Poussez-vous les morts

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Par Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Haïti se trouve sur le passage des Ouragans qui, chaque année, prennent naissance sur l’Océan Atlantique. D’où la saison cyclonique sur l’île s’étend chaque année du 1er juin au 30 novembre. C’est dans ce contexte d’ouverture de la dite saison cette année que je visite la commune de Port à Piment, dans le département du Sud.

La situation générale de ce département est dominée par les ravages qu’avait fait Matthew, puissant ouragan qui a frappé Haïti les 2, 3, 4 et 5 Octobre 2016. La visite de ce département exige prudence et discrétion à cause de la situation de grande nécessité dans laquelle se trouve la majeure partie de la population. Toute personne inconnue attire l’attention. On découvre une situation vraiment spéciale à Port à Piment, plus que dans les autres communes touchées. C’est l’une des communes qui est loin de se relever après cet ouragan qui a tout ravagé sur son chemin : maisons, arbres, plantations.

Situés dans l’arrondissement de Chardonnières, les sinistrés de Port à Piment sont dans une situation extrêmement alarmante. Toutes les maisons sur les hauteurs qui n’avaient pas de toit en béton ont perdu leur structure. Toutes celles qui se trouvaient dans la partie basse, à côté de la mer, ont disparues. Désespérée, la population a construit de petites maisons en tôles usagées, vieux bois, bâches et haillons, dans le cimetière de la ville, à côté de la route nationale. On n’imaginait pas que cela pouvait se faire pour deux raisons : d’abord, de coutume, les Haïtiens ont peur des morts, des « zombis ». Ensuite, on respecte beaucoup la mémoire de nos défunts, on ne saurait aller troubler leur repos. Incroyable mais vrai, les gens habitent carrément dans le cimetière. Ils y mangent, reposent et font tout. Les enfants, il y en a en grand nombre qui jouent autour des caveaux. Le mur de certaines tombes sert à adosser les baraques. Tout près de moi, une jeune fille indique au téléphone son adresse à quelqu’un : « j’habite au cimetière ».

Le cimetière devient donc une nouvelle adresse pour des vivants qui attendent des autorités un vrai programme de relèvement prenant en compte leur dignité et leur droit à la participation au dit programme dès sa genèse. Car plus d’un dans la population, surtout les plus faibles qui n’ont pas d’amis parmi les décideurs, se plaignent du fait qu’ils sont mis de côté dans plusieurs programmes qui visaient à apporter une solution aux problèmes auxquels ils font face. La nouvelle saison cyclonique commence, les séquelles de l’ancienne sont encore visibles et les victimes risquent d’être à nouveau les mêmes, parce qu’elles restent vulnérables au plus haut degré.

 

 

In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.

Incarcération en masse à la Nouvelle Orléans

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Photo net, crédit: Shutterstock.com

Maria Victoire
Nouvelle Orléans

Ce n’est pas un secret ! Chaque soir, un demi-million de personnes dorment dans une cellule de prison aux États-Unis, parce qu’elles sont trop pauvres pour payer leur caution. Aux États-Unis, le versement d’une caution fixée par le juge permet de rester en liberté le temps que la peine soit prononcée. Un système qui représente une injustice sociale en condamnant ceux qui n’ont pas les moyens de payer la caution à l’emprisonnement même s’ils sont innocents, et en les exposant à de graves conséquences économiques et familiales.

Mme Louise, mère de sept enfants, vit à la Nouvelle Orléans, la ville au taux le plus élevé d’incarcération au monde. Elle a changé trois fois d’emploi en trois mois parce qu’elle devait accompagner son fils au tribunal. D’ailleurs, elle a du mal à trouver l’argent pour payer la caution.

La plupart du temps, le juge a reporté l’audience sans raison et sans préavis. Mme Louise s’indigne:  » Qui contrôle les juges? La caution est trop élevée, je ne peux pas la payer. Je ne peux même pas payer mon ticket de bus! Je suis malade, nous sommes tous enfermés dans ce système judiciaire ! Quand mon fils est en prison, c’est comme j’y étais moi-même. Je ne peux ni manger, ni dormir. » La caution devient de plus en plus un fardeau et nuit aux plus pauvres, économiquement et psychologiquement.

Un projet de loi « No Money Bail Act» a été présenté par le député Ted Lieu afin d’aborder la question de la caution qui enferme les pauvres détenus noirs et leurs familles en raison de leur incapacité à la payer à temps.

