Anniversaires : de 1948 à 1998… et maintenant ?

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Pascal Percq

France

Cette année 2018 est celle d’un double anniversaire : les 70 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme votée par les Nations Unies et signée par 50 États le 10 décembre 1948 à Paris et, d’autre part, il y a 20 ans, le vote en France le 28 juillet 1998, par le Parlement, de la loi d’orientation « de lutte contre l’exclusion ».

Quel lien, quels points communs entre ces deux textes, ces deux actes ?

C’est à cet exercice que trois membres d’ATD Quart Monde Nord-Pas de Calais ont été conviés à participer avec les membres d’Amnesty International de cette même région.

Cet échange a donné lieu à une réflexion en amont qui fait référence à des repères qu’il est intéressant de rappeler ici.

La première référence commune est le mot : « dignité ».

Tout officielle qu’elle soit, cette Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) ne présente pas de caractère contraignant, mais elle est considérée comme une référence internationale fondamentale dans le domaine des droits de l’Homme par de nombreux pays et des centaines d’organisations.

Avant elle, il y eut la Déclaration Américaine des Droits (1776) intégrée à la Constitution américaine et en France la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, adoptée par la première Assemblée nationale en 1789.

Paul Bouchet, juriste notoire, président d’honneur d’ATD Quart Monde et ancien président de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) remonte encore plus loin en indiquant  que ces textes ont été inspirés par ce qu’il nomme des « lois non écrites » qui imprégnaient cultures et religions : « avant même qu’il y ait des états modernes, il y a toujours eu au cœur de l’Homme digne, l’idée qu’il y avait « quelque chose » qu’aucun pouvoir ne pouvait dominer ou abolir mais au contraire que les pouvoirs devaient servir ». Au cours des siècles, dans toutes les grandes traditions religieuses ou philosophiques –également dans des pays comme la Chine où les traditions sont plutôt agnostiques– on trouve cette espèce de reconnaissance d’une dignité inhérente à la nature humaine. Le philosophe Kant, en Allemagne, a été jusqu’à dire « l’humanité est une dignité ».

« Dignité » est le fondement premier des Droits de l´Homme.

La Déclaration de 1948 a été rédigée par le juriste français René Cassin avec Eléonor Roosevelt. Cassin avait parmi ses jeunes collaborateurs Stéphane Hessel, auteur des années plus tard du fameux « Indignez-vous ! ». Stéphane Hessel confia lors du « Forum des engagements contre la misère » organisé par ATD Quart Monde en mars 2011 à Paris, que c’est sur ce mot « dignité » qu’on trouva un accord entre les auteurs de la Déclaration. Dans un premier texte, Cassin était parti de l’idée d’égalité des Droits de l’Homme. Mais il manquait quelque chose : le mot même de « droit » créant des difficultés de traduction dans certains pays. Alors, il a ajouté le mot « dignité » comme fondement des droits.

Mais ce n’était pas suffisant, raconte Paul Bouchet. Dans le passé, on a assisté à des déviances: au nom de la dignité de l’homme, les régimes fascistes ont dit : « Il y a des sous-hommes qui ne sont pas dignes de vivre et donc, on les écarte ». C’est ainsi que Cassin est arrivé à la formule d’« égale dignité ». C’est pourquoi l’article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme s’énonce finalement :

« Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits ».

La Déclaration française de 1789 disait seulement : « Libres et égaux en droits » (en oubliant les femmes !). L’égale dignité signifie que tout Homme, quel qu’il soit, est égal à un autre en dignité.

La Déclaration universelle a inspiré une importante activité normative et a servi de modèle conduisant à la rédaction de traités ou de la Convention  Européenne des Droits de l’Homme.

C’est sur ce terme d’« égale dignité » que se situe le lien entre la Loi de Lutte contre l’Exclusion de 1998 en France et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Pour lutter contre l’extrême pauvreté autrement que par des mesures catégorielles vite usées et insuffisantes, il fallait remonter à ce concept fondateur des droits de l’Homme qu’est l’égale dignité. Ce fut un débat « serré » entre associations et législateurs. La loi votée compte 151 articles et reprend surtout les différents droits « fondamentaux ». Son premier article a été adopté avec le texte suivant :

« La lutte contre les exclusions est un impératif national fondé sur le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains et une priorité de l’ensemble des politiques publiques de la nation. »

Entre 1948 et 1998 il s’est passé… 50 ans ! Le texte de cet article se poursuit ainsi : « La présente loi tend à garantir sur l’ensemble du territoire l’accès effectif de tous aux droits fondamentaux dans les domaines de l’emploi, du logement, de la protection de la santé, de la justice, de l’éducation, de la formation et de la culture, de la protection de la famille et de l’enfance.

L’État, les collectivités territoriales, les établissements publics dont les centres communaux et intercommunaux d’action sociale, les organismes de sécurité sociale ainsi que les institutions sociales et médico-sociales participent à la mise en œuvre de ces principes. Ils poursuivent une politique destinée à connaître, prévenir et supprimer toutes les situations pouvant engendrer des exclusions. »

Après cette « proclamation », il reste un autre combat,celui de  l’effectivité de ces droits. L’accès aux droits de tous, pour tous, doit être le souci de tous. Il ne s’agit pas seulement de la reconnaissance d’un principe mais de son application à tous et notamment à ceux qui en sont le plus privés.

