L’avenir de l’humanité est entre nos mains

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17Octobre-Charles Rphoto : Charles Ngafo, à l’occasion de la Journée Mondiale du refus de la misère à Bangui

Jacqueline Plaisir

République de Centre Afrique

L’actualité tumultueuse nous ballote d’une catastrophe à une autre, et au cœur même de ces bouleversantes crises, il y a la persistance de la misère. On peut dire : il y a la misère qui prend des galons. Et face à ce qu’on pourrait regarder impuissant, comme une fatalité, il y a des femmes et des hommes debout, qui résistent par la solidarité et le sens profond de la dignité.

De la Centrafrique, si nous sommes à l’écoute de l’appel silencieux de la misère, nous percevrons le message de tous les résistants. « Le sens de la vie, pour nous, c’est aider ceux qui sont plus faibles » déclarait Charles le 22 octobre dernier. Lui que la misère prive de tout, il nous invite simplement à regarder autrement ceux qui arrivent les pieds nus et les vêtements en lambeaux, à l’image de leur vie limée par la misère. Ils frappent à nos portes pour un peu d’amitié et retrouver dans nos yeux et à travers nos paroles l’écho de leur humanité.

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« Il y a un mois de ça, un jeune est venu dans la cour. Il m’a demandé 100 Francs (0,15 €) pour prendre la bouillie. Je lui ai demandé comment tu viens me demander ça. Il a répondu : je viens de loin, de loin

– Loin comment ?

– De Bangassou

– qu’est-ce qui fait venir ici si tu étais à Bangassou ?

Alors il raconte. Un jour, il a retrouvé la maison brûlée, et toute sa famille. C’est cette violence qui l’a poussé à fuir. Il a passé un mois en route pour arriver à Bangui, et cela faisait une semaine qu’il était à Bangui, à errer sans famille.

Lorsqu’il m’a expliqué cette histoire, cela m’a touché et je lui ai demandé « Tu vas où ? ». Il n’avait nulle part où aller, alors il est resté avec moi.

Et puis un matin, le cadet m’a dit qu’il voulait avoir un métier, se former. Nous sommes allés à Don Bosco. Nous nous sommes renseignés, çà coûte cher. Je me souviens qu’à mon époque, c’était gratuit, et j’en avais profité. J’ai demandé au jeune s’il avait des papiers, il me dit que tout cela a été brûlé. L’état du pays aujourd’hui ne rend pas service à des jeunes comme lui, dans ce qu’il vit. Tout ça me touche, j’y pense tout le temps. Parce que moi aussi, j’ai traversé des moments pas faciles, et je n’ai rien. Et nous à Bangui aussi on a vécu la crise.

Comme nous sommes dans un mouvement qui pense l’éducation, j’ai parlé avec les autres. L’idée n’est pas de lui donner de l’argent mais de l’éducation pour qu’il devienne quelqu’un de bien et à son tour aide d’autres.

« Nous voulons ensemble porter l’espoir de ce jeune, et la fraternité que Charles nous enseigne », nous dit Gisèle , une maman qui tous les jours pense que nous devons l’avenir à nos enfants. « Dans notre pays bouleversé, il y a beaucoup de jeunes comme le Cadet et d’autres comme Charles qui nous obligent à ne pas baisser les bras devant la difficulté et nous poussent à nous mettre ensemble pour construire la paix, construire un monde avec tout le monde ».

