La solidarité à l’action

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Chirac BAFURUME

République Démocratique du Congo

Le combat d’ensemble contre la pauvreté est un héritage que Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, a laissé à tous les humains ; convaincu qu’investir dans la jeunesse signifiait préparer un monde plus juste et équitable, il avait donné toute sa confiance aux jeunes en disant : « les jeunes sont faits pour éclater ».

On peut dire que les jeunes de l’Association des Amis d’ATD Quart Monde en République Démocratique du Congo (AAAQM) sont de cette génération de semeurs d’espoir. C’est l’esprit du refus de la fatalité de la misère et l’engagement aux côtés de plus démunis qui les animent. Touchés par les situations difficiles, ils cherchent avec leurs intelligences et leurs mains à être utiles à ceux qui sont dans l’impasse. C’est ainsi qu’ils ont été sensibles à la détresse de maman Rosette et en une journée, ils ont rénové sa maison avec presque rien en main.

« les Tapori font des choses que personne ne peut faire pour moi, y compris ma famille », ont été les premiers mots de reconnaissance de maman Rosette.

Une grande responsabilité nous a été confiée par le père Joseph Wresinski : celle d’aller à la recherche des plus pauvres et de faire d’eux nos frères et nos premiers partenaires. Alors rénover une maison ne signifie par arriver un beau matin et se mettre au travail. Pour les Tapori, ceux d’hier devenus animateurs, et les enfants d’aujourd’hui, la priorité a été de tisser des liens avec maman Rosette et sa famille, de cheminer avec elle afin que ses aspirations, ses idées et ses perspectives d’une vie meilleure soient prises en compte sans jugement par la communauté. « Je trouve que cette activité, elle est d’amitié ; les Tapori nous donnent le courage et la fierté de vivre ensemble dans la considération de l’autre dans notre quartier », disait une voisine de maman Rosette.

Tout ceux qui passaient par là s’arrêtaient, ébahis devant ces enfants et ces jeunes bâtisseurs :  » Qu’est-ce qui les pousse ces jeunes ?  » Nous pouvions leur répondre, chacun avec nos mots : au fond, c’est la conscience de l’humiliation à laquelle la famille de maman Rosette était exposée dans sa communauté et qui génère à la famille de vils mépris et d’autres difficultés. Ainsi nous avons décidé d’unir nos forces, notamment par nos contributions, tant matérielles, morales que physiques pour la rénovation de cette maison. Chacun a fait sa part, celui-là qui a apporté du Bambou, un autre des clous et quelques-uns des matériaux etc. « Depuis que je suis ici, je n’ai jamais été contente comme je le suis aujourd’hui, les gens ont dit que mon mari n’est pas sérieux ; comment pouvions-nous vivre dans une maison aussi délabrée ? » En effet, la maison de la famille qui avait auparavant quatre pièces, s’est réduite au fil du temps, faute de moyen pour les entretenir, à une seule chambre et cette dernière menaçait de s’écrouler.

« La dynamique jeune de l’AAAQM » a voulu réaffirmer son engagement au côté de la famille de maman Rosette, par la rénovation de la maison, mais aussi par des temps de rencontres et d’échanges avec elle pour qu’elle se sente en confiance. Une confiance qu’elle exprima ainsi :

« Chirac m’a dit que peu importe la taille ou la qualité de ma maison il faut en être fière, et ça m’a rassurée. Aujourd’hui notre maison est debout et je remercie beaucoup les Tapori. Jamais je ne serais plus atteinte par le froid dans ma maison ».

Ce chantier de solidarité est un exemple pratique témoignant notre soutien aux exclus en partageant avec eux des moments de joie et de présence. C’est un chemin citoyen de fierté, de liberté et de dignité pour tous qui réintroduit la famille dans la communauté et crée la paix dans le cœur de chacun.

