La visite

les peluches

Isabelle Thibault

France

En arrivant chez Loredana que je respecte et admire beaucoup, j’avais l’impression de transgresser les règles que je connais : impossible de l’avertir de notre venue tant elle est démunie de moyens de communication.

Loredana, jeune mère de famille, vit dans un wagon sur une friche industrielle avec trois de ses enfants (Francisa 10 ans, Estefania quatre ans,Valentin 9 mois). Il est vingt heures lorsque mon compagnon François et moi arrivons. Malgré l’heure tardive, les rires et les câlins des enfants, les gestes attentifs de Loredana nous attendent, comme s’il était naturel de passer cette soirée ensemble. Sans même savoir l’objet de notre visite elle nous invite à nous asseoir sur le matelas, principal “meuble” de l’habitacle de neuf mètres carrés. Valentin, le bébé s’agrippe à François, l’escalade et se jette dans ses bras. Baisers chocolatés. Gloussement de Francisa, la grande sœur. Bien que ce soit la première fois qu’ils le rencontre François est vite apprivoisé, Oncle d’un soir, bienvenu dans ce lieu où Loredana est la seule adulte. Son mari est en Roumanie avec leurs trois filles aînées de seize, quatorze et douze ans. Elle vit ici, un peu à l’écart des autres habitants du bidonville et se bat pour élever ses enfants. C’est dur quand on ne ramène qu’un à deux euros par jour. Cela fait neuf mois que son mari est reparti.

Loredana ne se plaint jamais, ne réclame jamais rien. Dans tout l’amour qu’elle a pour ses enfants elle puise le courage d’affronter la dureté du bidonville ; les difficultés sont amplifiées du fait d’être seule à assumer une famille sans homme. De plus sa santé n’est pas bonne. Francisa, l’aînée, accompagne chaque matin le départ de sa mère de recommandations. La fillette, elle même si frêle, si responsable, a la charge des deux plus jeunes, toute la journée quand sa maman va «faire monnaie», nettoyer des pare-brises ou faire des ménages. Le visage de Francisa est grave, il semble être d’albâtre. Ses formes graciles, ses gestes délicats, sa vigilance à contenir les deux plus jeunes en font une toute petite femme malgré son âge d’enfant. Parce que dans notre pays dit civilisé où la population mange souvent trop, la malnutrition est encore plus inacceptable. Parce que pour chacun d’entre nous, il est impossible de faire semblant de ne pas savoir. Parce qu’il suffit de regarder pour voir ces corps dénutris. Parce que, dans le wagon, il n’y avait que quelques morceaux de chou-fleur sur le brasero pour toute la maisonnée…Il est vital d’agir. Il est aussi important de garder la spécificité de notre démarche d’accompagnement et de connaissance des familles des bidonvilles. Nous y arrivons chaque semaine avec les livres, les crayons…la régularité et la tendresse font le reste. Par respect pour sa dignité, nous ne voulons pas instaurer de relation de dépendance matérielle avec Loredana.

Des associations ont vocation à l’aide alimentaire d’urgence. Ce soir, à quelques centaines de mètres du wagon d’habitation, nous avons rendez-vous avec l’une d’entre elles à 21 heures. En attendant le wagon est un lieu de confidences. Seul objet de valeur : une machine à coudre prêtée, enfouie dans un carton et cachée sous des vêtements. La maman est si fière d’avoir ce trésor, de s’en servir quand l’électricité fonctionne, de détenir des connaissances de couturière qui donnent droit de troquer un ourlet contre une assiette de spaghettis avec son voisin. Échange de compétences. Qualification valorisante. Reconnaissance. Ce soir il y a de la lumière. Le voisin a raccordé le wagon au réseau EDF. Cela permet de voir la télévision, floue. Francisa grimpe sur un tabouret et tire sur le câble qui sert d’antenne ; l’image s’améliore un moment, celui de la météo. La lumière faiblit. L’ampoule passe du jaune à l’orange puis s’éteint. Estefania n’arrête pas de gigoter, bruyante, drôle, vivante. Elle danse. Elle chante. Elle veut qu’on fasse attention à elle. Ma lampe de poche permet d’atteindre la bougie et de craquer une allumette. Clair obscur. Estefania s’empare de la lampe, elle devient un phare, un gyrophare, éclaire les visages. Loredana ressemble à une madone de Georges de la Tour. Francisa dessine, comme toujours très concentrée, très précise à colorier le quadrillage bigarré de l’éléphant Elmer. Elle range ensuite ses feutres avec précaution, prend soin des feuilles de couleur. Ces matières à création ont une grande valeur. Elles permettent à Francisa de s’exprimer, à chacun de la féliciter et de recueillir son précieux sourire et la joie de voir ses joues rosir sous nos compliments. La lumière revient puis l’obscurité gagne à nouveau. Francisa devient câline. Son calme, son mutisme est encore plus frappant par rapport à l’excitation de Estefania. Valentin se balance d’avant en arrière sur les genoux de la fillette. Elle ne fait pas le contrepoids nécessaire et bascule avec son frère. Mouvement de va et vient où son dos touche le lit, se redresse et repart en arrière de plus belle. Ils sont heureux. Un instant de quiétude ; Loredana s’éclipse hors du wagon, ramène quelques brindilles et morceaux de bois. Le froid l’avait forcé à sortir. Elle est descendue avec ses chaussures nus-pieds, sur la planche glissante. La seule issue de ce wagon rouge sans marchepied, comme sur pilotis, isolé du sol du bidonville. L’humidité gagne, l’obscurité aussi. François descend et rapporte une brassée de bois. Le voisin avait débité une palette par gentillesse, par solidarité ou peut-être pour une couture. Loredana est radieuse et si reconnaissante.