C’est un moment critique pour la réforme judiciaire. The « Orleans Parish Prison Reform Coalition » (un collectif pour la reforme carcérale), la « American Bail Coalition », d’autres organisations communautaires et les chefs du gouvernement appellent à une réduction de l’incarcération et à la recherche d’approches alternatives qui répondent mieux aux besoins de toutes les communautés.

Ce que les autorités n’avouent pas et qui n’est pas visible dans leur réforme carcérale c’est que la caution punit les gens parce qu’ils sont pauvres, et peut faire que les gens perdent leur emploi, leur maison ou même leurs enfants. Incarcérer les pauvres pendant des semaines, des mois et des années pour des petits délits non-violents (drogue par exemple) détruit un grand nombre de familles vivant dans la pauvreté et n’assure pas la sécurité de la ville. La prison est aussi une affaire privée qui rapporte aux autorités locales. Cela entraîne des incarcérations abusives. Par ailleurs, la libération « sous probation » est très contraignante, il faut que le prisonnier aille rendre compte de ses actes chaque semaine par un test d’urine. Si on n’a pas satisfait les exigences à la lettre, on retourne en prison. C’est le « re-entry charges » et c’est plus dur. Les plus pauvres se retrouvent ainsi bien souvent dans un tourbillon d’injustices.

Au début de 2016, une proposition finale pour réduire l’incarcération en masse et les disparités raciales et ethniques du système judiciaire a été adoptée par la Fondation MacArthur (3) pour l’examen d’une deuxième ronde de financement – entre $500 000 et $2 millions par an, pour la mise en œuvre du plan sur deux ans.

Les personnes vivant dans la pauvreté sont les dernières à en être informées et à savoir comment elles vont bénéficier de la réforme. Tant que les personnes vivant dans la pauvreté ne font pas partie de la réflexion et dans la prise de décision de la réforme judiciaire, cela ne fonctionnera pas. C’est injuste ! On doit agir pour arrêter l’incarcération en masse des pauvres!

 

Vivre comme un poulet

Saint-Jean Lhérissaint,

Burkina-Faso

Je suis arrivé au Burkina-Faso, il y a 2 mois et quelques jours. L’une des premières choses qui attire mon attention, c’est la grande préoccupation des gens pour les papiers d’identité. On crée des qualificatifs pour ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de s’identifier, non pas par moquerie, mais pour dire que c’est inacceptable que des êtres humains ne peuvent même pas prouver comment ils s’appellent. D’où l’expression « Vivre comme un poulet ».

Au pays des hommes intègres, beaucoup de personnes, surtout les plus pauvres, n’ont rien pour s’identifier. Plusieurs raisons, certaines liées directement à la pauvreté, d’autres à la coutume ou à l’isolement, justifient ce manque. D’abord il y a des enfants qui sont nés chez un proche de leur maman ou dans un lieu d’accueil quelconque parce que la coutume du pays exige que la fille qui tombe enceinte chez ses parents parte et qu’aucun membre de la famille n’ait le droit de lui adresser la parole tant qu’elle ne revienne présenter ses excuses. Ensuite, il y a des familles qui n’ont pas de moyens pour payer la déclaration de naissance. Il y a des papas qui ne reconnaissent pas leurs enfants, du coup c’est impossible pour la mère de déclarer toute seule la naissance de l’enfant. Il y a des personnes qui se voient bannir de leur village. On leur déchire les papiers ou elles se sentent si désespérées qu’elles les jettent elles-mêmes. Enfin, autrefois chaque famille avait des taxes à payer. Ces taxes variaient selon le nombre de personnes qu’il y a dans la famille. Pour payer moins, des familles n’ont pas déclaré la naissance de quelques-unes de leurs progénitures. Le temps a changé, ces taxes n’existent plus, mais certaines personnes habitant des coins reculés gardent ça encore à l’esprit. À côté de tout ça, tous les parents sans papiers voient leurs enfants tombés dans la même situation puisque qu’il faut avoir ses propres pièces d’identité pour pouvoir en faire pour ses enfants.

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La déclaration de naissances par SMS bientôt possible au Burkina Faso : une réponse possible aux difficultés d’identification des naissances en Afrique ou une solution qui ne prend pas en compte les plus pauvres ?

