Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

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Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.

Rencontre

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photo web @fastcodesign.com

Laurent Marais

USA

Laurent Marais est un ami d’ATD Quart Monde, qui réside aux USA. Il raconte ici une rencontre dans le métro new-yorkais, le 17 Octobre dernier…

« Comment allez-vous ? Question banale, question de politesse, question n’appelant pas de réponse, question de convenance, question du cœur ?

Un homme était sur un banc du métro et je me suis assis à 2 mètres de lui.

Oui 2 mètres de sécurité car il faut dire qu’il n’avait pas l’air d’avoir toute sa tête.

Plongé dans mon indifférence je regardais ailleurs. Et puis mon voisin non désiré s’est mis à parler, à me parler. Le métro n’allait pas tarder, j’ai ignoré sa harangue mais il a poursuivi.

Et là j’ai eu honte. Un homme te parle et tu lui tournes le dos ?

Je me suis levé et me suis assis à côté de lui en oubliant quelques instants la distance de sécurité.

Comment allez-vous ? fut ma question.

Il m’a souri et son sourire m’a mis à nu.

Comment je vais ? J’ai 69 ans, je suis malade et je suis homeless (1), je pense que tu vas mieux que moi. Tu aurais dû plutôt me demander qu’est-ce que je fais ?

Le métro allait arriver, il m’a parlé vite de sa vie dans la rue, de pourquoi il ne dormait jamais dans les shelters (2), trop dangereux, trop de violence, trop de folie. Le métro ouvrait ses portes. So what ?

Je lui ai donné 5 dollars qu’il ne m’avait pas demandé en bafouillant que c’était le seul truc que je pouvais faire pour lui.

Je lui serre la main et il me répond : « Rappelle-toi de mon sourire. »

Oui il y avait autre chose que je pouvais faire pour lui. »

(1) sans domicile fixe

(2) centres d’hébergement collectif

Les gares, le rejet, l’Art…

«De l’extérieur vers l’intérieur» Urs Josef Kehl, artiste peintre, expose à l’Espace 25 à Fribourg

«De l’extérieur vers l’intérieur»
Urs Josef Kehl, artiste peintre, expose à l’Espace 25 à Fribourg

Noldi Christen,

Suisse

Ces jours-ci, il y a une exposition de peinture très inhabituelle à Fribourg en Suisse. Une exposition qui m’émeut beaucoup.

Urs Josef Kehl peint de plus en plus, depuis sa présence auprès de familles horrifiées par l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans en 2005. Il y dessinait, le soir après de longues journées, une chronique, pour prendre du recul, reprendre force. Pour rebâtir un bout de paix aussi, trait par trait, avec son crayon.

Ses «esquisses de la résistance», plus tard, se sont transformées, agrandies et ont pris des couleurs. Dans d’autres lieux, ailleurs, où des gens meurent aussi de misère. Mais plus en silence et à petit feu… A Toronto, dans l’hiver glacial, il peignait des personnes sans logis faisant la queue pour un peu de nourriture. Il gardait aussi la trace de quartiers délabrés et voués à la démolition…

« Mais pourquoi vous faites ça, pourquoi justement chez nous ? » lui demandaient certains, intrigués… « Par respect pour vous. » aimait-il répondre.

Pour tenir lui-même dans le vent et la neige, l’artiste s’est fabriqué un outil original : une boîte en bois, illuminée et par conséquent chauffée à l’intérieur par une lampe à pétrole. Protégeant ses mains, et protégeant la naissance de chaque tableau. Cet instrument ingénieux me rappelait, tout à coup, les couveuses des bébés qui naissent trop tôt dans les hôpitaux… Oui, entourer, dans la rue glaciale, comme à l’intérieur d’un hôpital, la vie de ceux qui sont terriblement en danger.

Depuis trois ans, l’artiste poursuit le même travail en Suisse, surtout dans les gares, parfois la nuit. Tant de personnes s’y réfugient, pour trouver un peu de vie… des relations, fragiles, des compagnons, quelques heures de sommeil.

Un soir avant Noël, je l’ai vu peindre à la gare de Fribourg, entouré d’une grappe de personnes, étonnées, l’observant… De temps en temps a jailli une question, ou une remarque… Toute une interaction étrange, unique. On y ressentait le germe et la naissance d’un dialogue.

Normalement, devant les gares, les artistes produisent plutôt un spectacle, offrent un produit plus ou moins composé. Tandis que là TOUT semblait émerger sur place, avec l’apport de ceux qui s’y trouvaient, avec leurs visages marqués… Une peinture originale, mystérieuse… Et peut-être une peinture carrément nouvelle? Pour moi en tout cas, oui.

Peinture d'Urs Kehl - Toronto 2009

Peinture d’Urs Kehl – Toronto 2009

« Pourquoi il y met tant de couleurs et de lumière ? » me demande à voix basse une femme qui elle-même a touché le bas fond dans sa vie.

