Sur les pas de Joseph Wresinski, un homme dans sa singularité

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Par Élie KITUMAINI

Bujumbura, Burundi

Au Burundi le mouvement ATD Quart Monde a vu le jour il y a près de deux ans. Pour nous, le temps de formation fût une occasion spéciale et unique pour nous laisser consumer par un mouvement agissant pour la dignité, la dignité humaine. Ici je voudrais parler de mon début dans ce mouvement et de mon désir ardent d’y agir pour et avec les personnes en situation de pauvreté.

Pour exposer brièvement la philosophie et l’idéal du mouvement aux nouveaux membres du Burundi, une session de deux jours a été organisée en juin 2019, nourrie par les apports de tous.

Comme Joseph Wresinski, j’ai toujours eu de l’empathie, mais je me suis toujours senti limité à cause de mon incapacité à agir avec celles et ceux qui avaient besoin de soutien. Mon esprit était taraudé par la question de comment aider l’autre. Ayant à l’esprit que l’aide était avant tout et principalement matériel, je voulais aider au sens d’Aide à Toute Détresse (premier nom d’ATD Quart Monde), car j’ai grandi moi-même dans un quartier défavorisé à l’Est de la République Démocratique du Congo, où donner un morceau de pain à un petit voisin en manque valait beaucoup. Cette ambiance du quartier a fait naître en moi une compassion mais que je n’ai jamais sue assouvir.

Il a fallu faire le premier pas à la rencontre de Joseph Wresinski et par ricochet d’ATD Quart Monde, pour me rendre compte qu’il n’y a pas de joie et d’espoir à donner aux plus pauvres que par le simple vivre pour et avec eux. Avec cette entrée progressive dans le mouvement au Burundi, j’ai eu un déclic important en moi. Désormais j’apprends à regarder la personne vivant la pauvreté non pas comme quelqu’un qui attend quelque chose de matériel de moi, mais comme quelqu’un qui attend que je me mette à son école pour apprendre dans une confiance mutuelle et une amitié, au-delà du matériel. Et s’il est vrai que pour apprendre du maître il faut avant tout se mettre en posture du disciple, je crois pour ma part qu’apprendre des plus pauvres nécessite une telle posture, une telle attitude. Atteindre les plus pauvres n’est pas une question de faire mais d’être.

Remontant à la vie de Joseph Wresinski, déjà à l’âge de quatre ans il commence à agir contre la pauvreté. Un des premiers éléments m’ayant frappé et qu’il s’est mis au service des exclus de la société le cœur joyeux, comme un ami qui sert son ami.
Cet élan éclot au camps de Noisy-le-Grand (France). Ici il frappe par son observation des faits, sa considération des choses et son agir.

Son action se veut dès le départ d’aider à se passer de toute aide.

Ce que Joseph Wresinski et ATD Quart Monde m’apprennent c’est avant tout d’être animé par un cœur joyeux de pouvoir me mettre au service des plus pauvres en leur apportant une aide qui leur permette de se passer de toute autre aide (matériel) possible. Il s’agit ici de créer, susciter à partir de rien, bâtir une confiance qui puisse permettre une relation vraie.
D’ici naît la question de Joseph Wresinski « Pourquoi ne pas s’appeler ‘ami’ ? » et comment donc ne pas rendre service à un ami, l’écouter et se faire écouter par lui ? Avec Joseph Wresinski le regard porté sur les personnes en situation de pauvreté change : je ne le regarde plus comme un étranger dans besoin mais j’en fais un ami.

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S’engager aux côtés des enfants et familles qui vivent l’extrême pauvreté

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Saleh Kazige ABASI,

République Démocratique du Congo

Il y a de cela 8 ans environ, j’ai été enfant Tapori. On se rencontrait une fois par semaine, autour d’une lettre Tapori, un livre, une histoire, des travaux communautaires ou simplement pour faire des jeux et des chants. C’était merveilleux! Tapori est une branche enfance d’ATD Quart Monde, un mouvement international créé en 1957 par Joseph Wresinski dans le camp de Noisy-le-Grand, près de Paris. C’est un courant mondial d’amitié entre les enfants de différents milieux qui rêvent d’un monde plus juste, de paix et où il n’y aura plus de pauvreté.

Ayant grandi dans cet esprit d’amitié, quand nous avons atteint plus de 15 ans, et puisqu’on ne pouvait plus faire partie de Tapori, il a fallu alors trouver un autre espace qui nous permettrait de conserver ce lien d’amitié et de fraternité qu’on avait bâti durant toute notre enfance.

