Avoir accès à l’éducation quand on est réfugié

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Dans un camp de réfugiés.

Traduit du blog Together in Dignity

De Kristy McCaskill

Ahmed a 21 ans, il vient d’Irak et il est étudiant en médecine. La crise qui agite son pays l’a contraint, l’année passée, à s’enfuir avec sa famille et à abandonner ses études. Brillant et plein de compassion, Ahmed ne demande rien de mieux que de retourner à l’université pour y finir ses études et devenir médecin-anesthésiste.

Fatima est une jeune fille brillante. Elle vient de Syrie. A 16 ans, elle n’a pas pu aller à l’école depuis plus d’un an, le temps pour sa famille de faire le voyage entre Alep et la Grèce. Alors même que sa ville est devenue une zone de guerre, elle m’a raconté qu’elle voulait y retourner, pour pouvoir aller à l’école.

Ahmed et Fatima sont tous les deux bloqués dans un camp-prison, en Grèce, sans avoir accès ni à l’éducation, ni au développement. La crise actuelle des réfugiés est en train de créer une « génération perdue », un ensemble de jeunes gens pour qui la privation d’éducation n’est pas seulement un refus de leurs droits les plus fondamentaux mais aussi un facteur accélérant la croissance du travail des enfants, des mariages forcés et de la radicalisation.

Durant les quatre mois que j’ai passés à travailler avec les réfugiés en Grèce et en Turquie, j’ai rencontré bien des enfants qui, alors qu’ils rêvent de recevoir une éducation et de construire une vie meilleure, sont incapables de seulement écrire leurs prénoms. Selon un rapport récent de Save the Children, plus d’1 enfant sur 5 en âge de scolarisation qui vit actuellement en Grèce n’a jamais été à l’école et, en moyenne, les enfants syriens sont déscolarisés depuis plus de deux ans. Les rapports récents ont montré que seulement 30% des enfants syriens qui vivent en Turquie ont accès aux services éducatifs.

Cependant, l’impact du conflit sur les enfants ne se limite pas à ceux dont les familles se sont enfuies en Europe. 2.8 millions d’enfants syriens environ ne sont plus à l’école et 1 école sur 5, en Syrie, a été détruite ou bien est occupée par des forces militaires.

La réaction de la communauté internationale à la crise des réfugiés a été insuffisante à bien des égards mais la réaction à la crise éducative est particulièrement inappropriée. Il y a de l’espoir toutefois. Le gouvernement grec avait annoncé avant l’été qu’il mettrait en place des programmes éducatifs dans les camps des réfugiés sur tout son territoire, avec pour but de développer un programme éducatif complet d’ici l’automne. La Turquie s’est fixée pour but de scolariser tous les enfants syriens réfugiés d’ici l’année prochaine.

Mes expériences en Grèce et en Turquie m’ont rendu très sceptique devant ces promesses mais l’attention nouvelle à l’éducation du Haut Commissariat des Nations pour les Réfugiés me donne des raisons de garder espoir. Des pays comme la Suède et l’Allemagne, où beaucoup de réfugiés ont cherché asile, commencent à mettre petit à petit en place des initiatives éducatives pour aider les jeunes gens à s’intégrer à leur nouveau pays et à la société.

Offrir un accès à l’éducation est l’un des gestes les plus importants et les plus significatifs qui puissent être faits pour les enfants affectés par les conflits. L’éducation suscite la cohésion sociale, nourrit l’indépendance et donnent aux enfants et à leurs familles de l’espoir pour le futur, un espoir qui revêt une importance toute particulière pour ceux qui vivent dans l’incertitude de la guerre et de l’exil. J’espère que les gouvernements du monde entier vont se rendre compte de l’importance de l’éducation pour les jeunes réfugiés afin que des jeunes gens comme Ahmed et Fatima, et des millions d’autres comme eux, se voient offrir la chance de développer pleinement leur potentiel.

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Vivre comme un poulet

Saint-Jean Lhérissaint,

Burkina-Faso

Je suis arrivé au Burkina-Faso, il y a 2 mois et quelques jours. L’une des premières choses qui attire mon attention, c’est la grande préoccupation des gens pour les papiers d’identité. On crée des qualificatifs pour ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de s’identifier, non pas par moquerie, mais pour dire que c’est inacceptable que des êtres humains ne peuvent même pas prouver comment ils s’appellent. D’où l’expression « Vivre comme un poulet ».

