La valeur d’un engagement méconnu

RencontreJeunesRDC

Rencontre de jeunes engagés en RDC

Par Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo
L’engagement aux côtés des enfants et des familles en situation de précarité est un chemin d’apprentissage perpétuel. Il y a treize ans j’ai commencé les animations Tapori avec les enfants des quartiers défavorisés de ma ville. Maintes fois j’ai été découragé devant des situations qui m’ont rendu impuissant : lorsqu’un enfant a été renvoyé de l’école parce que ses parents n’étaient pas capables de lui payer les frais scolaires. Lorsqu’un parent s’est retrouvé malade pendant longtemps sans avoir de quoi payer les soins médicaux ou de quoi nourrir sa famille. Lorsque j’ai rencontré une famille qui n’avait pas mangé durant deux jours sans avoir moi-même rien à donner. Lorsque les camarades d’université et mon entourage n’ont pas reconnu l’importance de mon engagement…

Après, l’hésitation à retourner voir ces familles était quelques fois entraînée par une série de questions : à quoi bon y aller si je ne change rien ? Pourquoi continuer à y aller les mains vides ? Pourquoi tenir alors que je n’apporte rien aux gens qui n’ont pas mangé depuis deux jours?

Dans une réunion récente de notre association, des échanges avec les jeunes nous ont permis de comprendre ensemble les éléments difficilement perceptibles de la valeur de cet engagement : ce qui nous donne la force ou le courage de poursuivre face aux blocages d’impuissance et de découragement.

Eliane ABENE, une jeune animatrice de bibliothèque de rue : « La visite que nous avons effectuée à Katana m’avait fort motivée car j’avais vu comment les enfants orphelins vivent. Leur amour et leur affection vis-à-vis des sœurs sont honnêtes. Le fait de m’approcher de quelqu’un qui ne reçoit pas souvent de visite d’autres personnes m’a motivée et m’a aidée à comprendre que j’ai des choses à apprendre. »

SALEH Kazige Abasi , un jeune animateur :« Je voudrais partager avec vous le cas du vieux Herman qui n’est plus de ce monde malheureusement. Il a connu l’extrême pauvreté. A chaque fois qu’on lui rendait visite, on devait faire des petits travaux ménagers avec lui. Lui, étant malade parfois, ne pouvait qu’admirer et regarder ce que nous faisions. Bien qu’il ne disait rien, il pouvait garder son pouvoir de penser. Et à chaque fois que nous nous préparions à partir, il nous disait que nous étions sa famille, nous avions de la valeur. La plupart de fois il souriait à la fin en nous exprimant un sentiment de satisfaction. Actuellement il est mort, mais quand même il avait fait de nous des personnes différentes. Il nous a donné le courage et la chance de réaliser que nous sommes forts pour redonner sourire aux faibles et aux exclus.»

Salehe-rencontreJeunes

Salehe prend la parole

Ces exemples concrets des jeunes m’ont révélé le pouvoir de la rencontre, de l’amitié face à l’impuissance et au découragement. La présence permanente aux côtés des familles leur redonne parfois espoir et courage de pouvoir continuer à lutter.

Un papa du nom d’André Kahiro me disait un jour : «les gens acceptent difficilement que la vie d’un pauvre évolue. Parce qu’ils te voient avec les mêmes habits, la même maison… ». Ses paroles ont été une invitation pour moi à comprendre davantage la vie des familles avec lesquelles nous sommes engagés ensemble, pour transmettre à notre société ce qu’elle ne voit pas dans leur combat.

Nous ne pouvons pas apporter des réponses à toutes les questions rencontrées dans notre engagement. Les familles elles-mêmes à l’instar du commun des mortels ne peuvent répondre à tous leur problèmes dans leur état d’exclusion et de privation systématiques. Pourtant cet engagement a de la valeur. Il faut se laisser transformer intérieurement par la vie de ces enfants et ces familles pour atteindre la perception de sa réalité et l’accepter. Elle se trouve dans leurs paroles, leurs pensées, leurs gestes, leurs regards, leur espoir, leur courage, leur combat quotidien. Le sourire retrouvé, la dignité reconquise, la reconnaissance et le respect de son entourage, l’intégration dans la communauté, les soins et la scolarité des enfants assurés (même si la maison et les habits n’ont pas changé) et tant d’autres facteurs sont les éléments qui montrent la valeur de notre engagement méconnu.

Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

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Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.

Vous avez dit « Jungle » ?

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François Phliponeau

France

A Calais, Dunkerque et dans une dizaine de communes du Nord – Pas-de-Calais, le mot est à la mode.
Il évoque là où se battent des animaux sauvages et, par extension, là où règne la loi des plus violents, des plus sauvages…
Oui, c’est la loi de la jungle à Calais, quand il n’y a qu’un point d’eau pour se laver. C’est la loi de la jungle à Dunkerque, quand il est si difficile d’échapper à la police pour trouver place dans un camion qui va traverser la Manche. Est-ce si grave de vouloir rejoindre sa famille en Angleterre ?
A Norrent-Fontes, j’ai découvert d’autres réalités. Chemins creux, boue gluante, Erythréens et Soudanais épuisés par des mois de galère avant d’arriver là, mais aussi cette boulangère qui donne trois sacs de pain, cette mamie qui fait cuire 25 kilos de pommes de terre, ces retraités qui se dévouent pour amener au stade municipal tous ceux qui veulent se doucher. Cette organisation, c’est une fois par semaine. Mais c’est tous les jours que des bénévoles de « Terre d’errance » se relaient dans une solidarité active.
Leur récompense ? Apprendre presque chaque jour que tel et telle de leurs amis sont arrivés « à passer de l’autre côté »; mais surtout avoir le bonheur de se sentir utile, considérant l’égale dignité de toute personne, qui qu’elle soit, d’où qu’elle vienne.
Avec eux, les jungles deviennent des terres de fraternité.
Photos François Phliponeau

Entre urgences et espérance

B. Ndeenga

Cameroun

La première fois que je suis allé chez maman T., informé par une amie que cette vieille dame vivait une situation très difficile, elle me tint ces propos : « Que viens-tu faire dans ma maison? N’as-tu pas honte de venir auprès de moi les mains vides? Mes enfants sont affamés et mon fils de 4 ans est actuellement au lit avec une forte fièvre. Il est allé chercher de quoi manger à la poubelle et s’est fait piquer par un clou au pied gauche… Je n’ai même plus la force de pleurer. Laissez-moi tranquille. Allez-vous en. » Je la fixai intensément et sortis sans rien dire.

La réaction de cette dame m’a énormément secoué. J’étais partagé entre révolte et impuissance. Que faire? La majorité des familles que je rencontre est toujours plongée dans un cycle de problèmes existentiels, avec des urgences à résoudre. Cela m’amène à de nombreuses questions : comment gérer l’urgence des situations auprès des personnes qui sont généralement à la lisière, à la frontière de la vie ? Une réponse spontanée face à une situation pressante peut-elle la résoudre à long terme ?  Au cas où je décide de résoudre telle situation, jusqu’où une telle action me liera t-elle ? Cela ne créera-t-il pas un rapport de dépendance entre la personne soutenue et moi, et faussera la relation qui pourrait s’appuyer sur d’autres attentes ? Enfin, ai-je le droit d’entrer par effraction dans l’histoire d’une vie et d’une personne à coup de solutions et de projets élaborés par moi seul ?

La plupart du temps, nous sommes interpellés par des situations auxquelles il faut donner une réponse immédiate. Mais derrière cette spontanéité ne se cacherait-il pas un désir de soulager notre conscience et par ricochet de fuir une réalité qui interroge et qui trouble ? Celle du pauvre à qui on ne peut rien proposer et dont on ne voudrait plus affronter l’existence. N’y a-t-il pas également un désir inconscient de satisfaire son ego ? Ainsi ma capacité de donner rapidement et constamment fera de moi le personnage généreux très vite apprécié par le pauvre et la société et dans lequel j’évoluerai allègrement…

Je continuai mes visites auprès de cette dame et elle ne cessait de me repousser avec des termes durs. Il m’était impossible de lui demander si sa maisonnée avait eu de quoi manger ou bien si son  fils malade était déjà rétabli. Évidemment j’étais tenaillé par ses problèmes mais je n’avais aucun moyen de lui apporter une réponse. Je ne voulais pas non plus être lié par une éventuelle aide car j’étais convaincu que cela ne résoudrait aucunement le fond du problème.