Dans le monde trop injuste, il y a trop de personnes qui sont en errance, fuyant la misère, cherchant la vie au cœur de l’urgence et la violence, cherchant la paix. Il y a de par le monde et ici des personnes qui savent aller vers eux et marcher ensemble pour créer des chemins d’avenir. Ces résistants à la pauvreté, à l’exclusion, à la violence qui minent notre humanité nous rappellent le message de Joseph Wresinski, initiateur d’une rencontre nouvelle entre les hommes «  le monde n’avance pas à cause de ses conquêtes militaires ou économiques, à cause de ses idéologies ou ses profits gagnés par les uns sur les autres. Bien au contraire ! …. Ceux qui font changer le monde, ce sont des gens comme nous qui, au-delà de l’amertume, avons retrouvé l’espoir dans la fraternité. C’est parce que nous mettons notre espoir dans la fraternité que l’avenir de l’humanité est entre nos mains. »

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S’inspirer du courage des plus pauvres pour bâtir nos gouvernances

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Christian Rhugwasanye,

République Démocratique du Congo.

J’ai grandi en RDC, à Bukavu dans un groupe des jeunes de la dynamique ATD Quart-Monde. Notre groupe des jeunes menait des actions avec les familles en situation de précarité. Depuis deux ans, je fais mes études au Burundi où je rencontre des familles qui sont dans la même situation. Je suis marqué de la manière dont elles s’engagent pour faire face aux difficultés de la vie.

Le père d’une famille de cinq enfants est un maçon exceptionnel. Il est presque polyvalent. Il fait de la peinture, du carrelage, de la charpenterie, en plus de la maçonnerie. Le propriétaire de mon logement fait souvent appel à lui quand il y a un travail à faire à la maison. Quand cet homme est appelé quelque part pour un travail, il est toujours matinal, ponctuel, accompagné de sa femme. Ses enfants les rejoignent parfois à midi après l’école.

Toute la famille travaille pour finir le chantier. La femme transporte le sable depuis la route jusqu’au chantier. Elle fait aussi le mélange du mortier tandis que son mari arrange l’échafaudage. Une fois le mortier  prêt, elle le lui tend avec les briques. Les enfants donnent aussi à leur père le mortier et les briques, mêmes affamés et fatigués. Ils sont très courageux.

Cette famille me fait penser aux valeurs prônées par le père Joseph pour l’éradication de l’extrême pauvreté dans le monde, entre autres la confiance en soi, le courage, l’endurance. Du fils aîné au cadet, et malgré leur différence d’âge, chacun est convaincu que son apport est très important pour le travail de toute la famille. C’est cela qui fait vivre la famille.

Les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté ont des atouts, des expériences utiles pour la société. Dans cette famille, chacun respecte et considère l’appui de l’autre. C’est une vraie leçon et cela rejoint la conviction du Père Joseph dans le camp de Noisy-le-Grand en France : « Connaître ce qu’on est et ce que l’autre est capable de faire, est un atout primordial pour faire face à un problème. La misère écrase les hommes, les femmes et les enfants innocents de leurs situations. » «Les pauvres sont nos maîtres». Revue Quart Monde, N°202 » 

Quand je regarde le père de cette famille je me dis : et si la gouvernance et l’économie de chaque pays prenaient exemple sur lui ?

Le jour dont je rêve

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Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo

La veille de Noël, les jeunes et les enfants de mon village ont veillé jusqu’à minuit à côté d’un feu. Ils ont chanté ensemble des cantiques. Le lendemain, une jeune fille de 21 ans m’a confié: « Le sourire ne signifie pas la même chose pour tout le monde. Pour ceux qui ont des moyens, cela signifie que les enfants ont bien mangé, ils ont trouvé des nouveaux habits, ils ont bu. Mais pour les plus pauvres, le sourire est un masque pour se faire respecter. Même si on n’a pas mangé, il faut faire en sorte que les gens lisent la joie sur nos visages. Si tu fais pitié, on ne te respecte pas .»

Quelques jours après, j’étais à l’hôpital pour une consultation de quelques jours. Le matin, il n’y avait pas beaucoup de visites aux malades. Soudain à 14 heures, apparurent deux enfants. Ils ne portaient pas des chaussures et paraissaient fatigués. Leurs lèvres étaient sèches, comme marquées par la soif. Chacun d’eux avait un plat qui contenait des petits sachets contenant une poudre utilisée pour le traitement traditionnel contre certaines maladies.

