L’avenir de l’humanité est entre nos mains

Mis en avant

17Octobre-Charles Rphoto : Charles Ngafo, à l’occasion de la Journée Mondiale du refus de la misère à Bangui

Jacqueline Plaisir

République de Centre Afrique

L’actualité tumultueuse nous ballote d’une catastrophe à une autre, et au cœur même de ces bouleversantes crises, il y a la persistance de la misère. On peut dire : il y a la misère qui prend des galons. Et face à ce qu’on pourrait regarder impuissant, comme une fatalité, il y a des femmes et des hommes debout, qui résistent par la solidarité et le sens profond de la dignité.

De la Centrafrique, si nous sommes à l’écoute de l’appel silencieux de la misère, nous percevrons le message de tous les résistants. « Le sens de la vie, pour nous, c’est aider ceux qui sont plus faibles » déclarait Charles le 22 octobre dernier. Lui que la misère prive de tout, il nous invite simplement à regarder autrement ceux qui arrivent les pieds nus et les vêtements en lambeaux, à l’image de leur vie limée par la misère. Ils frappent à nos portes pour un peu d’amitié et retrouver dans nos yeux et à travers nos paroles l’écho de leur humanité.

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« Il y a un mois de ça, un jeune est venu dans la cour. Il m’a demandé 100 Francs (0,15 €) pour prendre la bouillie. Je lui ai demandé comment tu viens me demander ça. Il a répondu : je viens de loin, de loin

– Loin comment ?

– De Bangassou

– qu’est-ce qui fait venir ici si tu étais à Bangassou ?

Alors il raconte. Un jour, il a retrouvé la maison brûlée, et toute sa famille. C’est cette violence qui l’a poussé à fuir. Il a passé un mois en route pour arriver à Bangui, et cela faisait une semaine qu’il était à Bangui, à errer sans famille.

Lorsqu’il m’a expliqué cette histoire, cela m’a touché et je lui ai demandé « Tu vas où ? ». Il n’avait nulle part où aller, alors il est resté avec moi.

Et puis un matin, le cadet m’a dit qu’il voulait avoir un métier, se former. Nous sommes allés à Don Bosco. Nous nous sommes renseignés, çà coûte cher. Je me souviens qu’à mon époque, c’était gratuit, et j’en avais profité. J’ai demandé au jeune s’il avait des papiers, il me dit que tout cela a été brûlé. L’état du pays aujourd’hui ne rend pas service à des jeunes comme lui, dans ce qu’il vit. Tout ça me touche, j’y pense tout le temps. Parce que moi aussi, j’ai traversé des moments pas faciles, et je n’ai rien. Et nous à Bangui aussi on a vécu la crise.

Comme nous sommes dans un mouvement qui pense l’éducation, j’ai parlé avec les autres. L’idée n’est pas de lui donner de l’argent mais de l’éducation pour qu’il devienne quelqu’un de bien et à son tour aide d’autres.

« Nous voulons ensemble porter l’espoir de ce jeune, et la fraternité que Charles nous enseigne », nous dit Gisèle , une maman qui tous les jours pense que nous devons l’avenir à nos enfants. « Dans notre pays bouleversé, il y a beaucoup de jeunes comme le Cadet et d’autres comme Charles qui nous obligent à ne pas baisser les bras devant la difficulté et nous poussent à nous mettre ensemble pour construire la paix, construire un monde avec tout le monde ».

