Réflexions sur l’extrême pauvreté inspirées par une pluie

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Femme sous la pluie, Philippe Streicher (flickr.com)

Bagunda MUHINDO René

Bukavu, République Démocratique du Congo,

La saison de pluie commence chaque année à Bukavu au mois de septembre. Dès la fin du mois d’août, la population prend des précautions contre d’éventuels dégâts. Tout le monde craint les premières pluies: les eaux envahissent des maisons, les vents emportent des toits, des parties de routes deviennent impraticables, certaines cultures sont décimées par les grands ruissellements.

Le cinq octobre, quand la pluie s’est annoncée à 14 heures, j’ai entendu maman Nadine dire à sa voisine qui venait d’étaler ses habits dehors : « ils risquent de ne pas sécher durant deux jours, comme les miens la semaine passée »…Et sa voisine de rétorquer : «je n’aime pas la pluie de Bukavu, avec trop de boue on ne peut pas marcher, on ne peut pas aller au marché, les enfants sont parfois empêchés d’aller à l’école. »

Trente minutes après, j’ai entendu les mamans appeler leurs enfants jouant à côté des voies de canalisation. Elles étaient inquiètes qu’ils se fassent mouiller ou emporter. Moi je courais vers la paroisse pour une rencontre avec les enfants de mon groupe qui préparaient un sketch à présenter à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre. Les premières gouttes m’ont surpris en chemin. Devant moi se hâtait une maman avec, sur son dos, un enfant d’environ six mois. Elle avait un panier dans sa main droite. Je l’ai pris espérant alléger son poids pour qu’elle puisse courir vite, et suis allé m’abriter à l’église.

Quelques minutes plus tard, je l’ai vue entrer toute mouillée derrière moi. J’étais sûr d’avoir fait le nécessaire, j’avais sauvé la farine de son panier.

Le jour de la cérémonie du 17 Octobre, un groupe d’enfants a présenté un sketch illustrant une course d’enfants handicapés. Alors que le premier était sur le point de l’emporter, le groupe a entendu le dernier crier en tombant par terre. Ils sont tous allés le secourir et ont franchi ensemble la ligne d’arrivée. J’ai pensé à Mouktar, un ami de Côte d’Ivoire qui disait : « la misère est comme un fardeau invisible que portent certains ». Et au père Joseph disant  : « la grande pauvreté est comme un homme à qui ses frères n’ont pas laissé la liberté de se sentir un homme »…

Quant à la maman sous la pluie, j’ai réalisé qu’en agissant sans prendre le temps de la réflexion, des aspects importants nous échappent. Un enfant boursier d’une famille pauvre échoue à l’école parce que « tous » sont incapables. De même quand un ménage pauvre échoue dans un projet de micro-finance. Mais est-ce juste ? Est-ce logique ?

Aujourd’hui encore quand je visualise la vidéo sur le sketch des enfants, je me questionne : était-il suffisant de protéger la farine ? De quoi avait réellement besoin cette maman ? Lui ai-je laissé le temps de me l’exprimer ? Je me suis rendu compte qu’après, elle ne pouvait plus me le dire. En l’imaginant derrière moi, il me vient que la question de l’extrême pauvreté n’est pas une course de marathon ou de cyclisme. On doit penser les réponses avec ceux qui manquent encore.

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« Prendre part au savoir »

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La « frontière verte » dans le village de Mödlareuth a séparé les habitants durant la guerre froide. Photo modlareuth.de

François Jomini, Berlin

17 octobre 2016, Naila en Allemagne. La commémoration de la journée internationale de l’ONU pour l’élimination de la pauvreté rassemble une grande diversité de citoyens engagés dans leur région, un ou deux représentants politiques, des familles réfugiées, une délégation d’ATD Quart Monde en provenance de Berlin, dont certains membres de nationalité allemande connaissent, ou ont connu aussi l’errance.

Sont également présents des élèves de l’école privée de Martinsberg, dont le projet pédagogique est d’offrir une perspective d’avenir à des enfants jetés par la guerre et le dénuement sur les routes de l’exil.

Au cœur de cette belle campagne du nord-est de la Bavière, aux confins de la Thuringe et de la Saxe, non loin du petit village de Mödlareuth, qui fut longtemps coupé en deux par le « rideau de fer », se manifeste, comme ailleurs en Allemagne, une volonté d’accueil et de solidarité de la part des habitants envers ces familles obligées de fuir l’horreur d’un conflit qui n’est pas le leur. Une solidarité qui se mesure à l’aune d’une certaine conscience historique.

