C’est lui qui m’a appris Noël

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Isabelle Pypaert Perrin,

Déléguée générale d’ATD Quart Monde

Message de Noël 2017

« À Noël, au foyer, on devait chanter. Tu t’imagines ? Quand on est obligé de chanter la paix avec des voix écrasées, si loin de ses parents, de son frère et de sa sœur, seul ! »

Cette confidence de Bob à Ronald, un soir de Noël, combien de personnes dans le monde pourraient s’y reconnaître ? Noël qui laisse chaque année des cicatrices douloureuses lorsque pour d’autres les sapins brillent à l’heure des cadeaux…

Ronald, volontaire permanent qui a cheminé pendant 39 ans aux côtés de cet homme me raconte : « C’est Bob qui m’a accueilli dans le Mouvement. Je dois avouer que, par moments, j’avais très peur de lui. Moi l’homme de la campagne, j’étais venu pour aider. Simplement. Et d’un coup, avec lui, je me trouvais projeté dans l’immense abîme de la misère.

La vie ne lui avait pas fait de cadeau. Elle l’avait conduit à faire des choix incompréhensibles, à poser des gestes pleins de contradictions. À 50 ans, usé, il a quitté sa femme et ses enfants. Pour lui, « partir en exil était la seule solution ».

Il s’est retiré dans un camping. C’est là que je suis allé le voir régulièrement. Là que j’écoutais sa litanie de mots. Des mots qui coulaient pendant des heures, comme une chute d’eau violente et intarissable. Mais de ce flot émergeaient aussi des moments précieux où il me parlait de ses voisins. Une dame m’a raconté :

« La nuit il n’arrivait pas à dormir, souvent il se promenait tout seul dans le camping. Et le matin, surprise ! Je trouvais un bonbon à la menthe ou une petite fleur accrochée à la clôture devant chez moi. »
Chaque année pour Noël je le rejoignais. Journée délicate, douloureuse, qui le blessait. Noël lui rappelait son enfance et lui renvoyait si violemment ce sentiment de ne pas avoir su être un père pour ses enfants, alors qu’il n’avait jamais appris, qu’il n’avait pas pu apprendre. Les photos de ses enfants, un jour il me les a montrées. Il les gardait, cachées derrière un rideau violet, car il ne supportait pas ce « pourquoi papa ? » dans leur regard.

Son fils m’a dit : « Petit, je ne comprenais pas pourquoi, le matin de Noël, le sapin était par terre et les biscuits qu’on avait fabriqués ensemble flottaient dans le lavabo. Non, ça ne pouvait pas être le chat comme il le prétendait. »

Oui… Bob détestait Noël. Noël le faisait hurler… Et pourtant c’est lui qui m’a appris Noël. À ses côtés, j’ai appris année après année que Noël ne peut être Noël si quelqu’un souffre. Noël ne peut être Noël si on est privé des siens. Noël ne peut être Noël si ce n’est pas une fête pour tous.

Son interpellation m’a secoué et m’a offert la force d’oser affronter son monde. Le courage de dialoguer et de découvrir à travers lui ce que les familles les plus pauvres ont en elles de plus beau. Ces jours-là, je crois que nous étions unis dans quelque chose d’essentiel. C’est devenu le fondement de mon engagement. »

Cette présence durable des volontaires aux côtés des plus pauvres a besoin d’être soutenue par ceux qui en comprennent le sens.

Merci de nous offrir votre soutien et vos dons.

Belle fin d’année.

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Même dans la misère les Hommes ont toujours des idées

Bob Katembo,

République Démocratique du Congo

A l’Est de la République Démocratique du Congo, dans la cité de KAVUMU, existe le centre hospitalier de KARANDA. Dans le service de pédiatrie, certains enfants sont confisqués à leurs parents quelques mois après leur naissance, pour faire pression sur les familles qui ne peuvent s’acquitter du coût des soins.

