Pour une école inclusive : une promesse d’excellence pour tous et toutes

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Par Anne Champagne

Royaume-Uni

Comment éviter que les circonstances familiales : pauvreté, discrimination, famille éclatée, maladie, addictions ou violence constituent des obstacles pour la réussite scolaire des élèves ? Malgré leur potentiel, les enfants issus de familles fragilisées peuvent adopter parfois un comportement perturbateur qui compromet leurs relations avec leurs enseignants et le système scolaire en général. Comment aider les enseignants à se reconnecter avec ces enfants exclus ?

C’est ce défi, éveiller l’intérêt des élèves qui ont été victimes d’exclusion ou de rejet, ou ayant un comportement perturbateur, qui a conduit deux alliés d’ATD Quart Monde à écrire un livre appelé De l’Exclusion à la réussite scolaire – Construire des relations réparatrices pour créer des écoles inclusives publié par Sense, 2016). Les auteurs, Dr Michal Razer et Dr Victor J. Friedman, ont passé trente années chacun, à enseigner, expérimenter et former les enseignants. Leur but est d’aider les enseignants pour que ceux-ci puissent accompagner tous leurs élèves et leur permettre d’atteindre leur potentiel.

La Déclaration mondiale de l’UNESCO sur l’Éducation pour Tous (1990) exige que la méthode d’approche de l’enseignement soit adaptée à la diversité des populations. Razer et Friedman croient qu’une classe peut faire d’importants progrès et réussir seulement si chacun est inclus et qu’aucun n’est laissé pour compte, quels que soient ses difficultés ou son comportement. Leur thèse est que pour atteindre cet objectif, les enseignants doivent adapter leurs techniques et leurs outils pédagogiques.

Leur décennies d’expérimentation ont permis d’identifier un cycle d’exclusion et d’aliénation. Un enfant qui subit une série de rejets aura tendance à repousser une aide potentielle par mécanisme d’auto-défense pour éviter une nouvelle déception ; la conséquence est un sentiment d’échec et de frustration pour l’enfant et pour l’enseignant. Pour briser ce cycle, il est nécessaire d’établir une collaboration entre l’enseignant, l’enfant, les parents et le directeur de l’école, chacun ayant un rôle à jouer dans la construction de « relations réparatrices ».

A travers leur travail avec les enseignants, les élèves et les parents, les auteurs ont développé avec succès des stratégies pour surmonter les obstacles que certains enfants affrontent en classe. Ils décrivent les compétences et méthodes spécifiques que les enseignants peuvent utiliser pour aller vers les élèves exclus.

Quatre principaux outils sont décrits dans le livre : le non-abandon, le recadrage, la conversation « connective » et la pose de limites catégoriques. Chacune de ces compétences est présentée en détail, y compris des études de cas, certaines réussies, et d’autres illustrant les risques d’échec. Les auteurs mettent ainsi en lumière des exemples précis et variés de l’utilisation de leurs outils. Le livre fournit également un guide étape par étape destiné aux enseignants qui veulent la réussite de tous leurs élèves, indépendamment de leur situation familiale ou sociale.

Le cycle d’échec auquel les enfants exclus font face a beaucoup de similarité avec le “piège de la pauvreté” décrit par les personnes vivant dans la pauvreté. Beaucoup disent se sentir exclus par les autres. Ils peuvent ressentir que leur voix ne compte pas et qu’ils n’ont rien à apporter à la société. De la même façon, les enfants exclus décrivent un sentiment de rejet et de souffrance d’être étiqueté comme « l’enfant à problème ». Ceci peut les piéger dans une boucle comportementale qui renforce cette étiquette et compromet leur chance d’apprendre et d’atteindre leur potentiel.

Sans entraînement spécifique, les enseignants se sentent souvent impuissants à affronter ce cycle. Pour résoudre ce problème, Razer et Friedman décrivent en détails comment s’éloigner d’un focus uniquement centré sur le transfert de connaissances et des compétences cognitives. Il peut être tout aussi important pour un enseignant de s’engager sur un plan émotionnel, utilisant des capacités d’écoute active pour construire « une relation réparatrice ». Les auteurs ont observé que l’utilisation de cette approche développée sur le terrain permet non seulement la réussite des élèves mais apporte aussi une grande satisfaction professionnelle aux professeurs qui l’utilisent.

Ce livre propose une méthode qui assure que personne ne sera laissé pour compte, pas seulement en théorie ou sur le plan politique, mais en pratique. Étant donné les similarités entre les buts d’une éducation inclusive décrite dans ce livre et la société inclusive que nous visons à atteindre dans notre lutte contre la pauvreté, il est à espérer que des professionnels travaillant avec des familles vivant dans la pauvreté étudieront ce livre, adopteront ses approches, et les appliqueront dans le cadre de leurs activités.

