Un saut dans le vide

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Avec les hommes du Centre, un jour nous avons visité un musée agricole de la région. C’était passionnant, parce qu´ils ont beaucoup parlé de leur pays. Selon mes renseignements, sur neuf hommes, quatre ne sont plus en Allemagne. Ils ont été renvoyés soit en Italie, soit en France.

 

Marina Wieland

Brême, Allemagne

Cette semaine, je me suis rendue dans le Brandebourg pour visiter des amis et d’anciens collègues.

Je voulais savoir aussi comment les résidents d’un centre de demandeurs d’asile, dont je m’étais occupée pendant un an et demi en tant que travailleuse sociale, s’en étaient sortis depuis mon départ.

C’était un centre de taille modeste, pouvant accueillir 25 personnes, dans un très petit village de la région de Berlin. Dans la maison, vivaient ensemble des Syriens, des Palestiniens et un groupe de Tchadiens.  Les jeunes Tchadiens résidaient en Allemagne déjà depuis plusieurs années, mais n’avaient pas encore obtenu un statut légal, tandis que les Syriens voyaient rapidement leur situation régularisée, avant de déménager ailleurs. Les nouvelles que j’ai reçues de ce centre d’accueil m’ont stupéfiée et rendue très triste.

On m’a dit que deux des ressortissants du Tchad avaient été renvoyés en Italie. Khalid et Adam. J’avais appris de Khalid qu’il avait vécu en Italie pendant deux ans et aurait pu y rester,mais s’il était venu jusqu’en Allemagne, c’est qu’il ne trouvait pas de travail en tant que ressortissant africain. Or il voulait travailler.

Adam, lui, résidait en Allemagne déjà depuis quatre ans. C’était un jeune homme joyeux et optimiste, toujours serviable et actif. Il se levait plusieurs fois par semaine à cinq heures du matin pour se rendre à la ville la plus proche en bus, afin d’arriver ponctuellement à son cours de langue. Ce n’était pas facile étant donné la mauvaise correspondance des transports publics à partir de ce village isolé. Il s’y astreignait pour avoir une chance de rester dans le pays. Il avait quitté la maison à l’âge de 15 ans, s’était frayé un chemin à travers le désert de Libye, la Méditerranée, puis l’Europe jusqu’à son arrivée dans ce village reculé du nord-est de l’Allemagne. Au Tchad, il n’avait jamais fréquenté l’école. Il était analphabète. Mais il fréquentait assidument son cours et avait déjà accompli beaucoup de progrès en allemand.

Il avait alors trouvé un emploi. Pour s’y rendre, il était en route trois heures par jour. Cela ne le dérangeait pas, car il gagnait suffisamment pour ne plus dépendre de l’aide financière de l’État allemand. Il démontrait qu’il était capable de prendre seul soin de lui-même. Il pensait que c´était bien ainsi.

Hélas, après quelques mois, il s’est plaint de douleurs et je l’ai envoyé consulter un médecin. Il a dû être hospitalisé d’urgence pour une tuberculose osseuse. Il est resté deux mois à l’hôpital.

Je lui ai rendu de fréquentes visites. Il avait peur et se sentait très seul dans la maladie, avec la peur de la mort. Puis, dès sa convalescence, il a recommencé à travailler. Il ne voulait pas se laisser abattre. Avec son travail, il espérait tant avoir son propre logement et accéder enfin à une vie normale !

C’est à ce moment-là qu’il a fait l’objet d’une procédure de renvoi… « Retour en Italie », comme on dit en langage administratif, car il dépendait officiellement du pays où il était entré. Maintenant, là-bas, il n’a rien : ni langue, ni résidence, ni emploi – Juste la terrible incertitude face à un avenir où il faut tout recommencer à zéro.

Je me souviens d’un incident qui est arrivé à l’un de ses colocataires, originaire du Tchad lui aussi. Yahia. Un jeune homme qui n’était avec nous que depuis quelques mois et qui nous a tous impressionnés par sa courtoisie et sa gentillesse. Lui aussi était venu d’Italie jusqu’en Allemagne et dépendait des accords de Dublin ; c’est-à-dire que les autorités pouvaient le renvoyer à tout moment vers l’Italie si les procédures bureaucratiques entre les deux pays n’aboutissaient pas dans un délai de six mois.