En effet, chez les personnes que nous rencontrons, la blessure demeure vive du bilan humain, impitoyable et mortel, imposé par des décisions géo-stratégiques absurdes dans l’histoire encore récente. Entre 1949 et 1989, dans ce village agricole de Mödlareuth, surnommé ironiquement « Little Berlin », une cinquantaine d’habitants furent séparés et rangés arbitrairement dans les « blocs » antagonistes de la guerre froide, selon le côté du ruisseau où se situait leur ferme. Le mur et son no man’s land meurtrier, obstrua l’horizon de la petit école où des générations d’enfants avaient fait ensemble leurs premières classes. Il transforma en impasses les chemins vicinaux empruntés par des générations de paysans, dont l’économie locale est fondée sur l’échange de services. Il sépara les membres d’une même famille, déchira aveuglément des couples d’amoureux…

Mon regard se pose sur les dessins d’enfants de familles immigrées discrètement épinglés sur un panneau : sans mise-en-scène, ils décrivent, avec la netteté propre au trait des enfants, les fulgurances de feu qui hantent leurs nuits. Il faut presque y regarder à deux fois pour déceler la tragédie sous l’apparence naïve du dessin d’enfant.

A la question « à quoi aimerais-je prendre part ? », un adolescent de l’école de Martinsberg répond : « Ich hätte gern am Wissens teilhaben ». Littéralement : « J’aimerais prendre part au savoir ».

Tant il est vrai que le savoir n’est pas d’abord chose que l’on s’approprie, mais ce à quoi l’on participe, de tout son être et avec son histoire, pour aller vers un ailleurs.

A cette condition le savoir est libérateur. Il est aussi réunificateur. Ainsi s’exprime cet homme âgé de la région de Mödlareuth : 25 ans après que les pelleteuses aient renversé le mur « physique » comme un château de cartes, il est encore aujourd’hui nécessaire de réparer la saignée laissée au fonds des hommes par tant de violence, tant de mensonges, de non-dits et de désinformation programmée… Ce n’est qu’en permettant à celles et ceux qui furent séparés par ce mur arbitraire, aveuglant et meurtrier, de dire et d’écouter mutuellement leurs histoires singulières, qu’il est envisageable de guérir en l’homme ce que la grande Histoire a déchiré aveuglément. De telles rencontres ont lieu chaque semaine : « Ici, la réunification se vit vraiment au quotidien. »

Je lis ce passage de l’écrivain nord-américain Robert Penn Warren, dans son roman « Un endroit où aller ». Il décrit l’enfant pauvre du Sud prenant conscience soudainement, en ouvrant les pages d’un livre de latin, que ces mots illisibles et incompréhensibles, loin d’être opaques, se révèlent être autant d’ouvertures dans la muraille obscure qui enclôt son monde étroit, par lesquels jaillit la lumière d’un autre monde.

C’est aussi l’approche savante de cette femme pauvre, ici à Berlin, ayant quitté son pays d’origine et ses sécurités primordiales pour un autre monde, quand elle affirme que son école c’est les autres, indépendamment de leur langue, leur nationalité et leur milieu.

 

Un 17 octobre à Noisy-le-Grand !

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Cette vidéo réalisée par le journal L’Humanité présent à Noisy-le Grand le 17 Octobre 2016 pour fêter la rénovation de la Cité de Promotion familiale, donne la parole aux familles et montre leur fierté de vivre dans un quartier rénové.

« Ce n’est pas un hasard si la date d’inauguration de deux nouvelles résidences du centre de promotion sociale, culturelle et familiale de Noisy-le-Grand, animé par ATD quart Monde, coïncidait avec la journée internationale du refus de la misère. Dans le berceau historique du mouvement créé en 1957 par Joseph Wresinski, les conditions matérielles des habitants ont largement évolué, mais la créativité, l’esprit de solidarité, d’écoute et de partage sont toujours bien présents comme en témoigne l’ambiance conviviale qui y régnait en ce jour de fête. »

C’était vraiment osé !

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Caroline Blanchard,

Cameroun

C’était vraiment osé, voire même un peu fou ! Lancer cette idée de monter un spectacle pour la Journée mondiale du refus de la misère, dans la grande salle de spectacle de l’IFC (Institut Français du Cameroun) lors d’une réunion en juin, avec le Directeur, pour un groupe si jeune et si fragile que le nôtre ! Au moment de la réunion, notre petit groupe des Amis d’ATD Quart Monde avait très peu d’éléments :

  • L’envie de travailler avec Piko, un comédien centrafricain, dont nous avions vu les talents avec les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah qu’il avait su former au théâtre dans une mise en scène très comique,
  • La confiance que tous nos partenaires répondraient présents, chacun à leur manière : l’école française Fustel de Coulanges, le centre social Edimar qui accueille les enfants et les jeunes qui dorment dans la rue, la bibliothèque Lucioles, à caractère social et éducatif,
  • L’espoir que d’autres comme le Club des Jeunes Aveugles Réhabilités du Cameroun nous rejoindraient.