C’est le combat initié par Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde qui fit graver, dans le marbre du parvis des libertés au Trocadéro à Paris, cet appel très clair à tous les défenseurs des droits de l’Homme :

« LA OU DES HOMMES SONT CONDAMNES A VIVRE DANS LA MISÈRE, LES DROITS DE L’HOMME SONT VIOLES. S’UNIR POUR LES FAIRE RESPECTER EST UN DEVOIR SACRE. »

Plus que jamais, cette année d’anniversaire(s) doit être, non pas une commémoration mais une mobilisation, pour rendre effective l’égale dignité par l’accès aux droits de tous pour tous, avec tous.

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Revenu de base universel : solution ou piège ?

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RUE

Janet Nelson, vice présidente du mouvement international ATD Quart Monde

États-Unis

Le 25 février, le New York Times a publié une note de lecture sous le titre « Chris Hughes a gagné des millions à Facebook et maintenant, il a un plan pour mettre fin à la pauvreté ». Le titre est provocateur et, en lisant la note, j’ai compris la raison de ce sarcasme.

Le livre d’Hughes est intitulé « Fair Shot : Rethinking Inequality and How We Earn » [A la loyale : repenser les inégalités et le revenu]. Pour lui rendre justice, Hughes est conscient qu’aujourd’hui aux États-Unis, quelques individus ont de l’argent à ne plus savoir quoi en faire, tandis que des millions d’autres vivent dans la pauvreté. Je n’ai pas lu le livre mais, à en croire le chroniqueur, en raison de ses intérêts philanthropiques, Hughes est allé en Afrique découvrir un projet où ceux qui vivent avec moins d’un dollar par jour se voient accorder des bourses en liquide sans condition particulière.

Les résultats positifs de ce projet ont de toute évidence convaincu Hughes que le meilleur moyen de combattre les inégalités sans cesse plus grandes aux États-Unis était de s’impliquer dans une campagne en faveur du revenu de base universel. Il a donc proposé de « donner un chèque de 500 dollars à (presque) chacune des 42 millions de personnes qui vivent dans des foyers aux revenus inférieurs à 50 000 dollars par an ». Il a aussi fondé l’Economy Security Project [Projet pour la Sécurité Économique], une organisation non-gouvernementale dédiée à organiser des transferts de fonds pour mettre un terme à la pauvreté.

Mais pour le chroniqueur du journal, le projet de Hughes a une faille de taille : ce n’est pas un revenu de base universel car il est restreint à ceux qui travaillent. Pour le dire dans les termes du chroniqueur : « Ceux qui vivent tout en bas de l’échelle des revenus continueraient à devoir se reposer sur le système éreinté de la sécurité sociale américaine qui, bien trop souvent, ne leur verse rien, ou si peu ». Sa conclusion est que la proposition de Hughes est en réalité profondément injuste pour les plus pauvres.

Mais que pensent les plus pauvres eux-mêmes de cette idée d’un revenu de base universel ? Quatre sessions des Universités Populaires d’ATD Quart Monde – universités où les personnes en situation de pauvreté débattent avec des experts autour d’un sujet précis – ont été dédiées, en France, à cette question. Qui plus est, des participants venus de Belgique, de France, d’Irlande, des Pays-Bas et d’Espagne se sont rencontrés en décembre 2016 autour de l’idée d’un droit garantissant l’accès aux moyens nécessaires à une vie décente.

Il est intéressant de souligner que leur réaction ne fut pas d’un enthousiasme effréné. L’idée a paru avoir de nets avantages mais présenter aussi certains risques. Un revenu de base universel réduirait la stigmatisation liée à l’aide sociale. Dans une certaine mesure, il permettrait la stabilité économique, à partir de laquelle il serait possible de se construire, grâce à un emploi ou à d’autres projets. Ils auraient plus de liberté pour organiser leur existence. Néanmoins, d’un autre côté, avec un revenu de base universel, les participants craignaient de s’entendre dire : « maintenant qu’avec ce revenu de base, vous avez de l’argent, on ne veut plus entendre parler de vous ».

Et ainsi, un revenu de base permettrait certes d’avoir un revenu, mais pas de s’intégrer à la société, d’être reconnu et de s’épanouir, ce que les personnes recherchent et obtiennent souvent grâce à l’emploi. Par ailleurs, cette mesure ne résoudrait pas le problème de l’accès à un logement décent, à l’éducation ni aux soins.

Pour vraiment venir à bout de la misère, le revenu de base devra être intégré à une stratégie d’ensemble qui prendrait aussi en compte ces problèmes. Et, pour être efficace, cette stratégie devra être conçue, mise en place et évaluée avec ceux qu’elle concerne au premier chef, plutôt que d’être influencée par des stéréotypes négatifs qui restent encore trop souvent liés à l’extrême pauvreté.

Souvenir des amis du lampadaire

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Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo

En mars 2018, la rencontre des enfants qui travaillent dans les carrés miniers à 90 kilomètres de la ville de Bukavu a provoqué chez moi un déclic. Le sourire de leurs visages entonnant des chants de joie après la réussite aux examens scolaires m’a rappelé quelques souvenirs des enfants rencontrés au Burkina-Faso en 2015.