Un jour qu’il avait visité un foyer pour personnes âgées et handicapées mentales, il y avait trouvé sa vocation. Il souhaitait devenir infirmier pour les personnes âgées et, plus tard, rentrer en Afrique afin de se rendre utile dans ce domaine. Tous l’aimaient beaucoup au centre et l’ont aidé à obtenir un emploi dans ce foyer. C’était la veille de son premier jour d’embauche… Très tôt le matin, encore dans la nuit, des fonctionnaires de la migration ont sonné à la porte d’entrée du centre. La plupart des pensionnaires dormaient encore, seul Adam était déjà sous la douche pour partir au travail. Il a ouvert la porte sans méfiance. Ils étaient venus pour déporter un ressortissant Tchadien. Pas Yahia. Mais Yahia, surpris dans son sommeil par l’intrusion, a pensé qu’ils venaient pour lui, et il a vu tous ses espoirs s’évanouir d’un coup. Dans la panique, il a sauté par la fenêtre. Il s’est écrasé sur une verrière en contre bas qui abrite l’escalier de la cave. Dans la pénombre et dans sa précipitation, il ne l’avait pas vue. En se brisant, le verre lui a gravement entaillé les mains. Heureusement, il n’est pas passé à travers, jusqu’en bas.

À l’hôpital, je lui ai demandé pourquoi il avait sauté dans le vide. Il m’a répondu qu’il le referait sans hésiter et qu’il préférait mourir plutôt que de retourner en Italie. Car là-bas, il avait passé les pires moments de sa vie : affamé et sans abri, en compagnie de centaines d’autres hommes comme lui, échoués sans aucun espoir d’un avenir décent.

Un ami Somalien, qui n’a fait dans sa fuite que sauver sa vie dans le plus grand dénuement, m’a dit un jour : « la paix pour moi signifie que chaque être humain puisse avoir un chez lui, un morceau de terre, de quoi manger et une famille ».

 

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Hommage à Maman L.

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Caroline Blanchard

Cameroun

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« Tiens ma fille, prends la papaye ». Je me retourne étonnée. Cette vieille femme j’ai longtemps cru qu’elle avait l’âge de ma grand-mère, jusqu’à ce que je comprenne que sa vie difficile l’avait vieillie plus que les années… et qu’elle avait à peine l’âge de ma mère… Elle me tend une grosse papaye verte. Je suis déjà bien chargée et elle me cueille au pied de la colline qu’il va falloir que je monte. Mais je suis touchée de son attention et j’accepte le cadeau. Mon fardeau s’alourdit ainsi d’une amitié naissante…

C’est comme ça que nous nous sommes rencontrées. Elle habitait une cabane en planches au pied de notre colline. Mon mari et moi venions juste d’arriver au Cameroun, et l’on apprenait une toute nouvelle vie. Elle avait été touchée de voir que je montais à pied en portant mes courses et elle avait voulu m’encourager.

Elle m’a tant appris !

Alors en ce jour où l’on pense aux femmes, peut-être spécialement aux femmes sans défense ou aux femmes qui ne voient pas tous les jours leurs droits respectés, je voudrais lui rendre hommage ! Je voudrais partager un peu des richesses qu’elle m’a transmises, elle qui n’avait rien, elle à qui on a pris le peu qu’elle possédait : un petit terrain, une cabane en planches… cela pour voir une autoroute se construire !

Je me souviens de sa joie, sa joie intense lors d’une fête que l’on avait organisée. Elle savait sa maison menacée de destruction et vivait dans l’incertitude et l’angoisse. Et pourtant ce soir-là elle dansait, elle dansait et riait : « Aujourd’hui j’oublie tous mes problèmes de maison » me confiait-elle toute sourire.

C’est un des secrets qu’elle m’a enseigné : se laisser entièrement aller à la joie quand elle est donnée, en dépit des soucis que l’on peut connaître. Quelle force !

Je me souviens de sa générosité. Elle avait si peu. Elle vendait derrière sa petite table en bois devant sa maison : quelques beignets, des sachets de lessive à l’unité, du savon, quelques épices… Elle cultivait son minuscule terrain, et vendait des légumes-feuilles lavés… Je ne repartais jamais d’une visite chez elle sans quelques arachides grillées ou de délicieuses bananes à partager avec les miens.