Dans le monde trop injuste, il y a trop de personnes qui sont en errance, fuyant la misère, cherchant la vie au cœur de l’urgence et la violence, cherchant la paix. Il y a de par le monde et ici des personnes qui savent aller vers eux et marcher ensemble pour créer des chemins d’avenir. Ces résistants à la pauvreté, à l’exclusion, à la violence qui minent notre humanité nous rappellent le message de Joseph Wresinski, initiateur d’une rencontre nouvelle entre les hommes «  le monde n’avance pas à cause de ses conquêtes militaires ou économiques, à cause de ses idéologies ou ses profits gagnés par les uns sur les autres. Bien au contraire ! …. Ceux qui font changer le monde, ce sont des gens comme nous qui, au-delà de l’amertume, avons retrouvé l’espoir dans la fraternité. C’est parce que nous mettons notre espoir dans la fraternité que l’avenir de l’humanité est entre nos mains. »

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S’inspirer du courage des plus pauvres pour bâtir nos gouvernances

Mis en avant

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Christian Rhugwasanye,

République Démocratique du Congo.

J’ai grandi en RDC, à Bukavu dans un groupe des jeunes de la dynamique ATD Quart-Monde. Notre groupe des jeunes menait des actions avec les familles en situation de précarité. Depuis deux ans, je fais mes études au Burundi où je rencontre des familles qui sont dans la même situation. Je suis marqué de la manière dont elles s’engagent pour faire face aux difficultés de la vie.

Le père d’une famille de cinq enfants est un maçon exceptionnel. Il est presque polyvalent. Il fait de la peinture, du carrelage, de la charpenterie, en plus de la maçonnerie. Le propriétaire de mon logement fait souvent appel à lui quand il y a un travail à faire à la maison. Quand cet homme est appelé quelque part pour un travail, il est toujours matinal, ponctuel, accompagné de sa femme. Ses enfants les rejoignent parfois à midi après l’école.

Toute la famille travaille pour finir le chantier. La femme transporte le sable depuis la route jusqu’au chantier. Elle fait aussi le mélange du mortier tandis que son mari arrange l’échafaudage. Une fois le mortier  prêt, elle le lui tend avec les briques. Les enfants donnent aussi à leur père le mortier et les briques, mêmes affamés et fatigués. Ils sont très courageux.

Cette famille me fait penser aux valeurs prônées par le père Joseph pour l’éradication de l’extrême pauvreté dans le monde, entre autres la confiance en soi, le courage, l’endurance. Du fils aîné au cadet, et malgré leur différence d’âge, chacun est convaincu que son apport est très important pour le travail de toute la famille. C’est cela qui fait vivre la famille.

Les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté ont des atouts, des expériences utiles pour la société. Dans cette famille, chacun respecte et considère l’appui de l’autre. C’est une vraie leçon et cela rejoint la conviction du Père Joseph dans le camp de Noisy-le-Grand en France : « Connaître ce qu’on est et ce que l’autre est capable de faire, est un atout primordial pour faire face à un problème. La misère écrase les hommes, les femmes et les enfants innocents de leurs situations. » «Les pauvres sont nos maîtres». Revue Quart Monde, N°202 » 

Quand je regarde le père de cette famille je me dis : et si la gouvernance et l’économie de chaque pays prenaient exemple sur lui ?

Aller vers l’oublié c’est construire une société d’intégration

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BAGUMA BYAMUNGU Gentil et BAGUNDA MUHINDO René

République Démocratique du Congo

APEF (Action pour la Promotion de l’Enfant et de la Femme) de Luhwindja est une organisation  œuvrant dans la chefferie de Luhwindja en territoire de Mwenga. Cette chefferie est située à 90 km de la ville de Bukavu qui est le chef-lieu de la province du Sud-Kivu. Sa situation paradoxale est liée à celle de toute la partie Est de la République Démocratique du Congo. La chefferie regorge d’énormes quantités d’or pourtant plus de 80% de sa population vit sous le seuil de l’extrême pauvreté.

