La journée internationale des droits des femmes et les mamans de Luhwindja

Mis en avant

25-03-2019 Mamans APEF Après la Rencontre - Copie

Bagunda MUHINDO René

Bukavu – République Démocratique du Congo

Je me suis toujours posé des questions sur la journée du 8 mars. J’ai toujours été dubitatif à ce sujet. Quand on accorde une journée aux femmes pour célébrer le respect de leurs droits c’est comme si tous les autres jours on autorise implicitement que ceux-ci soient piétinés. Les femmes m’ont révélé un autre sens à cette journée à Luhwindja. Ce village surplombe les montagnes situées à environ 90 Kilomètres de la ville de Bukavu. Après la guerre de 1996 qui a empêché le développement du pays, la population a décidé de travailler pour un nouveau départ. Les femmes ne sont pas restées en marge du processus.

En 2003, une centaine de femmes se mobilise pour mener des Actions pour la Promotion de l’Enfant et de la Femme. L’initiative aboutit à la création de l’association APEF. Depuis, elles réfléchissent sur des activités à mener solidairement pour participer au développement de leur communauté. Elles ont utilisé comme ressources leur force et leurs savoirs. Les femmes qui possédaient des parcelles de terre ont invité d’autres à les cultiver ensemble. Grâce à l’argent qu’elles ont gagné elles ont acheté des chèvres et des porcs pour un élevage rotatif. A la mise bas, les porcins sont partagés entre elles, l’objectif étant de permettre à toutes de mener une activité. Elles font attention aux plus démunies d’entre elles.

L’initiative louable a poussé l’autorité locale MWAMI NALUHWINDJA CIBWIRE Tony à leur accorder un champ pour les activités rurales. Pour les encourager il leur disait : « notre Chefferie a besoin de la force de chacun pour se développer. »

En 2017, ces femmes ont tourné leur regard vers les autres de la communauté, meurtries par la misère et des violences diverses. Surtout vers celles qui ont été abandonnées par leurs maris partis chercher la vie loin sans revenir depuis plusieurs années.

Ces mamans ont entre 4 et 10 enfants, et pour les nourrir elles travaillaient dans les carrés miniers. Certaines sont tombées dans le piège de la prostitution. Grâce à l’appui de la Fondation Panzi du Dr Denis MUKWEGE elles ont toutes suivi des formations dans différents métiers.

Nsimire Zihindula, une femme de 30 ans ayant abandonné les mines explique comment elle gagne sa vie à travers la formation qu’elle a suivie en vannerie: « le plus souvent ce sont des commandes que les gens font. Je vends en moyenne un panier à 4.500 FC. L’argent me permet d’assumer les dépenses de ma famille. Avant je cultivais pour les gens et gagnais très peu. Je ne pouvais pas me reposer. Des fois quand j’étais malade je ne pouvais pas cultiver et mes enfants ne mangeaient pas.

Cette formation a apporté un soulagement dans ma vie. Je fais l’alternance des travaux de champs avec ceux de confection des paniers. Je gagne l’argent aussi à partir de la culture des choux et des amarantes. J’ai acquis un savoir qui reste en moi. J’en suis très fière et j’ai commencé à l’apprendre à mes enfants. »

« Le savoir est le meilleur héritage qu’un parent puisse transmettre à ses enfants. Tant qu’une femme aura de quoi transmettre à ses enfants, elle aura de la valeur ».

Le dimanche 25 mars ces femmes se sont rassemblées pour réfléchir sur ce qui fait leur fierté. Maman NGWASI, présidente du groupe disait : « la magie d’une femme se trouve entre ses mains. Elle cultive avec elles pour nourrir ses enfants. Lorsque la famille s’épanouit elle a de quoi être fière. Une journée ne peut pas suffire pour honorer cette valeur de la femme. Cet honneur se vit chaque fois que nous faisons quelque chose de bien pour nos familles ».

