La « théorie infantile » du développement manque de chercheurs

’

’photo ATD Quart Monde, chantier communautaire avec des enfants et jeunes de Bukavu

Bagunda MUHINDO  René,

Bukavu, République Démocratique du Congo

La littérature et les théories sont aujourd’hui abondantes sur la part des différents groupes au développement de la société. Les ONG de Bukavu ont ces 10 dernières années insisté sur « la théorie féministe » du développement et « le gender ». Depuis environ 17 ans je suis engagé dans les actions de promotion des droits l’enfant… Il existe beaucoup de textes bien écrits là-dessus… Ce que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, ce sont les recherches qui mettent en lumière le taux de participation des enfants au développement d’un pays.

Il faut creuser plus profond pour voir sa pertinence. Il y a cinq ans j’assurais l’animation d’une émission radio diffusée dans une chaîne locale. L’émission s’intitule « les enfants du courage ». Elle donne aux enfants l’occasion de s’exprimer sur différents sujets tels que la participation, la protection, les droits… Un enfant de 7 ans avait dit : « On peut penser que quand on n’a pas commencé l’école on reste à la maison à ne rien faire mais ce n’est pas le cas. Il arrive que la maman ou la bonne soit occupée par d’autres tâches ménagères et si le bébé pleure et qu’un enfant de 4 ans chante pour lui afin qu’il se taise, il participe dans ce cas au progrès de la famille ». Depuis, j’y ai réfléchi et me suis dit que cet enfant avait raison. Celui-là participe indirectement à l’économie du ménage en permettant à celui qui travaille de gagner en temps.

Le 22 mai à l’occasion de la Journée internationale des familles, un parent s’est exprimé dans une cérémonie sur l’apport d’un groupe qu’il connaît sur le développement de sa communauté. Papa Alexis disait : « Je vais parler de ce que Tapori apporte aux enfants, aux jeunes et à leurs familles. Bien que le monde connaisse des défis gouvernementaux et institutionnels face auxquels il est souvent difficile de trouver des réponses immédiates, il y a dans tous les pays du monde des gens qui s’unissent ensemble pour que les choses changent. Tapori suit aussi ce chemin et j’apprécie beaucoup cela.

Suite à certaines contraintes, des enfants et des jeunes sont en difficulté et quand c’est trop dur, certains se retrouvent dans la rue. Avec Tapori, certains ont compris l’importance de réfléchir ensemble à travers des activités éducatives, culturelles, de formation ainsi que des activités de développement pour donner la chance à ceux qui sont en difficulté d’avancer avec tout le monde dans leur société. Quand je vois tout ce qu’ils font, je suis fier de voir mon enfant participer aux activités des Tapori. Ce qu’ils font ne se limite pas uniquement dans leurs groupes mais ça contribue aussi au développement social et économique de la société. A travers leurs projets et toutes les actions dans lesquelles ils sont engagés, ces enfants et ces jeunes nous apportent beaucoup. Le fait que mes enfants participent aux activités de Tapori leur permet d’écouter leurs parents, et quand ils parlent des droits par exemple dans la famille, nous nous rappelons de l’importance de leur place dans les décisions importantes à prendre ensemble en famille».

Les exemples comme ceux-ci sont légion dans ma communauté bien qu’ils ne soient pas quantifiés pour prouver la pertinence de la participation des enfants au développement au niveau le plus élevé. Est-ce parce qu’il manque des enfants chercheurs ? Est-ce parce que les chercheurs adultes ne voient pas d’intérêt scientifique à trouver des données chiffrées là-dessus ? Ces questions me conduisent à penser que « la théorie infantile du développement» dans mon pays (si elle existe) manque de chercheurs.

Je voudrais savoir comment c’est dans votre pays.