Pendant toute la période difficile où la destruction de sa maison était imminente, presque chaque jour elle préparait une marmite de nourriture, très simple. Elle la distribuait à tous les jeunes laveurs de voiture installés de l’autre côté de la route. Elle était un vrai soutien pour la jeune handicapé dont la maison était à quelques mètres, et pour tout le quartier. Tout le monde connaissait Maman L. Elle était la Maman de tout le quartier. Je n’étais pas la seule à aimer sa compagnie chaleureuse, les visiteurs aimaient comme moi s’asseoir un moment sur le banc près d’elle et bavarder. Il y avait cette femme qui s’arrêtait chaque jour, en rentrant du champ. Maman L. était sa seule amie, elle était sans famille. Maman L. la soutenait de son mieux, lui offrant une halte quotidienne, un peu de repos, un peu de nourriture, à son retour des difficiles travaux des champs.

Puis il y a eu l’accident. Une moto l’a renversée. Pendant des mois, elle ne marcha plus correctement. Jamais elle ne se plaignit, appuyée sur son bâton et sa confiance en Dieu. Elle disait que sa générosité venait de sa mère, qui partageait avec tout le village le peu qu’elle avait.

Combien de fois me suis-je arrêtée bavarder avec elle assise sur son banc ? Tout de suite c’était la joie, les rires ! Pourtant elle a été expulsée. Et elle a en effet tout perdu. La communauté de solidarité, que sa générosité a construite, a permis qu’elle trouve un lieu où dormir, un coin où entreposer ses petits effets, un peu de soutien pour continuer.

Finalement elle s’est installée avec sa fille un peu plus loin, tout en haut d’une colline, et elle a recommencé son petit commerce. Cela reste bien fragile.

Voilà ce que je veux proposer en ce 8 mars, en hommage à sa gentillesse, sa générosité, et sa joie de vivre : un peu de présent, pour s’asseoir sur un banc au cœur de la misère, et écouter, regarder, chercher la joie de la rencontre, de l’échange, des savoirs partagés et transmis, un peu de compagnie.

Maman L. n’a rien, mais elle est riche de tout un faisceau de relations, patiemment tissées au fil des jours. Et ce sont ces relations qui l’aident à tenir.

Merci Maman L. ! Merci à vous toutes, femmes courageuses, qui savez par amour transmettre tellement de beauté et de bonté dans la manière dont vous vous acquittez des mille tâches du quotidien difficile que vous portez.

 

S’inspirer du courage des plus pauvres pour bâtir nos gouvernances

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Christian Rhugwasanye,

République Démocratique du Congo.

J’ai grandi en RDC, à Bukavu dans un groupe des jeunes de la dynamique ATD Quart-Monde. Notre groupe des jeunes menait des actions avec les familles en situation de précarité. Depuis deux ans, je fais mes études au Burundi où je rencontre des familles qui sont dans la même situation. Je suis marqué de la manière dont elles s’engagent pour faire face aux difficultés de la vie.

Le père d’une famille de cinq enfants est un maçon exceptionnel. Il est presque polyvalent. Il fait de la peinture, du carrelage, de la charpenterie, en plus de la maçonnerie. Le propriétaire de mon logement fait souvent appel à lui quand il y a un travail à faire à la maison. Quand cet homme est appelé quelque part pour un travail, il est toujours matinal, ponctuel, accompagné de sa femme. Ses enfants les rejoignent parfois à midi après l’école.

Toute la famille travaille pour finir le chantier. La femme transporte le sable depuis la route jusqu’au chantier. Elle fait aussi le mélange du mortier tandis que son mari arrange l’échafaudage. Une fois le mortier  prêt, elle le lui tend avec les briques. Les enfants donnent aussi à leur père le mortier et les briques, mêmes affamés et fatigués. Ils sont très courageux.

Cette famille me fait penser aux valeurs prônées par le père Joseph pour l’éradication de l’extrême pauvreté dans le monde, entre autres la confiance en soi, le courage, l’endurance. Du fils aîné au cadet, et malgré leur différence d’âge, chacun est convaincu que son apport est très important pour le travail de toute la famille. C’est cela qui fait vivre la famille.