Maman Valentine a expliqué sa victoire face à une solitude de 14 ans : « mon mari est parti il y a 14 ans. J’ai élevé mes enfants seule grâce aux travaux des champs. C’est pour moi un grand succès. Aujourd’hui mon mari est revenu et m’a retrouvée avec mes enfants. Nous avons fêté et la vie continue, nous nous soutenons ».

Lorsque les autres femmes ont entendu ce retour toute l’assemblée s’est levée pour danser. Chacune s’est sentie soulagée et victorieuse face aux souffrances qu’elles endurent.

Chaque année des institutions dépensent des millions de dollars pour fêter la journée des droits de la femme. Cet argent n’atteint pas beaucoup les femmes des villages qui se battent quotidiennement contre l’injustice, le mépris et l’exclusion.

Celles de Luhwindja n’ont pas acheté de pagnes pour marcher dans la rue, elles n’ont demandé à personne d’acheter à manger ou à boire pour elles. Elles ont réfléchi ensemble sur la dignité, l’honneur et la fierté.

Pour moi le 8 mars ne peut être la journée de la femme, mais celle commémorant le respect pour le courage de la femme à travailler dans les mines pour épargner à sa famille l’humiliation, malgré tout ce qu’elle doit endurer; pour son honneur à apprendre un métier et le transmettre à son enfant comme héritage; pour mettre fin à toute violence y compris celle qui minimise sa valeur.

C’est une occasion de s’arrêter un moment pour méditer et comprendre la magie qu’il y a dans les mains, les têtes et les cœurs de femmes qui permettent à leurs familles de vivre dignement.

Le Prix Nobel du Dr DENIS MUKWEGE qui les a soutenues nous invite à y réfléchir.

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La valeur d’un engagement méconnu

RencontreJeunesRDC

Rencontre de jeunes engagés en RDC

Par Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo
L’engagement aux côtés des enfants et des familles en situation de précarité est un chemin d’apprentissage perpétuel. Il y a treize ans j’ai commencé les animations Tapori avec les enfants des quartiers défavorisés de ma ville. Maintes fois j’ai été découragé devant des situations qui m’ont rendu impuissant : lorsqu’un enfant a été renvoyé de l’école parce que ses parents n’étaient pas capables de lui payer les frais scolaires. Lorsqu’un parent s’est retrouvé malade pendant longtemps sans avoir de quoi payer les soins médicaux ou de quoi nourrir sa famille. Lorsque j’ai rencontré une famille qui n’avait pas mangé durant deux jours sans avoir moi-même rien à donner. Lorsque les camarades d’université et mon entourage n’ont pas reconnu l’importance de mon engagement…

Après, l’hésitation à retourner voir ces familles était quelques fois entraînée par une série de questions : à quoi bon y aller si je ne change rien ? Pourquoi continuer à y aller les mains vides ? Pourquoi tenir alors que je n’apporte rien aux gens qui n’ont pas mangé depuis deux jours?

Dans une réunion récente de notre association, des échanges avec les jeunes nous ont permis de comprendre ensemble les éléments difficilement perceptibles de la valeur de cet engagement : ce qui nous donne la force ou le courage de poursuivre face aux blocages d’impuissance et de découragement.

Eliane ABENE, une jeune animatrice de bibliothèque de rue : « La visite que nous avons effectuée à Katana m’avait fort motivée car j’avais vu comment les enfants orphelins vivent. Leur amour et leur affection vis-à-vis des sœurs sont honnêtes. Le fait de m’approcher de quelqu’un qui ne reçoit pas souvent de visite d’autres personnes m’a motivée et m’a aidée à comprendre que j’ai des choses à apprendre. »