Ceux-ci participent aux animations de la Bibliothèque Sous les Lampadaires. A 20 heures un animateur arrive dans la rue pour partager la lecture d’un livre. A Ouagadougou les associations locales et internationales investissent  énormément pour éradiquer le phénomène « enfant en situation de rue » et certaines ont construit des centres d’encadrement et de formation à des métiers. Pourtant certains enfants n’y restent pas. Notre équipe de volontaires permanents d’ATD Quart Monde avait initié des entretiens individuels et nous avions réalisé que chacun avait un rêve particulier.

J’ai fait connaissance de Fiston, qui avait 10 ans. Un matin du mois d’Avril, il nous dit : « il y a une association qui a annoncé aux enfants  l’organisation d’une fête, aujourd’hui à 15 heures. Nous avons besoin de recevoir des conseils, de l’éducation et au lieu de ça on nous amène du pain, moi ça ne m’intéresse pas. Les gens pensent que tous les enfants qui se trouvent dans la rue sont  difficiles, drogués et incapables de s’adapter en famille. Ce n’est pas vrai, certains se retrouvent  dans la rue parce qu’ils n’ont pas d’autres choix ». Fiston avait décidé de rester dans un centre d’accueil après des tentatives d’échec pour un renouement familial.

Il y a un autre enfant de 8 ans qui nous avait demandé de l’accompagner chercher sa famille au village.   Florent  (volontaire permanent) avait fait environ 100 kilomètres de route avec lui. En arrivant  la famille  fit semblant de ne pas reconnaître l’enfant. Pourtant les enfants présents dans la cour familiale avaient couru vers lui en l’appelant par son nom. De retour en ville l’enfant était désemparé. Ce jour-là j’ai été témoin de la douleur que la plupart  éprouvent dans le parcours de leur vie.  Quelques jours après nous avons réussi des liens avec son père qui était parti en Côte d’Ivoire. Il fallait voir la joie de l’enfant après le dialogue téléphonique! En Juillet 2016 j’ai appris que l’équipe l’avait  accompagné là-bas pour rencontrer son père. C’était son souhait le plus profond.

Malgré la galère dans la rue rien ne peut enlever à ces enfants l’estimable. Chacun possède un rêve, que les pluies et les vents des nuits les empêchant de sommeiller dans les tunnels et les vieilles voitures ne peuvent arracher. Avant mon retour au pays en juin une dizaine d’entre eux a passé une journée de travail manuel avec nous à la cour aux cents métiers. Chacun m’a confié son rêve : devenir médecin, peintre, cinéaste, acteur de cirque, musicien… et le plus important : regagner sa famille. L’espoir que ce rêve se réalise un jour encourage et apporte le sourire face à la faim et à la soif.

C’est de ces enfants que j’ai appris à trouver au fond de moi la force qui encourage, devant les aléas de la vie qui interfèrent dans la réalisation de son rêve. Penser à eux me permet de tenir pour réaliser le mien. Devant chaque difficulté que je rencontre ce souvenir me donne la force de  croire que je peux réussir.

@ Photo Sylvain Lestien

Un saut dans le vide

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Avec les hommes du Centre, un jour nous avons visité un musée agricole de la région. C’était passionnant, parce qu´ils ont beaucoup parlé de leur pays. Selon mes renseignements, sur neuf hommes, quatre ne sont plus en Allemagne. Ils ont été renvoyés soit en Italie, soit en France.

 

Marina Wieland

Brême, Allemagne

Cette semaine, je me suis rendue dans le Brandebourg pour visiter des amis et d’anciens collègues.

Je voulais savoir aussi comment les résidents d’un centre de demandeurs d’asile, dont je m’étais occupée pendant un an et demi en tant que travailleuse sociale, s’en étaient sortis depuis mon départ.

C’était un centre de taille modeste, pouvant accueillir 25 personnes, dans un très petit village de la région de Berlin. Dans la maison, vivaient ensemble des Syriens, des Palestiniens et un groupe de Tchadiens.  Les jeunes Tchadiens résidaient en Allemagne déjà depuis plusieurs années, mais n’avaient pas encore obtenu un statut légal, tandis que les Syriens voyaient rapidement leur situation régularisée, avant de déménager ailleurs. Les nouvelles que j’ai reçues de ce centre d’accueil m’ont stupéfiée et rendue très triste.

On m’a dit que deux des ressortissants du Tchad avaient été renvoyés en Italie. Khalid et Adam. J’avais appris de Khalid qu’il avait vécu en Italie pendant deux ans et aurait pu y rester,mais s’il était venu jusqu’en Allemagne, c’est qu’il ne trouvait pas de travail en tant que ressortissant africain. Or il voulait travailler.