Les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté ont des atouts, des expériences utiles pour la société. Dans cette famille, chacun respecte et considère l’appui de l’autre. C’est une vraie leçon et cela rejoint la conviction du Père Joseph dans le camp de Noisy-le-Grand en France : « Connaître ce qu’on est et ce que l’autre est capable de faire, est un atout primordial pour faire face à un problème. La misère écrase les hommes, les femmes et les enfants innocents de leurs situations. » «Les pauvres sont nos maîtres». Revue Quart Monde, N°202 » 

Quand je regarde le père de cette famille je me dis : et si la gouvernance et l’économie de chaque pays prenaient exemple sur lui ?

Pisée : le travail communautaire pour sortir de l’isolement

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Par Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Depuis le début de janvier 2018, il existe une petite équipe d’ATD Quart Monde dans la commune de Jean Rabel (Nord-Ouest d’Haïti). Notre toute première activité consiste à aller dans toutes les localités de toutes les habitations situées dans les trois sections choisies, pour créer des liens, construire l’amitié, et aussi découvrir les petits coins que nous n’avons pas pu voir encore. Nous voulons nous assurer que nous ne ratons pas les coins les plus reculés. C’est ainsi que nous découvrons Pisée.

Pisée est l’une des 11 localités de la section communale Lacoma. On ne passe par là pour aller dans aucun lieu, encore moins des lieux célèbres. On y va seulement si on a besoin d’être dans cet endroit-là tout simplement. On ne va pas chercher grand chose non plus dans cette localité  bien isolée, sans équipement de base. Le centre de la section n’est pas tout près. Le bourg de Jean Rabel est à environ une trentaine de kilomètres.

À Pisée, il n’y a pas de centre de santé, ni d’autres infrastructures. Seule une petite école primaire dessert la population. Les enfants qui veulent commencer le troisième cycle fondamental doivent faire au moins deux heures de route par jour. Les paysans qui « osent » être malades font la même distance pour recevoir les premiers soins.

On accède à ce lieu par une petite route à peine carrossable, large d’environ 3 mètres et même moins à certains endroits. Cette route, que nous n’osons pas prendre avec notre voiture, conduit au centre de Pisée, à l’exclusion des autres localités comme Duclos, Morvan etc.… Les conditions de la dite route sont difficiles car elle est composée en majeure partie de pentes raides. Les dernières pluies qui se sont abattues sur le Nord-ouest ont empiré la situation.

Cette route a été construite par les habitants de Pisée, grâce à l’initiative « Journée communautaire », organisée chaque mercredi, pour permettre l’accès à leurs habitations en voiture. « C’est nous qui sommes isolés, nous devons nous unir pour sortir de cette situation. C’est pourquoi aucun habitant ne rate jamais l’occasion de participer à la journée communautaire », lâche Bertha, une paysanne vivant à Pisée.

Pisée : isolée, loin des yeux, loin du développement. Mais une population débout, unie et accueillante y habite. L’isolement de la zone diminue grâce à l’esprit communautaire des habitants, grâce à la construction de la route quoi que étroite et escarpée.

C’est cet effort de coopération qui fait toujours la force des petites communautés rurales isolées et défavorisées.

La visite

les peluches

Isabelle Thibault

France

En arrivant chez Loredana que je respecte et admire beaucoup, j’avais l’impression de transgresser les règles que je connais : impossible de l’avertir de notre venue tant elle est démunie de moyens de communication.

Loredana, jeune mère de famille, vit dans un wagon sur une friche industrielle avec trois de ses enfants (Francisa 10 ans, Estefania quatre ans,Valentin 9 mois). Il est vingt heures lorsque mon compagnon François et moi arrivons. Malgré l’heure tardive, les rires et les câlins des enfants, les gestes attentifs de Loredana nous attendent, comme s’il était naturel de passer cette soirée ensemble. Sans même savoir l’objet de notre visite elle nous invite à nous asseoir sur le matelas, principal “meuble” de l’habitacle de neuf mètres carrés. Valentin, le bébé s’agrippe à François, l’escalade et se jette dans ses bras. Baisers chocolatés. Gloussement de Francisa, la grande sœur. Bien que ce soit la première fois qu’ils le rencontre François est vite apprivoisé, Oncle d’un soir, bienvenu dans ce lieu où Loredana est la seule adulte. Son mari est en Roumanie avec leurs trois filles aînées de seize, quatorze et douze ans. Elle vit ici, un peu à l’écart des autres habitants du bidonville et se bat pour élever ses enfants. C’est dur quand on ne ramène qu’un à deux euros par jour. Cela fait neuf mois que son mari est reparti.