A notre époque où la société est déchirée, où règne l’injustice sociale, nous souhaitons que le message de Joseph Wresinski touche plus les cœurs et les esprits. Dans cette société où l’on entend si peu la voix des plus faibles, comment pouvons-nous vivre la démocratie ?

 

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Hommage à Maman L.

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Caroline Blanchard

Cameroun

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« Tiens ma fille, prends la papaye ». Je me retourne étonnée. Cette vieille femme j’ai longtemps cru qu’elle avait l’âge de ma grand-mère, jusqu’à ce que je comprenne que sa vie difficile l’avait vieillie plus que les années… et qu’elle avait à peine l’âge de ma mère… Elle me tend une grosse papaye verte. Je suis déjà bien chargée et elle me cueille au pied de la colline qu’il va falloir que je monte. Mais je suis touchée de son attention et j’accepte le cadeau. Mon fardeau s’alourdit ainsi d’une amitié naissante…

C’est comme ça que nous nous sommes rencontrées. Elle habitait une cabane en planches au pied de notre colline. Mon mari et moi venions juste d’arriver au Cameroun, et l’on apprenait une toute nouvelle vie. Elle avait été touchée de voir que je montais à pied en portant mes courses et elle avait voulu m’encourager.

Elle m’a tant appris !

Alors en ce jour où l’on pense aux femmes, peut-être spécialement aux femmes sans défense ou aux femmes qui ne voient pas tous les jours leurs droits respectés, je voudrais lui rendre hommage ! Je voudrais partager un peu des richesses qu’elle m’a transmises, elle qui n’avait rien, elle à qui on a pris le peu qu’elle possédait : un petit terrain, une cabane en planches… cela pour voir une autoroute se construire !

Je me souviens de sa joie, sa joie intense lors d’une fête que l’on avait organisée. Elle savait sa maison menacée de destruction et vivait dans l’incertitude et l’angoisse. Et pourtant ce soir-là elle dansait, elle dansait et riait : « Aujourd’hui j’oublie tous mes problèmes de maison » me confiait-elle toute sourire.

C’est un des secrets qu’elle m’a enseigné : se laisser entièrement aller à la joie quand elle est donnée, en dépit des soucis que l’on peut connaître. Quelle force !

Je me souviens de sa générosité. Elle avait si peu. Elle vendait derrière sa petite table en bois devant sa maison : quelques beignets, des sachets de lessive à l’unité, du savon, quelques épices… Elle cultivait son minuscule terrain, et vendait des légumes-feuilles lavés… Je ne repartais jamais d’une visite chez elle sans quelques arachides grillées ou de délicieuses bananes à partager avec les miens.

Pendant toute la période difficile où la destruction de sa maison était imminente, presque chaque jour elle préparait une marmite de nourriture, très simple. Elle la distribuait à tous les jeunes laveurs de voiture installés de l’autre côté de la route. Elle était un vrai soutien pour la jeune handicapé dont la maison était à quelques mètres, et pour tout le quartier. Tout le monde connaissait Maman L. Elle était la Maman de tout le quartier. Je n’étais pas la seule à aimer sa compagnie chaleureuse, les visiteurs aimaient comme moi s’asseoir un moment sur le banc près d’elle et bavarder. Il y avait cette femme qui s’arrêtait chaque jour, en rentrant du champ. Maman L. était sa seule amie, elle était sans famille. Maman L. la soutenait de son mieux, lui offrant une halte quotidienne, un peu de repos, un peu de nourriture, à son retour des difficiles travaux des champs.

Puis il y a eu l’accident. Une moto l’a renversée. Pendant des mois, elle ne marcha plus correctement. Jamais elle ne se plaignit, appuyée sur son bâton et sa confiance en Dieu. Elle disait que sa générosité venait de sa mère, qui partageait avec tout le village le peu qu’elle avait.

Combien de fois me suis-je arrêtée bavarder avec elle assise sur son banc ? Tout de suite c’était la joie, les rires ! Pourtant elle a été expulsée. Et elle a en effet tout perdu. La communauté de solidarité, que sa générosité a construite, a permis qu’elle trouve un lieu où dormir, un coin où entreposer ses petits effets, un peu de soutien pour continuer.

