Une loi contre la discrimination anti pauvres : une victoire oui, mais sans Gaëtane.

Pascal Percq

France

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Les membres d’ATD Quart Monde après le vote à l’Assemblée Nationale de la loi sur la discrimination pour précarité, le 14 juin 2016 (ph. Carmen Martos)

Il y a quelques jours, le mardi 14 juin 2016, l’Assemblée nationale a voté la proposition de loi instaurant un 21è critère de discrimination, celui de la discrimination à l’égard d’une personne « en raison de sa particulière vulnérabilité résultant de sa situation économique, apparente ou connue de son auteur ». Le texte adopté est identique à celui voté à l’unanimité en juin 2015 par le Sénat.(cf article sur le site d’ATD Quart Monde en France)

En d’autres termes le Parlement français à la suite de quelques autres États européens reconnaît et condamne l’existence d’une forme de discrimination méconnue à l’égard des personnes pauvres. Désormais la France reconnaît 21 critères de discrimination (« critères prohibés »).

Selon la définition du Défenseur des droits : « Une discrimination est une inégalité de traitement fondée sur un critère interdit par la loi (sexe, âge, état de santé…) et dans un domaine cité par la loi (accès à un service, embauche…). »

La pauvreté est souvent vue comme un facteur d’injustice, mais la discrimination qu’elle engendre est plus méconnue. Pourtant, bien des accès aux droits fondamentaux (logement, santé, emploi, éducation) ou autres (culture, vacances) sont bafoués par peur des personnes pauvres ou par présomption d’incapacité.

Nombre de personnes en grande pauvreté vivent cette réalité depuis des lustres. Une honte de plus, une injustice de traitement encore plus flagrante quand elle concerne les enfants non admis dans une école parce que leurs parents sont au RSA. Refus de location de logement alors que le loyer serait couvert par les aides au logement, discrimination à l’embauche pour les personnes dont le CV montre qu’elles sont passées par un centre d’hébergement ou une entreprise d’insertion, refus de construire des logements sociaux. C’est aussi ce cabinet médical qui affiche son refus d’admettre les patients recourant à la CMU (Couverture maladie universelle) ou à l’AME (aide médicale d’Etat). Ou encore ce lieu de vacances qui vous refuse « parce qu’ici n’accepte pas n’importe qui… ». C’est également ce quartier parisien très huppé qui refuse la construction d’un foyer d’hébergement et enregistre même en mairie –en toute illégalité- les pétitions « contre » relayant ainsi la vindicte sectaire. Désormais de tels actes sont répréhensibles : au même titre que les atteintes selon les autres critères susceptibles d’ouvrir le cas échéant des poursuites judiciaires (comme pour la religion, le sexe, les origines, le genre, le handicap, etc.). L’image négative qu’engendre cette discrimination est aussi à l’origine de nombreux non recours aux droits.

Ce vote, résultat d’une action menée de longue date par ATD Quart Monde – avec d’autres – notamment depuis le lancement en 2013 de la pétition www.jeneveuxplus.org – vise non seulement la possibilité d’un recours mais surtout de sensibiliser dans l’opinion publique le message que cette discrimination est aussi inacceptable que celles qui touchent les étrangers ou les homosexuels.

Ce vote du 14 juin 2016 est donc bien une victoire sur l’effectivité des droits mais aussi une victoire contre le mépris. Une victoire qu’aurait aimé partager Gaétane militante d’ATD Quart monde qui fut une des premières à témoigner devant la Halde puis devant le Défenseur des droits de tels « traitement de défaveur ». Condamnée à survivre dans un logement avec fuites, sans chauffage, humide et trop cher pour ce qu’il était, elle savait de quoi elle parlait Gaétane, qui avait connu ce dédain, ce mépris, ce rejet, ces humiliations à répétition, ces refus successifs sans autre explication qu’un « non, il n’y a rien pour vous » ; à rester plantée là devant le guichet avec en plus le sentiment d’encombrer la file d’attente… Gaétane, ce vote du 14 juin 2016, elle n’a pu en partager la joie : elle est décédée quelques mois plus tôt, à 43 ans.