Force est de constater que le coût des soins est un problème pour de nombreuses personnes. Il existe un système de mutuelle de santé, mais qui n’est pas accessible à tous, par manque de moyens. Quand les mamans arrivent à l’hôpital pour l’accouchement, la plupart d’entre elles ne peuvent pas payer tout de suite les frais nécessaires pour leurs soins. Certaines, issues de la classe moyenne, trouvent que les frais sont élevés, comparés au coût de la vie, et s’échappent de l’hôpital sans avoir payé la totalité.

La situation a poussé l’hôpital à limiter le nombre de « fuites ». Les responsables ont décidé de séparer les parents en mettant d’un côté les mamans qui paient la caution en arrivant à l’hôpital et de l’autre côté, celles qui n’ont pas les moyens de le faire. Ces dernières sont surveillées régulièrement. La tendance est de croire que ce sont elles qui s’enfuient beaucoup plus que les autres, alors que ce n’est pas le cas. L’une de ces mamans mises « du mauvais côté » disait : «Nous, on ne peut pas fuir l’hôpital parce qu’un autre jour, si on a un problème, on ne pourra plus y revenir. Mais ceux qui ont des moyens peuvent aller ailleurs. Nous on doit gagner la confiance de l’hôpital ». Si bien que les familles pauvres restent longtemps dans l’hôpital en attendant de trouver de quoi payer.

Mais ce n’est pas toujours l’avis de certains agents de l’hôpital qui pratiquent des règles qui découragent ces femmes. Il arrive que les bébés leur soient enlevés pour les obliger à payer vite. Parce que l’on sait qu’elle ne laisseront pas leurs enfants. D’autres fois, on ôte aux enfants et à leurs mères les draps, les couvertures et parfois même le matelas, et mamans et enfants passent plusieurs jours à dormir par terre.

Une femme a passé cinq mois à l’hôpital sans payer les frais médicaux. Elle a tenté en vain toutes les voies possibles. Elle s’est évadée de l’hôpital. Après trois mois, ses enfants sont tombés malades. Ils n’ont pas été acceptés dans les structures de santé. Ils étaient connus pour ceux qui ne paient pas. Deux de ces enfants sont morts quelques jours après.

Face à cette situation d’injustice, les femmes se sont mises ensemble pour changer les choses. Elles font plusieurs travaux pour gagner vite l’argent nécessaire pour sortir de l’hôpital. Elles se réunissent dans des groupes et cultivent les champs, font des travaux de portefaix, balaient les marchés, lessivent les habits dans les quartiers… L’argent qu’elles trouvent est épargné pour le paiement de la dette à l’hôpital.

A l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, les enfants d’un groupe appelé Tapori ont été visiter toutes les mamans de cet hôpital. Ils ont apporté des savons et d’autres moyens réunis, et les ont partagés à toutes les femmes sans distinction. Une façon de rappeler que toutes ont la même dignité, la même considération. Les responsables de l’hôpital ont été touchés par ce geste des enfants :« Les enfants Tapori nous ont appris l’amitié, la paix ainsi que la considération. Ils ont donné à toutes les personnes et ont joué avec tout le monde. C’est la première fois que nous voyons des enfants venir faire une fête en pédiatrie, avec tous. » Sur le chemin de retour, les jeunes ayant accompagné les enfants se disaient : « Tout le monde a pris un savon, alors qu’on pense que seules les femmes qui n’ont assez de moyens s’évadent. »

Quand j’y pense, je vois que la misère prive les plus faibles de leur reconnaissance en tant artisans du bien. Elle les travestit en acteurs du mal et fait du bien l’affaire des autres. Les actes positifs que font les plus pauvres ne sont jamais comptés. Et on les accuse du mal qu’ils ne font pas. C’est inadmissible.

Note : le titre est inspiré d’une phrase prononcée par un militant d’ATD Quart Monde au Burkina Faso lors d’une recherche autour de l’éducation : « Même dans la misère, un homme a des idées ».