Finalement elle s’est installée avec sa fille un peu plus loin, tout en haut d’une colline, et elle a recommencé son petit commerce. Cela reste bien fragile.

Voilà ce que je veux proposer en ce 8 mars, en hommage à sa gentillesse, sa générosité, et sa joie de vivre : un peu de présent, pour s’asseoir sur un banc au cœur de la misère, et écouter, regarder, chercher la joie de la rencontre, de l’échange, des savoirs partagés et transmis, un peu de compagnie.

Maman L. n’a rien, mais elle est riche de tout un faisceau de relations, patiemment tissées au fil des jours. Et ce sont ces relations qui l’aident à tenir.

Merci Maman L. ! Merci à vous toutes, femmes courageuses, qui savez par amour transmettre tellement de beauté et de bonté dans la manière dont vous vous acquittez des mille tâches du quotidien difficile que vous portez.

 

Même dans la misère les Hommes ont toujours des idées

Bob Katembo,

République Démocratique du Congo

A l’Est de la République Démocratique du Congo, dans la cité de KAVUMU, existe le centre hospitalier de KARANDA. Dans le service de pédiatrie, certains enfants sont confisqués à leurs parents quelques mois après leur naissance, pour faire pression sur les familles qui ne peuvent s’acquitter du coût des soins.

Force est de constater que le coût des soins est un problème pour de nombreuses personnes. Il existe un système de mutuelle de santé, mais qui n’est pas accessible à tous, par manque de moyens. Quand les mamans arrivent à l’hôpital pour l’accouchement, la plupart d’entre elles ne peuvent pas payer tout de suite les frais nécessaires pour leurs soins. Certaines, issues de la classe moyenne, trouvent que les frais sont élevés, comparés au coût de la vie, et s’échappent de l’hôpital sans avoir payé la totalité.

La situation a poussé l’hôpital à limiter le nombre de « fuites ». Les responsables ont décidé de séparer les parents en mettant d’un côté les mamans qui paient la caution en arrivant à l’hôpital et de l’autre côté, celles qui n’ont pas les moyens de le faire. Ces dernières sont surveillées régulièrement. La tendance est de croire que ce sont elles qui s’enfuient beaucoup plus que les autres, alors que ce n’est pas le cas. L’une de ces mamans mises « du mauvais côté » disait : «Nous, on ne peut pas fuir l’hôpital parce qu’un autre jour, si on a un problème, on ne pourra plus y revenir. Mais ceux qui ont des moyens peuvent aller ailleurs. Nous on doit gagner la confiance de l’hôpital ». Si bien que les familles pauvres restent longtemps dans l’hôpital en attendant de trouver de quoi payer.

Mais ce n’est pas toujours l’avis de certains agents de l’hôpital qui pratiquent des règles qui découragent ces femmes. Il arrive que les bébés leur soient enlevés pour les obliger à payer vite. Parce que l’on sait qu’elle ne laisseront pas leurs enfants. D’autres fois, on ôte aux enfants et à leurs mères les draps, les couvertures et parfois même le matelas, et mamans et enfants passent plusieurs jours à dormir par terre.

Une femme a passé cinq mois à l’hôpital sans payer les frais médicaux. Elle a tenté en vain toutes les voies possibles. Elle s’est évadée de l’hôpital. Après trois mois, ses enfants sont tombés malades. Ils n’ont pas été acceptés dans les structures de santé. Ils étaient connus pour ceux qui ne paient pas. Deux de ces enfants sont morts quelques jours après.

Face à cette situation d’injustice, les femmes se sont mises ensemble pour changer les choses. Elles font plusieurs travaux pour gagner vite l’argent nécessaire pour sortir de l’hôpital. Elles se réunissent dans des groupes et cultivent les champs, font des travaux de portefaix, balaient les marchés, lessivent les habits dans les quartiers… L’argent qu’elles trouvent est épargné pour le paiement de la dette à l’hôpital.