Cependant au fil du temps, j’avais la joie de constater que cette maman et ses enfants n’étaient morts de faim ni de maladie. Ce qui me donna la force de penser autrement. Un jour, alors qu’elle s’apprêtait à refaire la même scène, je l’interrompis en lui demandant très affectueusement : « Maman je suis ton fils…Je viens chez toi parce que j’ai découvert une autre maman…je sais bien que tu as beaucoup de difficultés. Je suis incapable de t’aider parce que je n’ai pas de possibilités. Lorsque je viens dans ta maison c’est pour être avec toi, partager ta vie, tes difficultés, te témoigner mon soutien et te dire que tu n’es pas abandonnée comme tu le penses… Et en plus dis moi, qui te rend visite en dehors de moi chaque dimanche depuis plus de 3 mois ? » Elle resta silencieuse, se leva péniblement et me demanda de venir me serrer contre elle. Ses mots furent : « Tu es mon fils…Voici ta maison ». Je la remerciai en lui disant combien je crois à une autre vie pour elle, comment rien n’est perdu et qu’ensemble nous allons cheminer. Elle renchérit en disant : « Je suis contente. Comme tu es là cela me suffit…ça va aller… »

Voilà comment une relation tumultueuse ponctuée de rejets se transforme en acceptation filiale et fixe le cadre d’une œuvre et d’un projet communs. Du pessimisme nous sommes passés à l’espérance, à l’optimisme. Qu’aurait été ce rapport si j’avais cédé à une réponse urgence et immédiate ? Mon engagement et ma persévérance n’ont-ils pas été le déclic de cette aventure ?  J’en tire aussi 3 pistes de réflexion :

Il y a d’abord le facteur Temps. Une relation quelle que soit sa nature se bâtit dans la durée et la persévérance. La précipitation reste pour bien des cas une erreur fatale puisqu’elle ne nous donne pas le temps d’identifier et de cerner la personne et son environnement, ni de construire une certaine confiance. On est plus préoccupé par l’efficacité de notre action que par le bien de la personne.

La deuxième piste c’est la présence. Être là, toujours là…Voilà ce qui compte. Ne pas choisir les moments de peine mais vivre une solidarité de chaque instant et un partage de destin. La présence, surtout celle silencieuse, me plaît énormément car en Afrique quand une personne est dans le malheur ou dans la souffrance, on ne lui parle pas…On ne lui dit rien …On reste avec elle et à côté d’elle. On partage son destin. Bref on construit une présence gratuite qui se focalise sur ce qu’est la personne.

La dernière piste est l’accompagnement de la personne dans ce qui constitue son histoire, son histoire sacrée. Une histoire faite de hauts et de bas, de doutes, de souffrances, de peurs, d’interrogations mais aussi d’espérance. Avons-nous la toute puissance pour changer cette histoire sacrée ? Que non! Il est important de se laisser tenir la main et donner l’opportunité à ces vies d’être protagonistes et maîtres de leur destin. Acceptons juste d’être à un certain moment des petites lumières qui jalonnent cette histoire. Cette dame qui était dans l’urgence me disait tout à coup « ça va aller » D’où lui vient cette force de voir jaillir enfin une espérance? N’est-ce pas parce qu’une présence a décidé de partager avec elle sa vie, son destin, de lui donner sa valeur… et d’être galvaniseur d’espérance ?

Pleurer avec les pauvres, se réjouir avec eux, construire avec eux, marcher avec eux, accepter un partage de destin, suscitera des savoirs et des initiatives qui contribueront à une autonomie de la personne.

Lors d’une de mes récentes visites à cette dame et au terme d’un bon cheminement commun, alors que je m’apprêtais à me séparer d’elle, elle alla rapidement dans sa chambre et revient avec une pièce de 5o francs cfa qu’elle me tendit en disant : « Prends cet argent. Je n’ai pas plus que ça. Achète-toi des bananes le long de ta route. » Retour étonnant !!! J’appris encore que le pauvre même au plus profond de sa détresse reste une personne capable. Restons juste des pourvoyeurs d’espérance.

Être présent sans donner de leçons, c’est ma façon de refuser la misère

Blaise-Cameroun blog FR

Blaise NDEENGA,

Cameroun

Un ami du Cameroun nous partage son engagement auprès de personnes qui vivent des situations d’exclusion et de grand dénuement, dans son pays …

Ma passion des plus pauvres a commencé depuis ma vie religieuse, avec Caritas. C’est une passion, une envie, une vie que j’ai donnée, que je donne. Ce sont des choses difficiles à communiquer. Alors ce que je vais vous partager sort de mon cœur.