Donald, Emmanuel, François et Noria

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François Phliponeau

France

On le sait bien : il n’y a pas d’immigration massive en France, les immigrés n’ont pas tous les droits et ils ne coûtent pas cher aux Français. Au contraire, ils contribuent à augmenter la richesse par habitant d’un pays comme la France. Ils créent de la richesse et de l’emploi, car ils sont aussi consommateurs, cotisants et contribuables (TVA et autres impôts).

Relisons si l’on veut s’en assurer : « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté » (Éditions Quart Monde)

On le sait bien, ou plutôt on devrait le savoir, car l’actualité nous donne des échos bien contradictoires de cette connaissance.

Sans avoir les mêmes idées que son homologue américain (qui a retiré son pays du « Pacte mondial sur la migration » adopté en septembre 2016 par les 193 membres de l’ONU), le président de la République française s’est fait filmer à Paris expliquant à une jeune Marocaine qui demande de l’aide qu’elle n’a pas le droit de rester en France !

Voilà une attitude qui doit faire plaisir à l’extrême droite, mais pas au Pape François, qui rappelait l’importance d’accueillir, protéger, promouvoir et intégrer les migrants et réfugiés.

Noria, elle, est en phase avec François, comme la télévision française (France 2) nous l’a montré dimanche dernier. Cette maman, avec l’accord de ses trois enfants, est devenue marraine d’un millier d’enfants, ne pouvant pas être expulsés du pays où ils sont nés, mais pouvant être privés du jour au lendemain de la présence de leurs parents étrangers sans papier. Noria deviendrait alors aussitôt la tutrice légale de leurs enfants.

Noria ne vit pas en France, mais dans la banlieue de Miami, dans un pays où cinq millions d’enfants et adolescents sont sous la menace de l’expulsion de leurs parents. Chaque jour, 17 enfants « non accompagnés » sont confiés aux services sociaux.

Et nous, avec qui sommes-nous ?

« C’est la différence qui est jolie… »

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Pascal Percq

France

En venant à cette rencontre j’avais en tête une mélodie entendue un soir sur les bords du Niger, chantée par le Malien Salif Keita « La différence »… Ce jour là, il était question de « différences », de « tolérance » avec des personnes qui pour beaucoup d’entre elles ont vécu l’intolérance du regard de l’autre, le jugement a priori, d’être non considéré, d’avoir été victime d’une stigmatisation liée justement au fait qu’à un moment de leur vie elles ont été considérées comme « différentes ». Dans une société normative –intolérante- qui célèbre les « gagnants » et enfonce ceux qu’elle juge, selon ses critères, des « perdants ».

Cette rencontre, c’était une Université populaire quart monde, lieu de formation mutuelle, de confrontation de paroles et de savoirs de vie, dont le thème était cette fois: « la tolérance ou comment s’enrichir de nos différences ». Un thème « sensible » donc pour tous ceux qui ont l’expérience de … l’intolérance.

« Je me fais moquer depuis que je suis en fauteuil » dit Fred. Catherine : « Mon aînée a été placée on m’a dit « tu ne sais pas t’en occuper ». Ils devraient dire pourquoi ».

Un petit groupe a listé toutes ces différences susceptibles d’engendrer des comportements intolérants. Une liste quasi inépuisable. « Croyances, originalité, religion, ses qualités, être étranger, français. Selon les vécus dès l’école, des enfants qui comprennent vite, d’autres pas tout de suite. Même dans le sport, il y a des différences. On est riche, on est pauvre. On est différent dans l’organisation de sa vie, du sommeil, de l’alimentation. Dans les relations familiales, proches ou lointaines (certains abandonnent leurs parents ou sont abandonnés). Les Rroms (qui n’ont pas de solution) et sont traités comme des malpropres, il n’y a pas de tolérance pour eux. Ceux qui ont une maison, ceux qui n’en ont pas. Selon son statut juridique. Sa couleur de peau, et même de cheveux (malheur aux rouquins dans les cours de récréation !). Différences culturelles : les Français passent des heures à table c’est différent dans d’autres cultures. Différence selon le genre, l’orientation sexuelle, l’âge. Celui qui est handicapé ou bien portant. Dans les comportements avec les autres : il y a ceux qui parlent et ceux qui ont honte de parler… »

Les différences : on pourrait en conclure que chacun est différent y compris pour la seule couleur des yeux. Mais alors ? Le groupe poursuit : « On a tous le même sang, d’une même couleur qui coule. On est tous différents mais égaux. En principe ».

