Souvenir des amis du lampadaire

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Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo

En mars 2018, la rencontre des enfants qui travaillent dans les carrés miniers à 90 kilomètres de la ville de Bukavu a provoqué chez moi un déclic. Le sourire de leurs visages entonnant des chants de joie après la réussite aux examens scolaires m’a rappelé quelques souvenirs des enfants rencontrés au Burkina-Faso en 2015.

Ceux-ci participent aux animations de la Bibliothèque Sous les Lampadaires. A 20 heures un animateur arrive dans la rue pour partager la lecture d’un livre. A Ouagadougou les associations locales et internationales investissent  énormément pour éradiquer le phénomène « enfant en situation de rue » et certaines ont construit des centres d’encadrement et de formation à des métiers. Pourtant certains enfants n’y restent pas. Notre équipe de volontaires permanents d’ATD Quart Monde avait initié des entretiens individuels et nous avions réalisé que chacun avait un rêve particulier.

J’ai fait connaissance de Fiston, qui avait 10 ans. Un matin du mois d’Avril, il nous dit : « il y a une association qui a annoncé aux enfants  l’organisation d’une fête, aujourd’hui à 15 heures. Nous avons besoin de recevoir des conseils, de l’éducation et au lieu de ça on nous amène du pain, moi ça ne m’intéresse pas. Les gens pensent que tous les enfants qui se trouvent dans la rue sont  difficiles, drogués et incapables de s’adapter en famille. Ce n’est pas vrai, certains se retrouvent  dans la rue parce qu’ils n’ont pas d’autres choix ». Fiston avait décidé de rester dans un centre d’accueil après des tentatives d’échec pour un renouement familial.

Il y a un autre enfant de 8 ans qui nous avait demandé de l’accompagner chercher sa famille au village.   Florent  (volontaire permanent) avait fait environ 100 kilomètres de route avec lui. En arrivant  la famille  fit semblant de ne pas reconnaître l’enfant. Pourtant les enfants présents dans la cour familiale avaient couru vers lui en l’appelant par son nom. De retour en ville l’enfant était désemparé. Ce jour-là j’ai été témoin de la douleur que la plupart  éprouvent dans le parcours de leur vie.  Quelques jours après nous avons réussi des liens avec son père qui était parti en Côte d’Ivoire. Il fallait voir la joie de l’enfant après le dialogue téléphonique! En Juillet 2016 j’ai appris que l’équipe l’avait  accompagné là-bas pour rencontrer son père. C’était son souhait le plus profond.

Malgré la galère dans la rue rien ne peut enlever à ces enfants l’estimable. Chacun possède un rêve, que les pluies et les vents des nuits les empêchant de sommeiller dans les tunnels et les vieilles voitures ne peuvent arracher. Avant mon retour au pays en juin une dizaine d’entre eux a passé une journée de travail manuel avec nous à la cour aux cents métiers. Chacun m’a confié son rêve : devenir médecin, peintre, cinéaste, acteur de cirque, musicien… et le plus important : regagner sa famille. L’espoir que ce rêve se réalise un jour encourage et apporte le sourire face à la faim et à la soif.

C’est de ces enfants que j’ai appris à trouver au fond de moi la force qui encourage, devant les aléas de la vie qui interfèrent dans la réalisation de son rêve. Penser à eux me permet de tenir pour réaliser le mien. Devant chaque difficulté que je rencontre ce souvenir me donne la force de  croire que je peux réussir.

@ Photo Sylvain Lestien

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Alors que nos puits s’assèchent

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Bonita Bennett, Directrice du Musée du District Six à Cape Town,                   participante au colloque de Cerisy (6 au 13 juin 2017).