Vivre comme un poulet

Saint-Jean Lhérissaint,

Burkina-Faso

Je suis arrivé au Burkina-Faso, il y a 2 mois et quelques jours. L’une des premières choses qui attire mon attention, c’est la grande préoccupation des gens pour les papiers d’identité. On crée des qualificatifs pour ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de s’identifier, non pas par moquerie, mais pour dire que c’est inacceptable que des êtres humains ne peuvent même pas prouver comment ils s’appellent. D’où l’expression « Vivre comme un poulet ».

Au pays des hommes intègres, beaucoup de personnes, surtout les plus pauvres, n’ont rien pour s’identifier. Plusieurs raisons, certaines liées directement à la pauvreté, d’autres à la coutume ou à l’isolement, justifient ce manque. D’abord il y a des enfants qui sont nés chez un proche de leur maman ou dans un lieu d’accueil quelconque parce que la coutume du pays exige que la fille qui tombe enceinte chez ses parents parte et qu’aucun membre de la famille n’ait le droit de lui adresser la parole tant qu’elle ne revienne présenter ses excuses. Ensuite, il y a des familles qui n’ont pas de moyens pour payer la déclaration de naissance. Il y a des papas qui ne reconnaissent pas leurs enfants, du coup c’est impossible pour la mère de déclarer toute seule la naissance de l’enfant. Il y a des personnes qui se voient bannir de leur village. On leur déchire les papiers ou elles se sentent si désespérées qu’elles les jettent elles-mêmes. Enfin, autrefois chaque famille avait des taxes à payer. Ces taxes variaient selon le nombre de personnes qu’il y a dans la famille. Pour payer moins, des familles n’ont pas déclaré la naissance de quelques-unes de leurs progénitures. Le temps a changé, ces taxes n’existent plus, mais certaines personnes habitant des coins reculés gardent ça encore à l’esprit. À côté de tout ça, tous les parents sans papiers voient leurs enfants tombés dans la même situation puisque qu’il faut avoir ses propres pièces d’identité pour pouvoir en faire pour ses enfants.

capture-cran-site-l-application-icivil

La déclaration de naissances par SMS bientôt possible au Burkina Faso : une réponse possible aux difficultés d’identification des naissances en Afrique ou une solution qui ne prend pas en compte les plus pauvres ?

Ne pas avoir de papiers ne devrait pas être une catastrophe si on pouvait s’en procurer facilement. Mais les avoir ici est bien compliqué, car la procédure est longue, les démarches difficiles. L’accompagnement, surtout de la famille de l’intéressé, est essentiel et il faut des sous pour couvrir les frais. Ainsi est-il clair que ceux qui ne connaissent aucun membre de leur famille ou qui n’ont pas le droit d’y retourner, ainsi que leurs descendants, sont condamnés à ne jamais avoir de papiers. Dans un pays où le contrôle s’intensifie surtout depuis l’attentat du 15 janvier 2016, où tout le monde, même les burkinabés, est obligé de circuler toujours avec une pièce d’identité pour ne pas se faire arrêter et payer, sortir sans ses papiers est un grand risque. Sayouba a bien mesuré ce risque quand, en se rendant de Ouagadougou à Kaya, il s’est fait arrêter lors d’un contrôle à un poste fixe. Oui, il a été arrêté parce qu’il n’a pas pu s’identifier comme les autres passagers l’ont fait. 2500 francs cfa lui ont été exigés pour obtenir sa libération. N’ayant pas cette somme en sa possession, il a passé 12 jours en prison.

« Quand on n’a pas de papiers, on vit comme un poulet. Même les morts ont des papiers, sinon on ne peut pas les conduire au village pour être enterrés » a déclaré un militant d’ATD Quart Monde. Un acte de naissance est le tout premier cadeau qu’on offre à un enfant qui arrive au monde. Ça prouve qu’il existe. C’est cette première pièce qui lui donne droit à toutes les autres. Faire bouger les états civils, les ministères de justice, les mairies, les ministères de l’intérieur et toutes autres structures selon les pays pour permettre à tout le monde d’exister légalement dès la première seconde de respiration sur notre planète, tel est le grand verrou à faire sauter pour que plus jamais personne ne vive comme un poulet.