Depuis plusieurs années, cette population vivait de l’exploitation artisanale de l’or. Il y a cinq ans, une partie importante de cette exploitation a été confiée à une société multinationale. Ce qui a plongé l’entité dans une paupérisation et les conséquences  se font sentir aujourd’hui. On observe de grands écarts de niveaux de vie, entre les très pauvres et une minorité qui vit dans l’opulence. Les enfants des familles pauvres sont chassés de l’école parce que leurs parents ne sont pas en mesure de payer la prime (la quasi-totalité des charges de scolarité des enfants revient aux parents). Alors les parents se lancent dans l’économie informelle pour faire vivre leurs familles. Parfois ce qu’ils gagnent ne suffit pas à couvrir  les charges de leurs familles. Leurs enfants qui n’étudient plus, qui ne mangent pas à leur faim se voient obligés de travailler dans les mines artisanales  pour suppléer aux revenus de leurs familles. Ils sont utilisés comme une main d’œuvre moins chère. Dans ces mines  existent  prostitution, drogue, vols, viols auxquels les enfants et les jeunes (filles et garçons) sont souvent exposés.

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Depuis 2005, l’association APEF  a entrepris des activités pour mettre fin à cette situation.

Au niveau des jeunes elle a ouvert un Centre de Formation Professionnelle en métiers : mécanique, menuiserie, conduite-automobile, coupe et couture… ceux qui finissent la formation théorique (trois mois) et pratique (trois mois) sont réinsérés dans la communauté en démarrant une Activité Génératrice des Revenus qui leur permet de reprendre la vie.

Au niveau des enfants elle a commencé par un recrutement dans les carrés miniers suivi de leur orientation dans un centre de récupération scolaire qui a trois classes reparties selon l’âge. Dans l’avant-midi les enfants étudient et font des jeux divers. L’après-midi ils consacrent parfois une partie de leur temps à soutenir les activités agropastorales. Avec cela ils sont encouragés à aider leurs parents sans avoir à retourner dans les mines.

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En 2013, quinze enfants se sont présentés aux examens nationaux de fin d’études primaires et tous ont réussi. Cela a montré à la communauté locale que même ces enfants toujours couverts par la boue dans les mines sont dotés des capacités intellectuelles. C’est seulement qu’ils n’ont pas eu la chance d’aller à l’école avant.

La même année, 200 jeunes adolescents ont décidé de suivre des formations et retourner vivre dans leurs communautés. 112 enfants ont décidé de rejoindre l’école. Ils ont joué ensemble, ils ont mangé un plat à deux pour renforcer leur amitié et  leur esprit de solidarité. A la fin de chaque année lorsque les résultats scolaires sont proclamés, tous les enfants sont fiers de ce qu’ils ont accompli ensemble. Grâce à cette expérience forte de réussites des enfants et des jeunes l’APEF a réalisé que chacun peut relever la tête. Il est possible pour tous de reprendre la vie quand on a l’appui et l’acceptation des autres. Pour l’année 2018 l’APEF invite et encourage les autres organisations de la province à aller à la rencontre de ceux qui sont oubliés.

Rapprocher un oublié de la société c’est évoluer vers la construction d’une humanité d’intégration.

 

 

Même dans la misère les Hommes ont toujours des idées

Bob Katembo,

République Démocratique du Congo

A l’Est de la République Démocratique du Congo, dans la cité de KAVUMU, existe le centre hospitalier de KARANDA. Dans le service de pédiatrie, certains enfants sont confisqués à leurs parents quelques mois après leur naissance, pour faire pression sur les familles qui ne peuvent s’acquitter du coût des soins.

Force est de constater que le coût des soins est un problème pour de nombreuses personnes. Il existe un système de mutuelle de santé, mais qui n’est pas accessible à tous, par manque de moyens. Quand les mamans arrivent à l’hôpital pour l’accouchement, la plupart d’entre elles ne peuvent pas payer tout de suite les frais nécessaires pour leurs soins. Certaines, issues de la classe moyenne, trouvent que les frais sont élevés, comparés au coût de la vie, et s’échappent de l’hôpital sans avoir payé la totalité.