Ne pas avoir de papiers ne devrait pas être une catastrophe si on pouvait s’en procurer facilement. Mais les avoir ici est bien compliqué, car la procédure est longue, les démarches difficiles. L’accompagnement, surtout de la famille de l’intéressé, est essentiel et il faut des sous pour couvrir les frais. Ainsi est-il clair que ceux qui ne connaissent aucun membre de leur famille ou qui n’ont pas le droit d’y retourner, ainsi que leurs descendants, sont condamnés à ne jamais avoir de papiers. Dans un pays où le contrôle s’intensifie surtout depuis l’attentat du 15 janvier 2016, où tout le monde, même les burkinabés, est obligé de circuler toujours avec une pièce d’identité pour ne pas se faire arrêter et payer, sortir sans ses papiers est un grand risque. Sayouba a bien mesuré ce risque quand, en se rendant de Ouagadougou à Kaya, il s’est fait arrêter lors d’un contrôle à un poste fixe. Oui, il a été arrêté parce qu’il n’a pas pu s’identifier comme les autres passagers l’ont fait. 2500 francs cfa lui ont été exigés pour obtenir sa libération. N’ayant pas cette somme en sa possession, il a passé 12 jours en prison.

« Quand on n’a pas de papiers, on vit comme un poulet. Même les morts ont des papiers, sinon on ne peut pas les conduire au village pour être enterrés » a déclaré un militant d’ATD Quart Monde. Un acte de naissance est le tout premier cadeau qu’on offre à un enfant qui arrive au monde. Ça prouve qu’il existe. C’est cette première pièce qui lui donne droit à toutes les autres. Faire bouger les états civils, les ministères de justice, les mairies, les ministères de l’intérieur et toutes autres structures selon les pays pour permettre à tout le monde d’exister légalement dès la première seconde de respiration sur notre planète, tel est le grand verrou à faire sauter pour que plus jamais personne ne vive comme un poulet.

Image tirée de l’article : La déclaration de naissances par SMS voit le jour au Burkina Faso

Pour qu’ils continuent de vivre !

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Elda Garcia,

Guatemala/France

Joaquim était l’un des 4,9 millions de jeunes du Guatemala. Je l’ai rencontré par mon engagement en tant que professeur. Comme beaucoup de jeunes de mon pays, la vie ne lui a pas fait de cadeau. Dès le début, l’école était difficile pour lui. C’est pour cela que plusieurs fois je suis allé chez lui, afin qu’avec ses frères et quelques voisins, nous révisions les leçons. Il faut dire qu’aux difficultés de l’école s’ajoutaient les problèmes d’une vie difficile, qui touchent la famille et la communauté. Même avec tout le poids du quotidien, sa mère était là, consciente des besoins de ses enfants. Le jour où je venais, tout était prêt : la table, les cahiers, les crayons. Et elle était assise à côté de moi, attentive à ce que nous faisions.

Comment oublier ces jours-là ? S’ils étaient remplis de regards, de visages, de désespoir, de frustration, de luttes, d’amour, mais surtout de rêves. Oui, de rêves d’enfants, de parents et d’amis.

La vie des familles les plus pauvres est chaque jour plus difficile. Face à cette terrible réalité que beaucoup d’entre elles ont vécu, l’un des amis d’enfance de Joaquim me disait: « On aurait mieux fait de rester jouer aux billes ». Mais pourquoi vouloir arrêter le temps ? On ne peut pas comprendre quand on n’est pas témoins de la violence quotidienne qui sévit dans les quartiers, et quand, pour cette raison, il vaut mieux rester chez soi pour ne s’exposer aux inévitables surprises qui vous attendent dehors. Beaucoup de parents cherchent à protéger leurs jeunes de différentes manières : c’est triste à dire, mais souvent ça ne fonctionne pas! Rien n’arrête ce monstre de la violence, de la drogue, des gangs, de la prostitution. Si tu as quitté l’école sans rencontrer ensuite des opportunités qui te permettent d’avoir une vie meilleure pour le présent et l’avenir, le plus probable est de tomber dans leurs griffes.

Où est l’État? Quelles stratégies leur sont offertes pour la vie des jeunes puisse changer? Il est urgent que soit adoptée la Loi Nationale de la Jeunesse qui reconnaît les jeunes comme sujets de droit et qui leur donne accès à des conditions de vie digne.

Joaquím n’est plus là, mais des milliers de jeunes sont debout et s’opposent à cette violence, avec force, cherchant les chemins qui leur permettent de changer leur réalité, de continuer à rêver d’un avenir meilleur. A côté d’eux, leurs familles continueront leurs efforts de tous les jours. Nous ne cessons pas d’apprendre d’elles. Que leur courage soit la lumière dans notre engagement.

Article traduit du blog Cuaderno de viaje.

 

 

Comment parler de développement quand il laisse des gens de côté ?

