L’obscurité de l’indépendance

Mis en avant

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Bagunda MUHINDO René,

Bukavu – République Démocratique du Congo

30 juin : anniversaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo.
Lors de cette journée, je me trouvais en mission à Luhwindja, une chefferie située à environ 90 Kilomètres de la ville de Bukavu, dans l’est du pays.
A 15 heures 30, je regardais le match France-Argentine. Un jeune me paye une bouteille de Coca-Cola en disant « Cadeau ! aujourd’hui, c’est l’indépendance du pays. On doit boire et manger ».
A 20 heures je fais un tour dans le quartier. Derrière les maisons commerciales situées le long de la route, dans la pénombre, je remarque à peine une petite maison en terre battue. Elle est particulièrement obscure. Toutes les autres maisons voisines sont éclairées, la lumière passait par les fentes des fenêtres et des portes. Je m’approche et je toque à la porte. Quelqu’un ouvre, mais je ne vois personne dans l’obscurité. J’allume la torche de mon téléphone et je vois cinq enfants avec des habits déchirés, couverts de poussière. Ils avaient joué toute la journée et n’auraient personne pour les laver le soir. L’aîné d’environ 11 ans était devant moi. C’est lui qui avait timidement ouvert la porte.

« Bonsoir », ai- je lancé.
« Bonsoir », a-t-il répondu.
« Vous allez bien ? » Personne n’a répondu.
J’ajoute : « maman est là ?  »
« Non, elle est à Bukavu et revient le samedi 7 juillet » – réagi l’aîné.

Ils avaient faim. J’en connaissais bien les signes pour avoir moi-même ressenti la même chose quand, seul avec mes sœurs, à l’âge de 6 ans, nous attendions le retour de notre mère. Je demande alors aux enfants :

« Vous avez à mangé ? »
« Non », ont simultanément répondu quatre d’entre eux. L’aîné n’a pas réagi. Dans son impuissance, il se sentait responsable des autres. Ma sœur aînée agissait ainsi quand elle n’avait rien pour nous, alors que ma sœur cadette pleurait.

« Qu’est-ce que vous allez manger ? »
« On ne sait pas. »

Aussitôt je pars au restaurant où je mange quand je suis en mission. Je prends deux plats que l’aîné rapporte. Les cinq enfants se se régalent comme des prisonniers évadés après une semaine sans manger.
Je retourne au restaurant éprouvant beaucoup d’émotions. La dame du restaurant me demande ce qui n’allait pas et j’explique. Elle n’attend pas pour répondre : « Cet enfant sale avec qui tu étais ? Ces enfants sont des voleurs ». Je ne me laisse pas emporter par ses critiques. Je lui réponds que quel que soit ce qu’ils auraient fait, aucun enfant ne mérite de passer des nuits sans manger et que dans une telle circonstance, même un adulte ne peut résister devant une casserole chaude, si personne ne le voit. La dame acquiesce et ajoute : « C’est vrai ce que tu dis ».

Le lendemain matin, je pars voir les enfants avant d’aller à l’église. Ils étaient dehors, recroquevillés les uns sur les autres. Je sentais la fraicheur, alors que j’avais un pull. Eux ne portaient rien. Dans les montagnes des villages du Sud-Kivu, il fait frais la nuit et le matin, puis la journée est réchauffée par le soleil.

Et dans ma tête tournait la question de l’indépendance. L’Indépendance ! Je reconnais sa valeur dans l’histoire du pays, mais aujourd’hui c’est devenu plutôt un concept démagogique et fantaisiste. Plus on est pauvre moins on en est concerné.
Ce 30 juin des milliers de dollars ont été dépensés pour que les riches puissent boire et manger. Les politiciens ont profité de l’occasion pour parler de leurs plans pour les élections prévues en décembre. Mais derrière les murs des villes, au fin fond des villages, des milliers d’enfants ont passé la nuit sans manger ; sans savoir s’ils auraient leurs bulletins scolaires le 2 juillet à la proclamation, parce que leurs parents n’avaient pas payé les frais scolaires. Des milliers ont passé des jours loin de l’affection de leurs mères parties chercher de quoi les nourrir.
Puis-je être fier de notre Indépendance ? Non, je le serai lorsque chaque enfant de mon pays sera libéré de la faim, du froid, de l’ignorance. Député national ou ministre, je ferais en sorte que le 30 juin se passe autrement. J’inviterais ce jour-là tout Congolais à faire une œuvre de bonne citoyenneté pour que chaque enfant et chaque adulte retrouvent le sourire. Beaucoup naissent et meurent sans avoir été libres un jour de leur vie et personne dans leur entourage ne le sait.
La véritable Indépendance, c’est la justice au cœur, c’est la paix, une vie meilleure pour tous.