SALEH Kazige Abasi , un jeune animateur :« Je voudrais partager avec vous le cas du vieux Herman qui n’est plus de ce monde malheureusement. Il a connu l’extrême pauvreté. A chaque fois qu’on lui rendait visite, on devait faire des petits travaux ménagers avec lui. Lui, étant malade parfois, ne pouvait qu’admirer et regarder ce que nous faisions. Bien qu’il ne disait rien, il pouvait garder son pouvoir de penser. Et à chaque fois que nous nous préparions à partir, il nous disait que nous étions sa famille, nous avions de la valeur. La plupart de fois il souriait à la fin en nous exprimant un sentiment de satisfaction. Actuellement il est mort, mais quand même il avait fait de nous des personnes différentes. Il nous a donné le courage et la chance de réaliser que nous sommes forts pour redonner sourire aux faibles et aux exclus.»

Salehe-rencontreJeunes

Salehe prend la parole

Ces exemples concrets des jeunes m’ont révélé le pouvoir de la rencontre, de l’amitié face à l’impuissance et au découragement. La présence permanente aux côtés des familles leur redonne parfois espoir et courage de pouvoir continuer à lutter.

Un papa du nom d’André Kahiro me disait un jour : «les gens acceptent difficilement que la vie d’un pauvre évolue. Parce qu’ils te voient avec les mêmes habits, la même maison… ». Ses paroles ont été une invitation pour moi à comprendre davantage la vie des familles avec lesquelles nous sommes engagés ensemble, pour transmettre à notre société ce qu’elle ne voit pas dans leur combat.

Nous ne pouvons pas apporter des réponses à toutes les questions rencontrées dans notre engagement. Les familles elles-mêmes à l’instar du commun des mortels ne peuvent répondre à tous leur problèmes dans leur état d’exclusion et de privation systématiques. Pourtant cet engagement a de la valeur. Il faut se laisser transformer intérieurement par la vie de ces enfants et ces familles pour atteindre la perception de sa réalité et l’accepter. Elle se trouve dans leurs paroles, leurs pensées, leurs gestes, leurs regards, leur espoir, leur courage, leur combat quotidien. Le sourire retrouvé, la dignité reconquise, la reconnaissance et le respect de son entourage, l’intégration dans la communauté, les soins et la scolarité des enfants assurés (même si la maison et les habits n’ont pas changé) et tant d’autres facteurs sont les éléments qui montrent la valeur de notre engagement méconnu.

Vous avez dit « Jungle » ?

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François Phliponeau

France

A Calais, Dunkerque et dans une dizaine de communes du Nord – Pas-de-Calais, le mot est à la mode.
Il évoque là où se battent des animaux sauvages et, par extension, là où règne la loi des plus violents, des plus sauvages…
Oui, c’est la loi de la jungle à Calais, quand il n’y a qu’un point d’eau pour se laver. C’est la loi de la jungle à Dunkerque, quand il est si difficile d’échapper à la police pour trouver place dans un camion qui va traverser la Manche. Est-ce si grave de vouloir rejoindre sa famille en Angleterre ?
A Norrent-Fontes, j’ai découvert d’autres réalités. Chemins creux, boue gluante, Erythréens et Soudanais épuisés par des mois de galère avant d’arriver là, mais aussi cette boulangère qui donne trois sacs de pain, cette mamie qui fait cuire 25 kilos de pommes de terre, ces retraités qui se dévouent pour amener au stade municipal tous ceux qui veulent se doucher. Cette organisation, c’est une fois par semaine. Mais c’est tous les jours que des bénévoles de « Terre d’errance » se relaient dans une solidarité active.
Leur récompense ? Apprendre presque chaque jour que tel et telle de leurs amis sont arrivés « à passer de l’autre côté »; mais surtout avoir le bonheur de se sentir utile, considérant l’égale dignité de toute personne, qui qu’elle soit, d’où qu’elle vienne.
Avec eux, les jungles deviennent des terres de fraternité.
Photos François Phliponeau

Tour du monde

 

 

 

 

 

 

 