Alors ensemble avec les amis on a créé le groupe « Dynamique jeune » : ainsi, par l’initiative des jeunes qu’on était devenus, appelés à l’origine enfants Tapori et grâce au soutien des aînés, est né un groupe d’accompagnateurs des enfants dont le but était d’aider ceux-ci à devenir des véritables citoyens de demain qui pourront servir dignement l’humanité.

C’est en fait un engagement qu’on a pris. Le rôle des animateurs étant d’animer ces enfants, les accompagner dans l’accomplissement de leurs rêves et faire en sorte qu’ils gardent leurs esprits ouverts face à l’avenir. Un avenir radieux et commun.

Sur le long du chemin, nous connaissons différentes situations qui nous rendent parfois impuissants. Dans une réunion où nous avions parlé de l’engagement des jeunes aux cotés des enfants et familles qui vivent en situation d’extrême pauvreté, Toussaint KARAGI, qui est également animateur Tapori, a fait savoir que ce qui lui, le décourageait était d’abord les propos d’autres jeunes, entre-autres ses collègues de classe : « …quand je leurs dis que je vais à la rencontre, ils me disent qu’à force de traîner avec les enfants je finirais par redevenir aussi enfant. Mais ils ont tort, parce que ces enfants sont nos petits frères et petites sœurs. Il est de notre devoir de les soutenir et d’apprendre avec eux ».

Les épreuves auxquelles nous avons été soumis à un certain moment dans notre engagement sont donc multiples. Néanmoins, au-dedans de chacune d’entre elles existait un élément qui nous a redonné espoir et nous a remis sur les rails. En fait, ce sont ces obstacles qui donnent du sens à notre engagement.

Aujourd’hui, je peux comme Toussaint, affirmer que les enfants ont des choses à nous apprendre et qu’on ne peut espérer changer le monde que si et seulement si on investit dans l’enfance.

A travers les actions qu’ils font, l’amitié et la solidarité qu’ils bâtissent entre eux, les enfants apportent le changement et contribuent à l’épanouissement de l’humanité. Si nous voulons vaincre la misère et mettre un terme à tous les autres fléaux qui, aujourd’hui comme hier, accablent l’être humain, c’est avec les enfants que nous devons commencer car, « ils sont le monde de demain ».

A savoir : Cette année le thème choisi pour le 17 octobre est « Agir ensemble pour donner aux enfants, à leurs familles et à la société les moyens de mettre fin à la pauvreté » et marque les 30 ans de la convention des droits de l’Enfant.

La beauté dans la recherche de sa dignité

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Svet Mendoza

Philippines

Je milite pour l’alphabétisation et je désire profondément que chacun-e puisse avoir accès facilement et équitablement à la lecture et à l’écriture. Depuis près de dix ans désormais, je me suis impliquée comme bénévole dans des projets d’alphabétisation. Parmi toutes les expériences de bénévolat, les programmes d’alphabétisation d’ATD Quart Monde Philippines, avec leur flexibilité et leur manque apparent de structure, ont certainement piqué au vif ma curiosité. Être tutrice pour Ang Galing, aller aux rencontres, participer aux ateliers, ce n’était pas suffisant. Il y avait tant de questions qui se bousculaient dans ma tête qu’il me fallait plus que les réponses des membres de l’organisation. Je voulais aussi comprendre le sens derrière l’idée de « Quart Monde » dans le nom d’ATD.

Mon objectif premier, en posant ma candidature de stagiaire, c’était donc de comprendre plus en profondeur les méthodes employées par ATD Quart Monde Philippines pour organiser les communautés partenaires, avec leurs facilitateurs. Après avoir lu la Pédagogie des opprimés de Paulo Freire, j’ai voulu découvrir s’il était vraiment possible d’adopter une approche participative dans le cadre du développement communautaire.

Svet Mendoza pendant un Festival des savoirs en 2018.

Durant les trois mois que j’ai passés au sein de l’organisation, j’en appris bien plus qu’il n’était strictement nécessaire pour satisfaire ma curiosité et répondre à mes interrogations. On a répondu au-delà de mes attentes aux questions que j’avais, à mesure qu’on partageait généreusement avec moi les divers points de vue de l’équipe et des facilitateurs au sein des communautés. J’ai vraiment apprécié l’ouverture et le soutien constant dont on fait preuve tous les membres de l’organisation. Ils m’ont offert de merveilleuses opportunités, afin que je remplisse mon objectif et que je me forme une compréhension plus profonde. J’ai pu observer l’attention particulière qu’ils s’accordaient entre eux et le souci de l’autre. Ils forment une grande famille.