Image tirée de l’article : La déclaration de naissances par SMS voit le jour au Burkina Faso

Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

Haiti BDR jeune rue 6-rogner

Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.

Les réussites collectives et les réussites individuelles

Tanzanie-sessionMars

Bagunda MUHINDO René

Bukavu, République Démocratique du Congo

La société accorde beaucoup plus souvent la valeur aux grandes réalisations. Par exemple quand on évalue les facteurs qui influencent le taux de scolarisation des enfants dans un pays, aucune allusion n’est accordée aux efforts dont certains parents des familles déshéritées déploient pour la survie de leurs ménages. Quand un pays enregistre des croissances économiques considérables, le Président ou le Ministre de l’économie reçoit à l’échelle internationale une médaille de mérite. On ne pense pas au paysan qui a cultivé des hectares de terres à la main…

L’évaluation des réussites communes dans une société oublie souvent les moins forts. Quand les facteurs socio-économiques sont exclusifs et non multidimensionnels comme la production et le rendement pour une période donnée, ou le nombre d’enfants ayant achevé l’année scolaire dans un pays, il devient difficile de reconnaître le courage et la valeur de certains. Les succès reviennent de façon générale aux plus forts (souvent aux représentants des gouvernements).

Ce sont les réflexions qui me sont revenues à l’esprit après la session internationale des jeunes de la région des grands lacs tenue du 20 au 25 mars en Tanzanie avec ATD Quart-Monde. Il y avait les participants venus de la Tanzanie, de la République Démocratique du Congo, du Kenya, du Rwanda, de la France, d’Israël et d’Éthiopie. Le thème principal était « apprendre et s’engager ensemble pour être amis des sans amis ». (lire ici un article sur cette session)

L’approche « apprendre de nos réussites » proposée par Orna, une animatrice venue d’Israël m’a beaucoup fait réfléchir sur les réussites collectives et les réussites individuelles. Je ne suis pas partisan de l’égoïsme. Mais quand les réussites communes sont représentées par les personnes influentes, elles donnent l’impression d’avoir réussi grâce aux seuls efforts des plus forts. Ce qui donne parfois aux moins forts l’impression de ne servir à rien.

Dans mon engagement quotidien avec les plus pauvres, j’ai réalisé que l’un des plus grands défis auxquels ils sont confrontés c’est celui de ne pas reconnaître leur courage, leur existence, leur dignité… leur valeur.

Cette approche est particulière : sur la base des expériences contées par les participants, les principes ont été formulés… « Ne pas se décourager » m’a rappelé un événement d’il y a cinq ans. Je visitais une maman avec ses trois enfants. Pendant la discussion sa fille de 7 ans m’avait dit : « ma maman est comme une poule. Tu sais, quand celle-ci est avec ses poussins elle ne peut pas manger. Elle picore seulement pour ses petits…Hier ma maman n’a pas mangé. Elle a dit que le repas ne pouvait pas suffire pour tout le monde ».

J’étais ce jour-là complétement bouleversé en regardant la déception et la honte de la femme. J’ai vu comment les personnes en situation de précarité désespèrent et ont tendance à croire que rien ne réussit dans leur vie quand les choses semblent dures. Pourtant elles ont plusieurs exemples de réussite.

Alors à chaque fois qu’elles seront confrontées à une déception je ne manquerai plus des mots. Je les inviterai à se rappeler des exemples de leurs propres réussites. Cette approche permet à chacun d’être fier de soi-même, de découvrir sa propre valeur.

En la reconnaissant, chacun peut avoir le courage de continuer son chemin et son combat même quand personne ne la lui reconnaît. Par ailleurs je pense que les moyens dont disposent les forts et les moins forts sont disproportionnels. Ces derniers réussissent avec presque rien.

On devrait avoir aussi des médailles de mérite pour les « moins forts ».