La présence

J’aime prendre des initiatives. Tout ce qui est pauvreté, tout ce qui est personne à la lisière de la vie, moi je m’y engage, je vais voir. Donc mon travail, il est très simple, je vais dans les quartiers, je marche, généralement on ne recense pas les pauvres, mais on les trouve toujours. A Caritas, nous ne tenons pas compte des obédiences, chrétien, musulman, ce qui compte chez nous c’est la personne. Et moi ce qui m’anime, c’est de voir la personne avoir une certaine dignité, être debout. Donc c’est un travail de présence. Je dis toujours : « je n’ai rien à vous donner, mais je viens auprès de vous. Je viens rester auprès de vous, je viens vous dire « vous comptez », au moins à mes yeux. Si d’autres vous ont bafoué, sachez au moins qu’il y a une personne qui est là pour vous, et pour qui vous avez du prix. » Généralement les personnes exclues ont l’habitude de croire qu’elles portent toutes les malédictions.

Combattre les préjugés

La grande bataille à livrer, c’est contre les préjugés culturels. C’est très dur. Dans un quartier que je connais bien, il y a une vieille maman, qui a vu sa maison brûlée parce qu’on l’accusait de sorcellerie. Chassée du village, une maman de 72 ans… On vous dit : « Tel enfant qui est mort, tel blocage au village, tel qui n’avait pas réussi, c’est la faute de cette maman. Elle vivait seule, on ne la voyait jamais sortir ». A côté de la pauvreté matérielle, la plus grosse bagarre ce sont les préjugés. Je crois que si l’on parvient à sortir de là ce serait quelque chose de formidable. Il faut pouvoir parler avec les gens pour faire tomber ces préjugés. Mais c’est dur. Comment vous allez dire à ces villageois : « Ecoutez elle n’est pas sorcière. »

Vous avez les mêmes problèmes avec les cas de malades atteints de sida. J’ai rencontré une dame qui est morte de sida toute seule abandonnée, son mari était aussi mort quelque temps auparavant de la même maladie. Personne ne la visitait parce qu’elle avait le sida. Elle est restée près de 2 ans couchée sur son lit, on m’a signalé le cas quand elle était déjà à l’article de la mort. Je suis allé la voir, elle avait les yeux exorbités, des blessures au niveau du bassin… Elle est restée couchée abandonnée. Elle avait deux enfants le premier avait 8 ans, le deuxième 2 ans, qui n’avaient jamais été à l’école. Quand je suis arrivé la maladie était déjà bien avancée… et je vous assure quand vous entrez d’abord, le regard des voisins, et de l’entourage, est très interrogateur. Ils se demandent « Mais celui-là il va où il est fou? Que va-t-il faire là-bas pour quelqu’un qui a été rejeté ? » Quand vous allez vers ces voisins pour demander des informations, c’est d’abord un regard suspicieux. Parce qu’on n’arrive pas à comprendre. Vous voyez quand on parle des préjugés culturels, c’est très fort, c’est très fort chez nous. Je crois que le premier pas à faire c’est de combattre les préjugés si on veut vraiment combattre la pauvreté.

Un autre cas de rejet à cause des préjugés : on m’a appelé pour un cas d’hydrocéphalie. Je suis allé regarder l’enfant, c’est une famille très très pauvre, la maman a quatre enfants. L’enfant malade a 7 ans et en plus de l’hydrocéphalie, c’est-à-dire une malformation de la tête, il a aussi une malformation au niveau des jambes, et un ralentissement au niveau de sa croissance. La maman n’est jamais allée à l’hôpital, elle me dit qu’elle n’a pas les moyens. Mais quand on a continué à causer, j’ai compris qu’au lieu d’aller à l’hôpital elle est allée chez un tradipraticien qui lui a dit : « Cet enfant est sorcier ».