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Jimy

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Penture réalisée par Bruno Mazzolini

Maïmouna Kebe et Bruno Mazzolini

Sénégal

Ce samedi, à l’Antenne régionale à Dakar quelques membres du Mouvement ATD Quart Monde se retrouvaient pour discuter du thème du 17 octobre, Journée Mondiale du refus de la misère. Cette année, le Comité International propose de mettre en lumière l’ambition de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, à l’occasion des 70 ans de ce texte de référence !

« Qu’est-qui fait que je suis un Homme ? » La question lancée, tous les participants ont répondu unanimement en se référant au respect de la dignité.

Tout au long de la réflexion, j’avais sous les yeux en face de moi, un tableau aux couleurs vives : les trois couleurs rouge, jaune, vert de notre drapeau comme fond, avec sur la partie gauche dessinée en noir la silhouette d’un homme assis et sur la partie droite écrit en blanc, presque en graffiti, l’inscription « Tous, nous sommes des Hommes. M. Sow »

Et je pensais à cet homme qui aurait pu n’être dans nos mémoires qu’une ombre vite estompée, mais qui nous a si profondément instruit sur « ce qui fait qu’on est un Homme » qu’il continue à habiter nos cœurs et nos esprits : Mamadou Sow. Nous l’appelions tous Jimy. Il était un homme de la misère, d’une misère épaisse qui l’éloignait de ses voisins, une misère qui ne le laissait pas en paix, même dans sa solitude.

Pourtant à un moment il avait eu des rêves, des rêves simples comme tout le monde : se marier, avoir des enfants et de quoi les faire grandir. Pour les réaliser, il avait pensé immigrer en Europe. Il était parti puis 4 ans plus tard, il était revenu… Sans rien…. Devenant la risée de tous.

Dans le quartier, il insultait les voisins. Les tensions entre lui et son voisinage avaient incité le propriétaire de la maison qu’il squattait à lui demander de partir. Alors, il avait trouvé refuge quelque temps à la maison Gestu And Xeex Ndool, qui veut dire « rechercher et combattre ensemble la pauvreté ». C’était la maison de tout le monde, une maison de paix où tous ceux qui y entraient se sentaient respectés. Là, dans notre maison Quart Monde (lieu de rencontre des membres du mouvement), Mamadou se sentait en sécurité.

Il avait le talent de façonner le bois. Il réalisait des petits bracelets qu’il vendait au marché. Mais de tout ça, gagnait peu… si peu. Il avait ensuite trouvé une autre maison tout aussi insalubre. Notre équipe s’était solidarisée pour qu’elle soit remblayée, mais l’eau revenait sans cesse. Pourtant ce n’était pas le pire. Ce qui blessait le plus Mamadou, c’était les préjugés. Sans le connaître les voisins le jugeaient, se moquaient de lui, le traitaient de fou… Dans son cœur la colère, comme l’eau, stagnait et jamais ne se tarissait. Elle sortait de lui par des insultes en réponse aux humiliations reçues. C’était toujours des conflits, des menaces. Il le sentait bien : personne ne le respectait.

Nous allions lui rendre visite, volontaires et jeunes bénévoles. Et petit à petit nos visites, qui intriguaient les gens, ont transformé les regards. Dans sa petite chambre humide, il nous recevait et cela faisait de lui une personne comme les autres, il n’était plus tout à fait isolé, il y avait de la solidarité. Chez certains voisins, il pouvait aller chercher de l’eau à boire.

Cet homme abattu par la misère cherchait son chemin, comme tout être humain cherche à être reconnu comme un Homme.

Il souffrait de la relation qu’il avait avec le voisinage, alors qu’au fond, tous voulaient la paix.

Les volontaires ont eu l’idée d’inviter Mamadou à venir sculpter un objet qui symbolise la paix dans la cour de la maison Gestu. Mamadou, qui insultait les voisins et faisait peur aux enfants, se retrouvait avec eux, là dans la cour à sculpter le bois, cherchant ensemble à dire la paix.

Après une querelle Mamadou cherchait toujours à se rattraper, redevenir un parmi les autres ; alors il répétait comme une vérité incontournable et pleine de sagesse : « tous nous sommes des Hommes ». Ces mots tintaient comme un appel au respect de la dignité de tous, mais également comme un appel au pardon inconditionnel. En les étalant sur sa toile, un volontaire a voulu partager la force de cet homme au-delà de la violence de la misère qui l’oppressait.