Tanzanie2

Bangui, dernière journée de l’année

feu espoir2

Le matin du 31 décembre à 5h et demie, nous partons avec Michel à l’église de la Sainte Trinité. Au-delà commencent les quartiers à majorité musulmane. C’est ici qu’ont eu lieu des violences d’une atrocité sans nom entre les Anti-Balakas et la Séléka. Du côté musulman, sur une population de 50.000 habitants, 5.000 sont encore là à résister à la peur ; devant les morts, la plupart ont quitté Bangui. Sur 38 mosquées, 37 ont été détruites… Les quartiers chrétiens sont autant délaissés.

La marche pour le pardon et la réconciliation aura finalement lieu dans l’après-midi. Sur le chemin de retour à la Cour, nous parlons avec des soldats des casques bleus du Rwanda qui sont dans le pays depuis plus d’une année. Ils disent que hier, le jour des élections, dans un seul lieu il y a eu des coups de fusil, mais en l’air, sans dégâts humains.

A 14h, nous sommes de retour devant l’église. Le prêtre de la paroisse demande de nous mettre sur deux files. Il dit que cette marche, c’est demander pardon pour soi-même, sa famille et à nos frères musulmans. Très vite les deux files qui avancent au même pas sont longues de centaines de mètres. Nous traversons d’abord des quartiers déserts, que les habitants ont fuis. Le « Je vous salue Marie » se rythme au pas des marcheurs, ou est-ce le contraire ? Les rues deviennent étroites. Nous entrons dans les quartiers proches du Kilomètre 5, grand lieu de marché tenu par les musulmans. Partout des véhicules éventrés, des maisons trouées d’impacts de balles, des ponts détruits. Devant les portes en tôle ondulée, des enfants, des jeunes, avec leurs parents et grands parents se serrent les uns contre les autres. Parfois des étincelles de lumière dans des regards qui se croisent, un lent signe de la tête qui engendre celui de l’autre, des mains hésitantes qui se tendent, un vieil homme en tunique et avec la toque sur la tête vient serrer la main des gens dans la file, les unes après les autres : Merci de venir !

Sur l’aire du Kilomètre 5, au pas des marcheurs, la marée humaine s’ouvre. De temps à autre, depuis la foule, parfois depuis l’intérieur d’une maison, on entend : Merci pour la visite ! Nous passons non loin de la grande Mosquée avec son minaret reliant terre rouge et ciel bleu. Au bord de la route, des hommes inclinés, en prière. Au coin d’une rue, le cri d’une mère, amplifié de pleurs de toutes les mamans de la terre pour leurs jeunes jetés comme un rien dans les entrailles de la violence. La peur reste présente.

Devant un bar, des jeunes femmes réunies par un travail de nuit pour nourrir leur famille, se tiennent par le bras, leurs lèvres se joignant à la prière des leurs.

Au retour à l’église, l’expression de joie et de foi des gens est infinie. Quand nous ressortons il fait nuit, un homme nous guide avec la lumière de son téléphone, puis la nuit est totale, nos pieds et la route n’ont pas fini de s’apprivoiser.

Le soir nous sortons sur l’avenue principale boire une bière avec Froukje et Joël. Nous parlons de tout et de rien et nous finissons même à chanter à trois voix. Les klaxons sur la grande avenue Boganda, des jeunes à quatre sur les motos ou dans les coffres de taxi pour crier au monde entier « Bonne année ». La nuit continuera à faire résonner la fête !