Avec l’ami qui était là pour veiller sur moi, nous avons acheté le sachet 100Fc et leur avons dit de garder la monnaie. Nous avons discuté un peu : les enfants venaient de Kabare, un village situé à 12 kms de l’hôpital. Mon voisin de chambre est intervenu avec étonnement :

– On est jeudi aujourd’hui et les cours ont repris lundi, vous n’allez pas à l’école ? Comment êtes-vous arrivés ici ? Vous avez payé une moto ?

Les enfants l’ont regardé avec déception et n’ont pas répondu. En fait, ils avaient circulé toute la journée et n’avaient encore rien vendu jusque-là. Le plus âgé des deux nous a révélé :

– Moi j’ai arrêté l’école parce que ma famille n’avait pas les moyens. Mon frère n’est pas allé à l’école. Notre père fait ce travail et nous le soutenons. A trois on peut espérer gagner un peu plus.

J’ai demandé s’il connaissait le numéro de leur père dans l’espoir de prendre contact avec lui. Les enfants n’ont pas répondu. Voulant leur donner le mien avec un petit mot amical, le plus jeune a répondu avec colère dans un dialecte traditionnel:

– Tu te fatigues pour rien car personne ne va t’appeler, tu perds ton temps.

L’aîné a pris le papier avec un sourire amical pour me rassurer. Je n’ai pas compris pourquoi ma question avait provoqué la colère de l’enfant. Puis j’ai remarqué que nous avions tous des téléphones et avions cherché à en savoir plus sur sa famille et là où ils habitaient. Était-ce pour lui un signe d’humiliation ?

Avant de partir, l’aîné a dit :

– On ne pourra pas t’appeler parce qu’on n’a pas de téléphone dans ma famille ni dans mon quartier. J’étais choqué.

En mémoire du Père Joseph disant : « une nouvelle humanité sans misère verra le jour… », j’ai pensé à toutes les personnes qui ont souri le jour de Noël sans avoir mangé, à tous les enfants qui ont embrassé leurs parents sans avoir eu des nouveaux habits, à tous les enfants qui marchent écouler les marchandises au-delà des kilomètres sans comprendre la langue du milieu et j’ai rêvé un nouveau jour. Un jour où l’informatique et la technologie seront l’affaire de tous, un jour où chaque enfant, chaque personne aura souri pour exprimer la même chose. Un jour où tous les enfants pourront aller à l’école.

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Si tu crois en ce jour, ajoute avec moi : «…puisque nous le voulons. »

Bangui, dernière journée de l’année

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Le matin du 31 décembre à 5h et demie, nous partons avec Michel à l’église de la Sainte Trinité. Au-delà commencent les quartiers à majorité musulmane. C’est ici qu’ont eu lieu des violences d’une atrocité sans nom entre les Anti-Balakas et la Séléka. Du côté musulman, sur une population de 50.000 habitants, 5.000 sont encore là à résister à la peur ; devant les morts, la plupart ont quitté Bangui. Sur 38 mosquées, 37 ont été détruites… Les quartiers chrétiens sont autant délaissés.

La marche pour le pardon et la réconciliation aura finalement lieu dans l’après-midi. Sur le chemin de retour à la Cour, nous parlons avec des soldats des casques bleus du Rwanda qui sont dans le pays depuis plus d’une année. Ils disent que hier, le jour des élections, dans un seul lieu il y a eu des coups de fusil, mais en l’air, sans dégâts humains.