« Et s’il essayait tout simplement de rendre visible que ces gens-là ont aussi une âme, une vie intérieure» lui a répondu quelqu’un d’autre, timidement.

Le réveillon

bonne année 2015 source : tousphoto.com

bonne année 2015
source : tousphoto.com

Niek Tweehuiijsen

Pays-Bas

Le réveillon je l’ai passé avec un couple formidable: Arthur et Hélène.

Ça fait près de 4 ans que j’essaie de les connaître. Mon quartier n’est pas vraiment un quartier pauvre, mais je ne voulais pas imaginer qu’Hélène et Arthur, qui fréquentent mon quartier, étaient des personnes “juste” un peu excentriques, qui, à un moment dans leurs vies, avaient perdu un peu la tête.

Depuis mon arrivée ici à La Haye, je les observais souvent de loin, souvent quand ils piochaient dans les poubelles ou les bacs dans lesquels on peut jeter de vieux journaux, des papiers ou des livres.

Ils marchent du matin au soir, toujours avec de grands sacs en plastique avec je ne sais pas quoi dedans. Je m’étais donné du temps pour les aborder, d’abord juste en les saluant de la tête, puis, peut être une année plus tard, les premiers mots se sont échangés. Encore une année plus tard, nous nous sommes présentés pour la première fois lors d’une fête du quartier, et peu à peu les échanges dans la rue ont pris un rythme plus fréquent à chaque fois que l’on se croisait. Aujourd’hui quand je les croise, ils me parlent de ce qu’ils ont trouvé, des bouteilles, des cartes postales avec un timbre un peu spécial, des chaussures encore impeccables, un livre….

Pour le réveillon je n’avais pas un grand programme. Sortir à minuit, saluer les voisins, lancer quelques pétards, trinquer avec des bouteilles qui vont de main en main… Les feux d’artifice étaient assourdissants mais grandioses, on s’embrasse et voilà que je vois Arthur et Hélène rentrer chez eux. Ils ont, même à cette heure, des grands sacs en plastique avec eux et marchent rapidement pour échapper à des dangers que eux seuls peuvent soupçonner.

Nos regards se croisent et ils ralentissent leurs pas. Nous nous embrassons. Je leur propose de venir avec moi au “Toptimer” un petit bar à coté. “Non”, me disent-ils, “nous n’avons pas le droit d’y entrer. Je continue: “au “Hartje”, “Non, trop dangereux, les gens se moquent de nous, ils prennent de la drogue et ont des couteaux”. Je propose “Emma” en face de chez moi. Arthur me répond : “Ce n’est pas pour des gens comme nous”. “Au “Christal” alors”, j’essaie encore et j’espère fort qu’ils acceptent parce qu’ il n’y a pas beaucoup plus de bars ici sauf peut être le “Daklicht”, mais dans ce bar je ne rentre pas facilement non plus à cause de sa réputation de bagarres après minuit quand les gens ont trop bu.

Finalement nous nous retrouvons derrière une bonne bière dans le “Christal”, tenu par un monsieur Turc, Serkan, avec la serveuse Fatima,  moité Marocaine moité Française, qui nous ont chaleureusement accueilli dans le bar complètement vide. En fin de compte nous avons trouvé notre auberge dans cette ville où les fêtes et les bals ont éclaté partout dans les rues.

Nous trinquons et Arthur dit que cela fait presque dix ans qu’il connaît Hélène. Hélène montre un des bagues qu’elle porte. “Il n’y a plus une pierre dessus, mais c’est Arthur qui me la donnée, c’est bien plus jolie sans pierre, tu ne penses pas,…? ”

Arthur me dit ce que j’ai entendu bien des fois, ailleurs, dans des rencontres avec des adultes : “Hélène ne  peut plus voir ses enfants. Moi je la protège contre des gens qui se moquent d’elle. Les gens nous regardent comme si nous venions d’une autre planète, mais nous gagnons notre vie comme tout le monde. Certains nous donnent des conseils, mais je ne supporte pas les gens qui nous disent ce qu’ “il faut faire”, je ne peux plus l’entendre dire. Nous cherchons des bouteilles du matin au soir, nous trouvons des livres dans les poubelles ou dans les bacs. Nous les vendons ou les donnons au gens qu’on respecte, mais pas avant que je ne les ai lus moi-même.”
Je me sens honoré parce qu’il n’y a pas longtemps, Arthur m’a offert un livre “Cuisiner avec des poivrons”.

Il faut que vous sachiez que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer les bières avec Arthur et Hélène ce réveillon. Aller à la recherche de ceux qui manquent encore, c’est notre priorité au sein d’ATD Quart Monde.
Cela fait maintenant quatre ans que je habite ici et que j’essaie de créer des liens avec Arthur et Hélène. Ce n’est que lors de ce réveillon, que des premières vraies confidences se sont échangées, dans la joie, sans qu’aucun d’entre nous ne sente le besoin de dire ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Juste l’amitié suffisait.