A un petit tas de branches soigneusement enchevêtrées et entremêlées de petits papiers, Michel y met son souffle, doucement puis intensément. Des craquements, se détachent les premières étincelles. Des flammes se dressent accrochées aux pointes des pieds de la nuit. Face au matin qui enjambe le mur de la Cour, Froukje prépare des tartines beurrées, du café et de la citronnelle sucrés d’une main bien généreuse. La cour résonne de son chant et les familles qui y vivent se saluent et nous saluent en clamant que l’année sera belle, surtout la paix ! Chantal, en se chauffant les pieds au feu, raconte sa veillée de fête, de chants, danses et prières et son visage s’illumine. Toute la matinée, les mamans cuisineront le manioc, accompagné pour ce jour spécial d’un poulet et de salade. Quand nous proposons d’apporter notre part avec le chocolat comme dessert : « Ce sera pour ce soir, on a déjà le dessert, on a tout, c’est la Centrafrique, avec le développement, le bonheur, le partage ! »

Anne-Claire et Eugen Brand

L’économie du Cameroun face au changement climatique

cameroun

photo @grainesdinfo.wordpress.com

Blaise N.,

Cameroun

« Le climat est devenu est instable et il nous embrouille énormément. Nous ne savons plus à quel moment il pleuvra ou il fera chaud. Nous sommes troublés et nos cultures aussi. Soit il pleut beaucoup et certaines cultures ne supportent pas l’abondance de l’eau soit il fait très chaud et cela brûle totalement nos plantes réduisant ainsi le rendement et la qualité de production. Les hommes doivent arrêter de détruire la couche d’ozone avec leurs usines et leurs véhicules car si rien n’est fait d’ici quelques années nous risquons de mourir de faim… »

Voilà le témoignage d’un paysan du Cameroun. Il témoigne de la réalité dans laquelle se trouve la majorité de notre population car le Cameroun est un pays agricole à plus de 60 % et les populations tirent leur subsistance dans l’agriculture qui est faite généralement à petite échelle. Les effets pervers du changement climatique se font sérieusement ressentir. Il y a encore quelques années un paysan camerounais pouvait vous dire avec exactitude que la saison des pluies commençait en août pour s’achever en novembre et la saison sèche allait de la mi-novembre à la mi-mars. De nos jours on attend indéfiniment les pluies. Tout le cycle agraire est troublé. Les agriculteurs ne savent plus à quel moment de l’année remuer le sol, préparer les semis et enfouir les plants. La plupart par réflexe et par habitude continue de se fier à l’ancien calendrier qui est devenu caduc d’où d’innombrables conséquences : les végétaux sont brûlés par le soleil, les plants de cacao dépérissent, la qualité de la production est altérée. Le volume des fruits baisse, la chaîne alimentaire s’effrite car on savait par exemple qu’avec la venue des pluies, il y avait prolifération des champignons blancs qui relevaient le fumet des sauces d’arachide et équilibraient aussi l’alimentation. L’argent se fait rare car les produits devenus de mauvaise qualité n’ont pas de valeur sur le marché. Et un septuagénaire d’arguer : « On ne se retrouve plus. Non seulement nous ne mangeons plus à notre faim mais on ne peut plus rien vendre. Comment fera t-on pour envoyer nos enfants à l’école et subvenir à nos besoins? Si la terre qui est notre seule mamelle nourricière nous abandonne, vers quoi irions et nous et comment ferons nous? La situation est vraiment grave. »

Voilà un tableau sombre, conséquence des changements climatiques. Cependant face à cela certains paysans ont développé diverses initiatives afin d’atténuer les effets des changements climatiques sur leur quotidien et sur leurs revenus.

La première initiative est la mutation au niveau des cultures. Les cultures généralement friandes en eau ont cédé la place à celles qui s’adaptent à toutes les saisons. « Nous ne pouvons plus cultiver du maïs qui consomme beaucoup d’eau. Nous cultivons davantage le manioc qui avec peu d’eau peut s’adapter à toutes les saisons. Nous pouvons donc le manger sous diverses formes tout le long de l’année et le vendre aussi. Cela nous permet de tenir face à certaines charges. Nous plantons aussi beaucoup d’arbres que l’État nous a distribués. Nous pensons qu’à la longue cela atténuera la dureté des saisons » nous révèle une femme agricultrice.