A 14h, nous sommes de retour devant l’église. Le prêtre de la paroisse demande de nous mettre sur deux files. Il dit que cette marche, c’est demander pardon pour soi-même, sa famille et à nos frères musulmans. Très vite les deux files qui avancent au même pas sont longues de centaines de mètres. Nous traversons d’abord des quartiers déserts, que les habitants ont fuis. Le « Je vous salue Marie » se rythme au pas des marcheurs, ou est-ce le contraire ? Les rues deviennent étroites. Nous entrons dans les quartiers proches du Kilomètre 5, grand lieu de marché tenu par les musulmans. Partout des véhicules éventrés, des maisons trouées d’impacts de balles, des ponts détruits. Devant les portes en tôle ondulée, des enfants, des jeunes, avec leurs parents et grands parents se serrent les uns contre les autres. Parfois des étincelles de lumière dans des regards qui se croisent, un lent signe de la tête qui engendre celui de l’autre, des mains hésitantes qui se tendent, un vieil homme en tunique et avec la toque sur la tête vient serrer la main des gens dans la file, les unes après les autres : Merci de venir !

Sur l’aire du Kilomètre 5, au pas des marcheurs, la marée humaine s’ouvre. De temps à autre, depuis la foule, parfois depuis l’intérieur d’une maison, on entend : Merci pour la visite ! Nous passons non loin de la grande Mosquée avec son minaret reliant terre rouge et ciel bleu. Au bord de la route, des hommes inclinés, en prière. Au coin d’une rue, le cri d’une mère, amplifié de pleurs de toutes les mamans de la terre pour leurs jeunes jetés comme un rien dans les entrailles de la violence. La peur reste présente.

Devant un bar, des jeunes femmes réunies par un travail de nuit pour nourrir leur famille, se tiennent par le bras, leurs lèvres se joignant à la prière des leurs.

Au retour à l’église, l’expression de joie et de foi des gens est infinie. Quand nous ressortons il fait nuit, un homme nous guide avec la lumière de son téléphone, puis la nuit est totale, nos pieds et la route n’ont pas fini de s’apprivoiser.

Le soir nous sortons sur l’avenue principale boire une bière avec Froukje et Joël. Nous parlons de tout et de rien et nous finissons même à chanter à trois voix. Les klaxons sur la grande avenue Boganda, des jeunes à quatre sur les motos ou dans les coffres de taxi pour crier au monde entier « Bonne année ». La nuit continuera à faire résonner la fête !

A un petit tas de branches soigneusement enchevêtrées et entremêlées de petits papiers, Michel y met son souffle, doucement puis intensément. Des craquements, se détachent les premières étincelles. Des flammes se dressent accrochées aux pointes des pieds de la nuit. Face au matin qui enjambe le mur de la Cour, Froukje prépare des tartines beurrées, du café et de la citronnelle sucrés d’une main bien généreuse. La cour résonne de son chant et les familles qui y vivent se saluent et nous saluent en clamant que l’année sera belle, surtout la paix ! Chantal, en se chauffant les pieds au feu, raconte sa veillée de fête, de chants, danses et prières et son visage s’illumine. Toute la matinée, les mamans cuisineront le manioc, accompagné pour ce jour spécial d’un poulet et de salade. Quand nous proposons d’apporter notre part avec le chocolat comme dessert : « Ce sera pour ce soir, on a déjà le dessert, on a tout, c’est la Centrafrique, avec le développement, le bonheur, le partage ! »

Anne-Claire et Eugen Brand

Yo voto por… Je vote pour…

Les candidats à l'élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Les candidats à l’élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Christine Josse,

Guatemala

Le 6 septembre 2015 aura lieu l’élection présidentielle au Guatemala, dans un contexte de crise politique profonde. Nous avons rencontré des habitants du quartier Lomas de Santa Faz dans la zone 18 de la capitale qui nous disent comment ils vivent ce moment historique pour leur pays.

Baldizon, Sandra, Zury… les candidats à l’élection présidentielle guatémaltèque sont nombreux… Hay un empleo, hay un futuro, No mas extorsiones, Nosotros Si Podemos… Les slogans aussi sont multiples… Et en ce qui concerne les promesses pour un futur meilleur, les programmes des différents candidats omettent de détailler comment les concrétiser. La confiance n’est pas au rendez-vous de cette élection. C’est plutôt la remise en cause du système politique qui domine dans la population.