La dignité de Loredana est une leçon de vie. Son moteur : les rires de ses enfants. Un froncement de sourcil fait baisser les décibels. Des bras toujours disponibles pour Estefania, la hanche prête à accueillir Valentin. Sa tendre complicité avec Francisa impressionne. Une journée pénible de plus pour gagner un à deux euros ne l’empêche pas de rire aux éclats, de nous accueillir chaleureusement.

L’heure de notre rendez-vous approche. Francisa maugrée quand nous sortons. Elle avait attendu sa mère toute la journée, et venait tout juste de redevenir une enfant sans responsabilité. Un fichu sur la tête et un tissu sur les épaules, Loredana est prête. Comment peut-elle avoir tant de grâce dans ce monde qui ne lui fait justement grâce de rien ? On évite les rails, les tire-fonds, les ordures. On essaye de discerner les obstacles dans l’obscurité et nos démarches d’échassiers sont amusantes. François, marche devant. Loredana survole presque les embûches et parle sans reprendre son souffle. Silencieuse chez elle, elle profite de notre virée pour dire ses joies et ses peines. Les enfants pourraient aller à l’école, mais on lui demande des photos d’identité et c’est quatre euros multipliés par deux enfants. « Pas possible ». « Pas possible Madame ». Elle avale ses mots tellement la somme semble démesurée, inadaptée à son revenu journalier.

Sur le boulevard proche, notre père Noël se prénomme Jean-Pierre. Il a du lait, des plats gardés au chaud, des couches, des petits pots, des compotes, du thon, du pain, des œufs.…tout est bien emballé. Deux jeunes femmes sont présentes aussi pour créer un lien avec ceux qui ne veulent plus pénétrer dans des Centres. Ceux qui ne veulent plus quitter leur plaque de chauffage, leur porche d’immeuble, leur carton. Ceux qui ne veulent plus voir personne. Avec beaucoup de retenue et d’humilité il est parfois encore possible de se faire proche, un moment. La chaleur d’un café, d’une soupe, d’une couverture et celle de quelques mots bienveillants. De retour avec Loredana, chargés, nous traversons le terrain pour retrouver les enfants. Elle rit, plus volubile, elle rit encore, ses yeux brillent et je perçois qu’elle n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Elle m’aurait suivi presque pour rien. Parce que je lui demandais, parce que dans sa situation, l’on n’a pas d’autre possibilité que de faire confiance.

Au wagon, c’est la fête. Loredana insiste pour nous inviter à dîner…

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Instrumentalisation de l’engagement citoyen

Welcome to germany

Photo web – Nouvel Obs

François Jomini,

Berlin, Allemagne

L’engagement citoyen ne peut pas être l’alibi de la déresponsabilisation de l’État en matière de politique sociale, de solidarité et d’utilité publique. C’est ce que montre un certain essoufflement et un sentiment d’injustice exprimés par des associations bénévoles en Allemagne, notamment dans le contexte de l’accueil des réfugiés. « Ce n’est pas à notre honneur de faire un travail, qui sans le démantèlement de l’État social ne serait pas nécessaire. » affirme un syndicat d’associations et de travailleurs volontaires à Berlin.