La situation a poussé l’hôpital à limiter le nombre de « fuites ». Les responsables ont décidé de séparer les parents en mettant d’un côté les mamans qui paient la caution en arrivant à l’hôpital et de l’autre côté, celles qui n’ont pas les moyens de le faire. Ces dernières sont surveillées régulièrement. La tendance est de croire que ce sont elles qui s’enfuient beaucoup plus que les autres, alors que ce n’est pas le cas. L’une de ces mamans mises « du mauvais côté » disait : «Nous, on ne peut pas fuir l’hôpital parce qu’un autre jour, si on a un problème, on ne pourra plus y revenir. Mais ceux qui ont des moyens peuvent aller ailleurs. Nous on doit gagner la confiance de l’hôpital ». Si bien que les familles pauvres restent longtemps dans l’hôpital en attendant de trouver de quoi payer.

Mais ce n’est pas toujours l’avis de certains agents de l’hôpital qui pratiquent des règles qui découragent ces femmes. Il arrive que les bébés leur soient enlevés pour les obliger à payer vite. Parce que l’on sait qu’elle ne laisseront pas leurs enfants. D’autres fois, on ôte aux enfants et à leurs mères les draps, les couvertures et parfois même le matelas, et mamans et enfants passent plusieurs jours à dormir par terre.

Une femme a passé cinq mois à l’hôpital sans payer les frais médicaux. Elle a tenté en vain toutes les voies possibles. Elle s’est évadée de l’hôpital. Après trois mois, ses enfants sont tombés malades. Ils n’ont pas été acceptés dans les structures de santé. Ils étaient connus pour ceux qui ne paient pas. Deux de ces enfants sont morts quelques jours après.

Face à cette situation d’injustice, les femmes se sont mises ensemble pour changer les choses. Elles font plusieurs travaux pour gagner vite l’argent nécessaire pour sortir de l’hôpital. Elles se réunissent dans des groupes et cultivent les champs, font des travaux de portefaix, balaient les marchés, lessivent les habits dans les quartiers… L’argent qu’elles trouvent est épargné pour le paiement de la dette à l’hôpital.

A l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, les enfants d’un groupe appelé Tapori ont été visiter toutes les mamans de cet hôpital. Ils ont apporté des savons et d’autres moyens réunis, et les ont partagés à toutes les femmes sans distinction. Une façon de rappeler que toutes ont la même dignité, la même considération. Les responsables de l’hôpital ont été touchés par ce geste des enfants :« Les enfants Tapori nous ont appris l’amitié, la paix ainsi que la considération. Ils ont donné à toutes les personnes et ont joué avec tout le monde. C’est la première fois que nous voyons des enfants venir faire une fête en pédiatrie, avec tous. » Sur le chemin de retour, les jeunes ayant accompagné les enfants se disaient : « Tout le monde a pris un savon, alors qu’on pense que seules les femmes qui n’ont assez de moyens s’évadent. »

Quand j’y pense, je vois que la misère prive les plus faibles de leur reconnaissance en tant artisans du bien. Elle les travestit en acteurs du mal et fait du bien l’affaire des autres. Les actes positifs que font les plus pauvres ne sont jamais comptés. Et on les accuse du mal qu’ils ne font pas. C’est inadmissible.

Note : le titre est inspiré d’une phrase prononcée par un militant d’ATD Quart Monde au Burkina Faso lors d’une recherche autour de l’éducation : « Même dans la misère, un homme a des idées ».

« C’est la différence qui est jolie… »

Salif Keita-2

Pascal Percq

France

En venant à cette rencontre j’avais en tête une mélodie entendue un soir sur les bords du Niger, chantée par le Malien Salif Keita « La différence »… Ce jour là, il était question de « différences », de « tolérance » avec des personnes qui pour beaucoup d’entre elles ont vécu l’intolérance du regard de l’autre, le jugement a priori, d’être non considéré, d’avoir été victime d’une stigmatisation liée justement au fait qu’à un moment de leur vie elles ont été considérées comme « différentes ». Dans une société normative –intolérante- qui célèbre les « gagnants » et enfonce ceux qu’elle juge, selon ses critères, des « perdants ».