Le mouvement citoyen contre la corruption et en faveur de la Réforme de la loi électorale et des partis politiques le prouve en manifestant de manière pacifique chaque semaine et en appelant les guatémaltèques à s’impliquer pour obtenir les changements qu’ils espèrent. C’est la citoyenneté qu’ils veulent au centre du système. Cette campagne électorale et les enjeux qui l’entourent sont un moment critique pour le pays. Et pour toute la population.

Dans le quartier de Lomas de Santa Faz, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville, pas d’affiches à l’effigie des candidats. Pas de grands panneaux publicitaires surplombant la rue pour mettre en avant un nouveau slogan. Seulement quelques candidats sont venus jusqu’ici présenter leur programme. Les habitants savent qu’une fois élus, ceux qui s’y sont présentés ne reviendront pas les soutenir pendant leur mandat. Ils vivent du coup la campagne électorale à distance. Mais, face aux promesses des candidats jamais tenues par le passé, le résultat des élections et ce qu’il implique pour leur avenir les préoccupent. Pour Don R., « il y a de la tristesse et de l’impuissance » à faire ces constats. « Les promesses ne sont pas tenues. Nos droits sont violés. Nous avons des droits, mais ils ne sont pas respectés ».

La démarche choisie par les partis politiques pour convaincre les habitants de voter pour eux va même en-deçà des mots et des promesses. Elle se transforme en distribution de petit sac alimentaire (mini bolsa) contenant parfois deux livres de maïs, une livre d’haricots rouges, une livre de riz et une petite bouteille d’huile. D’autres distribuent du café et des tamales (pâté de viande à la farine de maïs enveloppé dans des feuilles de maïs). Bien peu pour ces familles. Ceux qui les reçoivent ne sont pas dupes. Ce sont là des tentatives pour acheter les votes. Certains choisissent de marcher dans ces combines. D’autres non. « Je ne vends pas mon vote », nous dit ainsi Doña W. Don R. nous explique qu’il ne soutient pas ces candidats, « Ils veulent seulement nos voix, les acheter. Après, ils ne tiennent pas leur parole et nous oublient. Je vote parce que c’est un devoir ».

Cependant, les habitants de Lomas espèrent eux aussi que les choses changent.

« Nous devons avoir des opportunités de travail »

Les élus auraient pourtant beaucoup à faire pour que la vie dans ce quartier soit meilleure et cela en impliquant ses habitants dont la citoyenneté est niée. Éducation, travail, santé, sécurité, corruption… Sur tous ces sujets, les habitants de Lomas savent ce qu’ils ne veulent plus subir et ce qu’ils veulent améliorer.

Pour Don R., « nous devons avoir des opportunités de travail et un travail digne. Aujourd’hui, le salaire n’est pas suffisant pour acheter à manger, seulement des haricots rouges et des tortillas. Le salaire minimum n’est rien. Nous, les pauvres, n’avons pas une alimentation équilibrée. ». Et parfois rien à manger. « Il y a beaucoup de gens qui luttent pour donner du pain à leurs enfants. Les personnes qui vendent dans la rue doivent parfois s’enfuir comme des voleurs parce que la police municipale en a après eux. Ils vont jusqu’à leur enlever leur marchandise. ».