Afrique du Sud

Avant j’appréciais beaucoup la camaraderie qu’on ressentait en allant chercher de l’eau à la source de Newlands durant les premiers jours de notre sècheresse. Cela me donnait l’impression d’avoir des bases solides et je me sentais connectée à ce que la nature avait à nous offrir et aux personnes venues avec le même objectif. J’adorais les discussions sur la météo, le coût de la vie et la situation politique de notre pays. C’était formidable d’entendre les idées géniales de tout le monde à propos de ce qu’ils feraient s’ils étaient chargés de gérer la crise de l’eau et même comment ils l’auraient anticipée depuis longtemps. On avait tous l’impression de faire notre part. Mais les choses ont changé.

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Notre ville est entourée d’eau. C’est ici que les océans Indien et Atlantique se rencontrent, à la pointe sud du continent. Les fleuves coulant à travers les zones urbaines sont visibles dans différentes parties de la ville. Avec le temps, les aquifères souterrains ont été déroutés pour permettre le développement des villes et ont été recouverts à plusieurs endroits. Les périodes de colonialisme, d’esclavage et d’apartheid ont forcé les pauvres des villes à être déplacés de force vers les zones entourant la montagne de la Table, qui a toujours été bien alimentée en eau de source, et ont été rendu dépendants de l’eau canalisée municipale (ou du moins, à la promesse qu’ils la recevraient, puisque dans certaines zones ce ne fut jamais le cas). Entourées par toute cette eau, même dans l’Afrique du Sud transformée post-apartheid, de nombreuses personnes continuent de vivre sans un vrai accès à l’eau potable chez eux.

Dans certaines parties de la ville, l’eau de source coule dans des points de collecte depuis de nombreuses années. Les points d’accès sont à présent tous situés dans les zones les plus affluentes et, dans certains cas, ont même été privatisés. Même s’il reste des points publics, ils sont principalement accessibles à ceux disposant de moyens de transports personnels. Ces dernières années, de plus en plus de monde fréquente ces points d’eau pour collecter de l’eau pour leur usage domestique, d’autant que les restrictions durant les mois les plus chauds sont de plus en plus strictes.

Pendant mes propres voyages réguliers pour collecter de l’eau au début de cette sécheresse, j’ai appris plein de choses des personnes m’expliquant comment leur famille économise l’eau. J’appréciais tout particulièrement les histoires sporadiques de ceux ayant grandi dans la région de Newlands et ses environs avant que la Loi sur les zones réservées ne les force à déménager. Ils se souvenaient avec nostalgie que dans leur jeunesse ils faisaient exactement la même chose : collecter de l’eau à cette même source pour leur usage domestique.

Mais les choses ont changé à présent que des foules entières se massent autour de ces points de collecte à toutes les heures de la journée. L’idée de se retrouver sans eau a causé la panique et libéré l’instinct consistant à stocker l’eau. J’ai parfois vu des personnes se crier dessus à cause du parking et parce qu’ils ne pensaient pas aux autres. Certains vérifiaient qui utilisait la file express pour remplir plus de conteneurs qu’ils n’étaient censé le faire ; d’autres essayaient de se faufiler dans la file express avec de gros conteneurs, et on entendait des commentaires à « leur » sujet disant qu’ils étaient tout aussi corrompu que le gouvernement parce qu’ « ils » refusaient de suivre les règles ! Le chaos a été accentué par des travaux qui réduisent la circulation automobile. Et les agents de circulation ont commencé à mettre des amendes au trop-plein de conducteurs qui se garaient à l’extérieur des portes ! Depuis que les gens ont commencé à paniquer, je ne crois pas avoir levé les yeux vers la montagne ou discuter avec quelqu’un une seule fois. J’ai vraiment essayé de ne pas me laisser contraindre à attraper les contrevenants ! Des sous-entendus raciaux faisaient surface de temps en temps alors que les résidents actuels de la zone (principalement blancs) pensaient avoir plus de droits sur cette précieuse ressource que les autres habitants du Cap et se comportaient comme si ces personnes empiétaient sur leur propriété privée, oubliant que c’est une ressource naturelle publique à laquelle ils ont un accès privilégié. De vieilles rancœurs entretenues par ceux qu’on avait déplacés depuis les zones les plus riches refaisaient surface.