Loredana ne se plaint jamais, ne réclame jamais rien. Dans tout l’amour qu’elle a pour ses enfants elle puise le courage d’affronter la dureté du bidonville ; les difficultés sont amplifiées du fait d’être seule à assumer une famille sans homme. De plus sa santé n’est pas bonne. Francisa, l’aînée, accompagne chaque matin le départ de sa mère de recommandations. La fillette, elle même si frêle, si responsable, a la charge des deux plus jeunes, toute la journée quand sa maman va «faire monnaie», nettoyer des pare-brises ou faire des ménages. Le visage de Francisa est grave, il semble être d’albâtre. Ses formes graciles, ses gestes délicats, sa vigilance à contenir les deux plus jeunes en font une toute petite femme malgré son âge d’enfant. Parce que dans notre pays dit civilisé où la population mange souvent trop, la malnutrition est encore plus inacceptable. Parce que pour chacun d’entre nous, il est impossible de faire semblant de ne pas savoir. Parce qu’il suffit de regarder pour voir ces corps dénutris. Parce que, dans le wagon, il n’y avait que quelques morceaux de chou-fleur sur le brasero pour toute la maisonnée…Il est vital d’agir. Il est aussi important de garder la spécificité de notre démarche d’accompagnement et de connaissance des familles des bidonvilles. Nous y arrivons chaque semaine avec les livres, les crayons…la régularité et la tendresse font le reste. Par respect pour sa dignité, nous ne voulons pas instaurer de relation de dépendance matérielle avec Loredana.

Des associations ont vocation à l’aide alimentaire d’urgence. Ce soir, à quelques centaines de mètres du wagon d’habitation, nous avons rendez-vous avec l’une d’entre elles à 21 heures. En attendant le wagon est un lieu de confidences. Seul objet de valeur : une machine à coudre prêtée, enfouie dans un carton et cachée sous des vêtements. La maman est si fière d’avoir ce trésor, de s’en servir quand l’électricité fonctionne, de détenir des connaissances de couturière qui donnent droit de troquer un ourlet contre une assiette de spaghettis avec son voisin. Échange de compétences. Qualification valorisante. Reconnaissance. Ce soir il y a de la lumière. Le voisin a raccordé le wagon au réseau EDF. Cela permet de voir la télévision, floue. Francisa grimpe sur un tabouret et tire sur le câble qui sert d’antenne ; l’image s’améliore un moment, celui de la météo. La lumière faiblit. L’ampoule passe du jaune à l’orange puis s’éteint. Estefania n’arrête pas de gigoter, bruyante, drôle, vivante. Elle danse. Elle chante. Elle veut qu’on fasse attention à elle. Ma lampe de poche permet d’atteindre la bougie et de craquer une allumette. Clair obscur. Estefania s’empare de la lampe, elle devient un phare, un gyrophare, éclaire les visages. Loredana ressemble à une madone de Georges de la Tour. Francisa dessine, comme toujours très concentrée, très précise à colorier le quadrillage bigarré de l’éléphant Elmer. Elle range ensuite ses feutres avec précaution, prend soin des feuilles de couleur. Ces matières à création ont une grande valeur. Elles permettent à Francisa de s’exprimer, à chacun de la féliciter et de recueillir son précieux sourire et la joie de voir ses joues rosir sous nos compliments. La lumière revient puis l’obscurité gagne à nouveau. Francisa devient câline. Son calme, son mutisme est encore plus frappant par rapport à l’excitation de Estefania. Valentin se balance d’avant en arrière sur les genoux de la fillette. Elle ne fait pas le contrepoids nécessaire et bascule avec son frère. Mouvement de va et vient où son dos touche le lit, se redresse et repart en arrière de plus belle. Ils sont heureux. Un instant de quiétude ; Loredana s’éclipse hors du wagon, ramène quelques brindilles et morceaux de bois. Le froid l’avait forcé à sortir. Elle est descendue avec ses chaussures nus-pieds, sur la planche glissante. La seule issue de ce wagon rouge sans marchepied, comme sur pilotis, isolé du sol du bidonville. L’humidité gagne, l’obscurité aussi. François descend et rapporte une brassée de bois. Le voisin avait débité une palette par gentillesse, par solidarité ou peut-être pour une couture. Loredana est radieuse et si reconnaissante.