L’éducation pour tous, pour Doña S. comme pour les autres habitants, est primordiale. Elle souhaite que ses enfants aient accès à une éducation de qualité. Ce qui est difficilement faisable. « Rien n’est gratuit. Si nous n’avons pas d’argent, nos enfants ne peuvent pas aller à l’école. ». Doña W. nous parle d’un programme d’assistance sociale du gouvernement, la « Bolsa Solidaria », qui apporte chaque mois aux familles les plus pauvres un sac contenant des produits alimentaires de premières nécessités pour aider à couvrir les besoins nutritionnels de base dans un pays où une grande partie de la population et en particulier les enfants souffrent de malnutrition chronique. Outre les problèmes d’accessibilité au programme et le fait que la Bolsa Solidaria ne permet pas toujours à ces familles un apport suffisant, Doña W. ajoute qu’ « offrir la Bolsa Solidaria devient une mode. Ce n’est pas la solution. Si on nous donne quelque chose que nous n’avons pas gagné, nous ne nous sentons pas bien. On se sent bien quand on gagne quelque chose par ses propres efforts. Avec la Bolsa, nous n’avons pas à manger pour un mois, mais si on nous donne la possibilité, nous pouvons gagner les choses par nous-mêmes. ». Elle espère, comme chacun d’entre eux, que les familles les plus pauvres soient prises en compte dans les propositions des gouvernements.

« Nous devons lutter »

Doña W., Doña S., Doña M. et Don R. nous disent ne pas savoir s’ils iront voter. S’ils vont voter, ils ne savent pas pour qui ni pour quoi. Ils attendent plus d’honnêteté et de vérité de la part du personnel et des partis politiques. « Quelle éducation donnent les pères de la patrie ? Je ne crois pas en eux. Et nos enfants, en qui vont-ils croire ? ».

Ils attendent qu’on les écoute et que l’on construise avec eux ce nouveau Guatemala en paix et plus juste. Ils attendent que le système éducatif leur soit davantage accessible et leur permette d’accéder à un futur meilleur. Ils attendent que le système de santé ne les laisse pas aux portes de l’hôpital. Ils attendent d’avoir un travail qui leur permette de vivre. Ils attendent que leurs droits soient enfin respectés. Ils savent aussi que cela n’est pas suffisant d’attendre. « Nous devons avoir nous-mêmes la force pour changer, nous devons lutter, parce que les gouvernements ne font que des promesses et ne les tiennent pas. », explique Doña M. En définitive, ils savent pourquoi ils veulent voter.

Ils font partis eux aussi de ce mouvement citoyen qui veut changer le Guatemala.

Les voix du monde

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« The Minstrels of hope » chantent l’espoir de Manille à Bâle et ailleurs – des concerts et des rencontres qui donnent de la force

Noldi Christen,

Suisse

Les voix de ces femmes des Philippines retentissent encore en moi… Voix intenses, belles, éclatantes ! Et le théâtre où nous sommes est plein à craquer, avec des gens debout dans les allées ! Et le chœur de notre village qui les entoure avec tendresse et respect. Et ce son, ce son qui s’installe et te soulève… Une légèreté de l’Être. Un émerveillement. Et de savoir que ces onze jeunes femmes viennent toutes de quartiers très pauvres de Manille et de ses bidonvilles … Les gens du village avaient amené du fromage, des gâteaux faits maison, d’autres friandises à partager, pour privilégier la rencontre entre les chanteurs et le public.

«The Minstrels of Hope » (litt. les chanteurs de l’espoir) de Manille ne chantent pas pour elles, pas pour leur propre gloire, pas pour faire carrière. Toute les recettes récoltées vont dans les projets culturels avec les enfants de ces mêmes bidonvilles, afin qu’à leur tour ils puissent s’initier au chant, au dessin, à la poésie, à la peinture. Se renforcer intérieurement, s’envoler eux aussi vers une vie plus belle.

Mon voisin, paysan âgé qui regarde le monde avec intelligence et une certaine inquiétude, me questionne avec insistance : «Vers quelle vie retourneront-elles ? En quoi pourront-elles s’inscrire, s’accrocher, pour avancer… ?» Son fils, jeune agronome actuellement au Sri Lanka, lui pose les mêmes questions à partir de là-bas.