Cette expérience d’avoir été victime de l’intolérance a pu conduire certains à rejeter les autres, à se sentir méprisés, à ne plus avoir confiance en soi. Et puis un jour, il se passe une rencontre. Et tout change. De pouvoir en parler à plusieurs, « ça change la vie ». « Il faut parfois du courage pour se dépasser et oser aller vers l’autre. « J’étais intolérant avec les autres, maintenant je me dis que je n’agirai plus comme je le faisais avant. Parce qu’un jour, notamment dans mon petit groupe, quelqu’un m’a écouté et j’ai compris que cette personne dont je me méfiais, elle gagnait à être mieux connue. Je me suis enrichie à son contact ». « C’est la connaissance qui nous fait dépasser le rejet, d’être confronté à quelqu’un qui n’est pas comme vous ».

Oser faire « le pas de côté ». « Sil n’y a pas de respect, il n’y a pas de tolérance ». Quelqu’un ajoute : « La tolérance ça peut être parfois négatif : on dit je tolère en fait parce qu’on est indifférent ». « Être tolérant ça peut être aussi de la lâcheté : se soumettre et ne rien dire parce que l’autre est plus fort ». « La tolérance ça commence par soi. Si on ne s’aime pas, comment être tolérant avec les autres. »

D’avoir été soi-même victime de l’intolérance, serait-ce donc une expérience… positive ? « Moi je sais ce que c’est que d’être jugée. Alors je ne veux pas juger les autres. Au contraire, je veux leur dire de dépasser ça. »

Pour Fatiha : « La tolérance, c’est le fait d’accepter la personne telle qu’elle est, même si elle réagit et a des goûts différents, car nul n’est parfait, y compris nous tous. Nous sommes tous différents et avons des défauts et des qualités. La tolérance ça s’apprend, ça apaise : tout devient plus cool. Être curieuse de connaître, de savoir et comprendre cette différence de l’autre, c’est aussi apprendre à se protéger, à ne pas se laisser marcher sur les pieds… » Catherine commente: « J’écoute beaucoup de musique. Et même dans une autre langue, je comprends ce que ça veut dire… » Musique…

Au soir de cette rencontre, je réécoute Salif Keita, le chanteur malien et sa chanson « La Différence ». Pour le chanteur : « la différence, c’est justement la richesse de la vie ». Cet Africain, albinos et mal traité pour cela depuis son enfance – jusqu’à ce qu’il devienne une vedette internationale- chante : « Je suis un noir, ma peau est blanche. Et moi j’aime bien ça. C’est la différence qui est jolie. Je voudrais que nous nous entendions dans l’amour. Que nous nous comprenions dans l’amour et dans la paix. La vie sera belle. Yeh, la vie sera belle. »

Instrumentalisation de l’engagement citoyen

Welcome to germany

Photo web – Nouvel Obs

François Jomini,

Berlin, Allemagne

L’engagement citoyen ne peut pas être l’alibi de la déresponsabilisation de l’État en matière de politique sociale, de solidarité et d’utilité publique. C’est ce que montre un certain essoufflement et un sentiment d’injustice exprimés par des associations bénévoles en Allemagne, notamment dans le contexte de l’accueil des réfugiés. « Ce n’est pas à notre honneur de faire un travail, qui sans le démantèlement de l’État social ne serait pas nécessaire. » affirme un syndicat d’associations et de travailleurs volontaires à Berlin.