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Sans logement on perd tout : pour un service public du logement équitable

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Photo web – CGT Dieppe

Pascal Percq

France

Contraint de quitter son logement en juin, Jacques est depuis plusieurs semaines à la recherche d’un nouveau toit. Il habite chez l’un ou chez l’autre. Ou parfois dans un logement disponible quelques semaines. Dans ce secteur rural du Sud Est, il n’existe que peu de logements sociaux. Paradoxe : beaucoup de logements sont vides, mais réservés aux vacanciers. Quelques rares logements privés sont hors de prix et leurs propriétaires n’aiment pas louer à des personnes à faibles ressources. Aujourd’hui Jacques est menacé doublement : soit il quitte la région et perd son emploi agricole, soit il reste dans cette situation précaire et on lui enlève la garde alternée de sa fille. Un choix impossible. Injuste.

Quoi de plus légitime que d’avoir un toit pour se loger ? Avoir un logement à soi est indispensable et conditionne bien d’autres droits essentiels. Avoir une adresse est une condition souvent sine qua non pour décrocher un emploi, héberger sa famille en ayant la garde de ses propres enfants, pouvoir les inscrire dans une école mais aussi pouvoir voter, avoir des voisins, participer à la vie du quartier, de la commune.

Soixante ans après le premier combat de Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, qui s’est battu pour reloger dignement les familles du camp de Noisy, plus que jamais se loger demeure la préoccupation première des familles dans le besoin.

L’été 2017 qui s’achève n’aura pas été un « bel » été pour des milliers de personnes qui vivent à la rue et cela, malgré les promesses faites au printemps par le précédent gouvernement (1).

Aujourd’hui en France près de quatre millions de personnes n‘ont pas de logement. Pas de « chez soi ». Elles vivent soit chez des proches soit dans une structure d’accueil ou… à la rue. Le nombre de personnes sans domicile a augmenté de 50 % entre 2001 et 2012. Celui des personnes en hébergement contraint chez des tiers de 19 % entre 2002 et 2013 (+ 17 % entre 2006 et 2013 pour le surpeuplement accentué (2)).

Lors du précédent quinquennat présidentiel en France, des actions ont été entreprises, voulant passer des intentions aux actes, mais elles se sont souvent heurtées à des renoncements et à une austérité budgétaire qui n’a pas apporté une réponse à la hauteur de la gravité de la situation. Comme d’habitude les pauvres peuvent attendre.

Le logement social est loin de répondre à la demande. Aujourd’hui 65 % des familles vivant dans la pauvreté trouvent une solution dans le parc privé, le plus souvent dans des logements dégradés, précaires et surpeuplés. Le logement social (public) leur est de moins en moins accessible dans les grandes villes, faute de logements suffisants. En milieu rural il est quasi inexistant. Plusieurs raisons à cela. La volonté politique de construire du logement social -quand elle existe et c’est loin d’être partout le cas- doit faire face à un coût qui augmente d’année en année (+ 85 % entre 2000 et 2011 selon l’Union sociale de l’habitat) du fait de l’envolée des prix de l’immobilier depuis 2000, du foncier notamment et des contraintes d’isolation thermique et d’accessibilité des logements.

Les bailleurs de logements sociaux répercutent ces hausses sur les nouveaux loyers : le taux d’effort (part du loyer et des charges sur les revenus du ménage, en tenant compte des allocations logement) des locataires HLM ne cesse d’augmenter. Il est passé pour les ménages de 16 % en 1984 à 23 % en 2011(2). Malgré cela les locataires continuent de payer leur loyer, puisque le nombre d’impayés semble stable. Mais à quel prix… Les Français sont 44 % de plus qu’en 2006 à se priver de chauffage à cause de son coût ; 42 % de plus à subir un effort financier excessif pour payer leur logement.

Résultat, le nombre de personnes modestes ayant froid à leur domicile pour des raisons liées à la précarité s’est accru de 25 % entre 2006 et 2013.