A l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, les enfants d’un groupe appelé Tapori ont été visiter toutes les mamans de cet hôpital. Ils ont apporté des savons et d’autres moyens réunis, et les ont partagés à toutes les femmes sans distinction. Une façon de rappeler que toutes ont la même dignité, la même considération. Les responsables de l’hôpital ont été touchés par ce geste des enfants :« Les enfants Tapori nous ont appris l’amitié, la paix ainsi que la considération. Ils ont donné à toutes les personnes et ont joué avec tout le monde. C’est la première fois que nous voyons des enfants venir faire une fête en pédiatrie, avec tous. » Sur le chemin de retour, les jeunes ayant accompagné les enfants se disaient : « Tout le monde a pris un savon, alors qu’on pense que seules les femmes qui n’ont assez de moyens s’évadent. »

Quand j’y pense, je vois que la misère prive les plus faibles de leur reconnaissance en tant artisans du bien. Elle les travestit en acteurs du mal et fait du bien l’affaire des autres. Les actes positifs que font les plus pauvres ne sont jamais comptés. Et on les accuse du mal qu’ils ne font pas. C’est inadmissible.

Note : le titre est inspiré d’une phrase prononcée par un militant d’ATD Quart Monde au Burkina Faso lors d’une recherche autour de l’éducation : « Même dans la misère, un homme a des idées ».

L’attitude qui peut changer la vie

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photo habarirdc.net

Saleh Kazige

Bukavu, République Démocratique du Congo

Emmanuel vit avec Wivine et Pasi, ses deux sœurs, Elie, son frère, et leur mère, dans un quartier nommé Kalengera. C’est un quartier situé au bord du lac Kivu, réputé pour son énorme quantité de gaz méthane. Il contient aussi beaucoup de poissons. Enfants, nous nagions au large…

Mon ami Emmanuel y travaille depuis qu’il a 12 ans. Il faisait partie des enfants qui ne dorment pas la nuit parce qu’ils travaillent avec les pêcheurs. Leur rôle consiste à retirer les fretins restants des mailles du filet pour recevoir une somme d’argent ou une quantité de fretins à revendre. Aujourd’hui encore, en 2017, il fait ce même travail.

Au mois de mai, lors des préparatifs de la célébration de la Journée internationale de l’enfant africain, notre groupe de la Dynamique jeunesse d’ATD Quart Monde a décidé de visiter ces enfants et jeunes qui travaillent au lac.

Anne, une animatrice du groupe Tapori, et moi-même, avons rencontré Emmanuel pour préparer ensemble un échange avec les enfants. Nous avons noté tout ce qu’il disait. A la fin, il nous a demandé pourquoi on écrivait et on lui a répondu que ce qu’il disait était important. Il nous a expliqué comment il est méprisé par d’autres jeunes. « C’est malheureux quand tu te réveilles le matin et tu vois d’autres jeunes aller à l’école alors que toi, tu te poses encore la question : que dois-je faire pour trouver de quoi nourrir ma famille ? Si je ne travaille pas dur, ma famille peut mourir de faim. Je n’ai pas le temps de sortir comme d’autres jeunes. Si les jeunes m’approchent comme vous, alors ils peuvent comprendre le prix de ce que je sacrifie pour que ma famille vive. » J’ai été touché par ses mots qui m’ont fait changer le regard sur les jeunes qui font ce travail.

J’ai réfléchi à cela et j’ai compris que tous les jeunes n’ont pas les mêmes chances. Certains commencent « en haut de la montagne », dans une bonne famille, ils sont acceptés dans la société et vivent dans un monde qui facilite l’épanouissement, l’ouverture ; d’autres naissent « dans la vallée », leur famille connaît la pauvreté, ils font l’expérience du rejet et doivent se battre au prix de leur sueur pour s’en sortir. Mais nous avons tous reçu quelque chose : l’intelligence et la valeur humaine qui constituent la dignité de chacun. Chacun a besoin d’être accepté, de trouver sa place pour se faire valoir.