 

 

 

 

 

Denis Gendre,

Antananarivo, Madagascar

En septembre 2015, alors que les Nations Unies se regroupaient à New York pour adopter les Objectifs de Développement Durable, était inauguré à Tananarive, en face de chez nous, la rénovation du lavoir du quartier. Il était fermé depuis 4 mois : 2 pour la réalisation des travaux et 2 dans l’attente de l’inauguration officielle. Pendant ce temps, les femmes du quartier avaient dû trouver une solution de repli pour laver leur linge.

Quand les travaux avaient débuté, je n’avais pas compris pourquoi faire de ce lavoir une priorité alors qu’il y a tant d’autres d’urgences demandées par la population : la réfection des systèmes d’assainissement et du réseau routier, le curage de tous les canaux pour éviter les inondations dont sont victimes chaque année les habitants des bas quartiers de la ville, le traitement des ordures qui s’accumulent à de nombreux carrefours ou la résorption des embouteillages qui sont devenus un fléau permanent.

Auparavant, le lavoir était une véritable ruche qui rassemblait les femmes du quartier depuis la levée du jour jusqu’à la tombée de la nuit. Il constituait le cœur du quartier, là où les nouvelles se partagent et se diffusent. Le matin, nous étions réveillés de bonne heure par leurs conversations et ceci, 7 jours sur 7. Cette ambiance me rappelait avec une certaine nostalgie, ce que j’avais connu enfant quand j’accompagnais ma grand-mère au lavoir de son village, charriant le linge sur sa brouette.

Depuis sa rénovation, le lavoir est clos en dehors d’horaires très précis et les deux grands bassins ont laissé la place à quelques bacs individuels (une douzaine tout au plus) qui suffisent aujourd’hui car ce lieu ne connaît plus la même fréquentation. Un panneau indique le nom de l’association grâce à laquelle cet aménagement a été rendu possible. Perçoit-on cette œuvre comme source de développement et de progrès, mais pour qui ? Se demande-t-on pourquoi moins de personnes viennent désormais et comment font les autres femmes pour laver leur linge ? A-t-on pris conscience de tous les changements que cela provoque ?

Une voisine que je connais bien s’acharne à faire vivre sa famille en lavant le linge des autres ou en leur portant l’eau par deux bidons de 10 litres. Elle fait partie des personnes qui ne vont plus au lavoir maintenant. J’ai appris qu’elle avait dû cesser de laver le linge pour d’autres personnes car, depuis la rénovation du lavoir, elle ne pouvait plus rentrer dans ses frais. Auparavant, les gens payaient une entrée forfaitaire d’un montant de 500 Ariary pour accéder au bassin et maintenant, ils payent chaque bidon d’eau consommé 150 Ariary. Cela revient beaucoup plus cher au final, or le prix payé par le client est calculé en fonction du nombre de pièces à laver, sans prendre en compte le coût de l’eau.

Par ailleurs, j’ai questionné l’épicière où je me rends chaque jour. Elle m’a expliqué que les femmes qui ne se rendent plus au lavoir préfèrent laver chez elles en achetant l’eau à la pompe où le bidon coûte trois fois moins cher qu’au lavoir. En l’absence de systèmes opérationnels pour évacuer les eaux usées, j’imagine l’eau stagnante s’accumuler dans de nombreuses cours. D’autres vont chercher l’eau dans les rizières ou y lavent leur linge sur place. Or tout le monde sait que les rizières de Tananarive constituent le réceptacle des égouts et de nombreuses déjections, pas seulement animales.

Le non-accès au lavoir de ces femmes a généré une dégradation de l’hygiène et sans doute un accroissement des risques sanitaires. On en prendra peut-être conscience d’ici quelque temps et peut-être même d’ici peu, maintenant que la saison des pluies est arrivée. En quoi l’amélioration de ce lavoir offre-t-elle réellement un progrès ?

 

Une bouteille à la mère

Kobani en ruine photo ibtimes.co.uk

Kobani en ruine
photo ibtimes.co.uk

Une blogueuse, Sophie Torris, qui vit au Québec partage cet article sur son blog « Le Chat qui louche » en écho au drame du petit Aylan Kurdi, enfant de réfugiés syriens échoué sur une plage turque la semaine dernière. Elle invite à se méfier du piège de l’émotion et en appelle à trouver de vraies solutions de paix. Elle fait le lien avec la situation des enfants de son pays qui sont victimes d’un système scolaire à la dérive.

« Bien sûr, comme vous, je suis dévastée. Permettez que je me réfugie dans l’écriture, ma terre d’asile et mon arme de construction massive. Je pourrais passer mon arme à gauche, du côté du cœur et me contenter de pleurer les trois ans mutilés de ce petit garçon.