Ce vote étant acté. Il faut maintenant que cette possibilité de recours soit mise en œuvre : le combat n’est pas fini. Il faut maintenant dénoncer ces situations, œuvrer auprès de l’opinion publique pour que chacun prenne conscience que cette discrimination est aussi inacceptable que toute autre discrimination.

Une discrimination si ignorée qu’elle ne peut même être nommée. L’Académie française n’ayant pas de mot pour le signifier, depuis le 6 juin, à l’appel d’ATD Quart Monde avec la campagne #UnNomPourDireNon des centaines d’internautes proposent leur mot pour nommer cette discrimination « anti pauvres ». Chacun est invité à participer au sondage en cours pour proposer un nom…

 

 

Un nouveau regard

blogcamerum

Blaise N.

Cameroun

J’ai partagé cette histoire avec les jeunes d’un Lycée Français à Yaoundé. Il s’agissait de leur parler des difficultés d’une jeunesse défavorisée au Cameroun. A la fin de mon exposé, j’ai été particulièrement touché par la réaction d’une jeune lycéenne.

J’ai rencontré ce jeune garçon âgé de 14 ans il y de cela six ans en prison. J’y faisais du soutien scolaire et j’étais aussi un relais entre les familles et ces jeunes détenus. Notre jeune ami était connu sous le pseudonyme de « Big heart » (gros cœur) à cause de son caractère difficile et de ses ambitions sans cesse démesurées. Big heart comme tous les mineurs de la prison était très intelligent. Cela m’ a emmené à m’intéresser davantage à lui afin de connaître son histoire. Pour cela il fallait créer une bonne dose de confiance pour avoir un peu de vérité de sa part. En prison ils ne vous diront jamais les vrais mobiles de leur condamnation. Il m’a affirmé qu’il avait été conduit en prison pour vol dans une boutique. Il a eu juste le temps de voler une boite de sardines et une barre de chocolat. Surpris par les cris de la population, il fut attrapé et battu sérieusement. Conduit dans un commissariat, il fut déferré en prison sans jamais être jugé. A l’époque des faits, il avait 12 ans et vivait chez son oncle…

Cette même année je décidai de le présenter à un examen (le certificat d’Études primaires) qu’il eût très brillamment. J’entrepris alors une action chez le juge afin qu’il soit libéré. Ce qui fut fait. A sa sortie de prison nous sommes allés rendre visite à sa famille. Sa maman vivait dans un village. Frappée d’une cécité, elle était aveugle à 36 ans. La famille de Big Heart vivait très pauvrement. Sa maman avait 4 enfants et Big heart en était l’aîné. Sa famille ne survivait que grâce à un petit champs tenu par sa grand mère derrière la maison. Elle n’avait jamais su que leur fils avait séjourné en prison alors qu’elle l’avait laissé chez un oncle pensant lui donner un avenir en ville…

Je rentrai très bouleversé de cette visite. Il me fallait alors trouver une famille d’accueil à mon jeune ami. Mon ambition étant de lui donner une scolarité normale.Toutes mes tentatives furent négatives. Les réactions des familles étaient les mêmes : « C’est dangereux! » « Ah non c’est un ancien prisonnier » « Non j’ai peur pour mes enfants…« Je fus obligé de le ramener chez son oncle contre le gré de Big Heart. Entre temps, j’étais appelé à d’autres obligations hors de mon pays.

Après trois semaines d’absence, je revins tout brûlant d’envie de revoir mon protégé. Je me rendis directement chez son oncle. Big heart n’était plus là. Sa famille non plus n’avait pas d’informations à son sujet. Je me rendis dans les postes de gendarmerie et dans les différents hôpitaux à sa recherche. Je ne le vis point.