La dignité de Loredana est une leçon de vie. Son moteur : les rires de ses enfants. Un froncement de sourcil fait baisser les décibels. Des bras toujours disponibles pour Estefania, la hanche prête à accueillir Valentin. Sa tendre complicité avec Francisa impressionne. Une journée pénible de plus pour gagner un à deux euros ne l’empêche pas de rire aux éclats, de nous accueillir chaleureusement.

L’heure de notre rendez-vous approche. Francisa maugrée quand nous sortons. Elle avait attendu sa mère toute la journée, et venait tout juste de redevenir une enfant sans responsabilité. Un fichu sur la tête et un tissu sur les épaules, Loredana est prête. Comment peut-elle avoir tant de grâce dans ce monde qui ne lui fait justement grâce de rien ? On évite les rails, les tire-fonds, les ordures. On essaye de discerner les obstacles dans l’obscurité et nos démarches d’échassiers sont amusantes. François, marche devant. Loredana survole presque les embûches et parle sans reprendre son souffle. Silencieuse chez elle, elle profite de notre virée pour dire ses joies et ses peines. Les enfants pourraient aller à l’école, mais on lui demande des photos d’identité et c’est quatre euros multipliés par deux enfants. « Pas possible ». « Pas possible Madame ». Elle avale ses mots tellement la somme semble démesurée, inadaptée à son revenu journalier.

Sur le boulevard proche, notre père Noël se prénomme Jean-Pierre. Il a du lait, des plats gardés au chaud, des couches, des petits pots, des compotes, du thon, du pain, des œufs.…tout est bien emballé. Deux jeunes femmes sont présentes aussi pour créer un lien avec ceux qui ne veulent plus pénétrer dans des Centres. Ceux qui ne veulent plus quitter leur plaque de chauffage, leur porche d’immeuble, leur carton. Ceux qui ne veulent plus voir personne. Avec beaucoup de retenue et d’humilité il est parfois encore possible de se faire proche, un moment. La chaleur d’un café, d’une soupe, d’une couverture et celle de quelques mots bienveillants. De retour avec Loredana, chargés, nous traversons le terrain pour retrouver les enfants. Elle rit, plus volubile, elle rit encore, ses yeux brillent et je perçois qu’elle n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Elle m’aurait suivi presque pour rien. Parce que je lui demandais, parce que dans sa situation, l’on n’a pas d’autre possibilité que de faire confiance.

Au wagon, c’est la fête. Loredana insiste pour nous inviter à dîner…

Pauvre d’argent, riche de cœur

 

Haiti

Saint Jean Lhérissaint
Haïti

Jean Rabel (Département du Nord-Ouest d’Haïti), est le nouveau lieu d’implantation d’ATD Quart Monde en milieu rural en Haïti. Depuis le moment de la détection, une famille très pauvre attire notre attention. Les membres de cette famille sont nos tout premiers amis dans la section Guinaudée où ils vivent. C’est Narilia, une grand-mère d’environ 90 ans qui est la plus grande actrice dans le tissage de ce lien.

A l’image de la plupart des maisons se trouvant à Jean Rabel, celle de Narilia a le toit en paille, le mur non achevé, en petits morceaux de bois. La maison est toute petite, mais elle est habitée par une famille bien nombreuse. Un fils de Narilia habite là avec sa femme et ses enfants, une autre de ses filles y habite aussi avec ses enfants, pour ne citer que cela. Il faut dire qu’un simple regard sur la maisonnette au milieu de la vaste plaine semi-aride ornée de bayarondes et d’autres arbres sauvages, montre que la vie n’y est pas rose. Pas de jardins, pas de fruits, pas de légumes, pas de fontaine, pas de source. Le moindre passage du vent ou d’un véhicule sur la route soulève un nuage de poussières qui recouvrent tout.

Cependant, au milieu des difficultés, règne même la joie, l’hospitalité. Quand nous arrivons dans cette maison, un large sourire nous accueille. Tous les habitants de la maison sont accueillants. Narilia, de son côté, prend du temps pour nous raconter plein d’histoires qui lui restent encore en mémoire sans s’empêcher de se mettre à danser. Quand il y a quelque chose dans la maison, elle n’hésite pas à l’offrir. Quand il n’y a rien, elle ne se plaint pas beaucoup. Une fois arrivé dans cette maison où il fait bon vivre, on n’a pas envie de sortir.