J’ai appris que l’expression « quart monde » désigne celles et ceux qui sont invisibles dans notre société.

J’ai eu la surprise de découvrir que parmi les personnes en situation de pauvreté, les gens sont classés entre bons et mauvais pauvres. Les bons sont ceux qui reçoivent en général le plus d’aides et de subventions de la part du gouvernement et des institutions privées. Les mauvais, en revanche, sont encore plus marginalisés et exclus, parce qu’ils ne se fondent pas dans le moule. ATD Quart Monde préfèrent se concentrer sur les mauvais. Cette idée d’avoir une attention particulière pour celles et ceux qui sont privés de tout et aux plus discriminés est véritablement digne d’être saluée.

J’ai aussi beaucoup aimé la manière différente dont ATD Quart Monde soutient et accompagne celles et ceux qui sont plongés dans une pauvreté chronique. Au contraire d’autres ONG qui développent des programmes d’alphabétisation et de développement communautaire classiques, ATD Quart Monde commence par changer la façon de penser, la mentalité et la perspective de celles et ceux qui font l’expérience de l’extrême pauvreté. Le mouvement crée des espaces pour échanger autour des inquiétudes pressantes et des problèmes liés à la pauvreté, grâce à des rencontres et des temps de dialogue. Chacun peut s’exprimer dans ces lieux d’éducation. Chacun est entendu et respecté : chaque voix et chaque expérience comptent.

Les personnes vulnérables et exclues sont écoutées et impliquées dans les processus mis en place pour changer leurs conditions sociales.

De cette manière, un vrai changement peut enfin se produire. Ces personnes transformées peuvent devenir des acteurs de changement et j’ai personnellement pu observer ce phénomène dans la vie des facilitateurs communautaires.

La possibilité d’interagir au quotidien avec les facilitateurs communautaires a beaucoup contribué à rendre mon expérience de stagiaire mémorable. Je n’ai jamais rencontré un groupe de personnes plus douées pour résoudre les problèmes de manière créative, ni avec tant de connaissances. Les facilitateurs communautaires ont partagé avec moi en toute sincérité leurs épreuves et leur vérité profonde, ce qui m’a énormément marqué. Leurs histoires, vraies et sans détour, et le courage remarquable avec lequel ils ont laissé voir leurs faiblesses ont suscité en moi un profond respect. Ils partagent généreusement leurs idées et leurs perspectives sur la vie. Ils ont atteint un degré de lucidité qui leur permet de cerner et de discuter des problèmes qui les touchent au plus près.

Puisqu’ils ont tous fait l’expérience de l’injustice sociale, en tant que militants, ils se battent pour leurs propres droits en même temps que les droits des autres. Ils mettent en pratique une citoyenneté active et s’efforcent d’aider ceux qui ne peuvent pas se défendre eux-mêmes. C’est une quête pour sa propre dignité qu’ATD Quart Monde a rendu possible pour ces facilitateurs communautaires.

J’ai commencé à comprendre la beauté qui se cachait derrière leurs rires, leurs discours, leurs débats, leurs opinions. J’ai été fascinée en les observant préparer le matériel pour les ateliers artistiques avec un soin méticuleux et méthodique. Leurs sourires timides quand leur travail et leurs efforts sont reconnus les rendent encore plus saisissants.

Durant mon stage, je me suis aussi interrogée sur les programmes du mouvement ATD Quart Monde. Quelle est la philosophie derrière les projets ? Quelles sont les raisons derrière leurs méthodes ? J’ai trouvé la réponse à mes questions alors que j’aidais un enfant avec son projet artistique, dans le cadre d’un atelier au sein de l’une des communautés partenaires de l’organisation. Après avoir guidé l’enfant, j’ai regardé tout autour de moi et j’ai eu la surprise de voir que tout le monde était en train de faire de l’art. Tout le monde était en train d’assembler des matériaux recyclés pour créer des œuvres. Tout devint clair pour moi ! Les programmes d’ATD Quart Monde sont conçus pour soutenir ces personnes à apprécier la richesse de leurs expériences et de leurs réalités quotidiennes. De la même manière que ces matériaux recyclés sont soigneusement travaillés et assemblés pour former une incroyable œuvre d’art, l’organisation accompagne avec soin des personnes défavorisées dans la valorisation de leurs expériences, pour qu’elles puissent y voir des éléments essentiels au développement d’un esprit critique. C’est ce qui, à son tour, permet à ces personnes de s’engager pour la transformation de leurs conditions de vie.
Ce qui était auparavant considéré uniquement comme des expériences et des réalités, sont devenus maintenant des témoignages d’une grande beauté.