Adam, lui, résidait en Allemagne déjà depuis quatre ans. C’était un jeune homme joyeux et optimiste, toujours serviable et actif. Il se levait plusieurs fois par semaine à cinq heures du matin pour se rendre à la ville la plus proche en bus, afin d’arriver ponctuellement à son cours de langue. Ce n’était pas facile étant donné la mauvaise correspondance des transports publics à partir de ce village isolé. Il s’y astreignait pour avoir une chance de rester dans le pays. Il avait quitté la maison à l’âge de 15 ans, s’était frayé un chemin à travers le désert de Libye, la Méditerranée, puis l’Europe jusqu’à son arrivée dans ce village reculé du nord-est de l’Allemagne. Au Tchad, il n’avait jamais fréquenté l’école. Il était analphabète. Mais il fréquentait assidument son cours et avait déjà accompli beaucoup de progrès en allemand.

Il avait alors trouvé un emploi. Pour s’y rendre, il était en route trois heures par jour. Cela ne le dérangeait pas, car il gagnait suffisamment pour ne plus dépendre de l’aide financière de l’État allemand. Il démontrait qu’il était capable de prendre seul soin de lui-même. Il pensait que c´était bien ainsi.

Hélas, après quelques mois, il s’est plaint de douleurs et je l’ai envoyé consulter un médecin. Il a dû être hospitalisé d’urgence pour une tuberculose osseuse. Il est resté deux mois à l’hôpital.

Je lui ai rendu de fréquentes visites. Il avait peur et se sentait très seul dans la maladie, avec la peur de la mort. Puis, dès sa convalescence, il a recommencé à travailler. Il ne voulait pas se laisser abattre. Avec son travail, il espérait tant avoir son propre logement et accéder enfin à une vie normale !

C’est à ce moment-là qu’il a fait l’objet d’une procédure de renvoi… « Retour en Italie », comme on dit en langage administratif, car il dépendait officiellement du pays où il était entré. Maintenant, là-bas, il n’a rien : ni langue, ni résidence, ni emploi – Juste la terrible incertitude face à un avenir où il faut tout recommencer à zéro.

Je me souviens d’un incident qui est arrivé à l’un de ses colocataires, originaire du Tchad lui aussi. Yahia. Un jeune homme qui n’était avec nous que depuis quelques mois et qui nous a tous impressionnés par sa courtoisie et sa gentillesse. Lui aussi était venu d’Italie jusqu’en Allemagne et dépendait des accords de Dublin ; c’est-à-dire que les autorités pouvaient le renvoyer à tout moment vers l’Italie si les procédures bureaucratiques entre les deux pays n’aboutissaient pas dans un délai de six mois.

Un jour qu’il avait visité un foyer pour personnes âgées et handicapées mentales, il y avait trouvé sa vocation. Il souhaitait devenir infirmier pour les personnes âgées et, plus tard, rentrer en Afrique afin de se rendre utile dans ce domaine. Tous l’aimaient beaucoup au centre et l’ont aidé à obtenir un emploi dans ce foyer. C’était la veille de son premier jour d’embauche… Très tôt le matin, encore dans la nuit, des fonctionnaires de la migration ont sonné à la porte d’entrée du centre. La plupart des pensionnaires dormaient encore, seul Adam était déjà sous la douche pour partir au travail. Il a ouvert la porte sans méfiance. Ils étaient venus pour déporter un ressortissant Tchadien. Pas Yahia. Mais Yahia, surpris dans son sommeil par l’intrusion, a pensé qu’ils venaient pour lui, et il a vu tous ses espoirs s’évanouir d’un coup. Dans la panique, il a sauté par la fenêtre. Il s’est écrasé sur une verrière en contre bas qui abrite l’escalier de la cave. Dans la pénombre et dans sa précipitation, il ne l’avait pas vue. En se brisant, le verre lui a gravement entaillé les mains. Heureusement, il n’est pas passé à travers, jusqu’en bas.

À l’hôpital, je lui ai demandé pourquoi il avait sauté dans le vide. Il m’a répondu qu’il le referait sans hésiter et qu’il préférait mourir plutôt que de retourner en Italie. Car là-bas, il avait passé les pires moments de sa vie : affamé et sans abri, en compagnie de centaines d’autres hommes comme lui, échoués sans aucun espoir d’un avenir décent.

Un ami Somalien, qui n’a fait dans sa fuite que sauver sa vie dans le plus grand dénuement, m’a dit un jour : « la paix pour moi signifie que chaque être humain puisse avoir un chez lui, un morceau de terre, de quoi manger et une famille ».

 

Hommage aux héros méconnus de Newham

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Par Martin Spafford

Royaume-Uni

Le rythme et l’ivresse du pouvoir, la frénésie du développement urbain, l’opulence évidente de vastes quartiers de la ville : voilà ce qui peut inspirer une idée tout à fait erronée de Londres et de ses inégalités profondes. Certains secteurs de l’est et du sud londoniens restent aussi isolés et éloignés de la prospérité que bien des villes du nord de l’Angleterre. Selon l’État, sept des dix tutelles administratives les plus insuffisantes en matière de protection de la vieillesse se trouvent à Londres, ainsi que huit des dix les plus insuffisantes en matière de protection de l’enfance. Dans ces domaines, Newham se classe respectivement troisième et septième. Il faut plus de temps pour faire les 21 kilomètres entre Chelsea et Beckton par métro puis par train qu’il n’en faut pour couvrir les 195 kilomètres qui séparent Londres de la ville de Birmingham.