Atelier Slam de Chalon-sur-Saône,

France

Au crayon à papier ou à bille,  avec une plume, un pinceau, un feutre ou une craie-pastel, des jeunes et des adultes de l’« atelier Matisse » et de l’« atelier Slam » de Châlon-sur-Saône (France) s’expriment, scandent, crient ou murmurent ce qu’ils ont dans leur coeur, en mots ou en couleurs… « Tour du monde » est tiré de leur recueil de slams illustrés, publié par ATD Quart Monde en décembre 2015 sous le nom « Ensemble et chacun son crayon, une parole, un dessin pour dire… ». Il parle simplement de la solidarité au quotidien, des petits gestes invisibles que posent les habitants d’un quartier défavorisé…

Je descends de ma tour infernale
J’oublie ces prises de tête en spirale
Allant de détour en détour
Je vais tour à tour
De tour en tour.
Et au détour de mon parcours :
Avec ATD Quart Monde
Je rencontre les peuples du monde

Si ton voyage à toi se passe avec Sélectour
Le mien est bien plus sélect, il vaut le détour
Il va de tour en tour
Les peuples sont réunis et accueillis, c’est du lourd.

Je te parle tour à tour
D’Anita, seule avec son fils
la peur lui sert de nourriture
Dans la cage d’escalier, au bas de l’immeuble
Elle ne croise que des insultes,
Sous ses pieds le terrain est meuble
Accompagner son fils à l’école c’est le parcours du combattant

Tepereck, handicapé se débrouillant seul
Il soigne son propre père, malade, âgé
Assure les tâches ménagères
Courage et volonté
Toujours motivé il ne se plaint jamais

Thaï de dispute en dispute pour des bagatelles
Thaï pourquoi se prendre la tête
On vit la même maladie,
Elle nous ronge de l’intérieur
Pourtant, on peut se comprendre
Se pardonner mutuellement

Asia, rejetée par son pays a subi des atrocité
Elle est venue demander le droit d’asile
Démunie, sans papier, sans travail, sans logement,
Ta vie n’est que souffrance,
Elle est loin de toute romance

Estéban ne sait ni lire ni écrire
C’est sa fille de 10 ans qui lui vient en aide !
Administration, information, réclamation
Sa vie risque de tourner en rond

Margarita, portugaise 58 ans,
Sans famille, sans papier, sans travail
Sans toit, sans repère, sans rien
Juste un ordre de quitter le territoire français

Abdou et Mariana sans appartement
Ils dorment à l’hôtel
Ils attendent les clefs du bonheur.
Sans vouloir faire une bonne action
Je les ai hébergés
C’est juste ma mission
8 décembre, illuminations !
Je croise Olga
Ce soir-là elle a voulu se sortir
Mais se sortir de quoi ?
Seule, veuve, gravement malade
De ça elle veut s’en sortir.
Le lendemain…coup de fil !
Elle me dit : « fini les idées noires »
C’est ça son illumination

La solidarité est annoncée pour Noël
Malika ne verra pas ses filles.
A force de la croiser,
De jour en jour
De semaine en semaine
De mois en mois
Je la rencontre
Je lui parle,
La porte s’ouvre
Elle rentre chez moi
Chocolat et petits gâteaux se partagent
Pour elle, c’est Noël avant l’heure

Au coin de la rue, une main se tend, elle mendie,
Elle s’appelle Pédro, Fatima, Alaïs, Noura ou…
Elle n’attend qu’une main tendue
Au creux de cette main mendiante
Je ne trouve que ses larmes
Et je dépose un morceau de pain.

Quand un enfant facilite l’inclusion des autres !

Montagne Nicolas - photo ATD Quart Monde

Montagne Nicolas – photo ATD Quart Monde

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Montagne Nicolas est un village à peine en construction. C’est un endroit assez difficile d’accès où les services de base n’existent pas. Aucun véhicule ne peut y accéder, pas d’eau, pas d’électricité, pas d’école. Pour plein de besoins bien primaires, il faut se déplacer hors du village en empruntant des routes plutôt pénibles.