Dans la maison, l’enfant avait déjà un petit coin à l’écart des autres, exclu, où on avait mis une natte, c’est là qu’il dormait, parce que le tradipraticien avait dit « cet enfant n’est pas bien. » Quand on dit qu’un enfant n’est pas bien, soit il est sorcier, soit il a quatre yeux… L’enfant était déjà parqué, mis de côté. Il avait sa natte, il était abandonné tout seul là. Alors je demande à la maman, « pourquoi l’enfant est isolé ? » elle me dit que le tradipraticien a dit que l’enfant risque de contaminer les autres enfants. La difficulté face à ce genre de situations, c’est je crois la tentation de donner des leçons. Moi généralement je reste sur place, j’oublie le cas pour lequel je suis venu, et je me mets à parler d’autre chose, pour les amener à comprendre aussi certaines choses. Mais dans la plupart des cas, il y a beaucoup de paramètres qui entrent en jeu. On a des préjugés culturels, et il ne faut pas oublier non plus la pression du groupe social sur l’individu qui est très forte vraiment, parce que si 2, 3, 4 personnes arrivent à condamner un enfant, c’est la famille qui doit porter ça. On a aussi un déficit institutionnel, parce que quand on est face à ce genre de cas, vous arrivez, vous donnez quelques conseils, mais après où pouvez-vous conduire les gens ? Où ? Là on reste généralement bloqué.

Les attitudes pour la rencontre : l’écoute, la valorisation, le respect

Pour moi il y a des attitudes que je cultive : la présence, l’écoute, la valorisation des capacités, le respect aussi.

Les très pauvres ont beaucoup à nous dire. Généralement on ne les écoute pas, mais moi je prends toujours mon temps. Quand je leur rends visite, nous nous asseyons, nous parlons, nous parlons.

J’essaie aussi de leur montrer qu’au-delà de tout, une autre vie est possible, qu’ils ne croient pas qu’ils sont les damnés de la terre. Ça c’est encore le discours le plus difficile, parce qu’ils disent, mais on va sortir de là comment ? Et c’est vrai que c’est tellement existentiel, parce que vous êtes avec des familles qui n’ont même pas de quoi manger. Quand ils demandent : Mais attendez, on va faire comment pour sortir de là, proposez-nous ! Le risque c’est de dire bon écoutez je vais vous laisser 1000 F. Et puis après quoi, qu’est-ce qui suit ?

Avec eux j’ai souvent un petit exercice que j’aime bien leur proposer, je dis « écoutez, vous avez des potentialités, c’est vous qui pouvez sortir de cette situation dans laquelle vous êtes plongés. La pauvreté n’est pas une malédiction, c’est un état de vie. Ça peut arriver à n’importe qui. Tel était riche hier, aujourd’hui il est pauvre. Alors vous avez des capacités. Je leur dis généralement : « Dis-moi, tu as des qualités n’est-ce pas ? » « Oui. » « Donne-moi ne serait-ce que 10 qualités que toi tu penses avoir. Seulement 10. » Je crois que c’est un travail d’introspection difficile, mais qui aide à valoriser la personne : si tu as des capacités, des aptitudes, des qualités, tu peux. Or généralement ils vous disent « Non écoutez, c’est d’autres personnes qui doivent nous dire… » Je dis « Non, toi tu peux, regarde-toi, regarde ce que tu es capable de faire ». C’est là que la personne commence à dire « Bon je pense que je peux faire ceci, je suis cela, je suis cela… » Et moi je m’accroche sur une de leurs qualités importantes citées. Porter un regard positif sur soi est un levier puissant qui nous donne la force de nous dépasser et de changer de regard sur nous-mêmes.

Le respect et la solidarité. Les plus pauvres veulent le respect, pas des leçons. Si on les aide à retrouver confiance en eux, alors des chemins s’ouvrent. Je crois que l’exemple parle plus que les paroles.

Noël dans la cage d’escalier

Message de noël 2014

Message de noël 2014

Il y a ces insultes sur le mur à la vue de tous. La cible ? La famille du deuxième étage.

Chaque jour, passer devant cette agression.

Chaque matin, baisser les yeux avant de prendre le bus pour aller au boulot.

Chaque matin, sur le chemin de l’école, fuir ces mots qui résonnent dans la tête.

Il y a aussi les soupirs, les ricanements, les menaces, autant de coups de poings venant blesser encore un peu plus cette famille, déjà si meurtrie.

Violence extrême d’un voisinage désemparé, qui vit plus que sa part de difficultés. Tapi derrière chaque porte, un lot de malheurs, de peines, d’angoisses du lendemain. Un voisinage qui ne comprend pas, ne comprend plus, n’en peut plus. La famille dérange : le désordre indescriptible, le bruit, les chiens…

***

Et puis, il y a cette belle histoire, celle de Noël dernier. Quelques jours avant le réveillon, la maman est venue à la maison Quart Monde :

« Aidez-nous ! » nous lance-t-elle.