Quelque temps après, je repris mes activités à la prison. Me rendant alors au quartier des mineurs, Big heart m’aperçut et se dirigea vers moi sans que je ne me rende compte. Je pouvais imaginer tous les scénarii sauf celui de revoir Big Heart à la prison. Pourtant c’était bien ce qui se déroulait. Le temps de réaliser que c’était Big heart qui s’avançait vers moi il se jeta sur moi et me serra très fort. J’étais sans voix. Il me regarde, sourit et me dit : « Écoute je vais tout te dire. Ne me pose pas de questions. Je suis à l’aise ici. Personne ne me jette un regard méchant, ne m’insulte pas et ne me rejette. Je suis en sécurité. En liberté c’était tout le contraire…Tout le quartier m’insultait. J’étais traité de voleur. Tous les parents demandaient à leurs enfants de ne pas jouer avec moi en leur disant que j’étais un dangereux criminel. Même dans ma maison, on ne m’a pas donné de lit. Je dormais sur le sol. Il m’était interdit de m’asseoir avec les autres enfants. Je n’avais pas de repas. Non ! c’était trop dur pour moi. Il fallait que je retourne en prison. C’est alors que j’ai décidé de voler dans un étalage de chaussures. J’ai pris juste un pied de chaussures et je me suis enfui. Face à la population qui me suivait, je suis allé me réfugier dans un poste de gendarmerie.Voilà, à cause d’un pied de chaussures, à cause du regard des hommes, du jugement des personnes je suis retourné en prison. Personne ne m’a rejeté ici. »

A la fin de ce témoignage une lycéenne prit la parole : « Je suis très touchée par ce témoignage car ce sont les personnes comme moi qui avons remis Big Heart en prison à cause de notre regard figé, rempli de préjugés et même parfois de haine. Dès aujourd’hui je prendrai la peine de me rapprocher de ces enfants en difficulté, de parler avec eux pour pouvoir mieux les comprendre. Mon regard va changer maintenant… »

Katrina,10 ans après

 Comme un éléphant invisible qui crie dans le silence…

Manifestation un an après l'ouragan Katrina :

Manifestation un an après l’ouragan Katrina : « des maisons, des écoles, du travail – pas des prisons »

Maria Victoire

NEW ORLEANS, LOUISIANA

Comment peut-on parler de développement durable après une catastrophe naturelle ou humaine quand une population est laissée à l’écart de tout développement ? Comment peut-on parler du réchauffement climatique sans prendre en compte les familles les plus pauvres qui seront encore une fois les premières touchées par les catastrophes et ne pourront pas rebâtir leurs vies après ?

Voici quelques réflexions tirées de mon expérience de volontaire d’ATD Quart Monde habitant à la Nouvelle Orléans au moment de la catastrophe de l’ouragan Katrina et impliquée du mieux que j’ai pu pendant des années et des années dans tous les efforts du Mouvement ATD Quart Monde pour soutenir toutes les familles en situation de pauvreté que nous avons connues, pour les relier entre elles et avec d’autres.

Le 29 Août 2015 les médias feront la UNE sur la reconstruction de la Nouvelle Orléans dévastée par l’ouragan il y a dix ans de cela. Bien que la ville s’est remise de cette catastrophe, il ne faut pas ignorer l’ «éléphant invisible » qui se cache derrière le développement durable de la Nouvelle Orléans. 

Lorsque le monde a pleuré avec les plus pauvres laissés derrière pendant l’inondation, il a vite oublié la vie de ces familles. Où sont-elles ? Que sont-elles devenues ?

Comme dans tous les lieux de misère à travers le monde, les plus pauvres habitent dans des taudis à la périphérie de la ville, sur des terrains glissants où tout est inaccessible : l’école, le travail, les hôpitaux etc… Tout est loin ; tout est lourd à porter. Ils habitent des lieux où règne l’insécurité. Pourtant c’est là qu’ils ont construit leur vie, qu’ils ont tissé des relations entre voisins, bâti des solidarités. La ville n’a vu que la culture de la violence qui régnait dans ces quartiers et en a profité après l’ouragan Katrina pour démanteler tous ces lieux de misère, les privant ainsi de leur culture de survie. Les plus pauvres en paient le prix lourd.