C’est là que nous choisissons d’animer une bibliothèque sous les manguiers. Depuis le début de notre bibliothèque, en avril 2015, nous remarquons deux enfants qui, chaque jour de bibliothèque, nous observent avec une attention soutenue, depuis la clôture d’une maison voisine. Cette clôture est en bâche et tissus comme c’est le cas pour bien de maisons du village. Comme les deux enfants n’ont pas le droit de sortir alors que l’activité les intéresse, ils soulèvent le bout de tissu et déchirent un peu la bâche pour pouvoir voir. Un jour, pendant le temps du livre, les animateurs ont tendu un livre à ces deux enfants pour qu’ils puissent, eux aussi, voyager dans le monde de la culture, depuis là où ils se trouvent. Ils étaient bien contents et ont commencé à feuilleter le livre.

Jean-Pierre, 10 ans, un enfant très régulier dans la bibliothèque qui était avec les animateurs et les autres enfants a dit tout à coup : « Tiens, je vais regarder les livres avec ces enfants, il ne faut pas les laisser regarder seuls, et puis peut-être qu’ils auront besoin d’explications. » Il est donc allé regarder avec eux, on les a vus échanger tous les trois. Puis un autre enfant les a rejoints. Ainsi ils étaient quatre à regarder les livres ensemble, avec beaucoup de joie, d’un côté à l’autre de la clôture que les deux petits de 6 – 8 ans n’ont pas le droit de traverser. Ce jour-là, ils ont été inclus dans la bibliothèque et les échanges avec d’autres enfants. Depuis lors les deux enfants participent religieusement à la bibliothèque. De ce geste d’enfant, nous apprenons que tout le monde peut sortir de l’isolement si quelqu’un lui tend la main.

 

Mon salaire, c’est ma feuille de paie

Nettoyage d'un jardin en friche

Nettoyage d’un jardin en friche

France

Gérard Bureau, après 40 ans d’expérience comme volontaire permanent dans le Mouvement ATD Quart Monde, a fondé « initiatives solidaires », une auto-entreprise sociale qui propose des chantiers rémunérés à des personnes qui n’ont pas trouvé d’emploi mais « ont un besoin vital de travailler ». Gérard travaille avec elles sur des chantiers chez des particuliers, des entreprises ou des associations (entretien de jardins, maçonnerie, réfection de logements…). Au fil des mois, le courage et les efforts des personnes en recherche d’utilité et de liens avec d’autres sont reconnus et valorisés.

« C’est la recherche de l’utile et de la solidarité, sans bénéfices financiers personnels autres que ceux qui permettront de développer l’activité de l’auto-entreprise. C’est répondre au défi de créer une économie humaine entre tous et pour tous, nouvelle croissance possible puisque la demande est là. Les besoins en service de proximité sont en plein développement et en ajoutant la plus-value de la solidarité, notre petite entreprise a déjà son carnet de commandes bien rempli par le bouche à oreilles. »

Dans la chronique de son blog « initiatives solidaires », Gérard partage l’histoire d’un homme qui se bat au quotidien pour s’en sortir et être reconnu comme utile et capable de travailler.

Le parcours de Monsieur CB

« Je n’ai pas encore beaucoup écrit dans cette chronique, je vais raconter aujourd’hui le parcours de CB, un adulte de 40 ans, marié, deux enfants. Dans cette chronique je ne dirai jamais les origines ni ne ferai la description trop détaillée des conditions vécues par ces personnes. Le travail que je partage avec elles me montre chaque jour qu’elles sont des personnes qui méritent qu’on les regarde dans leurs projets et leurs batailles, pas dans la description de leurs problèmes qui sont leur vie privée ou en tout cas, ce n’est pas à moi d’en parler.