C’est ce qui fait du centre d’éducation Beckton Globe un endroit idéal pour accueillir « Journey to Justice » [le Voyage vers la Justice]. Le centre est situé au cœur d’un quartier ouvrier, dans la partie la plus pauvre d’un district qui partage avec Sunderland l’histoire classique de docks désertés et d’industries qui s’effondrent, avec le sentiment d’être laissés complètement sur la touche. La conséquence, c’est qu’à Beckton, les plus pauvres sont confrontés sur le pas de leur porte à une opulence ostentatoire, à mesure que des immeubles de luxe surgissent au milieu des anciennes zones industrielles abandonnées. Quoi qu’il en soit, jouxtant un immense supermarché ASDA et une école secondaire en pleine croissance, le Globe, vibrant d’activité, jouit d’une atmosphère accueillante et chaleureuse.

Deux jours avant le lancement, l’exposition « Journey to Justice », était livrée à toutes les intempéries. L’essentiel du contenu de l’exposition, bloqué à Newcastle, à cause de la neige, ne pouvait être acheminé, le chauffage de la halle des sports du centre ne fonctionnait plus, et la principale oratrice, notre mécène Leyla Hussein, était bloquée aux États-Unis, tous les vols en direction du Royaume-Uni étant annulés. Mais nous nous étions tous tant investis dans la programmation d’événements exceptionnels que rien n’allait pouvoir nous arrêter.

Alors que nous nous installions, entourés par des élèves concentrés sur leur tâche, des familles arrivaient pour une projection cinématographique et des chœurs répétaient dans les salles d’à côté. Nous savions que la totalité des 120 places de devant avait été réservée et que d’autres personnes avaient aussi annoncé leur venue. Mais la neige et la pluie ne finiraient-elles pas par avoir raison du public ? Hé bien, quand les jeunes cheffes de chœur de Newham, Amina et Itoya, lancèrent les festivités en entonnant avec nous « Oh Freedom », la salle était comble au point que la grande équipe des volontaires londoniens de « Journey to Justice », et quelques retardataires, furent obligés de rester debout. Nous avons compté 143 personnes ! Naomi Scarlett, une chanteuse et DJ de la région qui animait la soirée, a ensuite lancé le mouvement. Plusieurs discours de militants de Newham se sont enchaînés, notamment celui d’Amina Gichinga, sur la manière dont les syndicats de Renters s’organisaient pour soutenir les gens pour trouver un logement privé. Il n’y a peut-être pas de question plus pressante que celle du logement.

Ensuite, un vrai moment d’émotion : un film ITV de 1996, réalisé par une élève de sixième, Shamima Patel, avec l’aide de sa classe qui a milité avec succès pour empêcher l’expulsion de sa camarade d’Angola, suivi par la chanson des Forest Voices composée pour leur rendre hommage, « Let Natasha Stay ». Maria Xavier, une travailleuse sociale de Newham, a ensuite raconté l’histoire de son père Asquith, un cheminot qui a réussi par ses propres moyens à lutter contre le « bar pour Blancs » de la gare d’Euston. A la fin de son histoire, le talentueux chœur de jeunes NewYVC a chanté « Lineage » et la chanson tanzanienne « Imbakwa » (Le Chant venu du coeur), avant de laisser la place à Solid Harmony, un chœur basé au lycée de Newham, qui a chanté « Justice for All », composée pour l’occasion.

Ensuite, une autre militante, Halima Hamid, a fait un discours courageux et sans détour à propos de son organisation « Health is Wealth » (La Santé est un Trésor), qui traite les problèmes de santé mentale à l’échelle locale. Le musicien bengali de renommée internationale, Gouri Choudhury, lui a succédé pour nous apprendre à chanter « Jodi tor dak shune ». Après cela, j’ai présenté les histoires locales de notre exposition, qui montrent que ce sont des militants enracinés et oubliés depuis, qui à Newham ont été les premiers à remporter des victoires essentielles pour toute la population du Royaume-Uni : l’assistance juridique gratuite, la sécurité des grands ensembles, la lutte contre le racisme policier et la protection des femmes souffrant de difficultés d’apprentissage et de violences domestiques. Goga Khan a pris la suite : le plus jeune des « 8 de Newham », dont l’affaire a marqué un tournant des années 1980, quand des centaines d’élèves se sont mis en grève à Newham, a raconté son histoire et a médité sur son importance, tout en remerciant le député Steven Timms, assis au premier rang, pour son soutien à l’époque. Alors que Goga parlait, j’ai observé l’assistance, dans toute sa diversité, avec ces jeunes gens de couleur désormais en mesure de profiter pleinement de la bibliothèque, et je me suis souvenu que c’était précisément dans ce quartier que jadis, les jeunes Noirs et les jeunes Asiatiques ne mettaient pas les pieds, de peur d’être pris pour cible. Des affaires comme celles de « 8 de Newham » ont permis de faire changer les choses.