Une catastrophe naturelle comme l’ouragan Katrina a été l’occasion pour l’Etat de mettre en œuvre leur plan machiavélique en poussant davantage les personnes pauvres hors de la Nouvelle-Orléans ? Comme un sénateur disait, « Ce que nous n’avons pas été capables de faire (démolir les appartements), Dieu l’a fait pour nous.»

Ils voulaient se débarrasser des «Welfare Queens » (les reines de l’assistance sociale). Ces mères qui survivent dans ces quartiers insalubres étaient-elles une menace pour toute la ville ?
Au nom du développement durable et de la « gentrification », HANO (organisme pour les logements sociaux) a saisi l’opportunité de démolir 5000 logements sociaux qui ont été remplacés par 3000 logements de revenu mixte, laissant ainsi les personnes les plus pauvres sans relogement. Ils savaient bien que les nouvelles lois, les loyers élevés, les restrictions et toutes les normes nécessaires pour être admis à vivre dans ces nouveaux appartements empêchaient d’emblée les plus pauvres de revenir dans leur quartier.

Actuellement, ils sont agglomérés et errent dans des lieux de misère à la Nouvelle Orléans Est. Ils se retrouvent impuissants à réclamer leur dû.

Malgré la pression des organisations non-gouvernementales qui luttent pour une justice sociale et équitable, les autorités dans leur manière de penser font la sourde oreille. Ils ignorent « l’éléphant invisible » qui crie en silence à l’accaparement de leurs lieux de misère, de leurs écoles publiques, de leur centre de santé. Nous pouvons faire une longue liste de tout ce qui a été enlevé aux familles les plus pauvres.

Pour le dixième anniversaire de l’ouragan Katrina, les projecteurs se tourneront encore une fois vers la Nouvelle-Orléans tandis que le Maire fera l’éloge de la reconstruction de la ville, nous écouterons ce qu’en disent les familles vivant dans la pauvreté comme Eula Collins : « Au fait rien n’a changé pour moi sinon que l’évacuation était une bonne chose pour mes deux derniers enfants ; ils ont pu avoir une bonne éducation en étant au Texas, ils sont maintenant au lycée. Depuis mon retour à la Nouvelle Orléans j’ai changé de maison en maison, habitant avec d’autres tout comme je suis sans-abris. Ce n’est pas une vie. » Elles réveilleront l’éléphant invisible qui crie en silence.

Certains disent encore, « l’ouragan Katrina a été un désastre dans nos vies ; aujourd’hui encore il reste un désastre. Une catastrophe destructrice de nos vies. »

La vigilance s’impose

Huguette Redegeld

France

« La proposition n’émane pas de moi » précise un homme politique français lors d’un interview récent sur la question de l’incarcération. Cette proposition dont il faudrait, selon lui, s’inspirer, vient de Grande Bretagne. Il s’agirait de faire payer aux détenus une partie des frais occasionnés par leur détention, comme cela se pratique déjà aux Pays-Bas. « On demande à chaque citoyen de contribuer à ses frais d’hospitalisation. Pourquoi ne pas appliquer cette pratique aux prisons ? »

Un autre exemple à suivre serait celui des pays où le taux de chômage a chuté. Au seul regard des chiffres, on pourrait s’en réjouir. La réalité est autre. En Allemagne, par exemple, pour survivre des « travailleurs pauvres » sont contraints à plusieurs emplois aux horaires arbitraires et éloignés les uns des autres. Intitulé « Au Royaume-Uni, la faim s’installe », un article publié dans un hebdomadaire jette un doute sur les « bons » résultats de la lutte contre le chômage. Rachel Loopstra, chercheur à Oxford, constate que « le nombre de ceux qui ont droit aux allocations se réduit. C’est la politique des sanctions. Le nombre de gens en situation d’absolue pauvreté est en hausse, ainsi que ceux aux revenus très bas. »

Au Royaume-Uni, la faim s'installe, le nombre de ceux qui ont droit aux allocations se réduit. Crédit photo : AFP

Au Royaume-Uni, la faim s’installe, le nombre de ceux qui ont droit aux allocations se réduit. Crédit photo : AFP

Mon objectif n’est pas de singulariser un pays européen plus qu’un autre. Tous sont sensiblement à la même enseigne. Il n’est pas davantage question de nier les avancées réalisées dans de nombreux domaines, scientifique, technologique, écologique, en particulier. Et aussi en ce concerne la lutte contre la pauvreté.