Emmanuel n’a pas beaucoup d’amis. Beaucoup de jeunes de mon âge supposent que le travail qu’il fait est réservé à ceux dont les parents m’ont pas les moyens de les envoyer à l’école. D’autres disent qu’ils ne peuvent pas approcher un jeune qui a parfois l’odeur des poissons. Cela le met toujours dans la peur d’aller vers les autres. Pourtant mon expérience dans notre groupe de jeunes montre qu’on est véritablement homme quand on peut écouter les autres et être écouté. Quand on peut respecter les autres et être respecté. Quand on a le courage d’affronter le plus difficile pour gagner sa vie et aider sa famille.

J’ai fait l’effort d’aller le voir souvent avec d’autres amis de mon groupe et Emmanuel a trouvé que certains jeunes accordent de la valeur au travail qu’il fait et à son courage. Cela le rend fier. Aujourd’hui il étale sa marchandise et circule quand il le faut dans tout le quartier pour trouver des clients.

Les pauvres n’attendent pas beaucoup de nous. Notre présence leur suffit pour relever la tête et devenir acteur. Un simple geste de dédain, de mépris peut anéantir une personne. Notre attitude, notre comportement de jeunes peut changer toute une vie. Cela commence par considérer chaque personne et le respecter.

Emmanuel m’a appris cela.

Le réveillon

bonne année 2015 source : tousphoto.com

bonne année 2015
source : tousphoto.com

Niek Tweehuiijsen

Pays-Bas

Le réveillon je l’ai passé avec un couple formidable: Arthur et Hélène.

Ça fait près de 4 ans que j’essaie de les connaître. Mon quartier n’est pas vraiment un quartier pauvre, mais je ne voulais pas imaginer qu’Hélène et Arthur, qui fréquentent mon quartier, étaient des personnes “juste” un peu excentriques, qui, à un moment dans leurs vies, avaient perdu un peu la tête.

Depuis mon arrivée ici à La Haye, je les observais souvent de loin, souvent quand ils piochaient dans les poubelles ou les bacs dans lesquels on peut jeter de vieux journaux, des papiers ou des livres.

Ils marchent du matin au soir, toujours avec de grands sacs en plastique avec je ne sais pas quoi dedans. Je m’étais donné du temps pour les aborder, d’abord juste en les saluant de la tête, puis, peut être une année plus tard, les premiers mots se sont échangés. Encore une année plus tard, nous nous sommes présentés pour la première fois lors d’une fête du quartier, et peu à peu les échanges dans la rue ont pris un rythme plus fréquent à chaque fois que l’on se croisait. Aujourd’hui quand je les croise, ils me parlent de ce qu’ils ont trouvé, des bouteilles, des cartes postales avec un timbre un peu spécial, des chaussures encore impeccables, un livre….

Pour le réveillon je n’avais pas un grand programme. Sortir à minuit, saluer les voisins, lancer quelques pétards, trinquer avec des bouteilles qui vont de main en main… Les feux d’artifice étaient assourdissants mais grandioses, on s’embrasse et voilà que je vois Arthur et Hélène rentrer chez eux. Ils ont, même à cette heure, des grands sacs en plastique avec eux et marchent rapidement pour échapper à des dangers que eux seuls peuvent soupçonner.

Nos regards se croisent et ils ralentissent leurs pas. Nous nous embrassons. Je leur propose de venir avec moi au “Toptimer” un petit bar à coté. “Non”, me disent-ils, “nous n’avons pas le droit d’y entrer. Je continue: “au “Hartje”, “Non, trop dangereux, les gens se moquent de nous, ils prennent de la drogue et ont des couteaux”. Je propose “Emma” en face de chez moi. Arthur me répond : “Ce n’est pas pour des gens comme nous”. “Au “Christal” alors”, j’essaie encore et j’espère fort qu’ils acceptent parce qu’ il n’y a pas beaucoup plus de bars ici sauf peut être le “Daklicht”, mais dans ce bar je ne rentre pas facilement non plus à cause de sa réputation de bagarres après minuit quand les gens ont trop bu.