Ce tableau à l’Antenne régionale d’ATD Quart Monde à Dakar contribue à ce que Mamadou Sow, alias Jimy, ne soit pas oublié.

C’est l’occasion de témoigner de sa vie à tous les gens qui passent ici.

Hommage aux héros méconnus de Newham

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Par Martin Spafford

Royaume-Uni

Le rythme et l’ivresse du pouvoir, la frénésie du développement urbain, l’opulence évidente de vastes quartiers de la ville : voilà ce qui peut inspirer une idée tout à fait erronée de Londres et de ses inégalités profondes. Certains secteurs de l’est et du sud londoniens restent aussi isolés et éloignés de la prospérité que bien des villes du nord de l’Angleterre. Selon l’État, sept des dix tutelles administratives les plus insuffisantes en matière de protection de la vieillesse se trouvent à Londres, ainsi que huit des dix les plus insuffisantes en matière de protection de l’enfance. Dans ces domaines, Newham se classe respectivement troisième et septième. Il faut plus de temps pour faire les 21 kilomètres entre Chelsea et Beckton par métro puis par train qu’il n’en faut pour couvrir les 195 kilomètres qui séparent Londres de la ville de Birmingham.

C’est ce qui fait du centre d’éducation Beckton Globe un endroit idéal pour accueillir « Journey to Justice » [le Voyage vers la Justice]. Le centre est situé au cœur d’un quartier ouvrier, dans la partie la plus pauvre d’un district qui partage avec Sunderland l’histoire classique de docks désertés et d’industries qui s’effondrent, avec le sentiment d’être laissés complètement sur la touche. La conséquence, c’est qu’à Beckton, les plus pauvres sont confrontés sur le pas de leur porte à une opulence ostentatoire, à mesure que des immeubles de luxe surgissent au milieu des anciennes zones industrielles abandonnées. Quoi qu’il en soit, jouxtant un immense supermarché ASDA et une école secondaire en pleine croissance, le Globe, vibrant d’activité, jouit d’une atmosphère accueillante et chaleureuse.

Deux jours avant le lancement, l’exposition « Journey to Justice », était livrée à toutes les intempéries. L’essentiel du contenu de l’exposition, bloqué à Newcastle, à cause de la neige, ne pouvait être acheminé, le chauffage de la halle des sports du centre ne fonctionnait plus, et la principale oratrice, notre mécène Leyla Hussein, était bloquée aux États-Unis, tous les vols en direction du Royaume-Uni étant annulés. Mais nous nous étions tous tant investis dans la programmation d’événements exceptionnels que rien n’allait pouvoir nous arrêter.

Alors que nous nous installions, entourés par des élèves concentrés sur leur tâche, des familles arrivaient pour une projection cinématographique et des chœurs répétaient dans les salles d’à côté. Nous savions que la totalité des 120 places de devant avait été réservée et que d’autres personnes avaient aussi annoncé leur venue. Mais la neige et la pluie ne finiraient-elles pas par avoir raison du public ? Hé bien, quand les jeunes cheffes de chœur de Newham, Amina et Itoya, lancèrent les festivités en entonnant avec nous « Oh Freedom », la salle était comble au point que la grande équipe des volontaires londoniens de « Journey to Justice », et quelques retardataires, furent obligés de rester debout. Nous avons compté 143 personnes ! Naomi Scarlett, une chanteuse et DJ de la région qui animait la soirée, a ensuite lancé le mouvement. Plusieurs discours de militants de Newham se sont enchaînés, notamment celui d’Amina Gichinga, sur la manière dont les syndicats de Renters s’organisaient pour soutenir les gens pour trouver un logement privé. Il n’y a peut-être pas de question plus pressante que celle du logement.

Ensuite, un vrai moment d’émotion : un film ITV de 1996, réalisé par une élève de sixième, Shamima Patel, avec l’aide de sa classe qui a milité avec succès pour empêcher l’expulsion de sa camarade d’Angola, suivi par la chanson des Forest Voices composée pour leur rendre hommage, « Let Natasha Stay ». Maria Xavier, une travailleuse sociale de Newham, a ensuite raconté l’histoire de son père Asquith, un cheminot qui a réussi par ses propres moyens à lutter contre le « bar pour Blancs » de la gare d’Euston. A la fin de son histoire, le talentueux chœur de jeunes NewYVC a chanté « Lineage » et la chanson tanzanienne « Imbakwa » (Le Chant venu du coeur), avant de laisser la place à Solid Harmony, un chœur basé au lycée de Newham, qui a chanté « Justice for All », composée pour l’occasion.