Cette rencontre, c’était une Université populaire quart monde, lieu de formation mutuelle, de confrontation de paroles et de savoirs de vie, dont le thème était cette fois: « la tolérance ou comment s’enrichir de nos différences ». Un thème « sensible » donc pour tous ceux qui ont l’expérience de … l’intolérance.

« Je me fais moquer depuis que je suis en fauteuil » dit Fred. Catherine : « Mon aînée a été placée on m’a dit « tu ne sais pas t’en occuper ». Ils devraient dire pourquoi ».

Un petit groupe a listé toutes ces différences susceptibles d’engendrer des comportements intolérants. Une liste quasi inépuisable. « Croyances, originalité, religion, ses qualités, être étranger, français. Selon les vécus dès l’école, des enfants qui comprennent vite, d’autres pas tout de suite. Même dans le sport, il y a des différences. On est riche, on est pauvre. On est différent dans l’organisation de sa vie, du sommeil, de l’alimentation. Dans les relations familiales, proches ou lointaines (certains abandonnent leurs parents ou sont abandonnés). Les Rroms (qui n’ont pas de solution) et sont traités comme des malpropres, il n’y a pas de tolérance pour eux. Ceux qui ont une maison, ceux qui n’en ont pas. Selon son statut juridique. Sa couleur de peau, et même de cheveux (malheur aux rouquins dans les cours de récréation !). Différences culturelles : les Français passent des heures à table c’est différent dans d’autres cultures. Différence selon le genre, l’orientation sexuelle, l’âge. Celui qui est handicapé ou bien portant. Dans les comportements avec les autres : il y a ceux qui parlent et ceux qui ont honte de parler… »

Les différences : on pourrait en conclure que chacun est différent y compris pour la seule couleur des yeux. Mais alors ? Le groupe poursuit : « On a tous le même sang, d’une même couleur qui coule. On est tous différents mais égaux. En principe ».

Cette expérience d’avoir été victime de l’intolérance a pu conduire certains à rejeter les autres, à se sentir méprisés, à ne plus avoir confiance en soi. Et puis un jour, il se passe une rencontre. Et tout change. De pouvoir en parler à plusieurs, « ça change la vie ». « Il faut parfois du courage pour se dépasser et oser aller vers l’autre. « J’étais intolérant avec les autres, maintenant je me dis que je n’agirai plus comme je le faisais avant. Parce qu’un jour, notamment dans mon petit groupe, quelqu’un m’a écouté et j’ai compris que cette personne dont je me méfiais, elle gagnait à être mieux connue. Je me suis enrichie à son contact ». « C’est la connaissance qui nous fait dépasser le rejet, d’être confronté à quelqu’un qui n’est pas comme vous ».

Oser faire « le pas de côté ». « Sil n’y a pas de respect, il n’y a pas de tolérance ». Quelqu’un ajoute : « La tolérance ça peut être parfois négatif : on dit je tolère en fait parce qu’on est indifférent ». « Être tolérant ça peut être aussi de la lâcheté : se soumettre et ne rien dire parce que l’autre est plus fort ». « La tolérance ça commence par soi. Si on ne s’aime pas, comment être tolérant avec les autres. »

D’avoir été soi-même victime de l’intolérance, serait-ce donc une expérience… positive ? « Moi je sais ce que c’est que d’être jugée. Alors je ne veux pas juger les autres. Au contraire, je veux leur dire de dépasser ça. »

Pour Fatiha : « La tolérance, c’est le fait d’accepter la personne telle qu’elle est, même si elle réagit et a des goûts différents, car nul n’est parfait, y compris nous tous. Nous sommes tous différents et avons des défauts et des qualités. La tolérance ça s’apprend, ça apaise : tout devient plus cool. Être curieuse de connaître, de savoir et comprendre cette différence de l’autre, c’est aussi apprendre à se protéger, à ne pas se laisser marcher sur les pieds… » Catherine commente: « J’écoute beaucoup de musique. Et même dans une autre langue, je comprends ce que ça veut dire… » Musique…