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Mais je ne devrais pas ignorer les nombreux actes de gentillesse humaine qui ont également fait surface dans cette situation complexe. Comme par exemple ce conducteur de camionnette patient venu d’une commune éloignée et qui fait la queue plusieurs fois pour ses voisins n’ayant pas de moyens de transport : à chaque fois, il charge les 15 litres auxquels il a droit dans son véhicule, puis retourne à l’arrière de la file et fait à nouveau la queue pour remplir de nouveaux conteneurs. Il y a aussi les personnes qui aident ceux ayant du mal à porter leurs conteneurs d’eau, ou qui laissent passer les plus anciens et ceux avec de petits conteneurs au début de la file.

Le pire et le meilleur de l’humanité s’est révélé pendant cette crise de l’eau. Dans cette ville, qui est connue pour être l’une des plus inégalitaires du monde, tous, quel que soit leur statut économique ou zone de résidence, ont été confronté à la dure réalité de la sécheresse. Mais bien qu’on ait tous été touché, on ne l’a pas tous été de la même façon.

Ces dernières semaines, de nombreux magasins se sont retrouvés en rupture de stock de bouteille d’eau de source. Certains magasins ont doublé les prix de ce produit. Des ruées vers les magasins déchargeant des camions de livraison ont généré encore plus de panique.

Les barrages ne sont pas encore complètement à sec. La plupart des personnes que je connais sont devenues des guerriers militants de l’eau  et tâchent de conserver leur dépendance à l’eau municipale au minimum. Et tandis que tout ceci se produit dans les magasins et autour des points de collecte d’eau de source, il y a des milliers de personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter des bouteilles d’eau ou qui n’ont pas de moyens de transport pour atteindre les sources d’eau. Ils n’ont pas eu accès aux 50 litres par personne et par jour dont les communautés les plus affluentes (qui ont toujours eu l’eau courante) se plaignent aujourd’hui. Et la vie continue comme avant, avec la collecte de l’eau aux robinets communaux faisant partie de notre vie quotidienne.

Ce qui me rend le plus perplexe est que des personnes n’ayant jamais eu à affronter la réalité du besoin d’économiser de l’eau continuent de se considérer comme des experts sur tous les aspects de la vie, y compris sur la crise actuelle. Les vrais experts ne sont-ils pas ceux qui doivent faire avec un accès limité à l’eau toute leur vie et qui arrivent pourtant au travail propre et sentant bon, ou vont à l’école avec leur uniforme scolaire blanc toujours propre, en sachant pertinemment que leurs employeurs ou enseignants ne comprendraient pas le défi de vivre avec si peu d’eau ? Pourquoi ne pas demander à ces personnes de partager leurs stratégies ? Elles pourraient en fait penser à cela comme un simple problème du quotidien plutôt que comme une « stratégie ».

Cela empêcherait les prétendus experts en « comment vivre avec si peu d’eau » de partager des conseils aussi insensés que d’utiliser des essoreuses à salade pour laver des sous-vêtements, d’utiliser des lingettes humides de façons inédites, ou de partager des manières intimes de gérer son hygiène personnelle, ce qui serait au mieux une question de bon sens.

Tandis que l’on continue à lutter pour tous avoir accès à l’eau, n’oublions pas de reconnaître l’expertise que ces personnes ont acquise en vivant dans de telles circonstances et d’apprendre du savoir qu’elles ont acquis.