Bien sûr, comme vous, j’ai été bombardée par cette image qui, si elle noue la corde sensible autour du cou, risque de bâillonner la raison. L’émotion, si elle est de bonne guerre, s’attaque-t-elle à l’origine des problèmes ? Malheureusement, quand les sentiments déferlent, la capacité d’analyse reste souvent en rade.

L’enfant échoué est une bouteille à la mère, au père que nous sommes.  Quel message choisissons-nous d’y trouver ?

Quelle serait la véritable planche de salut pour ces familles entières qui viennent noyer leur désespoir sur les côtes européennes ? Car n’est-ce pas avant tout un acte de désespoir que de choisir le risque de l’exode, la menace d’un naufrage, le péril d’un futur incertain plutôt que de rester dans son pays ? N’est-ce pas un acte de désespoir que de fuir un pays sans issue pour une issue des plus incertaines ?

Il a fallu que l’on médiatise l’image d’un enfant mort alors que les côtes européennes sont un charnier depuis trois ans, pour que nos cœurs désarmés partent enfin en croisade. On couvre le feu de nos culpabilités en réclamant l’institution de quotas d’accueil. On se fait porte-étendard de la cause en se proposant soi-même comme camp de base : un petit Aylan Kurdi dans chaque foyer, ça ne serait pas la mer à boire, non ?

J’ai le mal de mère. Parce qu’en faisant preuve de bons sentiments, on bat nous aussi en retraite, en laissant derrière nous un terrain miné et des gens dessus. Si vous étiez Syrien,

ne voudriez-vous pas, tout simplement, mieux vivre chez vous ? C’est la guerre qu’il faut arrêter, et non réguler le flot d’immigration, supprimer les raisons de partir plutôt que d’imposer des quotas de réfugiés.

Nous ne sommes pas sur le même bateau, ici, au Québec. Nous n’avons pas à fuir tout un champ de ruines, pourtant, certains de nos terrains sont minés. Chaque année, des centaines d’enfants fuient les rives de la commission scolaire du Saguenay. Surtout des garçons, et certains sont encore en culottes courtes.

Ce n’est pas avec joie qu’on quitte l’école. C’est un acte de désespoir plus ou moins conscient, parce que ce terrain d’apprentissage est désolé, parce que ce milieu de vie n’est plus acceptable. On entasse de plus en plus les écoliers et les étudiants dans des espaces de vie réduits, on s’interdit actuellement, moyens de pression obligent, d’agrémenter leur nourriture ou de leur offrir des trêves, on les sanctionne sans leur offrir toute l’aide dont ils ont besoin, on dévalorise ceux et celles à qui l’on confie leur instruction. N’est-on pas en train de faire de l’éducation un champ de mines ? N’est-on pas en train de faire de l’école une Kobani* ? Chaque année, des centaines d’enfants fuient ses rives, bien avant l’heure, tentant de rejoindre, sans diplômes, celles du marché du travail. Ainsi, ils choisissent le risque de s’y échouer plutôt que de rester face à des tableaux trop noirs sur les bancs d’une école entonnoir.

Les petites filles sont mieux armées pour faire face aux hostilités. Si elles supportent de bonne guerre la souffrance de ce long bivouac, peut-être est-ce parce que, matures plus jeunes, elles sont capables de s’investir aujourd’hui pour demain. J’ai beau faire la guerre aux préjugés, je pense que les petits garçons veulent avant tout jouir du présent et peinent à se projeter dans l’avenir. Mon fils tente actuellement de survivre dans des tranchées de chiffres et de lettres avec si peu de munitions que c’en est héroïque. Il a encore confiance en l’éducation quand d’autres n’y voient plus qu’un champ de bataille où aucune victoire n’est possible.
L’école doit rester un lieu attractif. Et pour en finir avec ces guerres sans merci qui poussent des régiments d’enfanterie à la fuir, ne devrait-on pas supprimer les raisons de cet exode, de ce décrochage qui s’avère parfois si suicidaire ?

Je suis Aylan, je suis Tom, mon fils. Je suis tous ces enfants sur le sentier d’une guerre qui ne devrait pas être la leur. Je suis pour un traité de paix signé sur les décombres, seul engrais véritable qui ferait refleurir l’espoir. »

*Kobani est la ville syrienne, théâtre de combats violents entre djihadistes de l’État Islamique et miliciens kurdes, que fuyait la famille d’Aylan Kurdi.

Sophie Torris