Au soir de cette rencontre, je réécoute Salif Keita, le chanteur malien et sa chanson « La Différence ». Pour le chanteur : « la différence, c’est justement la richesse de la vie ». Cet Africain, albinos et mal traité pour cela depuis son enfance – jusqu’à ce qu’il devienne une vedette internationale- chante : « Je suis un noir, ma peau est blanche. Et moi j’aime bien ça. C’est la différence qui est jolie. Je voudrais que nous nous entendions dans l’amour. Que nous nous comprenions dans l’amour et dans la paix. La vie sera belle. Yeh, la vie sera belle. »

L’attitude qui peut changer la vie

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photo habarirdc.net

Saleh Kazige

Bukavu, République Démocratique du Congo

Emmanuel vit avec Wivine et Pasi, ses deux sœurs, Elie, son frère, et leur mère, dans un quartier nommé Kalengera. C’est un quartier situé au bord du lac Kivu, réputé pour son énorme quantité de gaz méthane. Il contient aussi beaucoup de poissons. Enfants, nous nagions au large…

Mon ami Emmanuel y travaille depuis qu’il a 12 ans. Il faisait partie des enfants qui ne dorment pas la nuit parce qu’ils travaillent avec les pêcheurs. Leur rôle consiste à retirer les fretins restants des mailles du filet pour recevoir une somme d’argent ou une quantité de fretins à revendre. Aujourd’hui encore, en 2017, il fait ce même travail.

Au mois de mai, lors des préparatifs de la célébration de la Journée internationale de l’enfant africain, notre groupe de la Dynamique jeunesse d’ATD Quart Monde a décidé de visiter ces enfants et jeunes qui travaillent au lac.

Anne, une animatrice du groupe Tapori, et moi-même, avons rencontré Emmanuel pour préparer ensemble un échange avec les enfants. Nous avons noté tout ce qu’il disait. A la fin, il nous a demandé pourquoi on écrivait et on lui a répondu que ce qu’il disait était important. Il nous a expliqué comment il est méprisé par d’autres jeunes. « C’est malheureux quand tu te réveilles le matin et tu vois d’autres jeunes aller à l’école alors que toi, tu te poses encore la question : que dois-je faire pour trouver de quoi nourrir ma famille ? Si je ne travaille pas dur, ma famille peut mourir de faim. Je n’ai pas le temps de sortir comme d’autres jeunes. Si les jeunes m’approchent comme vous, alors ils peuvent comprendre le prix de ce que je sacrifie pour que ma famille vive. » J’ai été touché par ses mots qui m’ont fait changer le regard sur les jeunes qui font ce travail.

J’ai réfléchi à cela et j’ai compris que tous les jeunes n’ont pas les mêmes chances. Certains commencent « en haut de la montagne », dans une bonne famille, ils sont acceptés dans la société et vivent dans un monde qui facilite l’épanouissement, l’ouverture ; d’autres naissent « dans la vallée », leur famille connaît la pauvreté, ils font l’expérience du rejet et doivent se battre au prix de leur sueur pour s’en sortir. Mais nous avons tous reçu quelque chose : l’intelligence et la valeur humaine qui constituent la dignité de chacun. Chacun a besoin d’être accepté, de trouver sa place pour se faire valoir.

Emmanuel n’a pas beaucoup d’amis. Beaucoup de jeunes de mon âge supposent que le travail qu’il fait est réservé à ceux dont les parents m’ont pas les moyens de les envoyer à l’école. D’autres disent qu’ils ne peuvent pas approcher un jeune qui a parfois l’odeur des poissons. Cela le met toujours dans la peur d’aller vers les autres. Pourtant mon expérience dans notre groupe de jeunes montre qu’on est véritablement homme quand on peut écouter les autres et être écouté. Quand on peut respecter les autres et être respecté. Quand on a le courage d’affronter le plus difficile pour gagner sa vie et aider sa famille.