Ensuite, une autre militante, Halima Hamid, a fait un discours courageux et sans détour à propos de son organisation « Health is Wealth » (La Santé est un Trésor), qui traite les problèmes de santé mentale à l’échelle locale. Le musicien bengali de renommée internationale, Gouri Choudhury, lui a succédé pour nous apprendre à chanter « Jodi tor dak shune ». Après cela, j’ai présenté les histoires locales de notre exposition, qui montrent que ce sont des militants enracinés et oubliés depuis, qui à Newham ont été les premiers à remporter des victoires essentielles pour toute la population du Royaume-Uni : l’assistance juridique gratuite, la sécurité des grands ensembles, la lutte contre le racisme policier et la protection des femmes souffrant de difficultés d’apprentissage et de violences domestiques. Goga Khan a pris la suite : le plus jeune des « 8 de Newham », dont l’affaire a marqué un tournant des années 1980, quand des centaines d’élèves se sont mis en grève à Newham, a raconté son histoire et a médité sur son importance, tout en remerciant le député Steven Timms, assis au premier rang, pour son soutien à l’époque. Alors que Goga parlait, j’ai observé l’assistance, dans toute sa diversité, avec ces jeunes gens de couleur désormais en mesure de profiter pleinement de la bibliothèque, et je me suis souvenu que c’était précisément dans ce quartier que jadis, les jeunes Noirs et les jeunes Asiatiques ne mettaient pas les pieds, de peur d’être pris pour cible. Des affaires comme celles de « 8 de Newham » ont permis de faire changer les choses.

Mais la communauté affronte désormais d’autres menaces. Nous avons pris part à une performance musicale profondément émouvante des chanteurs d’ASTA, un groupe d’habitants des Royal Docks, communauté ignorée de tous alors qu’elle est victime d’une véritable épidémie de violence meurtrière au sein de sa jeunesse. Les habitants, jeunes et plus âgés, ont chanté ensemble leur propre création, « We Have a Voice » (nous avons une voix). Ensuite, la soirée s’est terminée sur une interprétation exquise de la « Mighty River » de Mari J. Blige par Solid Harmony, dédiée par le chœur à la Tamise.

Nous avions pensé que les conditions climatiques et l’absence du contenu central de notre exposition ne donneraient pas à grand monde l’envie de s’attarder. En réalité, après que le député et Peter Mawengi, un jeune qui participe aux NewYVC, ont coupé le ruban, les gens sont restés un long moment. L’une des conséquences inattendues de l’absence de notre contenu central, consacré à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, a été que les gens se sont vraiment concentrés sur les histoires locales des Plainstow Land Grabbers, du Centre Stardust pour la Jeunesse Asiatique, des Révolutionnaires contre la Violence Domestique [Domestic Violence Revolutionaries], de l’Avocat des Pauvres [Poor Man’s Lawyer], de la campagne pour la sécurité à Ronan Point, de la lutte d’Asquith Xavier contre British Railways et des grèves étudiantes en soutien aux « 8 de Newham ».

Notre exposition est arrivée cinq jours plus tard, lors de la Journée Mondiale de la Femme, et s’est ouverte au public le 30 avril.

Rencontre avec un « dépanneur » ordinaire et solidaire

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Pascal Percq

France

L’autre jour Jean-Philippe téléphone tout content, avec un grand bonheur dans la voix : « C’est fait ! Je l’ai eu le code ! » Des mois qu’il le buchait son code de la route. A la clé, le permis de conduire. Il en a bien besoin pour développer son activité d’artisan à tout faire. Un véhicule, c’est nécessaire pour se rendre avec des outils sur un chantier. Le code… c’est fait : ne reste plus que la conduite pour avoir ce satané permis. Ce qui ne lui fait pas peur : « il y a longtemps que je conduis !» Ce permis représente un gros effort financier pour toute la famille et bien des soutiens parce qu’un permis, ça coûte !

Il est comme ça Jean-Philippe : courageux. Et généreux…  Mais d’une générosité active, militante. C’est ce qu’il a appris à ATD Quart Monde. « Le Mouvement, je suis tombé dedans quand j’étais au berceau » dit-il. Son père, sa mère, toute sa famille ont milité. Sa maman est même allée aux Nations Unies à New York avec une délégation d’ATD pour rencontrer le secrétaire général de l’ONU.