Le nombre d’expulsions locatives avec le concours de la force publique a atteint son record en 2015, avec 14 363 expulsions, un chiffre en hausse de 33 % par rapport à 2006.

L’aide au logement, pour la construction comme pour pouvoir rester dans son logement, est donc indispensable.

Or, c’est dans ce contexte de cet été 2017 que le gouvernement français annonce, comme première mesure à l’égard du logement… une réduction de 5 euros de l’aide personnalisée au logement à partir du 1er octobre. Cette mesure financière concerne 6,5 millions de Français dont 60 % sont sous le seuil de la pauvreté. D’autres décisions devraient être précisées plus formellement en ce qui concerne un effort pour la construction du logement ou un allégement des loyers. Mais au final, les objectifs gouvernementaux visent plus à réduire la charge financière sociale que de répondre aux besoins immédiats (on n’ose plus prononcer le mot « droit ») des personnes à faibles ressources.

Sans ironiser sur le fait qu’« en même temps  » ce gouvernement décide d’alléger l’impôt sur la fortune, ce mauvais signal accrédite l’idée d’un pouvoir dur avec les pauvres et doux avec les riches.

Ce qui serait souhaitable, c’est une toute autre politique du logement. D’abord en finançant la construction de nouveaux logements chaque année avec un minimum de 60.000 Prêts locatifs aidés d’intégration (PLAI) : il s’agit là des seuls logements sociaux accessibles aux plus démunis. D’autre part, à l’égard des bailleurs, en imposant qu’en cas de refus d’attribution d’un logement dans le cadre du Droit au logement opposable (DALO), le bailleur recherche lui-même une solution dans un délai de 2 mois, à défaut de quoi le préfet procéderait lui-même à l’attribution. Rien que ces deux mesures signifieraient une toute autre attitude et un geste à l’égard d’une vraie politique sociale du logement.

Le Mouvement ATD Quart Monde, avec d’autres, développe un tout autre argumentaire en proposant de mettre en place un réel service public du logement en préconisant à l’égard des loyers un raisonnement s’appuyant sur trois principes simples :

– La contribution du ménage à son logement social doit être strictement corrélée à ses ressources : chacun paie ce qu’il peut pour un service de qualité égale pour tous. L’État assure l’équilibre économique du bailleur par une combinaison des aides à l’exploitation et des aides à la pierre, qu’il convient au minimum de décupler. L’attribution effective se focalise sur la situation sociale de la famille et les conditions d’un éventuel accompagnement.

– Réquisitionner tous les terrains en zone tendue en donnant à un ou plusieurs établissements fonciers un pouvoir de préemption systématique au profit du logement social. De multiples preuves de l’efficacité d’une telle action existent au niveau local. Il faut la généraliser en contrôlant de ce fait la spéculation foncière.

– Supprimer toute possibilité de recours contre les opérations de logement sociaux dès lors qu’elles sont conformes aux textes, notamment au Plan local d’urbanisme. L’intérêt de particuliers, appuyés sur une idéologie du refus de la mixité et les craintes de pertes de valeurs immobilières, attisés par la complicité de certains élus, ne doit plus passer devant l’intérêt général et bloquer des années durant l’accès au logement de milliers de familles.

C’est possible. Des initiatives locales, trop rares mais réelles, montrent la voie d’un tel service public du logement qui conjugue politique de loyers, vision sociale, approche patrimoniale et urbanistique. Encore faut-il qu’au sommet de l’État on accomplisse cet autre geste attendu par tant de familles.

Mais Jacques, lui, dans sa vallée, ne peut attendre les effets de telles décisions. Il ne peut compter que sur la solidarité de ses proches. Est-ce normal ?

 

(1) La ministre du logement avait annoncé en mars 2017 l’objectif « zéro sortie d’hébergement hivernal sans proposition de relogement ». On en est loin…

(2) Source Fondation Abbé Pierre février 2017.

 

Poussez-vous les morts

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Par Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Haïti se trouve sur le passage des Ouragans qui, chaque année, prennent naissance sur l’Océan Atlantique. D’où la saison cyclonique sur l’île s’étend chaque année du 1er juin au 30 novembre. C’est dans ce contexte d’ouverture de la dite saison cette année que je visite la commune de Port à Piment, dans le département du Sud.