J’ai connu CB il y a trois ans, nous l’avons hébergé quelques semaines avec sa famille car sans logement. Il vit maintenant à l’hôtel de façon stable en attendant meilleur. Depuis le premier jour que je l’ai rencontré, il parle de quatre choses : logement, santé, école, travail. Pour chacun de ces domaines de vie, il met une énergie que nous ne pouvons pas imaginer. J’ai une collection de sms quotidiens de ses demandes pour comprendre une démarche, pour essayer de répondre à des questionnaires administratifs, pour actualiser sa situation à pôle emploi, pour soigner ses enfants, pour chercher un logement, pour répondre à des annonces d’emploi etc…. depuis trois ans, il n’a pas abouti sur la question du logement et du travail et je comprends de nouveau pourquoi des personnes peuvent à un moment renoncer et se laisser aller à l’assistance car c’est plus que décourageant, c’est un combat toujours perdu d’avance et les administrations osent dire en face à face « vous n’avez aucune chance, il y a trop de personnes avant vous… il vous manque tel document et la fois suivante encore un autre document ou un document que vous ne pouvez pas produire… vous n’êtes pas éligible… »

CB ne se décourage jamais et essaie toujours. Trois ans que plusieurs fois par semaine, CB m’appelle ou m’envoie des sms pour toutes ses démarches. J’ai calculé, ça fait environ 550 conversations, demandes, réflexions pour essayer de dénouer sa situation. De plus CB est dynamique, cultivé et n’est pas la personne dont on pourrait penser qu’il est hors jeu, même si pour ma part, je ne considère personne hors jeu. Alors si lui ne réussit pas dans ses démarches, comment feront ceux qui ont moins de bagages ?

CB a un réseau de travail non déclaré, entre 25 et 70€ la journée, quelquefois pas payé. Il n’est pas parmi les plus démunis, il se maintient à flot. Pôle emploi ne lui propose pas ce qui lui correspond et le dialogue avec les conseillers est décourageant.

CB est la première personne à qui j’ai proposé des emplois en CDD à la journée, environ une dizaine de journées depuis 6 mois. Ce n’est pas à lui que je propose le plus de travail puisque il a un réseau par ailleurs. C’est par le projet « Initiatives solidaires » qu’il a eu sa première feuille de paie de sa vie. Lors d’un travail au siège international d’ATD Quart Monde dont il a compris les objectifs, le soir, au moment de le rémunérer, il m’a dit : « je ne veux pas du salaire, mon salaire, c’est la feuille de paie. » Je l’ai évidemment quand même rémunéré. Comme d’autres personnes, sa façon de travailler est exemplaire, comme s’il voulait prouver heure après heure de travail, qu’il est employable. Comme m’a dit quelqu’un avec humour, pour l’arrêter de travailler, il faut enlever la pile, car il va au-delà de ce qui est demandé. Ces jours-ci je l’ai mis en lien avec Charles, un retraité qui soutient des personnes dans leur parcours vers l’emploi. Il l’a recommandé au service de la mairie qui dispose d’un certain nombre d’emplois réservés sur des chantiers publics. Il a pu obtenir un emploi pour plusieurs mois. »

Vous pouvez soutenir Initiatives solidaires en visitant le blog et en parlant de cette initiative autour de vous !

« Reporters de paix »

fresque Bangui-Mpoko

fresque Bangui-Mpoko

J’ai le privilège, avec quelques autres, d’être le destinataire de récits de vie quotidienne d’amis vivant aujourd’hui à Bangui (Centrafrique) au cœur de la tourmente qui sévit et ravage ce pays depuis plus d’un an (http://centrafrique.atd-quartmonde.org/)

Qu’ils soient Centrafricains ou non, ils côtoient tous les jours la violence. Et pourtant tout au long de ces longs mois de souffrance je ne les ai jamais sentis abattus.