Le courage politique d’Angela Merkel durant l’été 2015 fut salué comme un sursaut, laissant espérer qu’une gouvernance peut être dictée par des impératifs supérieurs à l’esprit de boutiquier commun à de nombreux États : elle peut être humaniste et visionnaire. En l’occurrence, le courage et l’humanisme furent et sont encore surtout le fait de simples citoyens, dont certains subissent de plein fouet le coût social de la politique d’austérité. « Le Ministère de la Famille (Land de Hamburg) a créé depuis le début de l’année 10 000 postes destinés à l’aide aux réfugiés dans le cadre du Bundesfreiwilligendienst (service fédéral du travail bénévole). Ces bénévoles, parmi eux des réfugiés, touchent pour leur travail un argent de poche. Le montant supérieur est de 363 €, le montant inférieur se situant entre 250 et 350 €. » (Hamburger Tagblatt, 2016). En clair, le salaire de la cohésion sociale est « un argent de poche », quand ce n’est pas l’aumône d’un job à 1.50 €… Passé la période de l’urgence et de la mobilisation citoyenne, le processus de normalisation d’une décision politique (logement décent, formation, emploi…) incombe aux pouvoirs publics bien plus qu’à la bonne volonté individuelle et associative.

Pourtant l’engagement citoyen demeure exemplaire. Nombre d’alliés d’ATD Quart Monde en Allemagne sont impliqués à titre professionnel dans ce processus d’intégration, avec une préoccupation pour les personnes les plus vulnérables qui déborde souvent le cadre d’une mission professionnelle. Je pense aussi à ces bénévoles dans la cité-satellite de l’ancienne Berlin-Est où j’habite, parfois des retraités au bénéfice d’une rente modeste, qui accompagnent des jeunes et des familles déplacées dans leurs démarches administratives, leur apprentissage de la langue et une formation. Pour nombre de ressortissants de l’ex-République démocratique d’Allemagne, les valeurs de solidarité et d’engagement citoyen font partie de leur culture politique, héritée d’un temps où le bien commun sollicitait certes un effort collectif (parfois obligatoire), mais générait aussi une solide convivialité – au dire des intéressés eux-mêmes. Même si, vu de l’ouest, ces quartiers sont décrits le plus souvent comme le repaire des néo-nazis… « La confiance dans l’État démocratique est particulièrement entamée là où l’État a instrumentalisé le civisme et l’engagement citoyen par des simulacres de démocratie » commente à ce sujet une analyste dans le journal « die Zeit ».

Cette critique de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen par un État totalitaire disparu peut s’appliquer aujourd’hui en tous points à la conception néo-libérale de l’État. Prenons l’exemple de la politique du logement, épiphénomène d’une actualité brûlante à Berlin en raison d’une hausse des loyers libertaire et liberticide depuis cinq ans. À une extrémité, le marché immobilier est un facteur et une vitrine non-négligeables de la croissance d’un pays « où il fait bon vivre ». À l’autre extrémité on retrouve la précarisation de familles toujours plus nombreuses et l’augmentation vertigineuse du nombre de personnes expulsées sans ménagement, jetées à la rue.

Quid du rôle de l’État ? Selon Christoph Butterwegge, professeur de sciences politiques à l’université de Cologne faisant autorité sur les questions de pauvreté en Allemagne (Armut, Papyrossa Verlag 2016) : « Le secteur du logement social souffre d’une véritable asphyxie programmée : à l’heure qu’il est, disparaissent chaque année quatre fois autant de logements qu’en apparaissent de nouveaux sur le marché de la location… et les loyers augmentent dans la même proportion. Au tournant des années 2000, nombreuses sont les grandes villes qui ont bradé leur parc immobilier aux investisseurs privés pour obéir à l’esprit néo-libéral du temps » (die Freitag, 2017). C’est sous l’ère d’Helmut Kohl qu’a été supprimé le principe d’intérêt public (gemeinnütziges Wohnungsbau) qui obligeait les propriétaires à maintenir à la hauteur d’un certain quota un parc de logements en dehors du jeu spéculatif. Chaque municipalité veillait à l’intégrité de ce parc de logements accessibles aux ménages à faibles revenus. Selon une récente étude de la Fondation Hans-Böckler, qui analyse les effets pervers de l’abandon de ce principe d’utilité publique dans 77 villes du pays, l’offre de logement social à Berlin est passée de 100 000 en 2005 à 10 000 en 2015.