Le courage politique d’Angela Merkel durant l’été 2015 fut salué comme un sursaut, laissant espérer qu’une gouvernance peut être dictée par des impératifs supérieurs à l’esprit de boutiquier commun à de nombreux États : elle peut être humaniste et visionnaire. En l’occurrence, le courage et l’humanisme furent et sont encore surtout le fait de simples citoyens, dont certains subissent de plein fouet le coût social de la politique d’austérité. « Le Ministère de la Famille (Land de Hamburg) a créé depuis le début de l’année 10 000 postes destinés à l’aide aux réfugiés dans le cadre du Bundesfreiwilligendienst (service fédéral du travail bénévole). Ces bénévoles, parmi eux des réfugiés, touchent pour leur travail un argent de poche. Le montant supérieur est de 363 €, le montant inférieur se situant entre 250 et 350 €. » (Hamburger Tagblatt, 2016). En clair, le salaire de la cohésion sociale est « un argent de poche », quand ce n’est pas l’aumône d’un job à 1.50 €… Passé la période de l’urgence et de la mobilisation citoyenne, le processus de normalisation d’une décision politique (logement décent, formation, emploi…) incombe aux pouvoirs publics bien plus qu’à la bonne volonté individuelle et associative.

Pourtant l’engagement citoyen demeure exemplaire. Nombre d’alliés d’ATD Quart Monde en Allemagne sont impliqués à titre professionnel dans ce processus d’intégration, avec une préoccupation pour les personnes les plus vulnérables qui déborde souvent le cadre d’une mission professionnelle. Je pense aussi à ces bénévoles dans la cité-satellite de l’ancienne Berlin-Est où j’habite, parfois des retraités au bénéfice d’une rente modeste, qui accompagnent des jeunes et des familles déplacées dans leurs démarches administratives, leur apprentissage de la langue et une formation. Pour nombre de ressortissants de l’ex-République démocratique d’Allemagne, les valeurs de solidarité et d’engagement citoyen font partie de leur culture politique, héritée d’un temps où le bien commun sollicitait certes un effort collectif (parfois obligatoire), mais générait aussi une solide convivialité – au dire des intéressés eux-mêmes. Même si, vu de l’ouest, ces quartiers sont décrits le plus souvent comme le repaire des néo-nazis… « La confiance dans l’État démocratique est particulièrement entamée là où l’État a instrumentalisé le civisme et l’engagement citoyen par des simulacres de démocratie » commente à ce sujet une analyste dans le journal « die Zeit ».

Cette critique de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen par un État totalitaire disparu peut s’appliquer aujourd’hui en tous points à la conception néo-libérale de l’État. Prenons l’exemple de la politique du logement, épiphénomène d’une actualité brûlante à Berlin en raison d’une hausse des loyers libertaire et liberticide depuis cinq ans. À une extrémité, le marché immobilier est un facteur et une vitrine non-négligeables de la croissance d’un pays « où il fait bon vivre ». À l’autre extrémité on retrouve la précarisation de familles toujours plus nombreuses et l’augmentation vertigineuse du nombre de personnes expulsées sans ménagement, jetées à la rue.

Quid du rôle de l’État ? Selon Christoph Butterwegge, professeur de sciences politiques à l’université de Cologne faisant autorité sur les questions de pauvreté en Allemagne (Armut, Papyrossa Verlag 2016) : « Le secteur du logement social souffre d’une véritable asphyxie programmée : à l’heure qu’il est, disparaissent chaque année quatre fois autant de logements qu’en apparaissent de nouveaux sur le marché de la location… et les loyers augmentent dans la même proportion. Au tournant des années 2000, nombreuses sont les grandes villes qui ont bradé leur parc immobilier aux investisseurs privés pour obéir à l’esprit néo-libéral du temps » (die Freitag, 2017). C’est sous l’ère d’Helmut Kohl qu’a été supprimé le principe d’intérêt public (gemeinnütziges Wohnungsbau) qui obligeait les propriétaires à maintenir à la hauteur d’un certain quota un parc de logements en dehors du jeu spéculatif. Chaque municipalité veillait à l’intégrité de ce parc de logements accessibles aux ménages à faibles revenus. Selon une récente étude de la Fondation Hans-Böckler, qui analyse les effets pervers de l’abandon de ce principe d’utilité publique dans 77 villes du pays, l’offre de logement social à Berlin est passée de 100 000 en 2005 à 10 000 en 2015.