L’archevêque Thabo Makgoba nous rappelle que : « Le fait que nous soyons l’un des pays les plus inégalitaires du monde n’est perçu nulle part aussi clairement que dans l’accès à l’eau et aux installations sanitaires dans nos différentes communautés : tandis que certains vivent avec une piscine et une grande pelouse, d’autres partagent un seul robinet pour plusieurs foyers. C’est incroyablement ironique (et une réprimande salutaire à ceux d’entre nous ayant l’eau courante à la maison) que si le Jour Zéro arrive, les vies de ceux ayant vécu sans eau seront moins perturbées que celles de ceux en ayant trop utilisé. »

Action de solidarité

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Chirac BAFURUME

République Démocratique du Congo

Le combat d’ensemble contre la pauvreté est un héritage que le père Joseph Wresinski fondateur du mouvement ATD Quart Monde a laissé à tous les humains ; convaincu qu’investir dans la jeunesse était préparer un monde plus juste et équitable, il avait donné toute sa confiance aux jeunes en disant : « les jeunes sont faits pour éclater ».

On peut dire que les jeunes de l’Association des Amis d’ATD Quart Monde en République Démocratique du Congo (AAAQM) sont de cette génération de semeurs d’espoir. C’est l’esprit du refus de la fatalité de la misère et l’engagement aux côtés de plus démunis qui les animent. Touchés par les situations difficiles, ils cherchent avec leurs intelligences et leurs mains à être utiles à ceux qui sont dans l’impasse. C’est ainsi qu’ils ont été sensibles à la détresse de maman Rosette et en une journée, ils ont rénové sa maison avec presque rien en main.

« les Tapori font des choses que personne ne peut faire pour moi, y compris ma famille », ont été les premiers mots de reconnaissance de maman Rosette.

Une grande responsabilité nous a été confiée par le père Joseph Wresinski : celle d’aller à la recherche des plus pauvres et de faire d’eux nos frères et nos premiers partenaires. Alors rénover une maison ne signifie par arriver un beau matin et se mettre au travail. Pour les Tapori, ceux d’hier devenus animateurs, et les enfants d’aujourd’hui, la priorité a été de tisser des liens avec maman Rosette et sa famille, de cheminer avec elle afin que ses aspirations, ses idées et ses perspectives d’une vie meilleure soient prises en compte sans jugement par la communauté. « Je trouve que cette activité, elle est d’amitié ; les Tapori nous donnent le courage et la fierté de vivre ensemble dans la considération de l’autre dans notre quartier », disait une voisine de maman Rosette.

Tout ceux qui passaient par là s’arrêtaient, ébahis devant ces enfants et ces jeunes bâtisseurs : « Qu’est-ce qui les pousse ces jeunes ?  » Nous pouvions leur répondre, chacun avec nos mots : au fond, c’est la conscience de l’humiliation à laquelle la famille de maman Rosette était exposée dans sa communauté et qui génère à la famille de vils mépris et d’autres difficultés. Ainsi nous avons décidé d’unir nos forces, notamment par nos contributions, tant matérielles, morales que physiques pour la rénovation de cette maison. Chacun a fait sa part, celui-là qui a apporté du Bambou, un autre des clous et quelques-uns des matériaux etc. « Depuis que je suis ici, je n’ai jamais été contente comme je le suis aujourd’hui, les gens ont dit que mon mari n’est pas sérieux ; comment pouvions-nous vivre dans une maison aussi délabrée ? » En effet, la maison de la famille qui avait auparavant quatre pièces, s’est réduite au fil du temps, faute de moyen pour les entretenir, à une seule chambre et cette dernière menaçait de s’écrouler.

« La dynamique jeune de l’AAAQM » a voulu réaffirmer son engagement au côté de la famille de maman Rosette, par la rénovation de la maison, mais aussi par des temps de rencontres et d’échanges avec elle pour qu’elle se sente en confiance. Une confiance qu’elle exprima ainsi :

« Chirac m’a dit que peu importe la taille ou la qualité de ma maison il faut en être fière, et ça m’a rassurée. Aujourd’hui notre maison est debout et je remercie beaucoup les Tapori. Jamais je ne serais plus atteinte par le froid dans ma maison ».

Ce chantier de solidarité est un exemple pratique témoignant notre soutien aux exclus en partageant avec eux des moments de joie et de présence. C’est un chemin citoyen de fierté, de liberté et de dignité pour tous qui réintroduit la famille dans la communauté et crée la paix dans le cœur de chacun.