La situation générale de ce département est dominée par les ravages qu’avait fait Matthew, puissant ouragan qui a frappé Haïti les 2, 3, 4 et 5 Octobre 2016. La visite de ce département exige prudence et discrétion à cause de la situation de grande nécessité dans laquelle se trouve la majeure partie de la population. Toute personne inconnue attire l’attention. On découvre une situation vraiment spéciale à Port à Piment, plus que dans les autres communes touchées. C’est l’une des communes qui est loin de se relever après cet ouragan qui a tout ravagé sur son chemin : maisons, arbres, plantations.

Situés dans l’arrondissement de Chardonnières, les sinistrés de Port à Piment sont dans une situation extrêmement alarmante. Toutes les maisons sur les hauteurs qui n’avaient pas de toit en béton ont perdu leur structure. Toutes celles qui se trouvaient dans la partie basse, à côté de la mer, ont disparues. Désespérée, la population a construit de petites maisons en tôles usagées, vieux bois, bâches et haillons, dans le cimetière de la ville, à côté de la route nationale. On n’imaginait pas que cela pouvait se faire pour deux raisons : d’abord, de coutume, les Haïtiens ont peur des morts, des « zombis ». Ensuite, on respecte beaucoup la mémoire de nos défunts, on ne saurait aller troubler leur repos. Incroyable mais vrai, les gens habitent carrément dans le cimetière. Ils y mangent, reposent et font tout. Les enfants, il y en a en grand nombre qui jouent autour des caveaux. Le mur de certaines tombes sert à adosser les baraques. Tout près de moi, une jeune fille indique au téléphone son adresse à quelqu’un : « j’habite au cimetière ».

Le cimetière devient donc une nouvelle adresse pour des vivants qui attendent des autorités un vrai programme de relèvement prenant en compte leur dignité et leur droit à la participation au dit programme dès sa genèse. Car plus d’un dans la population, surtout les plus faibles qui n’ont pas d’amis parmi les décideurs, se plaignent du fait qu’ils sont mis de côté dans plusieurs programmes qui visaient à apporter une solution aux problèmes auxquels ils font face. La nouvelle saison cyclonique commence, les séquelles de l’ancienne sont encore visibles et les victimes risquent d’être à nouveau les mêmes, parce qu’elles restent vulnérables au plus haut degré.

 

 

In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.

Incarcération en masse à la Nouvelle Orléans

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Photo net, crédit: Shutterstock.com

Maria Victoire
Nouvelle Orléans

Ce n’est pas un secret ! Chaque soir, un demi-million de personnes dorment dans une cellule de prison aux États-Unis, parce qu’elles sont trop pauvres pour payer leur caution. Aux États-Unis, le versement d’une caution fixée par le juge permet de rester en liberté le temps que la peine soit prononcée. Un système qui représente une injustice sociale en condamnant ceux qui n’ont pas les moyens de payer la caution à l’emprisonnement même s’ils sont innocents, et en les exposant à de graves conséquences économiques et familiales.

Mme Louise, mère de sept enfants, vit à la Nouvelle Orléans, la ville au taux le plus élevé d’incarcération au monde. Elle a changé trois fois d’emploi en trois mois parce qu’elle devait accompagner son fils au tribunal. D’ailleurs, elle a du mal à trouver l’argent pour payer la caution.

La plupart du temps, le juge a reporté l’audience sans raison et sans préavis. Mme Louise s’indigne:  » Qui contrôle les juges? La caution est trop élevée, je ne peux pas la payer. Je ne peux même pas payer mon ticket de bus! Je suis malade, nous sommes tous enfermés dans ce système judiciaire ! Quand mon fils est en prison, c’est comme j’y étais moi-même. Je ne peux ni manger, ni dormir. » La caution devient de plus en plus un fardeau et nuit aux plus pauvres, économiquement et psychologiquement.

Un projet de loi « No Money Bail Act» a été présenté par le député Ted Lieu afin d’aborder la question de la caution qui enferme les pauvres détenus noirs et leurs familles en raison de leur incapacité à la payer à temps.

C’est un moment critique pour la réforme judiciaire. The « Orleans Parish Prison Reform Coalition » (un collectif pour la reforme carcérale), la « American Bail Coalition », d’autres organisations communautaires et les chefs du gouvernement appellent à une réduction de l’incarcération et à la recherche d’approches alternatives qui répondent mieux aux besoins de toutes les communautés.