Ainsi, en 2010 une Plateforme européenne contre la pauvreté et l’exclusion sociale a été lancée. Elle restera active jusqu’en 2020. Le partenariat avec la société civile constitue un de ses cinq domaines d’action, prenant en compte que « la participation des personnes confrontées à la pauvreté est à présent reconnue comme catalyseur des stratégies d’inclusion. »

Cela donne des raisons d’espérer. Mais la vigilance s’impose. Non seulement les budgets sociaux ne cessent d’être mis à mal. Mais la tendance de les entraîner vers le bas semble prendre le pas. Ainsi, des pays s’inspirent de ce que d’autres pays entreprennent pour justifier des politiques minimalistes, des politiques sécuritaires, des politiques de coercition et de contrôle, en particulier sur les citoyens exclus. Les défis à relever sont évidemment immenses et complexes. Aucun pays ne peut y faire face seul. Aucun pays ne peut, non plus, y faire face sans la participation effective de tous ses citoyens, sans exception.

Maria-Francesca et Lassane

Un atelier manuel dans un camp de roms de la Région parisienne avec ATD Quart Monde

Un atelier manuel dans un camp de roms de la Région parisienne avec ATD Quart Monde

Pascal Percq

France

Maria Francesca était une petite fille, un bébé de deux mois et demi, au sein d’une famille Rom habitant dans un campement précaire à Chassan près de Paris. La petite est décédée au lendemain de Noël. Pour toute la communauté et les amis qui soutiennent ces familles roms, ce fut un drame.

Dans toute société, la mort inspire le respect. Et la disparition d’un enfant est vécue, partagée, comme une tragédie. En principe. Car ce ne fut pas le cas pour tous à Chassan.

A la douleur de la perte d’un enfant vint s’ajouter pour la famille celle de subir l’opprobre. Le maire de la commune a refusé que le bébé soit inhumé dans le cimetière de la ville. « On ne demandait qu’un mètre carré de tombe » confiait un membre de la communauté Rom.

Cette attitude a révolté et ému une partie de l’opinion. Le Premier ministre Manuel Valls a commenté en termes vifs : « Refuser la sépulture à un enfant en raison de son origine est une injure à sa mémoire, une injure à ce qu’est la France ».

L’enfant a été enterrée non pas en Roumanie mais en France, finalement dans une commune voisine, à Wissous. La famille, apeurée par le tumulte de la vague de protestations est restée à l’écart de tout commentaire. Elle fait toujours l’objet d’une mesure d’expulsion sur le terrain qu’elle occupe.

Le 22 janvier, après avoir entendu le maire, le Défenseur des droits Jacques Toubon a considéré cette décision du maire comme « illégale » et «discriminatoire ». Une telle condamnation a certes une forte portée morale mais… aucune conséquence juridique. Le maire de Chassan ne sera donc ni jugé ni condamné pour cet acte discriminatoire.

Dans le même temps, un autre étranger, à Paris, le jeune Malien Lassana Bathily, 24 ans, était mis à l’honneur par le gouvernement français qui lui a accordé illlico, très médiatiquement, la nationalité française pour avoir aidé et sauvé des clients de la supérette casher à échapper au massacre lors d’une prise d’otages. Très simplement le jeune magasinier a commenté « je ne suis pas un héros, je suis juste Lassane » confiant aussi sa tristesse d’avoir perdu son ami Yohan, un collègue de travail.