Au pays des hommes intègres, beaucoup de personnes, surtout les plus pauvres, n’ont rien pour s’identifier. Plusieurs raisons, certaines liées directement à la pauvreté, d’autres à la coutume ou à l’isolement, justifient ce manque. D’abord il y a des enfants qui sont nés chez un proche de leur maman ou dans un lieu d’accueil quelconque parce que la coutume du pays exige que la fille qui tombe enceinte chez ses parents parte et qu’aucun membre de la famille n’ait le droit de lui adresser la parole tant qu’elle ne revienne présenter ses excuses. Ensuite, il y a des familles qui n’ont pas de moyens pour payer la déclaration de naissance. Il y a des papas qui ne reconnaissent pas leurs enfants, du coup c’est impossible pour la mère de déclarer toute seule la naissance de l’enfant. Il y a des personnes qui se voient bannir de leur village. On leur déchire les papiers ou elles se sentent si désespérées qu’elles les jettent elles-mêmes. Enfin, autrefois chaque famille avait des taxes à payer. Ces taxes variaient selon le nombre de personnes qu’il y a dans la famille. Pour payer moins, des familles n’ont pas déclaré la naissance de quelques-unes de leurs progénitures. Le temps a changé, ces taxes n’existent plus, mais certaines personnes habitant des coins reculés gardent ça encore à l’esprit. À côté de tout ça, tous les parents sans papiers voient leurs enfants tombés dans la même situation puisque qu’il faut avoir ses propres pièces d’identité pour pouvoir en faire pour ses enfants.

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La déclaration de naissances par SMS bientôt possible au Burkina Faso : une réponse possible aux difficultés d’identification des naissances en Afrique ou une solution qui ne prend pas en compte les plus pauvres ?

Ne pas avoir de papiers ne devrait pas être une catastrophe si on pouvait s’en procurer facilement. Mais les avoir ici est bien compliqué, car la procédure est longue, les démarches difficiles. L’accompagnement, surtout de la famille de l’intéressé, est essentiel et il faut des sous pour couvrir les frais. Ainsi est-il clair que ceux qui ne connaissent aucun membre de leur famille ou qui n’ont pas le droit d’y retourner, ainsi que leurs descendants, sont condamnés à ne jamais avoir de papiers. Dans un pays où le contrôle s’intensifie surtout depuis l’attentat du 15 janvier 2016, où tout le monde, même les burkinabés, est obligé de circuler toujours avec une pièce d’identité pour ne pas se faire arrêter et payer, sortir sans ses papiers est un grand risque. Sayouba a bien mesuré ce risque quand, en se rendant de Ouagadougou à Kaya, il s’est fait arrêter lors d’un contrôle à un poste fixe. Oui, il a été arrêté parce qu’il n’a pas pu s’identifier comme les autres passagers l’ont fait. 2500 francs cfa lui ont été exigés pour obtenir sa libération. N’ayant pas cette somme en sa possession, il a passé 12 jours en prison.

« Quand on n’a pas de papiers, on vit comme un poulet. Même les morts ont des papiers, sinon on ne peut pas les conduire au village pour être enterrés » a déclaré un militant d’ATD Quart Monde. Un acte de naissance est le tout premier cadeau qu’on offre à un enfant qui arrive au monde. Ça prouve qu’il existe. C’est cette première pièce qui lui donne droit à toutes les autres. Faire bouger les états civils, les ministères de justice, les mairies, les ministères de l’intérieur et toutes autres structures selon les pays pour permettre à tout le monde d’exister légalement dès la première seconde de respiration sur notre planète, tel est le grand verrou à faire sauter pour que plus jamais personne ne vive comme un poulet.

Image tirée de l’article : La déclaration de naissances par SMS voit le jour au Burkina Faso

Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

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Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.