Mais la communauté affronte désormais d’autres menaces. Nous avons pris part à une performance musicale profondément émouvante des chanteurs d’ASTA, un groupe d’habitants des Royal Docks, communauté ignorée de tous alors qu’elle est victime d’une véritable épidémie de violence meurtrière au sein de sa jeunesse. Les habitants, jeunes et plus âgés, ont chanté ensemble leur propre création, « We Have a Voice » (nous avons une voix). Ensuite, la soirée s’est terminée sur une interprétation exquise de la « Mighty River » de Mari J. Blige par Solid Harmony, dédiée par le chœur à la Tamise.

Nous avions pensé que les conditions climatiques et l’absence du contenu central de notre exposition ne donneraient pas à grand monde l’envie de s’attarder. En réalité, après que le député et Peter Mawengi, un jeune qui participe aux NewYVC, ont coupé le ruban, les gens sont restés un long moment. L’une des conséquences inattendues de l’absence de notre contenu central, consacré à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, a été que les gens se sont vraiment concentrés sur les histoires locales des Plainstow Land Grabbers, du Centre Stardust pour la Jeunesse Asiatique, des Révolutionnaires contre la Violence Domestique [Domestic Violence Revolutionaries], de l’Avocat des Pauvres [Poor Man’s Lawyer], de la campagne pour la sécurité à Ronan Point, de la lutte d’Asquith Xavier contre British Railways et des grèves étudiantes en soutien aux « 8 de Newham ».

Notre exposition est arrivée cinq jours plus tard, lors de la Journée Mondiale de la Femme, et s’est ouverte au public le 30 avril.

Forum Social Mondial 2018 Salvador de Bahia

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Guillaume Amorotti

Brésil

Le Forum social mondial, né en 2001, réunit tous les deux ans les organisations citoyennes qui pensent qu’« un autre monde est possible ». Il se présente comme une alternative sociale au Forum économique mondial qui se déroule chaque année en janvier à Davos, en Suisse.
Après Porto Alegre, Mumbai, Nairobi, Belém, Dakar, Tunis, Montréal, il a eu lieu cette année à Salvador de Bahia du 13 au 17 mars. Le choix de ce lieu n’est pas anodin dans un contexte tendu avant les prochaines présidentielles au Brésil.
Grâce au soutien du CRID Centre de Recherche et d’Information pour le Développement, ATD Quart Monde est présent aux côtés d’associations œuvrant pour les droits humains, l’environnement, la solidarité internationale, avec par exemple pour la France : FORIM, CCAS, Quartiers du monde, Politis, Attac, Mouvement de la paix, SOL, Ritimo, Dialogues en humanité, Collectif éthique sur l’étiquette, No vox, France Amérique latine, Fondation France libertés.

Il est important pour ATD Quart Monde de participer au FSM. La voix des jeunesses du monde est de plus en plus attendue et écoutée par les sociétés civiles nationales, dans des institutions et dans des forums internationaux.

Cette année, les questions d’écologie, les droits des femmes, le numérique, le droit des peuples sont au cœur des débats du Forum – que Vincent Verzat et son équipe de « Partager c’est sympa » ont couvert chaque jour.

Après la grande marche d’ouverture (cf Journal d’ATD Quart Monde d’avril), voici un retour sur les journées du Forum jusqu’à la clôture le 17 mars.

Le premier atelier est animé par un membre de la délégation française. Le thème : le projet d’une marche mondiale en 2020 de Delhi à Genève.
Cette marche portera le nom de Jai Jagat (Victoire du monde, victoire de tout le monde). Elle est proposée par Rajagopal, porte-parole d’Ekta Parishad, mouvement indien non violent qui compte 3 millions de membres avec comme objectif de promouvoir un autre modèle de développement et dont l’idéal serait « de transformer la frustration de la jeunesse dans le monde en énergie renouvelable pour l’espoir ». C’est beau, c’est fort et ça promet d’être puissant.
Un des ateliers proposés : « Ni assistance, ni assisté(e)s ? » a pour sujet « Comprendre dans quelle mesure le soutien public ou privé peut devenir l’instrument du statu quo ! ». Un autre : « Lutte des stéréotypes de genre dans la lutte contre le décrochage scolaire ». Dans cet atelier, il y a des Marocains, des Québecois, des Français et un Indien.

C’est passionnant. Les rencontres sont inattendues et immédiates, comme par exemple avec un animateur d’atelier lors du world café après un spectacle de rue mettant en scène des combats menant à l’abolition de l’esclavage.
Le forum a vécu aussi un grand moment d’émotion après l’assassinat de Marielle Franco à la veille de sa visite prévue sur le campus du FSM. Femme noire, féministe, lesbienne et défenseure des droits humains, elle dénonçait particulièrement la violence de l’armée dans les favelas – voir l’article du Monde.
Nous avons tous fait une pause pour lui rendre un hommage et nous avons marché jusque dans la ville pour bloquer la ville de Salvador de Bahia.

On pouvait entendre scander  « Le sang de Marielle alimente notre terre et notre lutte ! »  – retour en vidéo sur la manifestation spontanée en hommage à la militante.

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Le vendredi 16, l’assemblée mondiale des femmes se déroule sur la place Terreiro de Jésus, dans le centre historique. Nous sommes un peu déçus. Nous nous attendions à pouvoir échanger par groupes thématiques. Mais une grande scène nous fait face, avec un écran géant de chaque côté et un flot continu de prises de paroles.
Une énergie folle secoue la place. Les femmes du monde prennent la parole, crient parfois, car les maux dépassent les mots.