Ce qui anime Jean-Philippe depuis 45 ans, c’est cette même flamme au cœur : toutes ces injustices dont il est témoin.  Et autour de lui, à Roubaix, ça ne manque pas ! Mais lui ne se contente pas de lever les bras au ciel : il est un témoin … qui se bouge.

« Je dépanne ! Pour moi ATD c’est toujours aide à  toute détresse, explique-t-il. Un Mouvement qui se bat pour que tout le monde ait accès à ses droits.».

Accompagner les gens en difficultés, c’est important. « Avec ATD j’ai appris beaucoup de choses et je m’en sers pour ceux qui en ont besoin. Et quand je ne sais pas, je demande à ceux qui savent. Mais c’est rare que j’utilise le nom d’ATD quand j’interviens. Sauf quand on n’est pas entendu, qu’on n’arrive pas à obtenir de rendez vous. Alors là je sors le nom d’ATD Quart Monde.  Et ça réagit.»

Jean-Philippe a sa façon d’agir :

« Quand je fais… je fais sans le faire, dit-il. J’accompagne la personne mais c’est elle qui fait. Ou qui ne fait pas. C’est souvent sur des problèmes d’ordre administratif, juridique. Je discute avec la personne : ‘ Ton problème c’est quoi ? ’ Et je propose : on peut faire comme ci ou comme ça. J’explique les possibilités, je lui dis ses droits. Par exemple avec J.M. Il avait des impayés de loyer. On a monté un dossier FSL (fonds solidarité logement). Mais c’est lui qui fait. Je l’accompagne dans les démarches. Depuis son AVC il est handicapé, il a droit à l’allocation handicapé. Il ne le savait pas. Mais c’est lui qui fait, je ne suis là qu’en soutien. Pareil chez l’avocat. C’est lui qui parle. Je ne suis que l’accompagnateur.  On a préparé le rendez vous à deux :  ‘ si tu as du mal à t’expliquer je veux bien t’aider, mais c’est ton affaire ’. Le but : c’est de ne pas faire à la place de la personne. »

Les difficultés, les problèmes, les soucis, les galères : Jean-Philippe connaît. Il en retire une expérience pratique qu’il met au service des autres. Il le dit : «  C’est plus facile pour moi qui ai connu la misère d’accompagner quelqu’un qui a des problèmes parce que quand on est passé par là, on sait comment faire. Quand on a eu soi même des problèmes d’huissier, on sait comment parler des huissiers et aux huissiers ! Quand on va voir une assistante sociale, elle a tendance à te juger. Un juge c’est pareil. Je connais une maman qui ne voulait plus aller voir son assistante sociale parce qu’elle la menaçait de placer ses gosses. C’est pour ça qu’avec nous, avec ATD, les gens sont en confiance. Ils savent qu’on n’est pas là pour les juger. Et nous on a des contacts avec les services sociaux mais on ne menace pas ces parents de placer leurs enfants. Parfois, il y a quand même des cas où on se demande comment faire ? On est là pour aider. Comme on peut. On n’est pas des professionnels. On fait ce qu’on peut. Mais avec nous, il n’y a pas de jugement. »

Après des années de militantisme et d’accompagnements de familles, Jean-Philippe reste admiratifs de ces familles qu’il côtoie quotidiennement :

« Ce sont des gens incroyables, dit-il. Avec eux, j’apprends tous les jours. La première chose, c’est de voir qu’il y a plus pauvre que soi. Ces gens sont  des battants. Plus que du courage. Parfois je me dis : comment je ferais si j’étais à leur place ? Je leur demande: comment faites-vous ? Ils répondent : « on est habitué ». J’aurais déprimé pour moins que ça dans leur cas. Quand je vois dans quelle situation on les laisse vivre… laisse tomber ! Et pourtant chaque matin, leurs enfants sont tout propres pour aller à l’école ! »
Ce qui ne cesse de l’indigner: « Ma colère sur les politiques elle est connue » dit-il. Il ne manque jamais d’interpeller les élus de sa ville face aux injustices. « Quand je vois toutes ces maisons murées, inoccupées à Roubaix et des familles à la rue : ma colère elle est là. Les étrangers, les roms, on invente ici des lois uniquement contre eux pour leur pourrir la vie !»

Saine colère que celle de Jean-Philippe, dépanneur solidaire dans son quartier. Et pour lui, cette attitude est normale, ordinaire.