Parallèlement, en l’absence de statistiques officielles, le taux d’augmentation du nombre de personnes sans-abri est estimé à 18% en 5 ans (2016). Bien placée pour observer les faits, l’organisation caritative Diakonie articule le chiffre de 20 000 personnes sans-logis actuellement à Berlin. A titre indicatif, une enquête auprès d’un centre d’accueil d’urgence pour femmes à Berlin mentionne 30 lits disponibles quand 3000 seraient nécessaires. Pour cette frange particulièrement vulnérable et invisible de la population, on en est réduit à réclamer des lits supplémentaires, même plus des logements.

Là encore, ce sont les petites associations, les bénévoles, voire des chômeurs bénéficiaires du Hartz IV (aide sociale de 430 €/mois) qui suppléent à l’inconséquence des pouvoirs publics. Dans ces conditions, renvoyer systématiquement la détresse humaine à « l’entraide » sans restaurer au cœur de la mission de l’État le principe d’un bien commun mesuré à l’aune des plus vulnérables relève bel et bien de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen.

L’attitude qui peut changer la vie

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photo habarirdc.net

Saleh Kazige

Bukavu, République Démocratique du Congo

Emmanuel vit avec Wivine et Pasi, ses deux sœurs, Elie, son frère, et leur mère, dans un quartier nommé Kalengera. C’est un quartier situé au bord du lac Kivu, réputé pour son énorme quantité de gaz méthane. Il contient aussi beaucoup de poissons. Enfants, nous nagions au large…

Mon ami Emmanuel y travaille depuis qu’il a 12 ans. Il faisait partie des enfants qui ne dorment pas la nuit parce qu’ils travaillent avec les pêcheurs. Leur rôle consiste à retirer les fretins restants des mailles du filet pour recevoir une somme d’argent ou une quantité de fretins à revendre. Aujourd’hui encore, en 2017, il fait ce même travail.

Au mois de mai, lors des préparatifs de la célébration de la Journée internationale de l’enfant africain, notre groupe de la Dynamique jeunesse d’ATD Quart Monde a décidé de visiter ces enfants et jeunes qui travaillent au lac.

Anne, une animatrice du groupe Tapori, et moi-même, avons rencontré Emmanuel pour préparer ensemble un échange avec les enfants. Nous avons noté tout ce qu’il disait. A la fin, il nous a demandé pourquoi on écrivait et on lui a répondu que ce qu’il disait était important. Il nous a expliqué comment il est méprisé par d’autres jeunes. « C’est malheureux quand tu te réveilles le matin et tu vois d’autres jeunes aller à l’école alors que toi, tu te poses encore la question : que dois-je faire pour trouver de quoi nourrir ma famille ? Si je ne travaille pas dur, ma famille peut mourir de faim. Je n’ai pas le temps de sortir comme d’autres jeunes. Si les jeunes m’approchent comme vous, alors ils peuvent comprendre le prix de ce que je sacrifie pour que ma famille vive. » J’ai été touché par ses mots qui m’ont fait changer le regard sur les jeunes qui font ce travail.

J’ai réfléchi à cela et j’ai compris que tous les jeunes n’ont pas les mêmes chances. Certains commencent « en haut de la montagne », dans une bonne famille, ils sont acceptés dans la société et vivent dans un monde qui facilite l’épanouissement, l’ouverture ; d’autres naissent « dans la vallée », leur famille connaît la pauvreté, ils font l’expérience du rejet et doivent se battre au prix de leur sueur pour s’en sortir. Mais nous avons tous reçu quelque chose : l’intelligence et la valeur humaine qui constituent la dignité de chacun. Chacun a besoin d’être accepté, de trouver sa place pour se faire valoir.