La seconde initiative est la transformation des produits issus des récoltes en diverses conditionnements. Par exemple des fruits sont transformés en jus : « Vues la mauvaise qualité et la perte de volume des fruits comme les mangues, l’ananas, les goyaves et les oranges et les papayes , nous sommes obligés de les transformer en jus afin de les vendre. Cela nous permet de garder un certain équilibre financier. Les produits comme les bananes plantain ou bien les pommes de terre sont transformés en chips .Cela nous permet aussi d’occulter la qualité du goût qui devrait être tout autre s’ils étaient consommés frais. Nous transformons aussi le manioc en amidon…Voilà comment on s’en sort face aux désagréments du climat » explique un membre d’une coopérative agricole.

La troisième initiative est la culture dans les bas-fonds marécageux. Elle est de plus en plus prisée par les populations. Car ces bas-fonds présentent la particularité de regorger d’eau au gré des saisons. C’est ainsi que les cultures à l’instar du maïs, des légumes, des haricots et des arachides poussent sans problème le long de l’année et permettent d’approvisionner nos marchés.

Ainsi certaines de nos populations ont développé différentes initiatives qui allient écologie et économie afin de parer aux troubles économiques et agricoles qu’engendrent les mutations climatiques.

Entre urgences et espérance

B. Ndeenga

Cameroun

La première fois que je suis allé chez maman T., informé par une amie que cette vieille dame vivait une situation très difficile, elle me tint ces propos : « Que viens-tu faire dans ma maison? N’as-tu pas honte de venir auprès de moi les mains vides? Mes enfants sont affamés et mon fils de 4 ans est actuellement au lit avec une forte fièvre. Il est allé chercher de quoi manger à la poubelle et s’est fait piquer par un clou au pied gauche… Je n’ai même plus la force de pleurer. Laissez-moi tranquille. Allez-vous en. » Je la fixai intensément et sortis sans rien dire.

La réaction de cette dame m’a énormément secoué. J’étais partagé entre révolte et impuissance. Que faire? La majorité des familles que je rencontre est toujours plongée dans un cycle de problèmes existentiels, avec des urgences à résoudre. Cela m’amène à de nombreuses questions : comment gérer l’urgence des situations auprès des personnes qui sont généralement à la lisière, à la frontière de la vie ? Une réponse spontanée face à une situation pressante peut-elle la résoudre à long terme ?  Au cas où je décide de résoudre telle situation, jusqu’où une telle action me liera t-elle ? Cela ne créera-t-il pas un rapport de dépendance entre la personne soutenue et moi, et faussera la relation qui pourrait s’appuyer sur d’autres attentes ? Enfin, ai-je le droit d’entrer par effraction dans l’histoire d’une vie et d’une personne à coup de solutions et de projets élaborés par moi seul ?

La plupart du temps, nous sommes interpellés par des situations auxquelles il faut donner une réponse immédiate. Mais derrière cette spontanéité ne se cacherait-il pas un désir de soulager notre conscience et par ricochet de fuir une réalité qui interroge et qui trouble ? Celle du pauvre à qui on ne peut rien proposer et dont on ne voudrait plus affronter l’existence. N’y a-t-il pas également un désir inconscient de satisfaire son ego ? Ainsi ma capacité de donner rapidement et constamment fera de moi le personnage généreux très vite apprécié par le pauvre et la société et dans lequel j’évoluerai allègrement…

Je continuai mes visites auprès de cette dame et elle ne cessait de me repousser avec des termes durs. Il m’était impossible de lui demander si sa maisonnée avait eu de quoi manger ou bien si son  fils malade était déjà rétabli. Évidemment j’étais tenaillé par ses problèmes mais je n’avais aucun moyen de lui apporter une réponse. Je ne voulais pas non plus être lié par une éventuelle aide car j’étais convaincu que cela ne résoudrait aucunement le fond du problème.