 

LE REGARD

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Blaise NDEENGA

Cameroun

Il est des gestes, des attitudes et des mimes qui expriment parfois des modes de communication envers l’autre. Bien des fois nous ne faisons même pas attention. Le regard entre dans cette catégorie. Il est celui qui, d’un coup, transmet des informations, des jugements et des interrogations, des doutes, du rejet, de l’acceptation…

Cette prise de conscience du Regard m’est apparue de façon ferme après une rencontre. Je vous livre le témoignage de cette dame. Je suis allé chez elle, alerté par des amis. Elle vivait une situation forte. En fait elle a été accusée de sorcellerie. Chassée de son village, elle avait trouvé refuge dans une autre contrée et vivait dans une cabane délabrée et presque répugnante. Voici ce qu’elle me dira plus tard :

« Mon fils, le jour où tu es entré dans ma maison, ce n’est que tes yeux que je fixais… je voulais savoir à travers ton regard, si tu avais peur du titre de sorcière que le village me fait porter…

Je t’ai vu entrer dans ma maison. Tu n’a regardé ni l’état de ma maison, ni le désordre, ni la saleté…Tu es entré en me regardant droit dans les yeux et moi je faisais de même…Tu t’es assis sans même regarder le banc sur lequel tu t’asseyais…Pourtant il était sale. Tu étais préoccupé à me regarder…Ce qui comptait c’était moi. Les gens me parlent sans me regarder…Lorsque je sors de ma maison, les gens regardent ailleurs ; les plus courageux me saluent, mais en tournant le visage. Mon fils est-ce que j’ai le visage d’un animal? Je suis comme vous ou pas ?

J’ai senti beaucoup de joie quand ton regard a croisé le mien. J’ai compris enfin que j’étais quelqu’un car ton attention était sur moi…Je me suis sentie considérée. Ton regard montrait ton cœur. Tu m’as aimée et je t’ai ouvert mon cœur…Enfin quelqu’un m’a regardée donc j’étais importante ».

Voilà un témoignage qui m’a bouleversé et en même temps enseigné. Quelle force a le regard ? Valorisant, condescendant, compatissant, méprisant, attachant ? Généralement on n’y fait même pas attention. Avec cette dame, j’ai compris qu’un petit regard jeté vers quelqu’un l’humanise et lui donne un visage…

La visite

les peluches

Isabelle Thibault

France

En arrivant chez Loredana que je respecte et admire beaucoup, j’avais l’impression de transgresser les règles que je connais : impossible de l’avertir de notre venue tant elle est démunie de moyens de communication.

Loredana, jeune mère de famille, vit dans un wagon sur une friche industrielle avec trois de ses enfants (Francisa 10 ans, Estefania quatre ans,Valentin 9 mois). Il est vingt heures lorsque mon compagnon François et moi arrivons. Malgré l’heure tardive, les rires et les câlins des enfants, les gestes attentifs de Loredana nous attendent, comme s’il était naturel de passer cette soirée ensemble. Sans même savoir l’objet de notre visite elle nous invite à nous asseoir sur le matelas, principal “meuble” de l’habitacle de neuf mètres carrés. Valentin, le bébé s’agrippe à François, l’escalade et se jette dans ses bras. Baisers chocolatés. Gloussement de Francisa, la grande sœur. Bien que ce soit la première fois qu’ils le rencontre François est vite apprivoisé, Oncle d’un soir, bienvenu dans ce lieu où Loredana est la seule adulte. Son mari est en Roumanie avec leurs trois filles aînées de seize, quatorze et douze ans. Elle vit ici, un peu à l’écart des autres habitants du bidonville et se bat pour élever ses enfants. C’est dur quand on ne ramène qu’un à deux euros par jour. Cela fait neuf mois que son mari est reparti.

Loredana ne se plaint jamais, ne réclame jamais rien. Dans tout l’amour qu’elle a pour ses enfants elle puise le courage d’affronter la dureté du bidonville ; les difficultés sont amplifiées du fait d’être seule à assumer une famille sans homme. De plus sa santé n’est pas bonne. Francisa, l’aînée, accompagne chaque matin le départ de sa mère de recommandations. La fillette, elle même si frêle, si responsable, a la charge des deux plus jeunes, toute la journée quand sa maman va «faire monnaie», nettoyer des pare-brises ou faire des ménages. Le visage de Francisa est grave, il semble être d’albâtre. Ses formes graciles, ses gestes délicats, sa vigilance à contenir les deux plus jeunes en font une toute petite femme malgré son âge d’enfant. Parce que dans notre pays dit civilisé où la population mange souvent trop, la malnutrition est encore plus inacceptable. Parce que pour chacun d’entre nous, il est impossible de faire semblant de ne pas savoir. Parce qu’il suffit de regarder pour voir ces corps dénutris. Parce que, dans le wagon, il n’y avait que quelques morceaux de chou-fleur sur le brasero pour toute la maisonnée…Il est vital d’agir. Il est aussi important de garder la spécificité de notre démarche d’accompagnement et de connaissance des familles des bidonvilles. Nous y arrivons chaque semaine avec les livres, les crayons…la régularité et la tendresse font le reste. Par respect pour sa dignité, nous ne voulons pas instaurer de relation de dépendance matérielle avec Loredana.