Maria-Francesca, Lassana : deux prénoms, deux récits très différents, deux faits bien distincts dans un même temps, et pourtant… Le prénom même du bébé Rom, « Maria-Francesca » se traduit « Marie-Françoise » en français : Françoise comme Française… Ce qui veut dire qu’en choisissant pour leur bébé un tel prénom, pour ces parents, cette France qui les reçoit si mal constituait comme un espoir d’une vie meilleure. Au point qu’ils ont prénommé leur bébé avec ce prénom, choix hautement symbolique. Et c’est aussi tout un symbole qu’ils aient voulu que leur bébé soit inhumé en France et non en Roumanie.

Aussi la France, et son Président de la République, comme ils l’ont fait pour Lassane, pour répliquer à la la décision indigne du maire de Chassan, pour laver cette «  injure à sa mémoire, injure à ce qu’est la France » comme disait ce Premier Ministre, seraient bien inspirés comme pour Lassane de décider d’accorder la nationalité française de façon posthume à la petite Maria-Francesca et tant qu‘à faire, à ses parents et sa famille…

 

Être présent sans donner de leçons, c’est ma façon de refuser la misère

Blaise-Cameroun blog FR

Blaise NDEENGA,

Cameroun

Un ami du Cameroun nous partage son engagement auprès de personnes qui vivent des situations d’exclusion et de grand dénuement, dans son pays …

Ma passion des plus pauvres a commencé depuis ma vie religieuse, avec Caritas. C’est une passion, une envie, une vie que j’ai donnée, que je donne. Ce sont des choses difficiles à communiquer. Alors ce que je vais vous partager sort de mon cœur.

La présence

J’aime prendre des initiatives. Tout ce qui est pauvreté, tout ce qui est personne à la lisière de la vie, moi je m’y engage, je vais voir. Donc mon travail, il est très simple, je vais dans les quartiers, je marche, généralement on ne recense pas les pauvres, mais on les trouve toujours. A Caritas, nous ne tenons pas compte des obédiences, chrétien, musulman, ce qui compte chez nous c’est la personne. Et moi ce qui m’anime, c’est de voir la personne avoir une certaine dignité, être debout. Donc c’est un travail de présence. Je dis toujours : « je n’ai rien à vous donner, mais je viens auprès de vous. Je viens rester auprès de vous, je viens vous dire « vous comptez », au moins à mes yeux. Si d’autres vous ont bafoué, sachez au moins qu’il y a une personne qui est là pour vous, et pour qui vous avez du prix. » Généralement les personnes exclues ont l’habitude de croire qu’elles portent toutes les malédictions.

Combattre les préjugés

La grande bataille à livrer, c’est contre les préjugés culturels. C’est très dur. Dans un quartier que je connais bien, il y a une vieille maman, qui a vu sa maison brûlée parce qu’on l’accusait de sorcellerie. Chassée du village, une maman de 72 ans… On vous dit : « Tel enfant qui est mort, tel blocage au village, tel qui n’avait pas réussi, c’est la faute de cette maman. Elle vivait seule, on ne la voyait jamais sortir ». A côté de la pauvreté matérielle, la plus grosse bagarre ce sont les préjugés. Je crois que si l’on parvient à sortir de là ce serait quelque chose de formidable. Il faut pouvoir parler avec les gens pour faire tomber ces préjugés. Mais c’est dur. Comment vous allez dire à ces villageois : « Ecoutez elle n’est pas sorcière. »

Vous avez les mêmes problèmes avec les cas de malades atteints de sida. J’ai rencontré une dame qui est morte de sida toute seule abandonnée, son mari était aussi mort quelque temps auparavant de la même maladie. Personne ne la visitait parce qu’elle avait le sida. Elle est restée près de 2 ans couchée sur son lit, on m’a signalé le cas quand elle était déjà à l’article de la mort. Je suis allé la voir, elle avait les yeux exorbités, des blessures au niveau du bassin… Elle est restée couchée abandonnée. Elle avait deux enfants le premier avait 8 ans, le deuxième 2 ans, qui n’avaient jamais été à l’école. Quand je suis arrivé la maladie était déjà bien avancée… et je vous assure quand vous entrez d’abord, le regard des voisins, et de l’entourage, est très interrogateur. Ils se demandent « Mais celui-là il va où il est fou? Que va-t-il faire là-bas pour quelqu’un qui a été rejeté ? » Quand vous allez vers ces voisins pour demander des informations, c’est d’abord un regard suspicieux. Parce qu’on n’arrive pas à comprendre. Vous voyez quand on parle des préjugés culturels, c’est très fort, c’est très fort chez nous. Je crois que le premier pas à faire c’est de combattre les préjugés si on veut vraiment combattre la pauvreté.