Ce que les autorités n’avouent pas et qui n’est pas visible dans leur réforme carcérale c’est que la caution punit les gens parce qu’ils sont pauvres, et peut faire que les gens perdent leur emploi, leur maison ou même leurs enfants. Incarcérer les pauvres pendant des semaines, des mois et des années pour des petits délits non-violents (drogue par exemple) détruit un grand nombre de familles vivant dans la pauvreté et n’assure pas la sécurité de la ville. La prison est aussi une affaire privée qui rapporte aux autorités locales. Cela entraîne des incarcérations abusives. Par ailleurs, la libération « sous probation » est très contraignante, il faut que le prisonnier aille rendre compte de ses actes chaque semaine par un test d’urine. Si on n’a pas satisfait les exigences à la lettre, on retourne en prison. C’est le « re-entry charges » et c’est plus dur. Les plus pauvres se retrouvent ainsi bien souvent dans un tourbillon d’injustices.

Au début de 2016, une proposition finale pour réduire l’incarcération en masse et les disparités raciales et ethniques du système judiciaire a été adoptée par la Fondation MacArthur (3) pour l’examen d’une deuxième ronde de financement – entre $500 000 et $2 millions par an, pour la mise en œuvre du plan sur deux ans.

Les personnes vivant dans la pauvreté sont les dernières à en être informées et à savoir comment elles vont bénéficier de la réforme. Tant que les personnes vivant dans la pauvreté ne font pas partie de la réflexion et dans la prise de décision de la réforme judiciaire, cela ne fonctionnera pas. C’est injuste ! On doit agir pour arrêter l’incarcération en masse des pauvres!

 

Vivre comme un poulet

Saint-Jean Lhérissaint,

Burkina-Faso

Je suis arrivé au Burkina-Faso, il y a 2 mois et quelques jours. L’une des premières choses qui attire mon attention, c’est la grande préoccupation des gens pour les papiers d’identité. On crée des qualificatifs pour ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de s’identifier, non pas par moquerie, mais pour dire que c’est inacceptable que des êtres humains ne peuvent même pas prouver comment ils s’appellent. D’où l’expression « Vivre comme un poulet ».

Au pays des hommes intègres, beaucoup de personnes, surtout les plus pauvres, n’ont rien pour s’identifier. Plusieurs raisons, certaines liées directement à la pauvreté, d’autres à la coutume ou à l’isolement, justifient ce manque. D’abord il y a des enfants qui sont nés chez un proche de leur maman ou dans un lieu d’accueil quelconque parce que la coutume du pays exige que la fille qui tombe enceinte chez ses parents parte et qu’aucun membre de la famille n’ait le droit de lui adresser la parole tant qu’elle ne revienne présenter ses excuses. Ensuite, il y a des familles qui n’ont pas de moyens pour payer la déclaration de naissance. Il y a des papas qui ne reconnaissent pas leurs enfants, du coup c’est impossible pour la mère de déclarer toute seule la naissance de l’enfant. Il y a des personnes qui se voient bannir de leur village. On leur déchire les papiers ou elles se sentent si désespérées qu’elles les jettent elles-mêmes. Enfin, autrefois chaque famille avait des taxes à payer. Ces taxes variaient selon le nombre de personnes qu’il y a dans la famille. Pour payer moins, des familles n’ont pas déclaré la naissance de quelques-unes de leurs progénitures. Le temps a changé, ces taxes n’existent plus, mais certaines personnes habitant des coins reculés gardent ça encore à l’esprit. À côté de tout ça, tous les parents sans papiers voient leurs enfants tombés dans la même situation puisque qu’il faut avoir ses propres pièces d’identité pour pouvoir en faire pour ses enfants.

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La déclaration de naissances par SMS bientôt possible au Burkina Faso : une réponse possible aux difficultés d’identification des naissances en Afrique ou une solution qui ne prend pas en compte les plus pauvres ?