Cependant au fil du temps, j’avais la joie de constater que cette maman et ses enfants n’étaient morts de faim ni de maladie. Ce qui me donna la force de penser autrement. Un jour, alors qu’elle s’apprêtait à refaire la même scène, je l’interrompis en lui demandant très affectueusement : « Maman je suis ton fils…Je viens chez toi parce que j’ai découvert une autre maman…je sais bien que tu as beaucoup de difficultés. Je suis incapable de t’aider parce que je n’ai pas de possibilités. Lorsque je viens dans ta maison c’est pour être avec toi, partager ta vie, tes difficultés, te témoigner mon soutien et te dire que tu n’es pas abandonnée comme tu le penses… Et en plus dis moi, qui te rend visite en dehors de moi chaque dimanche depuis plus de 3 mois ? » Elle resta silencieuse, se leva péniblement et me demanda de venir me serrer contre elle. Ses mots furent : « Tu es mon fils…Voici ta maison ». Je la remerciai en lui disant combien je crois à une autre vie pour elle, comment rien n’est perdu et qu’ensemble nous allons cheminer. Elle renchérit en disant : « Je suis contente. Comme tu es là cela me suffit…ça va aller… »

Voilà comment une relation tumultueuse ponctuée de rejets se transforme en acceptation filiale et fixe le cadre d’une œuvre et d’un projet communs. Du pessimisme nous sommes passés à l’espérance, à l’optimisme. Qu’aurait été ce rapport si j’avais cédé à une réponse urgence et immédiate ? Mon engagement et ma persévérance n’ont-ils pas été le déclic de cette aventure ?  J’en tire aussi 3 pistes de réflexion :

Il y a d’abord le facteur Temps. Une relation quelle que soit sa nature se bâtit dans la durée et la persévérance. La précipitation reste pour bien des cas une erreur fatale puisqu’elle ne nous donne pas le temps d’identifier et de cerner la personne et son environnement, ni de construire une certaine confiance. On est plus préoccupé par l’efficacité de notre action que par le bien de la personne.

La deuxième piste c’est la présence. Être là, toujours là…Voilà ce qui compte. Ne pas choisir les moments de peine mais vivre une solidarité de chaque instant et un partage de destin. La présence, surtout celle silencieuse, me plaît énormément car en Afrique quand une personne est dans le malheur ou dans la souffrance, on ne lui parle pas…On ne lui dit rien …On reste avec elle et à côté d’elle. On partage son destin. Bref on construit une présence gratuite qui se focalise sur ce qu’est la personne.

La dernière piste est l’accompagnement de la personne dans ce qui constitue son histoire, son histoire sacrée. Une histoire faite de hauts et de bas, de doutes, de souffrances, de peurs, d’interrogations mais aussi d’espérance. Avons-nous la toute puissance pour changer cette histoire sacrée ? Que non! Il est important de se laisser tenir la main et donner l’opportunité à ces vies d’être protagonistes et maîtres de leur destin. Acceptons juste d’être à un certain moment des petites lumières qui jalonnent cette histoire. Cette dame qui était dans l’urgence me disait tout à coup « ça va aller » D’où lui vient cette force de voir jaillir enfin une espérance? N’est-ce pas parce qu’une présence a décidé de partager avec elle sa vie, son destin, de lui donner sa valeur… et d’être galvaniseur d’espérance ?

Pleurer avec les pauvres, se réjouir avec eux, construire avec eux, marcher avec eux, accepter un partage de destin, suscitera des savoirs et des initiatives qui contribueront à une autonomie de la personne.

Lors d’une de mes récentes visites à cette dame et au terme d’un bon cheminement commun, alors que je m’apprêtais à me séparer d’elle, elle alla rapidement dans sa chambre et revient avec une pièce de 5o francs cfa qu’elle me tendit en disant : « Prends cet argent. Je n’ai pas plus que ça. Achète-toi des bananes le long de ta route. » Retour étonnant !!! J’appris encore que le pauvre même au plus profond de sa détresse reste une personne capable. Restons juste des pourvoyeurs d’espérance.