J’ai fait l’effort d’aller le voir souvent avec d’autres amis de mon groupe et Emmanuel a trouvé que certains jeunes accordent de la valeur au travail qu’il fait et à son courage. Cela le rend fier. Aujourd’hui il étale sa marchandise et circule quand il le faut dans tout le quartier pour trouver des clients.

Les pauvres n’attendent pas beaucoup de nous. Notre présence leur suffit pour relever la tête et devenir acteur. Un simple geste de dédain, de mépris peut anéantir une personne. Notre attitude, notre comportement de jeunes peut changer toute une vie. Cela commence par considérer chaque personne et le respecter.

Emmanuel m’a appris cela.

La cantine des solidarités

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Cantine scolaire au Cameroun, Photo web – CSFEF

Blaise Ndeenga,

Cameroun

Tout a commencé avec cette déclaration du jeune Emmanuel à sa maman : « Maman j’ai remarqué que pendant la pause de midi à l’école, lorsque nous sommes en train de manger, un de mes camarades de classe ne mange jamais. Il reste seul dans son coin et nous observe. Il est toujours triste. Alors aujourd’hui je suis allé vers lui. Je lui ai demandé pourquoi il ne venait pas manger avec les autres. Il m’a dit qu’il n’avait rien à manger. Sa maman ne peut pas lui offrir du pain car elle n’a pas d’argent. Ensuite il a dit que sa maman s’en allait très tôt vendre au marché. Elle ne rentre que le soir. Et si elle est parvenue à vendre, elle achète de quoi préparer un repas et la famille ne mange qu’une fois dans la nuit. Aussitôt j’ai partagé mon casse croûte avec lui. Il était très content. Et moi aussi. Je voudrais te demander s’il est possible que tu lui fasses aussi un casse-croûte afin qu’il ait quelque chose à manger et qu’il ne soit plus isolé des autres élèves… »

La maman fut contrariée par la demande de son fils, entre accéder à sa demande et respecter son budget très serré. Elle y a consenti pour quelques jours. Ensuite elle décida d’aller attirer l’attention des responsables de l’école sur cette situation. Ceux-ci se montrèrent très disponibles à l’écouter mais ne lui proposèrent pas de solution.

La maman du jeune Emmanuel décida donc de sensibiliser certains parents d’élèves afin de remédier à cette situation. Touchés par la situation de l’enfant, qui n’était pas la seule dans l’école, un petit groupe de parents très motivés eut l’idée de créer une cantine au sein de l’école. Une assemblée de parents a été convoquée pour imaginer une solution avec l’école et la proposer aux autres parents. Il en est sorti le projet d’une cantine qui ne devrait pas seulement s’occuper des enfants qui n’ont pas de casse-croûte, mais qui serait un lieu de repas et de rassemblement pour tous les élèves. Désormais les enfants n’auront plus à apporter leur repas, mais ils mangeront grâce à la contribution de leurs parents riches ou pauvres. L’école ayant un effectif d’environ 1300 enfants, les parents ont convenu de donner 500fcfa par mois, ce qui revient moins cher qu’un repas préparé par une famille pour son enfant, et les repas sont livrés par un service traiteur.

Il nous a été aussi rapporté qu’une pharmacie solidaire a été aussi créé au sein de l’école. Celle-ci devant parer aux petits bobos des élèves…

Voilà comment l’initiative d’un enfant de 7 ans est parvenue à améliorer et à transformer le vécu des enfants dans l’école, en créant une synergie entre tous les parents. Comme quoi la lutte contre la pauvreté est une affaire de tous.

Riches ou pauvres, adultes ou enfants chacun doit apporter sa pierre à l’édifice.