Une société qui déraille

François Phliponeau,

France

2015 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

2016 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

A 15 ans d’intervalle, à 5000 km l’un de l’autre, le bidonville malgache de « Lalamby » (c’est à dire la voie ferrée) a un petit frère parisien, lui aussi fait de planches et plastique de récupération.
A Paris en 2016, comme à Madagascar en 2001 et au Guatemala en 2004, les plus pauvres ont trouvé refuge sur des voies ferrées.

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2004 : Ligne de chemin de fer dans la ville de Guatemala

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

Quand les trains ne roulent plus, l’espace libéré attire les prisonniers de la misère.
Le rapprochement est cruel.
On pourrait espérer qu’une société riche n’engendre pas tant de situations de grande pauvreté.
Sauf si elle déraille…

L’injuste condamnation d’une maman « trop aimante »…

Photo ATD Quart Monde "La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Photo ATD Quart Monde
« La misère, c’est de ne jamais pouvoir être sûr de garder ce qu’on aime.» (Joseph Wresinski)

Pascal Percq

France

L’été dernier, un jeune garçon, Kylian, 10 ans, a disparu du foyer où il avait été placé. Policiers, gendarmes et proches de la famille partent à sa recherche. L’enfant est introuvable. La maman, Erika, participe elle-même aux recherches. Au bout de cinq jours, l’enfant est retrouvé caché chez sa mère : il ne supportait pas la séparation. Six des sept enfants d’Erika ont été « placés ». Le petit Kylian, lui, l’a très mal vécu.

En ce mois d’août 2015, l’affaire est largement détaillée par la presse et la télévision. Des amis, des voisins sont appelés à témoigner. Beaucoup prennent la défense de la maman. Une amie, Christine, confiait à la télévision à propos d’Erika : « Elle vivait tellement mal cette période depuis qu’on a enlevé ses enfants. Ils n’avaient jamais été séparés de leur mère. Ils ne sont jamais partis. Elle a toujours eu ses enfants avec elle. La séparation a été tellement dure qu’on peut comprendre, quand elle a eu l’occasion de récupérer Kylian, qu’elle l’ait gardé« .

Une des deux grands mères ajouta, compréhensive :   » C’est pas bien ce qu’elle a fait. Mais c’est une maman. Moi, mère de famille, j’aurais peut-être fait la même chose. Elle aime ses enfants. Elle ne leur a jamais fait de mal… ».

Erika s’est expliqué : « quand j’ai trouvé mon fils en train de pleurer devant chez moi je n’ai pas su comment réagir. Je n’allais pas le reconduire au centre. Je n’ai pas osé l’emmener au commissariat. Il m’a supplié de ne pas le faire. Donc je l’ai gardé… ». Fallait-il lui jeter la pierre ?

L’enfant a été reconduit au foyer. Mais l’affaire n’en est pas restée là. La maman fait alors l’objet de poursuites judiciaires pour avoir menti aux autorités et avoir feint la disparition.

Séparer les enfants de leurs parents est une décision de justice grave. Or elle est prise très fréquemment en France. 150 000 enfants sont actuellement placés en France. Les cas de maltraitance ne représenteraient que 20% des décisions de placement. Comment qualifier une telle décision pour des familles aimantes dont le seul tort est d’être marquées par une vie de pauvreté ? Sont-elles pour autant de « mauvais parents » ? Ne devraient-elles pas au contraire être soutenues dans leur rôle parental face aux difficultés qu’elles rencontrent?

Pour Erika et ses enfants, la décision de placements par le juge se serait appuyée sur un rapport de travailleurs sociaux considérant la maman « trop fragile » et « cédant trop facilement aux désirs des enfants ». A défaut de maltraitance on l’accuserait donc… de trop grande « bien-traitance » !

De telles décisions ont un coût. Une famille d’accueil est rémunérée 1 200 euros par mois par enfant placé. Faisons le compte : six des sept enfants de Mme Erika sont placés… soit un budget mensuel de 7 200 euros: on peut imaginer sans difficulté qu’un accompagnement même lourd de cette famille par un service social serait d’un coût bien inférieur. Cet argument économique n’a pas été pris en compte.

En 2012, un rapport de l’IGAS1 faisait état de 68 000 décisions de placement qui auraient pu être évitées. On confond trop souvent « risque » et « danger ».