Des moments difficiles, ils en vivent en permanence. Confrontés à la guerre interne, à ce souffle qui ravage villes et villages, plus terrible qu’une tornade, dans ce climat de haine, ils protègent de leurs mains la petite lueur d’humanité qui résiste, ils survivent tels des « héros du quotidien » qu’ils se défendent d’être, mais surtout ils apportent à leur entourage immédiat une leçon de courage et d’espoir.

Nous sommes bouleversés souvent à la lecture de leurs récits, teintés parfois de cet humour propre aux survivants qu’on a pu capter naguère chez les rescapés des camps de la mort. Emus par leurs mots, par ce qu’ils vivent de terrible. Et l’on se doute bien qu’ils ne nous disent pas tout pour ne pas nous effrayer de leurs manques, de leurs effrois, et de leurs difficultés.

Leur propos n’a rien à voir avec les dépêches et articles des « reporters de guerre » des rares médias qui s’intéressent encore à la Centrafrique. Eux seraient plutôt des « reporters de paix ».

Car ce qu’ils tiennent avant tout à nous transmettre, ce qui les tient debout, ce sont tous ces petits gestes de solidarité dont ils sont les témoins.

C’est par exemple cet homme qui revient dans son quartier et découvre un vieil homme dans le plus grand dénuement dont la maison a été détruite. Avec quelques jeunes ils reconstruisent sa maison. C’est ce geste protecteur d’une femme chrétienne à l’égard d’une jeune femme musulmane alors que partout on nous dit qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble…

Ce sont ces jeunes gens qui se forment et s’organisent pour porter aux enfants réfugiés dans les camps, le sourire, le temps de leur raconter une histoire, de lire un livre, de créer des images, de chanter ou de jouer ensemble.

C’est aussi le partage des nouvelles. A Bangui, chaque jour, les habitants inventent leurs réponses. Et celle qui vient spontanément c’est être en lien avec d’autres, avoir des nouvelles des autres, loin ou proches. C’est cela qui vous donne du courage, de la joie et de la force pour continuer à croire qu’il y aura un demain meilleur. S’informer, c’est exister, c’est résister. Se soucier des autres. Tenir le coup ensemble même quand on a été séparé par les évènements. Et la famille reste bien le lien, le ciment sacré entre tous.

Les initiatives existent. Ainsi, récemment quatre jeunes, Antoine, Hector, Jean et Daniel, qui avaient participé à un travail d’écriture et produit un DVD « Enfant du monde, tends moi la main » ont décidé de l’utiliser. Ils l’avaient enregistré et tourné dans de nombreux lieux de vie avec le concours d’autres animateurs, d’enfants et de parents de Bangui et alentours. Il y a quelques jours, ils ont organisé une tournée dans les quartiers où des enfants avaient participé à ce DVD pour redonner la fierté et enthousiasme. Ils ont ensuite travaillé avec les enfants et les jeunes sur des affiches et une banderole et sont partis dans les quartiers afin de rencontrer leurs chefs de quartier, les parents, d’autres jeunes animateurs pour récolter des idées pour un après midi festif. Avec les enfants de plusieurs quartiers, ils ont alors préparé un sketch sur la paix.

Nos amis de Bangui nous disent que ces échanges avec nous constituent pour eux un réel soutien. Qu’ils sachent que pour nous, leurs mots sont autant de signes de vitalité, d’espoir pour vaincre cette violence. Ils démontrent qu’il n’y a pas de fatalité du mal.

Ils renforcent cette conviction que la paix reviendra et que ces petits gestes d’aujourd’hui, posés au cœur de la tourmente, sont autant de petits cailloux pour construire cette paix qu’ils attendent et qu’ils méritent tant. Ce sont des artisans de paix. Et avec eux, on y croit.

Comme le confie Grâce : « En ce moment, on sent la fumée de la paix, mais on voit pas encore la lueur du feu ! Il faut qu’on se mette ensemble et qu’on parle. Tout homme a des droits et des devoirs ».

 

Pascal Percq – France