« Aidez-nous à changer quelque chose. Pour tous, ça sera la fête mais pas pour nous ! On ne veut pas de cadeau. Juste qu’on efface ces insultes. »

Alors, les volontaires sont allés frapper à quelques appartements, ils ont proposé aux voisins de faire quelque chose ensemble.

Ainsi un, puis deux, puis trois d’entre eux sont descendus pour rejoindre la maman et quelques amis du Mouvement. Ce fut le grand nettoyage dans la cage d’escalier. Les balais, la serpillière, les murs repeints. Des boules rouges, des guirlandes scintillantes, des rires. Il y a eu des paroles échangées entre personnes qui ne se parlaient plus.

Moment magique. Lumière au milieu de la nuit où la solidarité du quotidien, si exigeante, se tisse à nouveau. Quel plus beau cadeau que la paix et la fierté retrouvées ?

***

Chers amis, nous avons besoin de vous pour, ensemble, continuer de gommer ces mots qui blessent et enferment. Nous avons besoin de vos dons pour que, dans chacun de nos projets, dans chaque instant de cette vie partagée, nous puissions permettre aux personnes les plus méprisées de contribuer à l’unité et à l’honneur de leur famille, de leur quartier et du monde.

Joyeux Noël à tous et à toutes !

Délégation générale d’ATD Quart Monde

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Les mille pas d’Eric

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Nelly Schenker avec Noldi Christen (Bâle-Suisse)

Aujourd’hui j’aimerais parler d’Eric. Eric qui fait toujours ses 50 pas, de gauche à droite. Ses 200, 500, 1000 pas…

Pourquoi les fait-il toujours là, sur le même bout de trottoir, là où s’arrête le tramway… ?

Il m’a fallu longtemps pour le découvrir. Un jour j’ai vu qu’il se penchait parfois, pour ramasser quelque chose de petit par terre. Je ne voyais pas ce que c’était, mais cette petite chose, il la nettoyait dans le creux de sa main… Puis je me suis rendu compte que c’était des bouts de cigarettes, que les gens avaient laissé tomber avant de monter dans le tramway, qu’il ramassait ainsi soigneusement. J’ai vu, comment il les fumait en suite jusqu’au bout, avec bonheur…

Là j’étais bien étonnée. Jamais j’avais vu une chose pareille. C’était pour moi, oui, un nouveau monde.

Puis, un jour j’ai fait un premier pas vers lui. Je l’ai salué, car je voulais mieux le connaître, et pendant que je lui donnais une pièce, je lui ai demandé son nom. Il m’a répondu, timidement : « Eric. »

Les gens l’ignorent, ou d’autres parlent mal de lui. On m’a aussi déjà agressée : « Ne lui donnez pas de l’argent !! »

Avec le temps j’ai fait une autre découverte. Quand je reste assise sur le banc, alors je l’appelle :

« Eric, tu viens ? » Du coup les gens ne disent plus rien, aussi ils le laissent tranquille, lui. Ils pensent maintenant, que moi je le connais, qu’il fait partie de mes amis.

Chaque fois il me remercie quand je lui donne un tout petit quelque chose. Mais une fois il m’a bouleversée. Il s’adresse tout à coup à moi: « Et toi, comment tu vas ? » Je ne m’y attendais pas du tout. Cela ne sortait de nulle part…

Ensuite j’ai longtemps réfléchi autour de cette petite phrase. Et je me dis qu’elle n’est pas banale. Parfois il y a beaucoup dans quelques mots comme ça. Je me dis que la plupart des personnes qui mendient risquent d’être prisonnières de leur moi, car elles sont enfermées dans le souci de leur survie :« Est-ce que tu as quelque chose pour MOI ? »

Mais lui… il pense aux autres.

S’il fait partie des plus fragiles, des plus pauvres – et je le vois ainsi – alors c’est un vrai pas qu’il fait là.

Voilà. C’est de petites observations que je fais ainsi dans ma vie. Il faut toujours de nouveau essayer : jusqu’où je peux aller, sans blesser un Être humain ? Et surtout pour éviter que d’autres le blessent encore plus à cause de moi.

Parfois il a l’air si fatigué et vieux. Il semble tout gris. Puis d’autres fois, il fait plus jeune. On n’arrive pas à lui donner un âge. Oui, je le connais encore si peu.

Mais c’est un Homme de cette terre.