La grande misère dans laquelle vit cette famille ne lui enlève rien de son sourire. Loin d’être découragée, elle espère quand même un lendemain meilleur et ne laisse jamais apparaître des signes de pauvreté ni de frustration sur son visage. Narilia s’assure que ses petits enfants aillent à l’école, que les animaux sont nourris et que sa petite maison soit bien maintenue. « Nous n’avons pas d’argent, mais nous avons de la joie dans notre cœur et nous voulons bien la partager », lâche Narilia.

C’est en pensant à Narilia et à toutes ces familles qui font face au manque de tout, sans se décourager, que nous avons célébré hier la 30ème Journée mondiale du refus de la misère, pour renouveler, renforcer notre engagement commun à mettre fin partout à l’extrême pauvreté.

#StopPauvreté !

 

Diplômée et courageuse

Traveler Digital Camera

Je suis une chef d’entreprise appelée « Beignetariat » (Roberstine, Cameroun) Photo d’une vendeuse de beignet, Kalaranet magazine

B. Ndeenga

Cameroun

La journée internationale de la femme (8 mars dernier) me donne l’occasion de montrer le courage d’une jeune femme connue dans un quartier de la ville de Yaoundé au Cameroun.

Il s’agit de Roberstine. Diplômée de l’enseignement supérieur et vendeuse de beignets…
Âgée de 25 ans,c’est depuis sa tendre enfance que Roberstine a fait ses premiers pas dans la vente des beignets auprès de sa maman. Elle l’aidait à vendre pendant que celle-ci les faisait frire. Lorsque sa maman devint totalement invalide suite à la disparition brutale de son mari, Roberstine, aînée d’une fratrie de 7enfants et mère d’une fillette, prit le relais de l’activité.

Ce fut une transition assez difficile pour cette jeune femme titulaire d’un master en communication des entreprises. Tout le quartier s’était habitué à la voir sortir chaque matin, vêtue de beaux vêtements, aller à la recherche du boulot. C’était avec plaisir que les parents et ses congénères lui souhaitaient bonne chance. Tout le quartier lui présageait un avenir radieux dans l’administration. Jusqu’au jour où l’espérance céda la place à l’étonnement et la stupéfaction. Roberstine faisait frire les beignets et les vendait.C’était l’incompréhension dans le quartier. Que lui arrivait-il donc  ?

Elle nous livre son témoignage :
« De l’extérieur, beaucoup de personnes ne pouvaient pas comprendre ce choix. L’urgence s’était faite ressentir. Ça devenait très difficile de vivre à la maison. Il n’y avait plus de sources de revenus. Papa était décédé et maman, invalide. Il fallait faire un choix et je l’ai fait sans hésiter. Dès les débuts, c’était très difficile. Comment affronter le regard de mes camarades ? Ceux-ci me disaient que je déshonorais mon diplôme et faisais honte à toutes les jeunes filles qui voulaient aller à l’école. Mais au fond de moi, je savais que je creusais un autre chemin, celui de décomplexer la jeune femme qui doit avoir le courage de vivre sa vie sous toutes ses facettes. J’avais cherché du boulot pendant 5 ans sans succès. De plus, je me sentais responsable de ma famille. Il fallait la soutenir, envoyer mes cadets à l’école, s’occuper de la santé de maman… Le temps n’était plus de se dire diplômée. J’ai retroussé mes manches. J’ai troqué mes belles tenues contre les vêtements remplis de graisse, j’ai cessé de rêver d’un bureau confortable pour la rigueur du feu du bois, j’ai abandonné la coquetterie de jeune fille pour les brûlures de l’huile bouillante, la douceur de mon lit pour la rudesse du froid, car il faut que je me réveille chaque jour à 3 h du matin pour pétrir la farine. J’ai appris à ne plus faire attention au regard des autres mais à puiser mon courage dans le regard de ma mère et dans la résilience de mes frères et soeurs qui me soutiennent.
Après 5 ans d’activité, je le dis haut et fort : je suis une chef d’entreprise appelée « Beignetariat ». Je m’occupe totalement de maman, mes frères et mon enfant vont à l’école. Toute la famille a le minimum vital. Ma ténacité et mon courage ont mis ma famille hors du besoin et je suis très contente d’accompagner des jeunes filles diplômées qui veulent suivre mon exemple. »