Pour le Mouvement ATD Quart Monde, il existe des alternatives aux décisions de placement. Une réflexion avec les professionnels de la protection de l’enfance et de la justice est engagée depuis bien des années2, rappelant que l’objectif final du placement est bien le retour dans la famille.

Dans le cas présent les institutions se sont acharnées sur Erika.

La maman a été poursuivie et présentée le 8 octobre dernier devant le tribunal correctionnel de Boulogne sur Mer. Le substitut du procureur l’a accusée de manipulation : « vous avez instrumentalisé les services de police et de justice ».

Epilogue de cette affaire, la sanction est tombée. La maman a été condamnée à trois mois de prison avec sursis et 105 heures de travail d’intérêt général. Confuse, à l’issue de l’audience, Erika s’est excusée auprès de « toutes les personnes qui l’ont aidée ».

Mais la vraie condamnation pour cette maman, c’est de n’avoir pu revoir ses enfants, notamment le petit Kylian. Comme si une vengeance sournoise des institutions la poursuivait…

Subsiste cette interrogation : en août dernier, en réponse aux témoignages de soutien des amies et voisines d’Erika, la sous-préfète s’en était émue. Elle s’était engagée à ouvrir une nouvelle « enquête sociale » pour vérifier les raisons du placement. L’enquête a-t-elle été rouverte ? Les travailleurs sociaux ont-ils accepté d’envisager de revoir leur copie ? Cette interrogation est sans réponse. Qui s’en soucie ?

1 Inspection Générale des Affaires Sociales.

2 « Réussir la protection de l’enfance avec les familles en précarité » Marie-Cécile Renoux (Ed. de l’Atelier, 2008)

Maria-Francesca et Lassane

Un atelier manuel dans un camp de roms de la Région parisienne avec ATD Quart Monde

Un atelier manuel dans un camp de roms de la Région parisienne avec ATD Quart Monde

Pascal Percq

France

Maria Francesca était une petite fille, un bébé de deux mois et demi, au sein d’une famille Rom habitant dans un campement précaire à Chassan près de Paris. La petite est décédée au lendemain de Noël. Pour toute la communauté et les amis qui soutiennent ces familles roms, ce fut un drame.

Dans toute société, la mort inspire le respect. Et la disparition d’un enfant est vécue, partagée, comme une tragédie. En principe. Car ce ne fut pas le cas pour tous à Chassan.

A la douleur de la perte d’un enfant vint s’ajouter pour la famille celle de subir l’opprobre. Le maire de la commune a refusé que le bébé soit inhumé dans le cimetière de la ville. « On ne demandait qu’un mètre carré de tombe » confiait un membre de la communauté Rom.

Cette attitude a révolté et ému une partie de l’opinion. Le Premier ministre Manuel Valls a commenté en termes vifs : « Refuser la sépulture à un enfant en raison de son origine est une injure à sa mémoire, une injure à ce qu’est la France ».

L’enfant a été enterrée non pas en Roumanie mais en France, finalement dans une commune voisine, à Wissous. La famille, apeurée par le tumulte de la vague de protestations est restée à l’écart de tout commentaire. Elle fait toujours l’objet d’une mesure d’expulsion sur le terrain qu’elle occupe.

Le 22 janvier, après avoir entendu le maire, le Défenseur des droits Jacques Toubon a considéré cette décision du maire comme « illégale » et «discriminatoire ». Une telle condamnation a certes une forte portée morale mais… aucune conséquence juridique. Le maire de Chassan ne sera donc ni jugé ni condamné pour cet acte discriminatoire.

Dans le même temps, un autre étranger, à Paris, le jeune Malien Lassana Bathily, 24 ans, était mis à l’honneur par le gouvernement français qui lui a accordé illlico, très médiatiquement, la nationalité française pour avoir aidé et sauvé des clients de la supérette casher à échapper au massacre lors d’une prise d’otages. Très simplement le jeune magasinier a commenté « je ne suis pas un héros, je suis juste Lassane » confiant aussi sa tristesse d’avoir perdu son ami Yohan, un collègue de travail.