Des associations ont vocation à l’aide alimentaire d’urgence. Ce soir, à quelques centaines de mètres du wagon d’habitation, nous avons rendez-vous avec l’une d’entre elles à 21 heures. En attendant le wagon est un lieu de confidences. Seul objet de valeur : une machine à coudre prêtée, enfouie dans un carton et cachée sous des vêtements. La maman est si fière d’avoir ce trésor, de s’en servir quand l’électricité fonctionne, de détenir des connaissances de couturière qui donnent droit de troquer un ourlet contre une assiette de spaghettis avec son voisin. Échange de compétences. Qualification valorisante. Reconnaissance. Ce soir il y a de la lumière. Le voisin a raccordé le wagon au réseau EDF. Cela permet de voir la télévision, floue. Francisa grimpe sur un tabouret et tire sur le câble qui sert d’antenne ; l’image s’améliore un moment, celui de la météo. La lumière faiblit. L’ampoule passe du jaune à l’orange puis s’éteint. Estefania n’arrête pas de gigoter, bruyante, drôle, vivante. Elle danse. Elle chante. Elle veut qu’on fasse attention à elle. Ma lampe de poche permet d’atteindre la bougie et de craquer une allumette. Clair obscur. Estefania s’empare de la lampe, elle devient un phare, un gyrophare, éclaire les visages. Loredana ressemble à une madone de Georges de la Tour. Francisa dessine, comme toujours très concentrée, très précise à colorier le quadrillage bigarré de l’éléphant Elmer. Elle range ensuite ses feutres avec précaution, prend soin des feuilles de couleur. Ces matières à création ont une grande valeur. Elles permettent à Francisa de s’exprimer, à chacun de la féliciter et de recueillir son précieux sourire et la joie de voir ses joues rosir sous nos compliments. La lumière revient puis l’obscurité gagne à nouveau. Francisa devient câline. Son calme, son mutisme est encore plus frappant par rapport à l’excitation de Estefania. Valentin se balance d’avant en arrière sur les genoux de la fillette. Elle ne fait pas le contrepoids nécessaire et bascule avec son frère. Mouvement de va et vient où son dos touche le lit, se redresse et repart en arrière de plus belle. Ils sont heureux. Un instant de quiétude ; Loredana s’éclipse hors du wagon, ramène quelques brindilles et morceaux de bois. Le froid l’avait forcé à sortir. Elle est descendue avec ses chaussures nus-pieds, sur la planche glissante. La seule issue de ce wagon rouge sans marchepied, comme sur pilotis, isolé du sol du bidonville. L’humidité gagne, l’obscurité aussi. François descend et rapporte une brassée de bois. Le voisin avait débité une palette par gentillesse, par solidarité ou peut-être pour une couture. Loredana est radieuse et si reconnaissante.

La dignité de Loredana est une leçon de vie. Son moteur : les rires de ses enfants. Un froncement de sourcil fait baisser les décibels. Des bras toujours disponibles pour Estefania, la hanche prête à accueillir Valentin. Sa tendre complicité avec Francisa impressionne. Une journée pénible de plus pour gagner un à deux euros ne l’empêche pas de rire aux éclats, de nous accueillir chaleureusement.

L’heure de notre rendez-vous approche. Francisa maugrée quand nous sortons. Elle avait attendu sa mère toute la journée, et venait tout juste de redevenir une enfant sans responsabilité. Un fichu sur la tête et un tissu sur les épaules, Loredana est prête. Comment peut-elle avoir tant de grâce dans ce monde qui ne lui fait justement grâce de rien ? On évite les rails, les tire-fonds, les ordures. On essaye de discerner les obstacles dans l’obscurité et nos démarches d’échassiers sont amusantes. François, marche devant. Loredana survole presque les embûches et parle sans reprendre son souffle. Silencieuse chez elle, elle profite de notre virée pour dire ses joies et ses peines. Les enfants pourraient aller à l’école, mais on lui demande des photos d’identité et c’est quatre euros multipliés par deux enfants. « Pas possible ». « Pas possible Madame ». Elle avale ses mots tellement la somme semble démesurée, inadaptée à son revenu journalier.