Parallèlement, en l’absence de statistiques officielles, le taux d’augmentation du nombre de personnes sans-abri est estimé à 18% en 5 ans (2016). Bien placée pour observer les faits, l’organisation caritative Diakonie articule le chiffre de 20 000 personnes sans-logis actuellement à Berlin. A titre indicatif, une enquête auprès d’un centre d’accueil d’urgence pour femmes à Berlin mentionne 30 lits disponibles quand 3000 seraient nécessaires. Pour cette frange particulièrement vulnérable et invisible de la population, on en est réduit à réclamer des lits supplémentaires, même plus des logements.

Là encore, ce sont les petites associations, les bénévoles, voire des chômeurs bénéficiaires du Hartz IV (aide sociale de 430 €/mois) qui suppléent à l’inconséquence des pouvoirs publics. Dans ces conditions, renvoyer systématiquement la détresse humaine à « l’entraide » sans restaurer au cœur de la mission de l’État le principe d’un bien commun mesuré à l’aune des plus vulnérables relève bel et bien de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen.

Sans logement on perd tout : pour un service public du logement équitable

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Photo web – CGT Dieppe

Pascal Percq

France

Contraint de quitter son logement en juin, Jacques est depuis plusieurs semaines à la recherche d’un nouveau toit. Il habite chez l’un ou chez l’autre. Ou parfois dans un logement disponible quelques semaines. Dans ce secteur rural du Sud Est, il n’existe que peu de logements sociaux. Paradoxe : beaucoup de logements sont vides, mais réservés aux vacanciers. Quelques rares logements privés sont hors de prix et leurs propriétaires n’aiment pas louer à des personnes à faibles ressources. Aujourd’hui Jacques est menacé doublement : soit il quitte la région et perd son emploi agricole, soit il reste dans cette situation précaire et on lui enlève la garde alternée de sa fille. Un choix impossible. Injuste.

Quoi de plus légitime que d’avoir un toit pour se loger ? Avoir un logement à soi est indispensable et conditionne bien d’autres droits essentiels. Avoir une adresse est une condition souvent sine qua non pour décrocher un emploi, héberger sa famille en ayant la garde de ses propres enfants, pouvoir les inscrire dans une école mais aussi pouvoir voter, avoir des voisins, participer à la vie du quartier, de la commune.

Soixante ans après le premier combat de Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, qui s’est battu pour reloger dignement les familles du camp de Noisy, plus que jamais se loger demeure la préoccupation première des familles dans le besoin.

L’été 2017 qui s’achève n’aura pas été un « bel » été pour des milliers de personnes qui vivent à la rue et cela, malgré les promesses faites au printemps par le précédent gouvernement (1).

Aujourd’hui en France près de quatre millions de personnes n‘ont pas de logement. Pas de « chez soi ». Elles vivent soit chez des proches soit dans une structure d’accueil ou… à la rue. Le nombre de personnes sans domicile a augmenté de 50 % entre 2001 et 2012. Celui des personnes en hébergement contraint chez des tiers de 19 % entre 2002 et 2013 (+ 17 % entre 2006 et 2013 pour le surpeuplement accentué (2)).

Lors du précédent quinquennat présidentiel en France, des actions ont été entreprises, voulant passer des intentions aux actes, mais elles se sont souvent heurtées à des renoncements et à une austérité budgétaire qui n’a pas apporté une réponse à la hauteur de la gravité de la situation. Comme d’habitude les pauvres peuvent attendre.

Le logement social est loin de répondre à la demande. Aujourd’hui 65 % des familles vivant dans la pauvreté trouvent une solution dans le parc privé, le plus souvent dans des logements dégradés, précaires et surpeuplés. Le logement social (public) leur est de moins en moins accessible dans les grandes villes, faute de logements suffisants. En milieu rural il est quasi inexistant. Plusieurs raisons à cela. La volonté politique de construire du logement social -quand elle existe et c’est loin d’être partout le cas- doit faire face à un coût qui augmente d’année en année (+ 85 % entre 2000 et 2011 selon l’Union sociale de l’habitat) du fait de l’envolée des prix de l’immobilier depuis 2000, du foncier notamment et des contraintes d’isolation thermique et d’accessibilité des logements.