Retour au campus pour l’atelier Intercoll. Un projet pour compléter la forme existante du FSM en développant un réseau de 3 à 4 000 sites de mouvements altermondialistes et pour permettre d’échanger sur des thématiques précises. Tout ceci pour préparer au mieux les prochains Forums.

Après trois heures d’atelier, il est l’heure de partir mais une Brésilienne intervient : « Comment peut-on donner de l’espace à des personnes qui viennent d’autres communautés car je pense que le FSM devient trop intellectualisé ? ». Vaste question qui mériterait une autre table ronde.

Arrive déjà le samedi 17 mars : un moment festif et culturel est prévu l’après-midi pour clôturer le Forum. Des street-artistes en profitent pour investir tout le campus.

ATD Quart Monde est présent au FSM depuis ses débuts. Pour moi, c’était une première. J’ai fait le plein d’énergie. Je repars avec de nombreux contacts et projets, avec aussi une foule d’images, d’odeurs, de souvenirs. Mais également avec la frustration de la barrière de la langue.

Il est facile de critiquer les FSM et leur fonctionnement autogéré qui peut paraître désorganisé. Mais réussir à réunir autant de personnes engagées, c’est énorme.

Des milliers de citoyens du monde brisent les frontières visibles et invisibles. Le Forum est un lieu neutre où, par exemple, sur la même scène des femmes marocaines et Sahraouis portent les drapeaux de leurs nations respectives. Un lieu bienveillant et porteur d’un avenir plus juste.
La matière et l’énergie y est. A nous maintenant de les transformer en actions concrètes.
Je suis fier et heureux d’y avoir participé. Je vais essayer de continuer à faire rayonner tout ce qui m’a nourri pendant une semaine !

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Alors que nos puits s’assèchent

Mis en avant

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Bonita Bennett, Directrice du Musée du District Six à Cape Town,                   participante au colloque de Cerisy (6 au 13 juin 2017).

Afrique du Sud

Avant j’appréciais beaucoup la camaraderie qu’on ressentait en allant chercher de l’eau à la source de Newlands durant les premiers jours de notre sècheresse. Cela me donnait l’impression d’avoir des bases solides et je me sentais connectée à ce que la nature avait à nous offrir et aux personnes venues avec le même objectif. J’adorais les discussions sur la météo, le coût de la vie et la situation politique de notre pays. C’était formidable d’entendre les idées géniales de tout le monde à propos de ce qu’ils feraient s’ils étaient chargés de gérer la crise de l’eau et même comment ils l’auraient anticipée depuis longtemps. On avait tous l’impression de faire notre part. Mais les choses ont changé.

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Notre ville est entourée d’eau. C’est ici que les océans Indien et Atlantique se rencontrent, à la pointe sud du continent. Les fleuves coulant à travers les zones urbaines sont visibles dans différentes parties de la ville. Avec le temps, les aquifères souterrains ont été déroutés pour permettre le développement des villes et ont été recouverts à plusieurs endroits. Les périodes de colonialisme, d’esclavage et d’apartheid ont forcé les pauvres des villes à être déplacés de force vers les zones entourant la montagne de la Table, qui a toujours été bien alimentée en eau de source, et ont été rendu dépendants de l’eau canalisée municipale (ou du moins, à la promesse qu’ils la recevraient, puisque dans certaines zones ce ne fut jamais le cas). Entourées par toute cette eau, même dans l’Afrique du Sud transformée post-apartheid, de nombreuses personnes continuent de vivre sans un vrai accès à l’eau potable chez eux.

Dans certaines parties de la ville, l’eau de source coule dans des points de collecte depuis de nombreuses années. Les points d’accès sont à présent tous situés dans les zones les plus affluentes et, dans certains cas, ont même été privatisés. Même s’il reste des points publics, ils sont principalement accessibles à ceux disposant de moyens de transports personnels. Ces dernières années, de plus en plus de monde fréquente ces points d’eau pour collecter de l’eau pour leur usage domestique, d’autant que les restrictions durant les mois les plus chauds sont de plus en plus strictes.

Pendant mes propres voyages réguliers pour collecter de l’eau au début de cette sécheresse, j’ai appris plein de choses des personnes m’expliquant comment leur famille économise l’eau. J’appréciais tout particulièrement les histoires sporadiques de ceux ayant grandi dans la région de Newlands et ses environs avant que la Loi sur les zones réservées ne les force à déménager. Ils se souvenaient avec nostalgie que dans leur jeunesse ils faisaient exactement la même chose : collecter de l’eau à cette même source pour leur usage domestique.