Sur le boulevard proche, notre père Noël se prénomme Jean-Pierre. Il a du lait, des plats gardés au chaud, des couches, des petits pots, des compotes, du thon, du pain, des œufs.…tout est bien emballé. Deux jeunes femmes sont présentes aussi pour créer un lien avec ceux qui ne veulent plus pénétrer dans des Centres. Ceux qui ne veulent plus quitter leur plaque de chauffage, leur porche d’immeuble, leur carton. Ceux qui ne veulent plus voir personne. Avec beaucoup de retenue et d’humilité il est parfois encore possible de se faire proche, un moment. La chaleur d’un café, d’une soupe, d’une couverture et celle de quelques mots bienveillants. De retour avec Loredana, chargés, nous traversons le terrain pour retrouver les enfants. Elle rit, plus volubile, elle rit encore, ses yeux brillent et je perçois qu’elle n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Elle m’aurait suivi presque pour rien. Parce que je lui demandais, parce que dans sa situation, l’on n’a pas d’autre possibilité que de faire confiance.

Au wagon, c’est la fête. Loredana insiste pour nous inviter à dîner…

C’est lui qui m’a appris Noël

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Isabelle Pypaert Perrin,

Déléguée générale d’ATD Quart Monde

Message de Noël 2017

« À Noël, au foyer, on devait chanter. Tu t’imagines ? Quand on est obligé de chanter la paix avec des voix écrasées, si loin de ses parents, de son frère et de sa sœur, seul ! »

Cette confidence de Bob à Ronald, un soir de Noël, combien de personnes dans le monde pourraient s’y reconnaître ? Noël qui laisse chaque année des cicatrices douloureuses lorsque pour d’autres les sapins brillent à l’heure des cadeaux…

Ronald, volontaire permanent qui a cheminé pendant 39 ans aux côtés de cet homme me raconte : « C’est Bob qui m’a accueilli dans le Mouvement. Je dois avouer que, par moments, j’avais très peur de lui. Moi l’homme de la campagne, j’étais venu pour aider. Simplement. Et d’un coup, avec lui, je me trouvais projeté dans l’immense abîme de la misère.

La vie ne lui avait pas fait de cadeau. Elle l’avait conduit à faire des choix incompréhensibles, à poser des gestes pleins de contradictions. À 50 ans, usé, il a quitté sa femme et ses enfants. Pour lui, « partir en exil était la seule solution ».

Il s’est retiré dans un camping. C’est là que je suis allé le voir régulièrement. Là que j’écoutais sa litanie de mots. Des mots qui coulaient pendant des heures, comme une chute d’eau violente et intarissable. Mais de ce flot émergeaient aussi des moments précieux où il me parlait de ses voisins. Une dame m’a raconté :

« La nuit il n’arrivait pas à dormir, souvent il se promenait tout seul dans le camping. Et le matin, surprise ! Je trouvais un bonbon à la menthe ou une petite fleur accrochée à la clôture devant chez moi. »
Chaque année pour Noël je le rejoignais. Journée délicate, douloureuse, qui le blessait. Noël lui rappelait son enfance et lui renvoyait si violemment ce sentiment de ne pas avoir su être un père pour ses enfants, alors qu’il n’avait jamais appris, qu’il n’avait pas pu apprendre. Les photos de ses enfants, un jour il me les a montrées. Il les gardait, cachées derrière un rideau violet, car il ne supportait pas ce « pourquoi papa ? » dans leur regard.

Son fils m’a dit : « Petit, je ne comprenais pas pourquoi, le matin de Noël, le sapin était par terre et les biscuits qu’on avait fabriqués ensemble flottaient dans le lavabo. Non, ça ne pouvait pas être le chat comme il le prétendait. »

Oui… Bob détestait Noël. Noël le faisait hurler… Et pourtant c’est lui qui m’a appris Noël. À ses côtés, j’ai appris année après année que Noël ne peut être Noël si quelqu’un souffre. Noël ne peut être Noël si on est privé des siens. Noël ne peut être Noël si ce n’est pas une fête pour tous.

Son interpellation m’a secoué et m’a offert la force d’oser affronter son monde. Le courage de dialoguer et de découvrir à travers lui ce que les familles les plus pauvres ont en elles de plus beau. Ces jours-là, je crois que nous étions unis dans quelque chose d’essentiel. C’est devenu le fondement de mon engagement. »

Cette présence durable des volontaires aux côtés des plus pauvres a besoin d’être soutenue par ceux qui en comprennent le sens.

Merci de nous offrir votre soutien et vos dons.

Belle fin d’année.