ATD Quart Monde a partagé cette beauté avec tous ceux qui sont impliqués dans le mouvement. Vous pouvez la retrouver dans leurs projets, l’observer dans toutes leurs discussions. Elle se reflète dans les yeux et les actions des membres. Une fois que vous la découvrez, elle est difficile à manquer. Elle sort du lot, comme une fleur au milieu d’un champ, et vous la voyez partout. Toujours présente.

De plus, ATD Quart Monde est une organisation qui vous aide à consolider vos forces et à trouver des alternatives pour compenser vos faiblesses. L’échec y est utilisé comme un outil qui permet d’apprendre et de s’améliorer. L’approche flexible dans l’organisation des projets est louable, parce qu’elle témoigne de l’engagement à respecter avant tout les personnes impliquées.

Par dessus tout, ATD Quart Monde est centré autour des personnes, des enfants, de l’apprentissage et de la communauté. J’y ai trouvé une famille qui partage ma passion de rendre service.

Pour reprendre la belle expression d’Antoine de Saint-Exupéry : « on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Parfois, l’invisible et l’inaudible sont ce qui offre les impressions les plus vives et les plus déterminantes pour les autres. Et parfois, c’est ce qui nous permet d’apprécier une beauté différente, une beauté qui naît de l’endurance, de l’espoir et de la conquête de sa propre dignité.

La solidarité à l’action

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Chirac BAFURUME

République Démocratique du Congo

Le combat d’ensemble contre la pauvreté est un héritage que Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, a laissé à tous les humains ; convaincu qu’investir dans la jeunesse signifiait préparer un monde plus juste et équitable, il avait donné toute sa confiance aux jeunes en disant : « les jeunes sont faits pour éclater ».

On peut dire que les jeunes de l’Association des Amis d’ATD Quart Monde en République Démocratique du Congo (AAAQM) sont de cette génération de semeurs d’espoir. C’est l’esprit du refus de la fatalité de la misère et l’engagement aux côtés de plus démunis qui les animent. Touchés par les situations difficiles, ils cherchent avec leurs intelligences et leurs mains à être utiles à ceux qui sont dans l’impasse. C’est ainsi qu’ils ont été sensibles à la détresse de maman Rosette et en une journée, ils ont rénové sa maison avec presque rien en main.

« les Tapori font des choses que personne ne peut faire pour moi, y compris ma famille », ont été les premiers mots de reconnaissance de maman Rosette.

Une grande responsabilité nous a été confiée par le père Joseph Wresinski : celle d’aller à la recherche des plus pauvres et de faire d’eux nos frères et nos premiers partenaires. Alors rénover une maison ne signifie par arriver un beau matin et se mettre au travail. Pour les Tapori, ceux d’hier devenus animateurs, et les enfants d’aujourd’hui, la priorité a été de tisser des liens avec maman Rosette et sa famille, de cheminer avec elle afin que ses aspirations, ses idées et ses perspectives d’une vie meilleure soient prises en compte sans jugement par la communauté. « Je trouve que cette activité, elle est d’amitié ; les Tapori nous donnent le courage et la fierté de vivre ensemble dans la considération de l’autre dans notre quartier », disait une voisine de maman Rosette.

Tout ceux qui passaient par là s’arrêtaient, ébahis devant ces enfants et ces jeunes bâtisseurs :  » Qu’est-ce qui les pousse ces jeunes ?  » Nous pouvions leur répondre, chacun avec nos mots : au fond, c’est la conscience de l’humiliation à laquelle la famille de maman Rosette était exposée dans sa communauté et qui génère à la famille de vils mépris et d’autres difficultés. Ainsi nous avons décidé d’unir nos forces, notamment par nos contributions, tant matérielles, morales que physiques pour la rénovation de cette maison. Chacun a fait sa part, celui-là qui a apporté du Bambou, un autre des clous et quelques-uns des matériaux etc. « Depuis que je suis ici, je n’ai jamais été contente comme je le suis aujourd’hui, les gens ont dit que mon mari n’est pas sérieux ; comment pouvions-nous vivre dans une maison aussi délabrée ? » En effet, la maison de la famille qui avait auparavant quatre pièces, s’est réduite au fil du temps, faute de moyen pour les entretenir, à une seule chambre et cette dernière menaçait de s’écrouler.