Les bailleurs de logements sociaux répercutent ces hausses sur les nouveaux loyers : le taux d’effort (part du loyer et des charges sur les revenus du ménage, en tenant compte des allocations logement) des locataires HLM ne cesse d’augmenter. Il est passé pour les ménages de 16 % en 1984 à 23 % en 2011(2). Malgré cela les locataires continuent de payer leur loyer, puisque le nombre d’impayés semble stable. Mais à quel prix… Les Français sont 44 % de plus qu’en 2006 à se priver de chauffage à cause de son coût ; 42 % de plus à subir un effort financier excessif pour payer leur logement.

Résultat, le nombre de personnes modestes ayant froid à leur domicile pour des raisons liées à la précarité s’est accru de 25 % entre 2006 et 2013.

Le nombre d’expulsions locatives avec le concours de la force publique a atteint son record en 2015, avec 14 363 expulsions, un chiffre en hausse de 33 % par rapport à 2006.

L’aide au logement, pour la construction comme pour pouvoir rester dans son logement, est donc indispensable.

Or, c’est dans ce contexte de cet été 2017 que le gouvernement français annonce, comme première mesure à l’égard du logement… une réduction de 5 euros de l’aide personnalisée au logement à partir du 1er octobre. Cette mesure financière concerne 6,5 millions de Français dont 60 % sont sous le seuil de la pauvreté. D’autres décisions devraient être précisées plus formellement en ce qui concerne un effort pour la construction du logement ou un allégement des loyers. Mais au final, les objectifs gouvernementaux visent plus à réduire la charge financière sociale que de répondre aux besoins immédiats (on n’ose plus prononcer le mot « droit ») des personnes à faibles ressources.

Sans ironiser sur le fait qu’« en même temps  » ce gouvernement décide d’alléger l’impôt sur la fortune, ce mauvais signal accrédite l’idée d’un pouvoir dur avec les pauvres et doux avec les riches.

Ce qui serait souhaitable, c’est une toute autre politique du logement. D’abord en finançant la construction de nouveaux logements chaque année avec un minimum de 60.000 Prêts locatifs aidés d’intégration (PLAI) : il s’agit là des seuls logements sociaux accessibles aux plus démunis. D’autre part, à l’égard des bailleurs, en imposant qu’en cas de refus d’attribution d’un logement dans le cadre du Droit au logement opposable (DALO), le bailleur recherche lui-même une solution dans un délai de 2 mois, à défaut de quoi le préfet procéderait lui-même à l’attribution. Rien que ces deux mesures signifieraient une toute autre attitude et un geste à l’égard d’une vraie politique sociale du logement.

Le Mouvement ATD Quart Monde, avec d’autres, développe un tout autre argumentaire en proposant de mettre en place un réel service public du logement en préconisant à l’égard des loyers un raisonnement s’appuyant sur trois principes simples :

– La contribution du ménage à son logement social doit être strictement corrélée à ses ressources : chacun paie ce qu’il peut pour un service de qualité égale pour tous. L’État assure l’équilibre économique du bailleur par une combinaison des aides à l’exploitation et des aides à la pierre, qu’il convient au minimum de décupler. L’attribution effective se focalise sur la situation sociale de la famille et les conditions d’un éventuel accompagnement.

– Réquisitionner tous les terrains en zone tendue en donnant à un ou plusieurs établissements fonciers un pouvoir de préemption systématique au profit du logement social. De multiples preuves de l’efficacité d’une telle action existent au niveau local. Il faut la généraliser en contrôlant de ce fait la spéculation foncière.

– Supprimer toute possibilité de recours contre les opérations de logement sociaux dès lors qu’elles sont conformes aux textes, notamment au Plan local d’urbanisme. L’intérêt de particuliers, appuyés sur une idéologie du refus de la mixité et les craintes de pertes de valeurs immobilières, attisés par la complicité de certains élus, ne doit plus passer devant l’intérêt général et bloquer des années durant l’accès au logement de milliers de familles.

C’est possible. Des initiatives locales, trop rares mais réelles, montrent la voie d’un tel service public du logement qui conjugue politique de loyers, vision sociale, approche patrimoniale et urbanistique. Encore faut-il qu’au sommet de l’État on accomplisse cet autre geste attendu par tant de familles.