Emmanuel n’a pas beaucoup d’amis. Beaucoup de jeunes de mon âge supposent que le travail qu’il fait est réservé à ceux dont les parents m’ont pas les moyens de les envoyer à l’école. D’autres disent qu’ils ne peuvent pas approcher un jeune qui a parfois l’odeur des poissons. Cela le met toujours dans la peur d’aller vers les autres. Pourtant mon expérience dans notre groupe de jeunes montre qu’on est véritablement homme quand on peut écouter les autres et être écouté. Quand on peut respecter les autres et être respecté. Quand on a le courage d’affronter le plus difficile pour gagner sa vie et aider sa famille.

J’ai fait l’effort d’aller le voir souvent avec d’autres amis de mon groupe et Emmanuel a trouvé que certains jeunes accordent de la valeur au travail qu’il fait et à son courage. Cela le rend fier. Aujourd’hui il étale sa marchandise et circule quand il le faut dans tout le quartier pour trouver des clients.

Les pauvres n’attendent pas beaucoup de nous. Notre présence leur suffit pour relever la tête et devenir acteur. Un simple geste de dédain, de mépris peut anéantir une personne. Notre attitude, notre comportement de jeunes peut changer toute une vie. Cela commence par considérer chaque personne et le respecter.

Emmanuel m’a appris cela.

La cantine des solidarités

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Cantine scolaire au Cameroun, Photo web – CSFEF

Blaise Ndeenga,

Cameroun

Tout a commencé avec cette déclaration du jeune Emmanuel à sa maman : « Maman j’ai remarqué que pendant la pause de midi à l’école, lorsque nous sommes en train de manger, un de mes camarades de classe ne mange jamais. Il reste seul dans son coin et nous observe. Il est toujours triste. Alors aujourd’hui je suis allé vers lui. Je lui ai demandé pourquoi il ne venait pas manger avec les autres. Il m’a dit qu’il n’avait rien à manger. Sa maman ne peut pas lui offrir du pain car elle n’a pas d’argent. Ensuite il a dit que sa maman s’en allait très tôt vendre au marché. Elle ne rentre que le soir. Et si elle est parvenue à vendre, elle achète de quoi préparer un repas et la famille ne mange qu’une fois dans la nuit. Aussitôt j’ai partagé mon casse croûte avec lui. Il était très content. Et moi aussi. Je voudrais te demander s’il est possible que tu lui fasses aussi un casse-croûte afin qu’il ait quelque chose à manger et qu’il ne soit plus isolé des autres élèves… »

La maman fut contrariée par la demande de son fils, entre accéder à sa demande et respecter son budget très serré. Elle y a consenti pour quelques jours. Ensuite elle décida d’aller attirer l’attention des responsables de l’école sur cette situation. Ceux-ci se montrèrent très disponibles à l’écouter mais ne lui proposèrent pas de solution.

La maman du jeune Emmanuel décida donc de sensibiliser certains parents d’élèves afin de remédier à cette situation. Touchés par la situation de l’enfant, qui n’était pas la seule dans l’école, un petit groupe de parents très motivés eut l’idée de créer une cantine au sein de l’école. Une assemblée de parents a été convoquée pour imaginer une solution avec l’école et la proposer aux autres parents. Il en est sorti le projet d’une cantine qui ne devrait pas seulement s’occuper des enfants qui n’ont pas de casse-croûte, mais qui serait un lieu de repas et de rassemblement pour tous les élèves. Désormais les enfants n’auront plus à apporter leur repas, mais ils mangeront grâce à la contribution de leurs parents riches ou pauvres. L’école ayant un effectif d’environ 1300 enfants, les parents ont convenu de donner 500fcfa par mois, ce qui revient moins cher qu’un repas préparé par une famille pour son enfant, et les repas sont livrés par un service traiteur.

Il nous a été aussi rapporté qu’une pharmacie solidaire a été aussi créé au sein de l’école. Celle-ci devant parer aux petits bobos des élèves…

Voilà comment l’initiative d’un enfant de 7 ans est parvenue à améliorer et à transformer le vécu des enfants dans l’école, en créant une synergie entre tous les parents. Comme quoi la lutte contre la pauvreté est une affaire de tous.

Riches ou pauvres, adultes ou enfants chacun doit apporter sa pierre à l’édifice.