Un autre cas de rejet à cause des préjugés : on m’a appelé pour un cas d’hydrocéphalie. Je suis allé regarder l’enfant, c’est une famille très très pauvre, la maman a quatre enfants. L’enfant malade a 7 ans et en plus de l’hydrocéphalie, c’est-à-dire une malformation de la tête, il a aussi une malformation au niveau des jambes, et un ralentissement au niveau de sa croissance. La maman n’est jamais allée à l’hôpital, elle me dit qu’elle n’a pas les moyens. Mais quand on a continué à causer, j’ai compris qu’au lieu d’aller à l’hôpital elle est allée chez un tradipraticien qui lui a dit : « Cet enfant est sorcier ».

Dans la maison, l’enfant avait déjà un petit coin à l’écart des autres, exclu, où on avait mis une natte, c’est là qu’il dormait, parce que le tradipraticien avait dit « cet enfant n’est pas bien. » Quand on dit qu’un enfant n’est pas bien, soit il est sorcier, soit il a quatre yeux… L’enfant était déjà parqué, mis de côté. Il avait sa natte, il était abandonné tout seul là. Alors je demande à la maman, « pourquoi l’enfant est isolé ? » elle me dit que le tradipraticien a dit que l’enfant risque de contaminer les autres enfants. La difficulté face à ce genre de situations, c’est je crois la tentation de donner des leçons. Moi généralement je reste sur place, j’oublie le cas pour lequel je suis venu, et je me mets à parler d’autre chose, pour les amener à comprendre aussi certaines choses. Mais dans la plupart des cas, il y a beaucoup de paramètres qui entrent en jeu. On a des préjugés culturels, et il ne faut pas oublier non plus la pression du groupe social sur l’individu qui est très forte vraiment, parce que si 2, 3, 4 personnes arrivent à condamner un enfant, c’est la famille qui doit porter ça. On a aussi un déficit institutionnel, parce que quand on est face à ce genre de cas, vous arrivez, vous donnez quelques conseils, mais après où pouvez-vous conduire les gens ? Où ? Là on reste généralement bloqué.

Les attitudes pour la rencontre : l’écoute, la valorisation, le respect

Pour moi il y a des attitudes que je cultive : la présence, l’écoute, la valorisation des capacités, le respect aussi.

Les très pauvres ont beaucoup à nous dire. Généralement on ne les écoute pas, mais moi je prends toujours mon temps. Quand je leur rends visite, nous nous asseyons, nous parlons, nous parlons.

J’essaie aussi de leur montrer qu’au-delà de tout, une autre vie est possible, qu’ils ne croient pas qu’ils sont les damnés de la terre. Ça c’est encore le discours le plus difficile, parce qu’ils disent, mais on va sortir de là comment ? Et c’est vrai que c’est tellement existentiel, parce que vous êtes avec des familles qui n’ont même pas de quoi manger. Quand ils demandent : Mais attendez, on va faire comment pour sortir de là, proposez-nous ! Le risque c’est de dire bon écoutez je vais vous laisser 1000 F. Et puis après quoi, qu’est-ce qui suit ?