Mais Jacques, lui, dans sa vallée, ne peut attendre les effets de telles décisions. Il ne peut compter que sur la solidarité de ses proches. Est-ce normal ?

 

(1) La ministre du logement avait annoncé en mars 2017 l’objectif « zéro sortie d’hébergement hivernal sans proposition de relogement ». On en est loin…

(2) Source Fondation Abbé Pierre février 2017.

 

Logements décents… mais à quel prix ?

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B. Ndeenga,

Cameroun, Yaoundé

Le 3 octobre dernier la communauté internationale a célébré la journée mondiale de l’habitat. Le thème de cette journée était «le logement d’abord » sous l’angle de fournir à tous un logement décent. Un programme ambitieux. Cette journée m’a donné l’occasion de faire un parallèle entre la pauvreté et l’accès au logement. Généralement on ne fait pas trop écho dans les indices de perception de la pauvreté du problème du logement. Est-il donné à tout le monde d’avoir un logement décent ? Que cache le terme « décent » quand on sait que l’essentiel est d’acquérir par tous les moyens un logement ? Finalement la décence n’est-il pas aussi lié au poids de notre bourse ? Car qui dit qualité dit prix. Je suis allé à la rencontre de plusieurs acteurs du logement afin de découvrir la réalité.

Maman T. est veuve. Elle sexagénaire. Elle habite un quartier de la capitale. Elle est sans emploi. Elle habite un deux pièces en matériau provisoire. A côté de sa maison se trouve un immeuble superbement bâti. Toutes les eaux usées et les différents déchets sont jetés sur sa toiture. Sa maison n’a aucune ouverture. Ma grande surprise fut lorsque je découvris qu’elle vivait dans cette maison avec ses 5 enfants et ses 14 petits fils. Je suis resté sans voix et je n’ai pas voulu par pudeur lui demander comment ils dorment. J’ai juste aperçu sa marmite posée sur un réchaud au bord de la route principale. Il n’y a quasiment pas d’espace entre sa maison et la route.

Second tableau : Émile est jeune fonctionnaire. Il travaille dans un ministère. Il vit en location dans une maison de deux chambres, une douche, une toilette et pas de cuisine. Il y a de l’électricité mais pas d’eau courante. Le coût de cette maison est de 60 000 Francs cfa (Fcfa) le mois. Près de cent Euros. Son salaire est de 115 000 Fcfa. Un peu plus de 150 euros. Il a une épouse et trois enfants. Faisons le compte : Que lui reste-t-il pour vivre ?

Troisième tableau : Monsieur H est un bailleur. Il a plusieurs maisons qu’il met en location et dont les prix varient de 60 à 200 000 Fcfa. Je lui demande si avec les fourchettes salariales pratiquées dans notre pays ces prix ne sont pas excessifs. Voilà ce qu’il me répond: « Cela peut paraître excessif si on ne remonte pas tout le processus en amont. Commençons par l’accès aux terres. Elles sont difficiles à acquérir de par leurs coûts. Une fois qu’on a la terre, allez regarder les prix des matériaux sur le marché. Pour une maison de trois pièces je suis à 10 millions de dépenses (environ 16 000 euros). Je dois prendre un prêt bancaire remboursable sur cinq ans assorti d’un intérêt mensuel de 29,75 pour cent. Il me faut quasiment 15 ans pour rembourser une maison de trois pièces au cas où les locataires me payent régulièrement. Pensez vous qu’on puisse s’en sortir? »

J’ai appris que dans mon pays il y a des « logements sociaux » qui sont destinés en principe à ceux qui ont des revenus faibles. Mais après enquête j’ai très vite déchanté. Pierre qui travaille dans la structure étatique qui gère ces logements me dit sous cape : « Ces logements sociaux ne sont que pour les nantis.Vous ne trouverez pas de personnes pauvres. Quel citoyen moyen peut déposer une caution de 3 millions de francs (5000 euros) pour avoir accès à ce loyer ? De plus les pratiques maffieuses ont généralement cours avec ces logements. Des hommes riches les prennent et vont faire de la sous location. Un loyer que l’État laisse à 24 000 Fcfa le mois (40 euros), certains personnes payent parfois le triple par mois à ces gens. L’État est complice parce que c’est les fonctionnaires haut placés de l’administration qui le font. »