A notre époque où la société est déchirée, où règne l’injustice sociale, nous souhaitons que le message de Joseph Wresinski touche plus les cœurs et les esprits. Dans cette société où l’on entend si peu la voix des plus faibles, comment pouvons-nous vivre la démocratie ?

 

 

 

 

 

Hommage à Maman L.

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Caroline Blanchard

Cameroun

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« Tiens ma fille, prends la papaye ». Je me retourne étonnée. Cette vieille femme j’ai longtemps cru qu’elle avait l’âge de ma grand-mère, jusqu’à ce que je comprenne que sa vie difficile l’avait vieillie plus que les années… et qu’elle avait à peine l’âge de ma mère… Elle me tend une grosse papaye verte. Je suis déjà bien chargée et elle me cueille au pied de la colline qu’il va falloir que je monte. Mais je suis touchée de son attention et j’accepte le cadeau. Mon fardeau s’alourdit ainsi d’une amitié naissante…

C’est comme ça que nous nous sommes rencontrées. Elle habitait une cabane en planches au pied de notre colline. Mon mari et moi venions juste d’arriver au Cameroun, et l’on apprenait une toute nouvelle vie. Elle avait été touchée de voir que je montais à pied en portant mes courses et elle avait voulu m’encourager.

Elle m’a tant appris !

Alors en ce jour où l’on pense aux femmes, peut-être spécialement aux femmes sans défense ou aux femmes qui ne voient pas tous les jours leurs droits respectés, je voudrais lui rendre hommage ! Je voudrais partager un peu des richesses qu’elle m’a transmises, elle qui n’avait rien, elle à qui on a pris le peu qu’elle possédait : un petit terrain, une cabane en planches… cela pour voir une autoroute se construire !

Je me souviens de sa joie, sa joie intense lors d’une fête que l’on avait organisée. Elle savait sa maison menacée de destruction et vivait dans l’incertitude et l’angoisse. Et pourtant ce soir-là elle dansait, elle dansait et riait : « Aujourd’hui j’oublie tous mes problèmes de maison » me confiait-elle toute sourire.

C’est un des secrets qu’elle m’a enseigné : se laisser entièrement aller à la joie quand elle est donnée, en dépit des soucis que l’on peut connaître. Quelle force !

Je me souviens de sa générosité. Elle avait si peu. Elle vendait derrière sa petite table en bois devant sa maison : quelques beignets, des sachets de lessive à l’unité, du savon, quelques épices… Elle cultivait son minuscule terrain, et vendait des légumes-feuilles lavés… Je ne repartais jamais d’une visite chez elle sans quelques arachides grillées ou de délicieuses bananes à partager avec les miens.

Pendant toute la période difficile où la destruction de sa maison était imminente, presque chaque jour elle préparait une marmite de nourriture, très simple. Elle la distribuait à tous les jeunes laveurs de voiture installés de l’autre côté de la route. Elle était un vrai soutien pour la jeune handicapé dont la maison était à quelques mètres, et pour tout le quartier. Tout le monde connaissait Maman L. Elle était la Maman de tout le quartier. Je n’étais pas la seule à aimer sa compagnie chaleureuse, les visiteurs aimaient comme moi s’asseoir un moment sur le banc près d’elle et bavarder. Il y avait cette femme qui s’arrêtait chaque jour, en rentrant du champ. Maman L. était sa seule amie, elle était sans famille. Maman L. la soutenait de son mieux, lui offrant une halte quotidienne, un peu de repos, un peu de nourriture, à son retour des difficiles travaux des champs.

Puis il y a eu l’accident. Une moto l’a renversée. Pendant des mois, elle ne marcha plus correctement. Jamais elle ne se plaignit, appuyée sur son bâton et sa confiance en Dieu. Elle disait que sa générosité venait de sa mère, qui partageait avec tout le village le peu qu’elle avait.