Avec eux j’ai souvent un petit exercice que j’aime bien leur proposer, je dis « écoutez, vous avez des potentialités, c’est vous qui pouvez sortir de cette situation dans laquelle vous êtes plongés. La pauvreté n’est pas une malédiction, c’est un état de vie. Ça peut arriver à n’importe qui. Tel était riche hier, aujourd’hui il est pauvre. Alors vous avez des capacités. Je leur dis généralement : « Dis-moi, tu as des qualités n’est-ce pas ? » « Oui. » « Donne-moi ne serait-ce que 10 qualités que toi tu penses avoir. Seulement 10. » Je crois que c’est un travail d’introspection difficile, mais qui aide à valoriser la personne : si tu as des capacités, des aptitudes, des qualités, tu peux. Or généralement ils vous disent « Non écoutez, c’est d’autres personnes qui doivent nous dire… » Je dis « Non, toi tu peux, regarde-toi, regarde ce que tu es capable de faire ». C’est là que la personne commence à dire « Bon je pense que je peux faire ceci, je suis cela, je suis cela… » Et moi je m’accroche sur une de leurs qualités importantes citées. Porter un regard positif sur soi est un levier puissant qui nous donne la force de nous dépasser et de changer de regard sur nous-mêmes.

Le respect et la solidarité. Les plus pauvres veulent le respect, pas des leçons. Si on les aide à retrouver confiance en eux, alors des chemins s’ouvrent. Je crois que l’exemple parle plus que les paroles.

De l’ombre à la lumière

Noldi Christen, Suisse

Nelly Schenker présente son livre

Nelly Schenker présente son livre

Tous les jours, de ma fenêtre je vois, sur les collines au loin, un grand bâtiment, un ancien orphelinat. Puis, quand je tourne la tête vers la gauche je vois encore plus loin la cathédrale et les toits de la ville de Fribourg.

A l’époque – poussée par le désespoir – une toute petite fille, a sauté le mur de cet orphelinat pour faire à pied le long chemin jusqu’à Fribourg, vers sa maman, son école. Le ventre noué,  trois heures, quatre heures de marche? Elle est allée frapper à la porte de l’école, pour hurler, les larmes aux yeux : «Je veux rentrer chez moi – et je veux aller à l’école ! »

Ces jours, cette même enfant, qui n’a jamais été scolarisée de sa vie, et qui a beaucoup enduré, n’a pas dormi de la nuit… Désormais grand-maman, elle a sorti un « grand » livre ! Oui, elle a vécu le vernissage du livre de sa vie. Jeune mère elle avait appris à lire et à écrire, seule. En « volant », discrètement, ce savoir auprès de ses propres enfants rentrant le soir de l’école !

Au vernissage elle a été entourée de ses 41 tableaux accrochés aux murs. Peintures, rayonnantes de toutes les couleurs, elles sont aussi le fruit de son long chemin vers plus de liberté. « NON : PAS vers la liberté ! » me corrige-t-elle. « Celle-ci m’a été volée pour toujours. »

J’ai la chance d’avoir pu l’accompagner pendant cette écriture. Cette dame garde au fond de son cœur ce petit enfant qui pleure et hurle et rêve. Elle garde aussi tous les jeunes révoltés de ce monde qui ne sont pas rejoints dans leurs aspirations profondes et dont l’intelligence reste en friche… Elle s’appelle : Nelly Schenker.

Oui, c’est avec elle aussi que j’ai la chance de pouvoir écrire de temps en temps un article pour le blog ici même. Sûrement que l’on reparlera de son livre dans les mois à venir. Mais pour le moment Nelly retient son souffle, elle attend, non sans crainte, ce que ce « coming out » va provoquer dans sa vie.

A Lucerne, au vernissage, elle a eu plusieurs premières réactions très positives : « J’ai honte de mon pays ! » disait la responsable de la Maison Romero qui guidait l’événement. Puis, un jeune homme impliqué dans le travail politique lui a affirmé : « Vous savez nous mettre textuellement devant les montagnes d’obstacles qui surgissent sur le chemin de la pauvreté. Ce livre1 m’accompagnera désormais. » Ce sont des débuts encourageants.

1Le livre de Nelly Schenker « Es langs, langs Warteli für es goldigs Nüteli » (« une longue longue attente pour un petit rien doré ») est paru le 10 décembre.