Voilà la réalité froide que je découvre. Comment peut-on parler de logement décent quand on n’a même pas une qualité de vie décente ? Les deux sont imparablement liés et méritent que nos gouvernants s’y penchent. Car à côté de ceux qui ont un logement dans des conditions difficiles et en peinant à joindre les deux bouts, combien vivent dans la rue, au bord des voies ferrées, dans des chantiers abandonnés ? Combien ont été déguerpis de leurs habitations et jamais recasés ? Combien vivent dans les zones à risque où éboulement de terrain, inondations sont leurs lots quotidiens ? Indubitablement logement décent devrait rimer avec amélioration des conditions de vie…

Logement décent pour tous : un véritable défi en Haïti

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

En Haïti, tant en milieu rural qu’en milieu urbain, le droit au logement décent est loin d’être une réalité pour les plus pauvres. Les conséquences dévastatrices de l’ouragan Matthew dans le sud du pays viennent à nouveau tristement le démontrer.

Ce problème qui existait depuis toujours a pris une autre ampleur depuis le séisme du 12 janvier 2010. Louer la faible quantité de maisons qui résistent à une catastrophe est quasi impossible pour les petites bourses. Il n’y a pas de quoi payer le loyer, mais il faut bien qu’on dorme sous un toit. A Port-au-Prince, la capitale haïtienne, des familles pauvres qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts s’ingénient pour se construire un abri. L’un des rares choix qui se présentent à elles est de pousser la mer pour mettre leur petite maison. Il suffit de trouver quelques camions de gravats qu’on jette à la bordure de la mer. A chaque camion jeté, l’eau recule jusqu’à ce qu’on aboutisse à un espace littoral assez grand pour en faire une vraie petite ville. C’est ainsi qu’on est né Village de Dieu, par exemple.

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C’est un village où logent aujourd’hui des milliers de familles. Vivre à côté de la mer dans un pays situé sur le passage des cyclones prenant naissance chaque année sur l’atlantique, et sous la menace de tsunamis parce qu’à haut risque sismique, n’est pas sans risque. Personne ne choisirait de se mettre en danger, mais condition économique précaire oblige. Il est facile pour les autorités de critiquer la façon dont les habitants de ce village choisissent de résoudre le problème de logement, quand il leur est toujours demandé de déplacer. Mais où aller ? Que vaut la parole sans action concrète ?

En milieu rural, les paysans à très faible moyen construisent le toit de leur maison en pailles de palmier, de cocotier, de canne à sucre etc… S’ils arrivent à se protéger assez bien contre le soleil, quand il pleut, il leur faut quelques bassines s’ils veulent empêcher que tout se retrouve trempé. En temps d’ouragan, c’est la panique généralisée. Pour ceux qui peuvent se débrouiller un peu, c’est plutôt des maisons à toit en tôle. Mais il arrive souvent que ces toits ne résistent pas au vent violent.

Encore une fois, du 2 au 5 octobre 2016, l’ouragan Matthew a mis à nu la précarité de nos constructions et des endroits où elles se trouvent. Les villes littorales dans 4 de nos 10 départements sont presqu’inexistantes. L’île compte ses morts et ses principales pertes, la mer monte inondant les environs, les rivières déchaînées emportent tout ce qui se trouve sur leur chemin, les toits en tôle en en paille sont arrachés par les vents violents. Avant une catastrophe de plus, nous sommes en droit de demander : quand est-ce que les plus pauvres seront rétablis dans leur droit à un logement décent ?

Le droit au logement

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Espagne, traduit du blog Cuaderno de viaje

«Prendre une part active au changement. »

Étudiants en architecture, c’est sans doute la phrase qui résume le mieux l’expérience que nous avons vécue à travers les « Ateliers autour du logement », réalisés par ATD Quart Monde en Espagne, qui nous ont permis prendre conscience des réalités qui nous entourent, et qui souvent sont invisibles, sur la question du logement. Nous avons effectué des entrevues avec des personnes vivant ces situations, afin d’être en mesure de comprendre les causes et les conséquences du manque de logement ou du mal logement dont elles pâtissent. Avec elles, activement, ensemble, nous avons appris et compris le vrai sens de ce qu’elles appellent le droit au logement, et ce que cela signifie de se trouver en situation d’être exclu de logement.