Ne pas avoir de papiers ne devrait pas être une catastrophe si on pouvait s’en procurer facilement. Mais les avoir ici est bien compliqué, car la procédure est longue, les démarches difficiles. L’accompagnement, surtout de la famille de l’intéressé, est essentiel et il faut des sous pour couvrir les frais. Ainsi est-il clair que ceux qui ne connaissent aucun membre de leur famille ou qui n’ont pas le droit d’y retourner, ainsi que leurs descendants, sont condamnés à ne jamais avoir de papiers. Dans un pays où le contrôle s’intensifie surtout depuis l’attentat du 15 janvier 2016, où tout le monde, même les burkinabés, est obligé de circuler toujours avec une pièce d’identité pour ne pas se faire arrêter et payer, sortir sans ses papiers est un grand risque. Sayouba a bien mesuré ce risque quand, en se rendant de Ouagadougou à Kaya, il s’est fait arrêter lors d’un contrôle à un poste fixe. Oui, il a été arrêté parce qu’il n’a pas pu s’identifier comme les autres passagers l’ont fait. 2500 francs cfa lui ont été exigés pour obtenir sa libération. N’ayant pas cette somme en sa possession, il a passé 12 jours en prison.

« Quand on n’a pas de papiers, on vit comme un poulet. Même les morts ont des papiers, sinon on ne peut pas les conduire au village pour être enterrés » a déclaré un militant d’ATD Quart Monde. Un acte de naissance est le tout premier cadeau qu’on offre à un enfant qui arrive au monde. Ça prouve qu’il existe. C’est cette première pièce qui lui donne droit à toutes les autres. Faire bouger les états civils, les ministères de justice, les mairies, les ministères de l’intérieur et toutes autres structures selon les pays pour permettre à tout le monde d’exister légalement dès la première seconde de respiration sur notre planète, tel est le grand verrou à faire sauter pour que plus jamais personne ne vive comme un poulet.

Image tirée de l’article : La déclaration de naissances par SMS voit le jour au Burkina Faso

Pour qu’ils continuent de vivre !

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Elda Garcia,

Guatemala/France

Joaquim était l’un des 4,9 millions de jeunes du Guatemala. Je l’ai rencontré par mon engagement en tant que professeur. Comme beaucoup de jeunes de mon pays, la vie ne lui a pas fait de cadeau. Dès le début, l’école était difficile pour lui. C’est pour cela que plusieurs fois je suis allé chez lui, afin qu’avec ses frères et quelques voisins, nous révisions les leçons. Il faut dire qu’aux difficultés de l’école s’ajoutaient les problèmes d’une vie difficile, qui touchent la famille et la communauté. Même avec tout le poids du quotidien, sa mère était là, consciente des besoins de ses enfants. Le jour où je venais, tout était prêt : la table, les cahiers, les crayons. Et elle était assise à côté de moi, attentive à ce que nous faisions.

Comment oublier ces jours-là ? S’ils étaient remplis de regards, de visages, de désespoir, de frustration, de luttes, d’amour, mais surtout de rêves. Oui, de rêves d’enfants, de parents et d’amis.

La vie des familles les plus pauvres est chaque jour plus difficile. Face à cette terrible réalité que beaucoup d’entre elles ont vécu, l’un des amis d’enfance de Joaquim me disait: « On aurait mieux fait de rester jouer aux billes ». Mais pourquoi vouloir arrêter le temps ? On ne peut pas comprendre quand on n’est pas témoins de la violence quotidienne qui sévit dans les quartiers, et quand, pour cette raison, il vaut mieux rester chez soi pour ne s’exposer aux inévitables surprises qui vous attendent dehors. Beaucoup de parents cherchent à protéger leurs jeunes de différentes manières : c’est triste à dire, mais souvent ça ne fonctionne pas! Rien n’arrête ce monstre de la violence, de la drogue, des gangs, de la prostitution. Si tu as quitté l’école sans rencontrer ensuite des opportunités qui te permettent d’avoir une vie meilleure pour le présent et l’avenir, le plus probable est de tomber dans leurs griffes.

Où est l’État? Quelles stratégies leur sont offertes pour la vie des jeunes puisse changer? Il est urgent que soit adoptée la Loi Nationale de la Jeunesse qui reconnaît les jeunes comme sujets de droit et qui leur donne accès à des conditions de vie digne.

Joaquím n’est plus là, mais des milliers de jeunes sont debout et s’opposent à cette violence, avec force, cherchant les chemins qui leur permettent de changer leur réalité, de continuer à rêver d’un avenir meilleur. A côté d’eux, leurs familles continueront leurs efforts de tous les jours. Nous ne cessons pas d’apprendre d’elles. Que leur courage soit la lumière dans notre engagement.

Article traduit du blog Cuaderno de viaje.