C’était vraiment osé, et risqué : faire se rencontrer sur la scène et dans le public des jeunes qui vivent et dorment dans la rue, des jeunes non-voyants, et des jeunes d’un monde favorisé comme celui du Lycée Français !

C’était vraiment osé, audacieux, de mêler dans le public expatriés et locaux, occidentaux et africains, alors que nous n’avons pas le même sens de l’humour et pas tout à fait le même français… Allions-nous nous comprendre, et faire comprendre le message essentiel que nous voulions transmettre ?

C’était vraiment osé, et nous imposer un joli défi que de remplir cette salle de spectacle !

Pourtant le défi a été relevé, et au-delà de nos espérances, la salle était pleine à craquer quelques minutes avant le début du spectacle, tellement qu’il nous a fallu refuser du monde. Nos amis de la bibliothèque Lucioles, et bien d’autres n’ont pas pu entrer. Et puis, des artistes nous ont suivis, encadrés, conseillés, accompagnés, formés : Piko, le comédien metteur en scène, mais aussi Ndjonbe Jean, un autre comédien, et d’autres, musicien et photographe. Nos liens se sont renforcés à travers cette expérience.

Nous avons eu peu de temps pour écrire et monter ce spectacle, mais nous avons réussi deux choses au cœur de la mission du 17 octobre : mettre les plus pauvres à l’honneur et permettre la rencontre.

Quelle joie ce fut pour nous de voir les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah nous faire tous rire dans ce sketch « Je mange » parodie comique du monde du travail ! Quelle fierté de montrer le talent de ces enfants orphelins et vulnérables !

Quelle émotion de faire monter sur la scène les jeunes non-voyants montrer leur sens de l’humour, et leur talent artistique pour nous chanter « Toi qui dis que je ne vois pas, mais moi je dis que je vois mieux que toi, aujourd’hui j’ai envie de te parler de ma vie, de mon cœur, parce que quand je tombe, je me relève… »

Quelle harmonie et quelle espérance d’écouter chanter les enfants du l’école primaire Fustel de Coulanges pour nous dire leur sens de la solidarité, et leur souci de préserver notre terre.

Quel message d’espoir que celui de ce jeune qui après 8 ans dans la rue est en apprentissage dans une boulangerie, hébergé par ses patrons, et s’accroche pour apprendre un métier et continuer à l’école. Nous espérons que ce témoignage d’une vie de travail, d’épargne très modeste, et de soutien constant à sa famille va contribuer à faire changer le regard porté sur les enfants qui dorment dans la rue.

Certes, il faisait beaucoup trop chaud dans cette salle bondée, certes, nous n’avons pas su bien maîtriser le temps et nous allons tirer les leçons de cette belle expérience pour progresser. Mais à un an de la grande mobilisation 2017, nous somme sûrs d’une chose : notre capacité à mobiliser un public qui s’est laissé toucher par notre création si osée à la hauteur des ambitions que nous avons pour le monde de demain.

Des extraits de la pièce de théâtre seront bientôt disponibles.

L’ami du pont

François Phliponeau, France Les personnes vivant dans la misère sont très souvent stigmatisées, exclues. Cette semaine, en France, le chef de l’État reconnaissait que la pauvreté est « une humiliation pour la République ». Exclusion, stigmatisation, humiliation, ce n’est pas une fatalité. Les photos ci-jointes montrent M. Castro à Manille chez lui et à son travail. « Chez lui », c’est sous un pont où il a trouvé refuge avec son épouse et leurs trois filles. Dans un espace si bas qu’ils ne peuvent pas se tenir debout.

M.Castro et sa famille sous le pont à Manille

M.Castro et sa famille sous le pont à Manille

Son lieu de travail est juste au-dessus de chez lui. C’est sur le pont qu’il vend des journaux, des boissons fraiches, des biscuits, des mouchoirs en papier…

l'ami du pont

l’ami du pont

C’est aussi sur ce pont qu’il retrouve des habitués dans les transports en communs (les célèbres jeepneys), et les voitures bloquées par les feux rouges, 200 mètres plus loin. Avec eux, il n’est pas un exclu, un humilié, un pauvre, il est le commerçant, parfois même l’ami que l’on salue, avec qui on partage des nouvelles.

M.Castro vendeur

M.Castro vendeur

Dignité, reconnaissance, respect du travail et du travailleur, voilà ce qu’attendent tous les humains. Voilà ce que proclame depuis 27 ans la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre. Sur ce pont, Castro gagne plus que de l’argent, il gagne sa vie. (Photos François Phliponeau)