Le débat sur la possible modification de la Constitution pour établir la nature fondamentale du droit au logement vient du fait qu’il ne peut être réclamé devant aucun organe judiciaire, ce qui a déclenché des situations d’abandon et de négligence en ce qui concerne l’application de ce droit. Pourtant, nous assumons tous que tous les citoyens doivent pouvoir disposer d’un logement pour développer une vie digne – en respectant des conditions d’habitat décent et sûr – sans que nous soyons vraiment conscients de l’importance de ce droit dont la privation a des conséquences sur l’accès à tous les autres droits. Sans entrer dans une explication comparée sur les différentes situations engendrées par l’omission de ce droit fondamental, nous voulons parler de tous les aspects vitaux, sociaux et humains qui s’en trouvent altérés et dont souffrent de nombreuses personnes.

La perte de la composante sociale du droit au logement comme principe directeur de l’action politique du gouvernement et de l’administration a abouti à l’absence de mesures, non seulement face à la violation du droit au logement, mais aussi pour garantir l’exercice de beaucoup d’autres droits comme l’éducation, la gratuité des soins de santé, la vie privée, l’égalité sociale et également face à la loi, en ce qui concerne l’autonomie, la sécurité, la solidarité, la famille et la dignité. Ainsi, le besoin urgent de logements est non seulement un objectif en soi, mais une partie de l’effectivité des droits essentiels pour atteindre des niveaux de stabilité et de développement social minimums.

L’incapacité à faire respecter ces droits aggravent l’exclusion sociale. Face à cela, l’administration a répondu avec des programmes de logement public par tirage au sort, le relogement en logement social des familles vivant en bidonvilles, et une politique d’assistantialisme envers les personnes qui ne disposent pas de logement. Cette façon de comprendre la problématique du non accès au logement entraîne l’absence d’alternative et de possibilités pour ceux qui ne répondent pas aux critères établis, pour ceux qui ne voient pas la solution proposée comme une option viable, ou qui ne peuvent pas assumer la charge qu’un tel logement demande (si petite soit-elle). Cela débouche sur des expulsions et l’impossibilité d’accéder à tout achat de logement public, avec le retour à une situation encore plus précaire et sans aucun avenir.

Tous les critères établis par les institutions pour l’octroi d’un logement excluent de manière systématique l’expérience et l’approche vitale des personnes concernées. Ce manque de participation a pour conséquences que les solutions proposées sont, dans de nombreux cas, contre-productives et aggravent ou ne parviennent pas à résoudre les problèmes d’origine. Celles et ceux qui souffrent de ces situations inventent des modes de vie alternatifs à un mode de vie conventionnel qui ne sont pas moins licites. C’est pour cela qu’ils proposent la possibilité de conclure des accords avec des institutions pour participer au processus de relogement, le droit à l’autoconstruction sur des terrains légalisés pour avoir un accès tous les services de base, la possibilité d’utiliser des véhicules habitables tels que des caravanes, et l’obtention d’un logement social, y compris pour les personnes qui, après avoir été contraintes d’occuper un immeuble pour avoir un toit, l’ont soigneusement entretenu et même restauré.

La participation active des citoyens pour le changement de leur vie et la prise en compte de la valeur de leur expérience devraient être le point de départ de la recherche de solutions face à ces réalités qui ont un impact considérable au niveau économique, politique, social et surtout humain. Fernando Vidal, chercheur en sciences sociales : « L’exclusion sociale est une institution d’exploitation, de domination et d’aliénation qui déresponsabilise les individus et leurs communautés, de sorte qu’elle annule socialement leur présence, ce qui les empêche de jouir de leurs droits librement. »

Nous vous invitons à regarder la vidéo (en espagnol) générée à partir des Ateliers sur le logement d’ATD Quart Monde.

Une société qui déraille

François Phliponeau,

France

2015 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

2016 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

A 15 ans d’intervalle, à 5000 km l’un de l’autre, le bidonville malgache de « Lalamby » (c’est à dire la voie ferrée) a un petit frère parisien, lui aussi fait de planches et plastique de récupération.
A Paris en 2016, comme à Madagascar en 2001 et au Guatemala en 2004, les plus pauvres ont trouvé refuge sur des voies ferrées.

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2004 : Ligne de chemin de fer dans la ville de Guatemala

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

Quand les trains ne roulent plus, l’espace libéré attire les prisonniers de la misère.
Le rapprochement est cruel.
On pourrait espérer qu’une société riche n’engendre pas tant de situations de grande pauvreté.
Sauf si elle déraille…