Combien de fois me suis-je arrêtée bavarder avec elle assise sur son banc ? Tout de suite c’était la joie, les rires ! Pourtant elle a été expulsée. Et elle a en effet tout perdu. La communauté de solidarité, que sa générosité a construite, a permis qu’elle trouve un lieu où dormir, un coin où entreposer ses petits effets, un peu de soutien pour continuer.

Finalement elle s’est installée avec sa fille un peu plus loin, tout en haut d’une colline, et elle a recommencé son petit commerce. Cela reste bien fragile.

Voilà ce que je veux proposer en ce 8 mars, en hommage à sa gentillesse, sa générosité, et sa joie de vivre : un peu de présent, pour s’asseoir sur un banc au cœur de la misère, et écouter, regarder, chercher la joie de la rencontre, de l’échange, des savoirs partagés et transmis, un peu de compagnie.

Maman L. n’a rien, mais elle est riche de tout un faisceau de relations, patiemment tissées au fil des jours. Et ce sont ces relations qui l’aident à tenir.

Merci Maman L. ! Merci à vous toutes, femmes courageuses, qui savez par amour transmettre tellement de beauté et de bonté dans la manière dont vous vous acquittez des mille tâches du quotidien difficile que vous portez.

 

L’avenir de l’humanité est entre nos mains

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17Octobre-Charles Rphoto : Charles Ngafo, à l’occasion de la Journée Mondiale du refus de la misère à Bangui

Jacqueline Plaisir

République de Centre Afrique

L’actualité tumultueuse nous ballote d’une catastrophe à une autre, et au cœur même de ces bouleversantes crises, il y a la persistance de la misère. On peut dire : il y a la misère qui prend des galons. Et face à ce qu’on pourrait regarder impuissant, comme une fatalité, il y a des femmes et des hommes debout, qui résistent par la solidarité et le sens profond de la dignité.

De la Centrafrique, si nous sommes à l’écoute de l’appel silencieux de la misère, nous percevrons le message de tous les résistants. « Le sens de la vie, pour nous, c’est aider ceux qui sont plus faibles » déclarait Charles le 22 octobre dernier. Lui que la misère prive de tout, il nous invite simplement à regarder autrement ceux qui arrivent les pieds nus et les vêtements en lambeaux, à l’image de leur vie limée par la misère. Ils frappent à nos portes pour un peu d’amitié et retrouver dans nos yeux et à travers nos paroles l’écho de leur humanité.

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« Il y a un mois de ça, un jeune est venu dans la cour. Il m’a demandé 100 Francs (0,15 €) pour prendre la bouillie. Je lui ai demandé comment tu viens me demander ça. Il a répondu : je viens de loin, de loin

– Loin comment ?

– De Bangassou

– qu’est-ce qui fait venir ici si tu étais à Bangassou ?

Alors il raconte. Un jour, il a retrouvé la maison brûlée, et toute sa famille. C’est cette violence qui l’a poussé à fuir. Il a passé un mois en route pour arriver à Bangui, et cela faisait une semaine qu’il était à Bangui, à errer sans famille.

Lorsqu’il m’a expliqué cette histoire, cela m’a touché et je lui ai demandé « Tu vas où ? ». Il n’avait nulle part où aller, alors il est resté avec moi.

Et puis un matin, le cadet m’a dit qu’il voulait avoir un métier, se former. Nous sommes allés à Don Bosco. Nous nous sommes renseignés, çà coûte cher. Je me souviens qu’à mon époque, c’était gratuit, et j’en avais profité. J’ai demandé au jeune s’il avait des papiers, il me dit que tout cela a été brûlé. L’état du pays aujourd’hui ne rend pas service à des jeunes comme lui, dans ce qu’il vit. Tout ça me touche, j’y pense tout le temps. Parce que moi aussi, j’ai traversé des moments pas faciles, et je n’ai rien. Et nous à Bangui aussi on a vécu la crise.