Bonne année 2015.

Bienvenue… chez les Roms !

Alex et Rada devant leur hôtel

Alex et Rada devant leur hôtel

Alex et Rada résident à Montreuil en région parisienne. Ils ont deux enfants, fille et garçon. Alex, 24 ans, est arrivé en France à l’âge de 16 ans. C’est un garçon dynamique, courageux, avec  cent idées par jour et mille questions à résoudre. Par exemple en ce moment il construit une école dans le potager familial ! A ses cotés, Rada est souriante et ne semble jamais surprise. Elle assure !

Faut préciser qu’Alex et Rada ne vivent pas seuls mais entourés de leur famille (huit foyers) et des amis : environ 80 personnes. Cela fait six ans qu’ils occupent un terrain en région parisienne, à Montreuil, dans un noman’sland entre deux bras de voie rapide : au milieu de nulle part. Ils y sont chez eux et travaillent à la fois la ferraille, le potager, un peu d’élevage. En plein coeur de la ville. Mais depuis deux ans ils ont une autre activité inattendue : ils ont ouvert une chambre d’hôtes au beau milieu du camp rom.

Un jour ils ont rencontré Mathias un garçon de passage originaire de Suisse. Ils ont immédiatement sympathisé. Non seulement Mathias a partagé le repas familial mais la famille lui a fait une petite place pour qu’il dorme la nuit avec eux : le courant passait si bien qu’ils ont échangé, discuté et ri une bonne partie de la nuit. A la façon Rom.

De cette nuit est née une idée lumineuse. Au petit matin, celle-ci s’est transformée en projet. Et deux mois plus tard, entre les caravanes, Alex et Rada ont construit une petite maison de bois récupérée ailleurs et ils ont ouvert leur chambre d’hôtes pompeusement dénommée « Hôtel Gelem ».

Mathias et son association suisse ont ouvert comme cela cinq « Hotel Gelem » * en Suisse, en Allemagne, en Macédoine, au Kosovo. Gelem, c’est le voyage, l’endroit où l’on passe… C’est aussi le titre d’une jolie ballade en rom, imprégnée de nostalgie sur l’exil,.

La petite maison de bois est très confortable, bien chauffée en hiver, entièrement conçue en matériaux de récupération et construite par Alex et Rada avec leurs voisins. Ils ont été appuyés dans leur projet par une association locale Ecodrom et la municipalité a été bienveillante.

C’est une adresse insolite, incontournable aux portes de Paris. On y cultive ce qui n’a pas de prix : l’art de la rencontre. Ce lieu de passage est surtout une idée concrète pour faire tomber les clichés.

Lors de notre séjour, avec Alex et Rada, on a parlé de tout : famille, enfants, Roumanie, école. De la difficulté d’être Rom en France… De tout, de rien, de leur vie. Et surtout de  leur espoir lié à l’autorisation pour les Roumains d’avoir accès au marché du travail à partir du 1er janvier 2014 au sein de l’Union Européenne. Autant de découvertes mutuelles et d’amitiés nouvelles. Non seulement on y dort bien, on peut y manger en famille, Rada est une remarquable cuisinière qui accommode les légumes du potager voisin. Les visiteurs étrangers de passage ont aussi en Alex et Rada deux guides merveilleux pour découvrir la capitale voisine. Mais la vraie découverte c’est bien sûr celle de la vie quotidienne de ces familles Roms en France. On ne peut s’empêcher de s’interroger : saurions-nous vivre comme eux ? Cette question est en soi une réponse au mauvais accueil dont les Roms font l’objet.

Cette présence de « touristes » dans le camp peut aussi constituer une protection pour les familles Roms pour qui l’occupation de ces lieux reste très précaire et sujette aux humeurs et tracas administratifs, aux humiliations régulières. « Avec vous chez nous, je suis bien et je suis rassuré » confie Alex.

Leurs deux enfants sont scolarisés. Et Alex a voulu installer une école sur le terrain pour le soutien scolaire tous les enfants du camp mais aussi pour que trois fois par semaine les adultes puissent eux aussi suivre des cours de français.

Ainsi, ces Roms que l’on chasse ici et là nous donnent, à deux pas de la tour Eiffel, une formidable leçon d’hospitalité. Depuis deux ans, l’hôtel Gelem a accueilli une centaine d’hôtes. L’initiative a été primée par le Conseil de l’Europe.

On donne ce qu’on veut, l’objectif n’étant pas de « faire de l’argent » mais bien de favoriser la rencontre.

Et quand vient l’heure de la séparation, chacun laisse un petit mot sur le « livre d’or » : un petit carnet riche des témoignages sur ces moments heureux passés ensemble.

Si vous passez par là, arrêtez-vous à l’hôtel Gelem, c’est un lieu rare en France, une formidable leçon de vie. Qu’on n’oublie plus jamais ensuite.

Pascal Percq – Lille – France