Finalement nous nous retrouvons derrière une bonne bière dans le “Christal”, tenu par un monsieur Turc, Serkan, avec la serveuse Fatima,  moité Marocaine moité Française, qui nous ont chaleureusement accueilli dans le bar complètement vide. En fin de compte nous avons trouvé notre auberge dans cette ville où les fêtes et les bals ont éclaté partout dans les rues.

Nous trinquons et Arthur dit que cela fait presque dix ans qu’il connaît Hélène. Hélène montre un des bagues qu’elle porte. “Il n’y a plus une pierre dessus, mais c’est Arthur qui me la donnée, c’est bien plus jolie sans pierre, tu ne penses pas,…? ”

Arthur me dit ce que j’ai entendu bien des fois, ailleurs, dans des rencontres avec des adultes : “Hélène ne  peut plus voir ses enfants. Moi je la protège contre des gens qui se moquent d’elle. Les gens nous regardent comme si nous venions d’une autre planète, mais nous gagnons notre vie comme tout le monde. Certains nous donnent des conseils, mais je ne supporte pas les gens qui nous disent ce qu’ “il faut faire”, je ne peux plus l’entendre dire. Nous cherchons des bouteilles du matin au soir, nous trouvons des livres dans les poubelles ou dans les bacs. Nous les vendons ou les donnons au gens qu’on respecte, mais pas avant que je ne les ai lus moi-même.”
Je me sens honoré parce qu’il n’y a pas longtemps, Arthur m’a offert un livre “Cuisiner avec des poivrons”.

Il faut que vous sachiez que pour rien au monde je n’aurais voulu manquer les bières avec Arthur et Hélène ce réveillon. Aller à la recherche de ceux qui manquent encore, c’est notre priorité au sein d’ATD Quart Monde.
Cela fait maintenant quatre ans que je habite ici et que j’essaie de créer des liens avec Arthur et Hélène. Ce n’est que lors de ce réveillon, que des premières vraies confidences se sont échangées, dans la joie, sans qu’aucun d’entre nous ne sente le besoin de dire ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. Juste l’amitié suffisait.

Bonne année 2015.

Je peux donner mon amitié 

Mieke Van Dyck, Belgique

Voici l’histoire que m’a confiée Erna, qui habite dans une petite ville du nord de la Belgique. Erna a connu l’exclusion dans sa vie, et maintenant, c’est elle qui invente des chemins de rencontre…

Erna et son ami habitent une petite maison, derrière un garage. Un matin, peu après leur emménagement, Erna découvre un homme qui arrive tard le soir, pour dormir dans le garage.

Erna pose une couverture sur le carton, son lit, pour le soir suivant.

Le lendemain, à côté du carton et de la couverture, l’homme a écrit dans le sable : « Merci ! »

Le surlendemain, vers sept heures du matin, Erna entre tout doucement dans le garage. L’homme, qui s’appelle Pierre, est couché mais a les yeux ouverts.

Peu à peu, Erna découvre son histoire de vie. Pierre a aujourd’hui 54 ans. Enfant, Pierre était brimé à l’école. Plus tard, au travail, les ouvriers le brimaient encore. Il devait coudre cinquante pièces durant une journée. Pierre savait le faire. Mais certains lui volaient ses pièces pour arriver à leurs cinquante pièces. Un jour, le chef l’a renvoyé. Plusieurs de ses « camarades » ont pris Pierre avec eux pour le faire boire. Ils ont commencé à se disputer. En passant à côté d’une machine à moudre le blé, deux d’entre eux ont pris Pierre et ont voulu le jeter au-dessus de la machine, mais Pierre est tombé dedans et les lames lui ont coupé une jambe. Pierre se trouvait sans rien, mais sa grand-mère l’a pris chez elle. C’est elle aussi qui l’a fait soigner. Après la mort de sa grand-mère, Pierre s’est trouvé à la rue. Pierre a perdu toute confiance en lui-même et dans tous les hommes.