Comme nous sommes dans un mouvement qui pense l’éducation, j’ai parlé avec les autres. L’idée n’est pas de lui donner de l’argent mais de l’éducation pour qu’il devienne quelqu’un de bien et à son tour aide d’autres.

« Nous voulons ensemble porter l’espoir de ce jeune, et la fraternité que Charles nous enseigne », nous dit Gisèle , une maman qui tous les jours pense que nous devons l’avenir à nos enfants. « Dans notre pays bouleversé, il y a beaucoup de jeunes comme le Cadet et d’autres comme Charles qui nous obligent à ne pas baisser les bras devant la difficulté et nous poussent à nous mettre ensemble pour construire la paix, construire un monde avec tout le monde ».

Dans le monde trop injuste, il y a trop de personnes qui sont en errance, fuyant la misère, cherchant la vie au cœur de l’urgence et la violence, cherchant la paix. Il y a de par le monde et ici des personnes qui savent aller vers eux et marcher ensemble pour créer des chemins d’avenir. Ces résistants à la pauvreté, à l’exclusion, à la violence qui minent notre humanité nous rappellent le message de Joseph Wresinski, initiateur d’une rencontre nouvelle entre les hommes «  le monde n’avance pas à cause de ses conquêtes militaires ou économiques, à cause de ses idéologies ou ses profits gagnés par les uns sur les autres. Bien au contraire ! …. Ceux qui font changer le monde, ce sont des gens comme nous qui, au-delà de l’amertume, avons retrouvé l’espoir dans la fraternité. C’est parce que nous mettons notre espoir dans la fraternité que l’avenir de l’humanité est entre nos mains. »

S’inspirer du courage des plus pauvres pour bâtir nos gouvernances

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Christian Rhugwasanye,

République Démocratique du Congo.

J’ai grandi en RDC, à Bukavu dans un groupe des jeunes de la dynamique ATD Quart-Monde. Notre groupe des jeunes menait des actions avec les familles en situation de précarité. Depuis deux ans, je fais mes études au Burundi où je rencontre des familles qui sont dans la même situation. Je suis marqué de la manière dont elles s’engagent pour faire face aux difficultés de la vie.

Le père d’une famille de cinq enfants est un maçon exceptionnel. Il est presque polyvalent. Il fait de la peinture, du carrelage, de la charpenterie, en plus de la maçonnerie. Le propriétaire de mon logement fait souvent appel à lui quand il y a un travail à faire à la maison. Quand cet homme est appelé quelque part pour un travail, il est toujours matinal, ponctuel, accompagné de sa femme. Ses enfants les rejoignent parfois à midi après l’école.

Toute la famille travaille pour finir le chantier. La femme transporte le sable depuis la route jusqu’au chantier. Elle fait aussi le mélange du mortier tandis que son mari arrange l’échafaudage. Une fois le mortier  prêt, elle le lui tend avec les briques. Les enfants donnent aussi à leur père le mortier et les briques, mêmes affamés et fatigués. Ils sont très courageux.

Cette famille me fait penser aux valeurs prônées par le père Joseph pour l’éradication de l’extrême pauvreté dans le monde, entre autres la confiance en soi, le courage, l’endurance. Du fils aîné au cadet, et malgré leur différence d’âge, chacun est convaincu que son apport est très important pour le travail de toute la famille. C’est cela qui fait vivre la famille.

Les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté ont des atouts, des expériences utiles pour la société. Dans cette famille, chacun respecte et considère l’appui de l’autre. C’est une vraie leçon et cela rejoint la conviction du Père Joseph dans le camp de Noisy-le-Grand en France : « Connaître ce qu’on est et ce que l’autre est capable de faire, est un atout primordial pour faire face à un problème. La misère écrase les hommes, les femmes et les enfants innocents de leurs situations. » «Les pauvres sont nos maîtres». Revue Quart Monde, N°202 » 

Quand je regarde le père de cette famille je me dis : et si la gouvernance et l’économie de chaque pays prenaient exemple sur lui ?