« La dynamique jeune de l’AAAQM » a voulu réaffirmer son engagement au côté de la famille de maman Rosette, par la rénovation de la maison, mais aussi par des temps de rencontres et d’échanges avec elle pour qu’elle se sente en confiance. Une confiance qu’elle exprima ainsi :

« Chirac m’a dit que peu importe la taille ou la qualité de ma maison il faut en être fière, et ça m’a rassurée. Aujourd’hui notre maison est debout et je remercie beaucoup les Tapori. Jamais je ne serais plus atteinte par le froid dans ma maison ».

Ce chantier de solidarité est un exemple pratique témoignant notre soutien aux exclus en partageant avec eux des moments de joie et de présence. C’est un chemin citoyen de fierté, de liberté et de dignité pour tous qui réintroduit la famille dans la communauté et crée la paix dans le cœur de chacun.

A notre époque où la société est déchirée, où règne l’injustice sociale, nous souhaitons que le message de Joseph Wresinski touche plus les cœurs et les esprits. Dans cette société où l’on entend si peu la voix des plus faibles, comment pouvons-nous vivre la démocratie ?

 

Rencontre avec un « dépanneur » ordinaire et solidaire

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Pascal Percq

France

L’autre jour Jean-Philippe téléphone tout content, avec un grand bonheur dans la voix : « C’est fait ! Je l’ai eu le code ! » Des mois qu’il le buchait son code de la route. A la clé, le permis de conduire. Il en a bien besoin pour développer son activité d’artisan à tout faire. Un véhicule, c’est nécessaire pour se rendre avec des outils sur un chantier. Le code… c’est fait : ne reste plus que la conduite pour avoir ce satané permis. Ce qui ne lui fait pas peur : « il y a longtemps que je conduis !» Ce permis représente un gros effort financier pour toute la famille et bien des soutiens parce qu’un permis, ça coûte !

Il est comme ça Jean-Philippe : courageux. Et généreux…  Mais d’une générosité active, militante. C’est ce qu’il a appris à ATD Quart Monde. « Le Mouvement, je suis tombé dedans quand j’étais au berceau » dit-il. Son père, sa mère, toute sa famille ont milité. Sa maman est même allée aux Nations Unies à New York avec une délégation d’ATD pour rencontrer le secrétaire général de l’ONU.

Ce qui anime Jean-Philippe depuis 45 ans, c’est cette même flamme au cœur : toutes ces injustices dont il est témoin.  Et autour de lui, à Roubaix, ça ne manque pas ! Mais lui ne se contente pas de lever les bras au ciel : il est un témoin … qui se bouge.

« Je dépanne ! Pour moi ATD c’est toujours aide à  toute détresse, explique-t-il. Un Mouvement qui se bat pour que tout le monde ait accès à ses droits.».

Accompagner les gens en difficultés, c’est important. « Avec ATD j’ai appris beaucoup de choses et je m’en sers pour ceux qui en ont besoin. Et quand je ne sais pas, je demande à ceux qui savent. Mais c’est rare que j’utilise le nom d’ATD quand j’interviens. Sauf quand on n’est pas entendu, qu’on n’arrive pas à obtenir de rendez vous. Alors là je sors le nom d’ATD Quart Monde.  Et ça réagit.»

Jean-Philippe a sa façon d’agir :

« Quand je fais… je fais sans le faire, dit-il. J’accompagne la personne mais c’est elle qui fait. Ou qui ne fait pas. C’est souvent sur des problèmes d’ordre administratif, juridique. Je discute avec la personne : ‘ Ton problème c’est quoi ? ’ Et je propose : on peut faire comme ci ou comme ça. J’explique les possibilités, je lui dis ses droits. Par exemple avec J.M. Il avait des impayés de loyer. On a monté un dossier FSL (fonds solidarité logement). Mais c’est lui qui fait. Je l’accompagne dans les démarches. Depuis son AVC il est handicapé, il a droit à l’allocation handicapé. Il ne le savait pas. Mais c’est lui qui fait, je ne suis là qu’en soutien. Pareil chez l’avocat. C’est lui qui parle. Je ne suis que l’accompagnateur.  On a préparé le rendez vous à deux :  ‘ si tu as du mal à t’expliquer je veux bien t’aider, mais c’est ton affaire ’. Le but : c’est de ne pas faire à la place de la personne. »