Erna dit : « Il a reçu le tampon ‘exclu’ dans son cœur ».

Pierre n’était le bienvenu nulle part. Courage ou pas de courage, il devrait cependant continuer à vivre.

Un jour, Erna rencontre un de ses cousins, Gustave. Gustave est un paysan et habite avec sa femme et ses trois fils dans une ferme, proche de la ville. Sa femme est infirme, paralysée d’un côté. Louis, le fils aîné a quinze ans, Fernand a treize ans et Michel douze ans.

Erna raconte l’histoire de Pierre à Gustave.

Sans attendre, Gustave dit : « Envoie Pierre chez moi. Il peut dormir dans la grange près du chauffage pendant cet hiver. » C’est ainsi que Pierre arrive dans la grange de Gustave. Il dort dans le foin.

Depuis cette rencontre avec Gustave, Erna va régulièrement rendre visite à son cousin. Elle prend du temps avec ses trois enfants.

« J’ai beaucoup réfléchi, dit Erna, à la manière dont je dois entrer en contact avec ces garçons. La première fois, j’ai fait un jeu de société avec eux pour nous connaître un peu plus.  La fois d’après, je leur ai parlé de Pierre. Ils ne comprenaient pas le mot ‘ sans-abri’. Je leur demandais : comment tu te sentirais si tu étais brimé par tout le monde, si on te mettait partout dehors, si tu vivais dans la rue sans argent ? Les garçons me demandaient : qu’est-ce que nous pouvons faire pour avoir un contact avec Pierre ? Comment on doit s’y prendre ? Je leur disais : Vous devez apprendre à avoir de la confiance l’un dans l’autre ; ce chemin sera long. »

Fernand a été le premier à trouver quelque chose. Il a des difficultés à l’école en français. Il pourra demander de l’aide à Pierre.

Fernand demande à Pierre : « Pierre, est-ce que tu as du temps pour m’aider en français ? »

Et voilà, doucement, la confiance grandit entre Pierre et les garçons.

Plus tard, Erna dit aux garçons : « Faites de cette grange un chez-soi pour Pierre. »

Comme c’est la coutume dans la région le premier janvier, les trois garçons sont allés de porte en porte, en chantant : « Bonne Année ». Ils ont ramassé 300 € sur une journée. Avec cet argent, ils ont acheté dans un magasin de récupération un lit, puis une armoire, et à la fin un fauteuil. Gustave a bricolé avec quelques planches un espace propre dans la grange.

Tous les jours, Pierre épluche les pommes de terre pour toute la famille, chez lui. Louis vient les chercher et met les pommes de terre sur le feu. Fernand et Michel aident aussi à éplucher quand ils sont là. Chaque soir, les enfants font leurs devoirs scolaires chez Pierre et lui racontent ce qu’ils ont fait durant la journée. Avant de partir le dimanche chez les scouts, ils passent d’abord par chez Pierre, se donnent la main en disant : « Ensemble, nous sommes forts ! »

Mais … « Rentrer dans la ferme elle-même reste pour Pierre un grand tabou, dit Erna, il fait pipi dans son pantalon quand il se trouve devant la porte de la cuisine. »

Cette semaine, Erna apprend aux garçons comment ils peuvent aider Pierre à avoir confiance pour entrer à l’intérieur de la ferme.

Erna : « Durant la nuit, je pense, je pense. Une chose pareille, on doit la faire en jouant… » Elle en parle avec les garçons.

A 9 heures, Louis dit à Fernand : « C’est le moment, pour Pierre ».