Trois autres concerts ont eu lieu dans les villes de Berne, Köniz et Bâle. A Bâle ces «Ménestrels de l’espoir» ont été accueillis dans un local où se rassemblent des familles de chez nous qui doivent lutter aussi tous les jours pour «arriver vers une branche verte». Les jeunes femmes de Manille ont été intriguées par l’exposition de peinture accrochée au mur – aux thèmes poignants comme les «mangeurs de nos maisons», «la fille qui se libère»… – et elles avaient beaucoup de questions : «C’est quoi la pauvreté en Suisse ? Qu’est-ce qui peut donner de la force aux gens ? En quoi cela soutient certains le fait de peindre… ?»

Vera, une femme qui a eu une vie «pour enterrer des larmes en soi» nous explique : «Moi quand j’ai fait de la sculpture pour la première fois, je me suis aperçue que quelque chose se passait à l’intérieur de moi… ça me travaillait, me faisait vibrer. Avec chaque coup de marteau et le bois qui giclait au loin sous le ciseau, c’était comme si le bloc de béton qui me serrait la gorge depuis des années s’enlevait un peu, morceau par morceau.»

Puis elle ajoute : «Quand je les entends et que je regarde ces femmes, je me dis : «Mais elles sont exactement comme nous, comme moi… Faites «du même bois», comme on dit. Avec les mêmes rêves et une envie folle de simplement pouvoir réussir sa vie sur cette terre…»

Garder les yeux ouverts

leo y veo

Nathalie Barrois, Guatemala

J’écoutais une émission sur RFI quand une explication m’a interpellée : les enfants qui ont souffert de malnutrition bébé, auront perdu 1/5 de leurs neurones, ils seront ensuite des élèves avec plus de difficulté d’apprentissage, de mémorisation etc.

Je revois devant moi la petit Britany si éveillée grâce à l’attention de sa maman, mais aussi tellement chétive petite. Aujourd’hui c’est une jolie gamine. Mais qui gardera cachée en elle la trace des ces manques que tout l’amour de sa maman n’a pu combler.

Ici il y a tant d’enfants, plein d’énergie, d’invention, de tendresse, et aussi des disputes bien sûr. Toute cette vitalité me fait parfois oublier les conditions tellement injustes de leur vie : abris précaires que le vent emporte parfois, que la pluie traverse, eau insalubre du fait des cultures de cannes, nourriture insuffisamment riche, difficultés d’accès à la santé, à l’école.

Révolte, impuissance… Ne pas me décourager.

Ninfa tout juste diplômée avocate propose de nous soutenir pour permettre aux enfants d’avoir leurs papiers d’identité, ouvrant ainsi l’accès à l’hôpital. Me revient également à la mémoire cette voisine de Britany qui lui donnait des rations de lait. Doña Josefa, autre voisine, me parle d’un centre de soin qui accueille les enfants et les prend en charge rapidement.

Solidarité.

Je voyage régulièrement en bus. Souffrant du mal des transports, je n’ai rien d’autre à y faire que de regarder le paysage, ou les occupants du bus. Que de fois je me suis émerveillée des gestes des jeunes pères pour emporter l’enfant endormi sur l’épaule, de leur regard souriant plein de douceur ou de fierté, de leur protection attentive.

Émerveillement.

Entre émerveillement et révolte, je vais ainsi, découvrant un peu plus chaque jour cet univers si lointain de ma propre enfance et jeunesse.

Comment transmettre tout ce que je découvre ? Comment garder ce regard lucide qui essaye de comprendre sans juger, dans une globalité ? Me revient un texte lu dans une revue qui invite à garder les yeux grands ouverts pour voir autrement la réalité qui nous entoure : « Il est dangereux de s’endormir en marchant ».

guate bicyÉcrire est déjà un premier pas pour susciter l’intérêt, l’imagination et l’engagement. Un autre avenir est possible qui commence là où des personnes acceptent d’ouvrir les yeux, d’ouvrir leur cœur et leur intelligence pour inventer un autre monde, un monde où enfin tous les parents auront les moyens d’offrir à leurs enfants sécurité et avenir.

Gardons les yeux ouverts, il est dangereux de s’endormir en marchant.