Les difficultés, les problèmes, les soucis, les galères : Jean-Philippe connaît. Il en retire une expérience pratique qu’il met au service des autres. Il le dit : «  C’est plus facile pour moi qui ai connu la misère d’accompagner quelqu’un qui a des problèmes parce que quand on est passé par là, on sait comment faire. Quand on a eu soi même des problèmes d’huissier, on sait comment parler des huissiers et aux huissiers ! Quand on va voir une assistante sociale, elle a tendance à te juger. Un juge c’est pareil. Je connais une maman qui ne voulait plus aller voir son assistante sociale parce qu’elle la menaçait de placer ses gosses. C’est pour ça qu’avec nous, avec ATD, les gens sont en confiance. Ils savent qu’on n’est pas là pour les juger. Et nous on a des contacts avec les services sociaux mais on ne menace pas ces parents de placer leurs enfants. Parfois, il y a quand même des cas où on se demande comment faire ? On est là pour aider. Comme on peut. On n’est pas des professionnels. On fait ce qu’on peut. Mais avec nous, il n’y a pas de jugement. »

Après des années de militantisme et d’accompagnements de familles, Jean-Philippe reste admiratifs de ces familles qu’il côtoie quotidiennement :

« Ce sont des gens incroyables, dit-il. Avec eux, j’apprends tous les jours. La première chose, c’est de voir qu’il y a plus pauvre que soi. Ces gens sont  des battants. Plus que du courage. Parfois je me dis : comment je ferais si j’étais à leur place ? Je leur demande: comment faites-vous ? Ils répondent : « on est habitué ». J’aurais déprimé pour moins que ça dans leur cas. Quand je vois dans quelle situation on les laisse vivre… laisse tomber ! Et pourtant chaque matin, leurs enfants sont tout propres pour aller à l’école ! »
Ce qui ne cesse de l’indigner: « Ma colère sur les politiques elle est connue » dit-il. Il ne manque jamais d’interpeller les élus de sa ville face aux injustices. « Quand je vois toutes ces maisons murées, inoccupées à Roubaix et des familles à la rue : ma colère elle est là. Les étrangers, les roms, on invente ici des lois uniquement contre eux pour leur pourrir la vie !»

Saine colère que celle de Jean-Philippe, dépanneur solidaire dans son quartier. Et pour lui, cette attitude est normale, ordinaire.

 

Instrumentalisation de l’engagement citoyen

Welcome to germany

Photo web – Nouvel Obs

François Jomini,

Berlin, Allemagne

L’engagement citoyen ne peut pas être l’alibi de la déresponsabilisation de l’État en matière de politique sociale, de solidarité et d’utilité publique. C’est ce que montre un certain essoufflement et un sentiment d’injustice exprimés par des associations bénévoles en Allemagne, notamment dans le contexte de l’accueil des réfugiés. « Ce n’est pas à notre honneur de faire un travail, qui sans le démantèlement de l’État social ne serait pas nécessaire. » affirme un syndicat d’associations et de travailleurs volontaires à Berlin.

Le courage politique d’Angela Merkel durant l’été 2015 fut salué comme un sursaut, laissant espérer qu’une gouvernance peut être dictée par des impératifs supérieurs à l’esprit de boutiquier commun à de nombreux États : elle peut être humaniste et visionnaire. En l’occurrence, le courage et l’humanisme furent et sont encore surtout le fait de simples citoyens, dont certains subissent de plein fouet le coût social de la politique d’austérité. « Le Ministère de la Famille (Land de Hamburg) a créé depuis le début de l’année 10 000 postes destinés à l’aide aux réfugiés dans le cadre du Bundesfreiwilligendienst (service fédéral du travail bénévole). Ces bénévoles, parmi eux des réfugiés, touchent pour leur travail un argent de poche. Le montant supérieur est de 363 €, le montant inférieur se situant entre 250 et 350 €. » (Hamburger Tagblatt, 2016). En clair, le salaire de la cohésion sociale est « un argent de poche », quand ce n’est pas l’aumône d’un job à 1.50 €… Passé la période de l’urgence et de la mobilisation citoyenne, le processus de normalisation d’une décision politique (logement décent, formation, emploi…) incombe aux pouvoirs publics bien plus qu’à la bonne volonté individuelle et associative.