Ensemble, ils se mettent devant la porte ouverte de la cuisine. Fernand prend Pierre par le bras et tous chantent : ta, ta, taratata. Fernand met en chantant un pied sur le seuil : ta, et remet son pied contre l’autre : ta. Ainsi cinq fois de suite.

Le lendemain : un pied sur le seuil : ta, et l’autre pied avec : ta, ta. Et les pieds de nouveau au-dehors : ta, ta. Ainsi cinq fois de suite.

Le lendemain : un pas, l’autre pied le rejoint : ta, ta. Encore un pas de plus et l’autre pied le rejoint : ta, ta, taratata … et Pierre se trouve dans la cuisine !

Michel prend un papier et note chaque jour les avancées. Erna dit à Gustave : « Quand on se donne de la confiance, on se remplit de chaleur humaine. » Michel ne comprend pas bien et dit : « Mais Pierre, il a chaud ici ! » Erna rit des paroles de Michel.

Depuis ce moment, Pierre vit chez la famille et les enfants aident leur papa plus qu’auparavant. Pierre leur dit : « Vous devez étudier et travailler pour ne pas devenir dépendants des autres quand vous serez grands. »

Aujourd’hui, les enfants épargnent 2 € par semaine pour acheter un téléphone portable pour Pierre. S’il lui arrive quelque chose, il pourra téléphoner à Gustave, ou à Erna.

Le mois prochain, c’est son anniversaire. Ils veulent le lui offrir ce jour-là.

Erna termine son histoire : « Tout ce que j’apprends à ces garçons, cela vient de mes propres expériences. Durant des années, je me suis sentie exclue de tout le monde. Je ne suis plus la même qu’avant, je me sens beaucoup plus forte. Je peux donner des choses que moi, je n’ai pas reçues dans ma vie, je peux donner mon amitié ! »

Merci Erna !

Derrière les frontières…

Jean et John

Jean et John

Jean
est parti ces jours
vers l’autre monde, à seulement 29 ans,
épuisé de ce sale cancer,
ne pouvant plus
malgré son courage ramassé avec la grande pelle…

J’aimerais témoigner
juste d’un brin de lumière de toi
qui s’est inscrit comme une étoile
à tout jamais
dans mon coeur.

T’étais l’ami de mes enfants
Je t’ai vu grandir avec eux
chanter, sauter, courir, crier, rire
dans les champs de Treyvaux, des Trois Vallées…

Puis je t’ai vu jouer aussi
dans cette grande maison ouverte
vu jouer là
où des enfants de médecins, de professeurs, de patrons d’entreprises,
et ceux du « tout bas »,
venant des vieilles bâtisses grises, des baraques du courage et des cités en pleurs
se rencontraient en égalité.
Parce que c’est possible.

Je t’ai vu jouer avec John justement aussi
John qui venait de ce camp des caravanes
de la boue
juste derrière la frontière
à Genève.

John
dont la maman
est grande et frêle et fière
(et tremblante parfois comme une feuille en automne
statuette fragile « à la Giacometti »
toujours en route, pourchassée…)

John dont le papa,
fier Gitan aux yeux de cerises
un jour nous a amené un tableau décoré-pyrogravé
et
rempli de centaines de fleurs
et d’arbres
et d’enfants
qui se donnent la main…

John et Jean. Jean et John.

Plus tard
malgré l’éloignement géographique
(toi qui t’aventurais jusqu’au fin fond de la Finlande !)
vous ne vous êtes jamais perdus de vue, malgré tes études, ta carrière, tout …
tu l’as retrouvé, John
régulièrement
A l’anniversaire de tes 20 ans
A 25, à 27, à 28 ans…

Oui
c’est pour ça qu’aujourd’hui
malgré les larmes qui coulent à flots en chacun de nous
ce n’est pas de ta mort que je veux parler
mais de ta
VIE.

Noldi Christen – Treyvaux – Suisse.