Aller vers l’oublié c’est construire une société d’intégration

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BAGUMA BYAMUNGU Gentil et BAGUNDA MUHINDO René

République Démocratique du Congo

APEF (Action pour la Promotion de l’Enfant et de la Femme) de Luhwindja est une organisation  œuvrant dans la chefferie de Luhwindja en territoire de Mwenga. Cette chefferie est située à 90 km de la ville de Bukavu qui est le chef-lieu de la province du Sud-Kivu. Sa situation paradoxale est liée à celle de toute la partie Est de la République Démocratique du Congo. La chefferie regorge d’énormes quantités d’or pourtant plus de 80% de sa population vit sous le seuil de l’extrême pauvreté.

Depuis plusieurs années, cette population vivait de l’exploitation artisanale de l’or. Il y a cinq ans, une partie importante de cette exploitation a été confiée à une société multinationale. Ce qui a plongé l’entité dans une paupérisation et les conséquences  se font sentir aujourd’hui. On observe de grands écarts de niveaux de vie, entre les très pauvres et une minorité qui vit dans l’opulence. Les enfants des familles pauvres sont chassés de l’école parce que leurs parents ne sont pas en mesure de payer la prime (la quasi-totalité des charges de scolarité des enfants revient aux parents). Alors les parents se lancent dans l’économie informelle pour faire vivre leurs familles. Parfois ce qu’ils gagnent ne suffit pas à couvrir  les charges de leurs familles. Leurs enfants qui n’étudient plus, qui ne mangent pas à leur faim se voient obligés de travailler dans les mines artisanales  pour suppléer aux revenus de leurs familles. Ils sont utilisés comme une main d’œuvre moins chère. Dans ces mines  existent  prostitution, drogue, vols, viols auxquels les enfants et les jeunes (filles et garçons) sont souvent exposés.

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Depuis 2005, l’association APEF  a entrepris des activités pour mettre fin à cette situation.

Au niveau des jeunes elle a ouvert un Centre de Formation Professionnelle en métiers : mécanique, menuiserie, conduite-automobile, coupe et couture… ceux qui finissent la formation théorique (trois mois) et pratique (trois mois) sont réinsérés dans la communauté en démarrant une Activité Génératrice des Revenus qui leur permet de reprendre la vie.

Au niveau des enfants elle a commencé par un recrutement dans les carrés miniers suivi de leur orientation dans un centre de récupération scolaire qui a trois classes reparties selon l’âge. Dans l’avant-midi les enfants étudient et font des jeux divers. L’après-midi ils consacrent parfois une partie de leur temps à soutenir les activités agropastorales. Avec cela ils sont encouragés à aider leurs parents sans avoir à retourner dans les mines.

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En 2013, quinze enfants se sont présentés aux examens nationaux de fin d’études primaires et tous ont réussi. Cela a montré à la communauté locale que même ces enfants toujours couverts par la boue dans les mines sont dotés des capacités intellectuelles. C’est seulement qu’ils n’ont pas eu la chance d’aller à l’école avant.

La même année, 200 jeunes adolescents ont décidé de suivre des formations et retourner vivre dans leurs communautés. 112 enfants ont décidé de rejoindre l’école. Ils ont joué ensemble, ils ont mangé un plat à deux pour renforcer leur amitié et  leur esprit de solidarité. A la fin de chaque année lorsque les résultats scolaires sont proclamés, tous les enfants sont fiers de ce qu’ils ont accompli ensemble. Grâce à cette expérience forte de réussites des enfants et des jeunes l’APEF a réalisé que chacun peut relever la tête. Il est possible pour tous de reprendre la vie quand on a l’appui et l’acceptation des autres. Pour l’année 2018 l’APEF invite et encourage les autres organisations de la province à aller à la rencontre de ceux qui sont oubliés.

Rapprocher un oublié de la société c’est évoluer vers la construction d’une humanité d’intégration.