sauvages régulièrement détruits par les forces de l’ordre)  avec les compagnons bénévoles de Salam. Il y séjourne les mois d’avril et d’octobre. Il y était en octobre dernier, à rencontrer et à porter secours à tous ces déplacés dans leur campement improvisé, derrière le plus grand supermarché marché de Calais ou de chaque coté de la route qui mène à l’usine. Ils n’ont rien. Ils vivent dans le plus grand dénuement. Michel et les bénévoles apportent des repas, des vêtements, quelques soins. On se parle. « En 2007 ils étaient environ 300, ils sont maintenant près de 2000 ! On les chasse de partout. Beaucoup sont venus d’Afghanistan, d’Irak, du Kurdistan : des pays en guerre. Maintenant ils viennent surtout d’Afrique, d’Erythrée. Ils veulent aller en Angleterre Ils en rêvent et ont pour la plupart de la famille là bas avec qui ils sont en contact. »

La répression des migrants par la police de Calais a été terrible en 2009. Mais ils reviennent toujours, regardant par-delà la mer les côtes d’Angleterre. On les rejette systématiquement de la ville. La violence entraîne la violence. Des échauffourées se produisent. Pour Michel, le projet de centre d’accueil qui serait créé à l’écart de la ville ne suscite aucune illusion : « Il ne fonctionnera que le jour, or, c’est la nuit que ces gens ont besoin d’un toit. On veut simplement les rendre invisibles. »

En octobre dernier, Michel a rencontré davantage de femmes et d’enfants qu’auparavant, ce qui l’inquiète beaucoup, car c’est la population la plus fragile. Ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes personnes qu’en octobre ou avril, et c’est pour lui un mystère : « c’est donc qu’ils réussissent quand même à passer… ». Il est indigné par l’attitude des autorités françaises qui, non seulement chassent les migrants et dévastent leurs camps improvisés, mais sont allés en 2009 jusqu’à poursuivre les bénévoles de Salam pour « délit de solidarité ». De retour chez lui, Michel est intarissable : il ne cesse de raconter autour de lui, une fois revenu dans « son Sud » la détresse de ceux qu’il a accompagnés dans le Nord de la France. « Il faut parler, témoigner, dénoncer ce que vivent ces personnes, répète-t-il. Ce sont des êtres humains. On ne peut pas les maltraiter comme on le fait ».