Maria-Francesca, Lassana : deux prénoms, deux récits très différents, deux faits bien distincts dans un même temps, et pourtant… Le prénom même du bébé Rom, « Maria-Francesca » se traduit « Marie-Françoise » en français : Françoise comme Française… Ce qui veut dire qu’en choisissant pour leur bébé un tel prénom, pour ces parents, cette France qui les reçoit si mal constituait comme un espoir d’une vie meilleure. Au point qu’ils ont prénommé leur bébé avec ce prénom, choix hautement symbolique. Et c’est aussi tout un symbole qu’ils aient voulu que leur bébé soit inhumé en France et non en Roumanie.

Aussi la France, et son Président de la République, comme ils l’ont fait pour Lassane, pour répliquer à la la décision indigne du maire de Chassan, pour laver cette «  injure à sa mémoire, injure à ce qu’est la France » comme disait ce Premier Ministre, seraient bien inspirés comme pour Lassane de décider d’accorder la nationalité française de façon posthume à la petite Maria-Francesca et tant qu‘à faire, à ses parents et sa famille…

 

Des excuses ?

François Jomini

François Jomini

Le 11 avril 2013, le gouvernement suisse invitait pour une commémoration pour toutes les victimes de la coercition à des fins d’assistance. Parmi elles tous ces enfants placés de force dans les années 1920 à 1970, et en partie chez des paysans, pour y travailler. Quelques  cantons ont déjà présenté leurs excuses pour les injustices commises à l’égard de ces personnes. Mais le placement d’enfant pèse encore aujourd’hui sur des familles parmi les plus pauvres du pays. C’est une histoire pas terminée…

Je suis très proche d’un couple à qui l’on a enlevé l’enfant dès sa naissance. L’assistante du médecin a téléphoné à l’Office de la jeunesse et leur a dit qu’une « handicapée mentale » avait donné naissance à un enfant. Le père présent pourtant, n’a pas été pris en compte, il n’inspirait pas confiance et le couple n’était pas marié.

Mon amie raconte : « On m’a fait une césarienne et je n’étais pas encore remise de la narcose, que déjà on parlait d’avoir trouvé une famille d’accueil pour l’enfant. J’étais en état de choc et, dans ma colère, je leur ai lancé à la tête les pires injures. Plus tard je me suis excusée, même si mon désespoir et ma rage ne s’étaient pas calmés.

Aujourd’hui, avec un avocat, je me bats encore et toujours pour que mon partenaire et moi puissions reprendre notre enfant. Nous nous battons aussi pour que le père ait l’autorité parentale, comme moi. Je me fais du souci pour ma santé, et si je venais à disparaître, nous ne voudrions pas que des étrangers obtiennent la garde de notre enfant si le père était encore là. Il faut donc qu’il obtienne l’autorité parentale, lui aussi.

Toutes ces démarches auprès de la justice coûtent. Chaque document, chaque requête coûte et pas des clopinettes, mais beaucoup d’argent. Et cela devient très difficile de « mendier » de l’argent un peu partout. Le droit devrait être de notre côté et ne pas dépendre de l’argent !

Le Conseil fédéral veut présenter ses excuses aux « Verdingkinder » (littéralement « enfants mis au concours, enfants chosifiées ») des années 1920 à 1970. Mais à nous, à quoi ça nous sert ? Ils enlèvent quand même encore toujours les enfants aux pauvres !

On m’avait bien proposé d’aller vivre avec mon enfant dans un foyer pour mère et enfant. Pour notre fils, nous voulons être présents comme parents tous les deux. Mais de tels lieux d’accueil pour père et mère n’existent pas.

On ne nous donne aucune chance de devenir des parents. Nous aimons notre enfant. Nous voudrions l’accompagner et le voir grandir, connaître ses bobos, ses rires… et tout simplement apprendre tout ce qu’il faut pour devenir de bons parents.

Quand un enfant est aimé, il faudrait qu’il puisse grandir auprès de ses parents.

Nous n’y pouvons rien si notre scolarité n’a pas été la plus soutenue. Malgré tout, nous ne sommes pas moins intelligents que beaucoup d’autres, mais certes moins chanceux. »

Nelly Schenker avec Noldi Christen – (Bâle – Suisse)