Mais les choses ont changé à présent que des foules entières se massent autour de ces points de collecte à toutes les heures de la journée. L’idée de se retrouver sans eau a causé la panique et libéré l’instinct consistant à stocker l’eau. J’ai parfois vu des personnes se crier dessus à cause du parking et parce qu’ils ne pensaient pas aux autres. Certains vérifiaient qui utilisait la file express pour remplir plus de conteneurs qu’ils n’étaient censé le faire ; d’autres essayaient de se faufiler dans la file express avec de gros conteneurs, et on entendait des commentaires à « leur » sujet disant qu’ils étaient tout aussi corrompu que le gouvernement parce qu’ « ils » refusaient de suivre les règles ! Le chaos a été accentué par des travaux qui réduisent la circulation automobile. Et les agents de circulation ont commencé à mettre des amendes au trop-plein de conducteurs qui se garaient à l’extérieur des portes ! Depuis que les gens ont commencé à paniquer, je ne crois pas avoir levé les yeux vers la montagne ou discuter avec quelqu’un une seule fois. J’ai vraiment essayé de ne pas me laisser contraindre à attraper les contrevenants ! Des sous-entendus raciaux faisaient surface de temps en temps alors que les résidents actuels de la zone (principalement blancs) pensaient avoir plus de droits sur cette précieuse ressource que les autres habitants du Cap et se comportaient comme si ces personnes empiétaient sur leur propriété privée, oubliant que c’est une ressource naturelle publique à laquelle ils ont un accès privilégié. De vieilles rancœurs entretenues par ceux qu’on avait déplacés depuis les zones les plus riches refaisaient surface.

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Mais je ne devrais pas ignorer les nombreux actes de gentillesse humaine qui ont également fait surface dans cette situation complexe. Comme par exemple ce conducteur de camionnette patient venu d’une commune éloignée et qui fait la queue plusieurs fois pour ses voisins n’ayant pas de moyens de transport : à chaque fois, il charge les 15 litres auxquels il a droit dans son véhicule, puis retourne à l’arrière de la file et fait à nouveau la queue pour remplir de nouveaux conteneurs. Il y a aussi les personnes qui aident ceux ayant du mal à porter leurs conteneurs d’eau, ou qui laissent passer les plus anciens et ceux avec de petits conteneurs au début de la file.

Le pire et le meilleur de l’humanité s’est révélé pendant cette crise de l’eau. Dans cette ville, qui est connue pour être l’une des plus inégalitaires du monde, tous, quel que soit leur statut économique ou zone de résidence, ont été confronté à la dure réalité de la sécheresse. Mais bien qu’on ait tous été touché, on ne l’a pas tous été de la même façon.

Ces dernières semaines, de nombreux magasins se sont retrouvés en rupture de stock de bouteille d’eau de source. Certains magasins ont doublé les prix de ce produit. Des ruées vers les magasins déchargeant des camions de livraison ont généré encore plus de panique.

Les barrages ne sont pas encore complètement à sec. La plupart des personnes que je connais sont devenues des guerriers militants de l’eau  et tâchent de conserver leur dépendance à l’eau municipale au minimum. Et tandis que tout ceci se produit dans les magasins et autour des points de collecte d’eau de source, il y a des milliers de personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter des bouteilles d’eau ou qui n’ont pas de moyens de transport pour atteindre les sources d’eau. Ils n’ont pas eu accès aux 50 litres par personne et par jour dont les communautés les plus affluentes (qui ont toujours eu l’eau courante) se plaignent aujourd’hui. Et la vie continue comme avant, avec la collecte de l’eau aux robinets communaux faisant partie de notre vie quotidienne.

Ce qui me rend le plus perplexe est que des personnes n’ayant jamais eu à affronter la réalité du besoin d’économiser de l’eau continuent de se considérer comme des experts sur tous les aspects de la vie, y compris sur la crise actuelle. Les vrais experts ne sont-ils pas ceux qui doivent faire avec un accès limité à l’eau toute leur vie et qui arrivent pourtant au travail propre et sentant bon, ou vont à l’école avec leur uniforme scolaire blanc toujours propre, en sachant pertinemment que leurs employeurs ou enseignants ne comprendraient pas le défi de vivre avec si peu d’eau ? Pourquoi ne pas demander à ces personnes de partager leurs stratégies ? Elles pourraient en fait penser à cela comme un simple problème du quotidien plutôt que comme une « stratégie ».

Cela empêcherait les prétendus experts en « comment vivre avec si peu d’eau » de partager des conseils aussi insensés que d’utiliser des essoreuses à salade pour laver des sous-vêtements, d’utiliser des lingettes humides de façons inédites, ou de partager des manières intimes de gérer son hygiène personnelle, ce qui serait au mieux une question de bon sens.

Tandis que l’on continue à lutter pour tous avoir accès à l’eau, n’oublions pas de reconnaître l’expertise que ces personnes ont acquise en vivant dans de telles circonstances et d’apprendre du savoir qu’elles ont acquis.

L’archevêque Thabo Makgoba nous rappelle que : « Le fait que nous soyons l’un des pays les plus inégalitaires du monde n’est perçu nulle part aussi clairement que dans l’accès à l’eau et aux installations sanitaires dans nos différentes communautés : tandis que certains vivent avec une piscine et une grande pelouse, d’autres partagent un seul robinet pour plusieurs foyers. C’est incroyablement ironique (et une réprimande salutaire à ceux d’entre nous ayant l’eau courante à la maison) que si le Jour Zéro arrive, les vies de ceux ayant vécu sans eau seront moins perturbées que celles de ceux en ayant trop utilisé. »