Pourtant l’engagement citoyen demeure exemplaire. Nombre d’alliés d’ATD Quart Monde en Allemagne sont impliqués à titre professionnel dans ce processus d’intégration, avec une préoccupation pour les personnes les plus vulnérables qui déborde souvent le cadre d’une mission professionnelle. Je pense aussi à ces bénévoles dans la cité-satellite de l’ancienne Berlin-Est où j’habite, parfois des retraités au bénéfice d’une rente modeste, qui accompagnent des jeunes et des familles déplacées dans leurs démarches administratives, leur apprentissage de la langue et une formation. Pour nombre de ressortissants de l’ex-République démocratique d’Allemagne, les valeurs de solidarité et d’engagement citoyen font partie de leur culture politique, héritée d’un temps où le bien commun sollicitait certes un effort collectif (parfois obligatoire), mais générait aussi une solide convivialité – au dire des intéressés eux-mêmes. Même si, vu de l’ouest, ces quartiers sont décrits le plus souvent comme le repaire des néo-nazis… « La confiance dans l’État démocratique est particulièrement entamée là où l’État a instrumentalisé le civisme et l’engagement citoyen par des simulacres de démocratie » commente à ce sujet une analyste dans le journal « die Zeit ».

Cette critique de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen par un État totalitaire disparu peut s’appliquer aujourd’hui en tous points à la conception néo-libérale de l’État. Prenons l’exemple de la politique du logement, épiphénomène d’une actualité brûlante à Berlin en raison d’une hausse des loyers libertaire et liberticide depuis cinq ans. À une extrémité, le marché immobilier est un facteur et une vitrine non-négligeables de la croissance d’un pays « où il fait bon vivre ». À l’autre extrémité on retrouve la précarisation de familles toujours plus nombreuses et l’augmentation vertigineuse du nombre de personnes expulsées sans ménagement, jetées à la rue.

Quid du rôle de l’État ? Selon Christoph Butterwegge, professeur de sciences politiques à l’université de Cologne faisant autorité sur les questions de pauvreté en Allemagne (Armut, Papyrossa Verlag 2016) : « Le secteur du logement social souffre d’une véritable asphyxie programmée : à l’heure qu’il est, disparaissent chaque année quatre fois autant de logements qu’en apparaissent de nouveaux sur le marché de la location… et les loyers augmentent dans la même proportion. Au tournant des années 2000, nombreuses sont les grandes villes qui ont bradé leur parc immobilier aux investisseurs privés pour obéir à l’esprit néo-libéral du temps » (die Freitag, 2017). C’est sous l’ère d’Helmut Kohl qu’a été supprimé le principe d’intérêt public (gemeinnütziges Wohnungsbau) qui obligeait les propriétaires à maintenir à la hauteur d’un certain quota un parc de logements en dehors du jeu spéculatif. Chaque municipalité veillait à l’intégrité de ce parc de logements accessibles aux ménages à faibles revenus. Selon une récente étude de la Fondation Hans-Böckler, qui analyse les effets pervers de l’abandon de ce principe d’utilité publique dans 77 villes du pays, l’offre de logement social à Berlin est passée de 100 000 en 2005 à 10 000 en 2015.

Parallèlement, en l’absence de statistiques officielles, le taux d’augmentation du nombre de personnes sans-abri est estimé à 18% en 5 ans (2016). Bien placée pour observer les faits, l’organisation caritative Diakonie articule le chiffre de 20 000 personnes sans-logis actuellement à Berlin. A titre indicatif, une enquête auprès d’un centre d’accueil d’urgence pour femmes à Berlin mentionne 30 lits disponibles quand 3000 seraient nécessaires. Pour cette frange particulièrement vulnérable et invisible de la population, on en est réduit à réclamer des lits supplémentaires, même plus des logements.

Là encore, ce sont les petites associations, les bénévoles, voire des chômeurs bénéficiaires du Hartz IV (aide sociale de 430 €/mois) qui suppléent à l’inconséquence des pouvoirs publics. Dans ces conditions, renvoyer systématiquement la détresse humaine à « l’entraide » sans restaurer au cœur de la mission de l’État le principe d’un bien commun mesuré à l’aune des plus vulnérables relève bel et bien de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen.