Poussez-vous les morts

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Par Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Haïti se trouve sur le passage des Ouragans qui, chaque année, prennent naissance sur l’Océan Atlantique. D’où la saison cyclonique sur l’île s’étend chaque année du 1er juin au 30 novembre. C’est dans ce contexte d’ouverture de la dite saison cette année que je visite la commune de Port à Piment, dans le département du Sud.

La situation générale de ce département est dominée par les ravages qu’avait fait Matthew, puissant ouragan qui a frappé Haïti les 2, 3, 4 et 5 Octobre 2016. La visite de ce département exige prudence et discrétion à cause de la situation de grande nécessité dans laquelle se trouve la majeure partie de la population. Toute personne inconnue attire l’attention. On découvre une situation vraiment spéciale à Port à Piment, plus que dans les autres communes touchées. C’est l’une des communes qui est loin de se relever après cet ouragan qui a tout ravagé sur son chemin : maisons, arbres, plantations.

Situés dans l’arrondissement de Chardonnières, les sinistrés de Port à Piment sont dans une situation extrêmement alarmante. Toutes les maisons sur les hauteurs qui n’avaient pas de toit en béton ont perdu leur structure. Toutes celles qui se trouvaient dans la partie basse, à côté de la mer, ont disparues. Désespérée, la population a construit de petites maisons en tôles usagées, vieux bois, bâches et haillons, dans le cimetière de la ville, à côté de la route nationale. On n’imaginait pas que cela pouvait se faire pour deux raisons : d’abord, de coutume, les Haïtiens ont peur des morts, des « zombis ». Ensuite, on respecte beaucoup la mémoire de nos défunts, on ne saurait aller troubler leur repos. Incroyable mais vrai, les gens habitent carrément dans le cimetière. Ils y mangent, reposent et font tout. Les enfants, il y en a en grand nombre qui jouent autour des caveaux. Le mur de certaines tombes sert à adosser les baraques. Tout près de moi, une jeune fille indique au téléphone son adresse à quelqu’un : « j’habite au cimetière ».

Le cimetière devient donc une nouvelle adresse pour des vivants qui attendent des autorités un vrai programme de relèvement prenant en compte leur dignité et leur droit à la participation au dit programme dès sa genèse. Car plus d’un dans la population, surtout les plus faibles qui n’ont pas d’amis parmi les décideurs, se plaignent du fait qu’ils sont mis de côté dans plusieurs programmes qui visaient à apporter une solution aux problèmes auxquels ils font face. La nouvelle saison cyclonique commence, les séquelles de l’ancienne sont encore visibles et les victimes risquent d’être à nouveau les mêmes, parce qu’elles restent vulnérables au plus haut degré.

 

 

Anna a eu un enfant

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Image tirée de l’extraordinaire film de Ken Loach Ladybird ladybird (1994). J’ai vu ce film à Madrid en 94, six ans avant d’aller vivre et travailler à Londres. J’avais pensé, à ce moment-là, que le film était exagéré, sans doute pour servir l’intention du cinéaste. J’ai su plus tard que la réalité pouvait être encore plus dure.

Traduit du blog Cuaderno de viaje, Anna ha dado a luz, par Brigitte Le Roy
Article de Beatriz Monje Barón, Londres/ México

La presse espagnole relatait récemment avec force détails l’histoire d’une famille pré-adoptive qui avait été contrainte de remettre à sa mère biologique l’enfant dont elle avait la garde. Il semble que les personnels de protection de l’enfance et les juges impliqués aient considéré, quatre ans après la naissance et le retrait immédiat de l’enfant, que sa mère réunissait suffisamment de conditions pour lui offrir une éducation en toute sécurité matérielle et affective. Au-delà de ce cas concret, la nouvelle a mis en lumière non seulement l’incompétence institutionnelle dont ont été victimes cette mère biologique, cet enfant et cette famille pré-adoptive, mais aussi et surtout la violence institutionnelle que subissent les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale.

Au fil des jours, nous avons été témoins, à travers la télévision, la presse et les réseaux sociaux, de la souffrance, sans doute naturelle et terrifiante, de la famille pré-adoptive ; nous avons vu à plusieurs reprises leurs visages plein de douleur, et avons été témoins de la compassion née chez tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’identifient à ce couple. Certes il est difficile d’imaginer pire chose que la douleur que peut provoquer une telle séparation. Mais il y a quelque chose de pire encore, bien pire, c’est justement la douleur dont souffrent, au nom de la protection de l’enfance, des milliers de pères et de mères en situation de pauvreté en Europe, des milliers d’enfants aussi : la douleur d’une séparation brutale, presque toujours définitive et qui repose trop souvent sur les préjugés des services de protection de l’enfance et leur incapacité à comprendre les circonstances d’éducation qui sont celles des familles en situation de pauvreté.

Tout au long de mes huit années de travail à Londres au sein d’ATD Quart Monde, nous avons conçu de nombreux projets pour lutter contre cette violence qui semblait inévitable au Royaume Uni, à savoir que la majorité des enfants de pères et mères jeunes en situation de pauvreté que nous connaissions étaient retirés de la garde de leurs parents et placés en adoption contre leur volonté. Avec ces pères et mères, nous avons imaginé des solutions pour développer leurs savoir-faire en matière d’éducation, malgré les circonstances adverses de pauvreté, des manières de rendre visible leurs initiatives pour assurer le bien-être de leurs enfants, des chemins de résistance contre la violence institutionnelle, des outils de langage pour se défendre face aux tribunaux, des stratégies de protection… Cependant, malgré tous nos efforts, j’ai souvent vu de mes propres yeux et avec quelle douleur, le visage totalement décomposé des mères qui voient partir leurs enfants, souvent des nouveaux nés, ou celui des enfants séparés de leurs parents.

Ces visages criants de douleur et impuissants – que seuls pourraient décrire les larmes et la rage qui me reviennent en cet instant précis – ne sont jamais apparus dans les médias, n’ont jamais été l’objet de compassion ni d’empathie, n’ont jamais suscité de la part des médias ou des citoyens des réactions pointant l’incompétence et la violence institutionnelle. De même qu’on nous montre aujourd’hui la douleur de la famille pré-adoptive, nous n’avons pas vu il y a quatre ans le visage de douleur de la mère biologique de cet enfant retiré et placé en adoption en Espagne. Cela fait froid dans le dos de réaliser à quel point la souffrance des pauvres est ignorée.

Il serait juste à présent de témoigner de tout ce que j’ai vu durant ces années-là, mais je n’en ai pas la force – et je me console en pensant que nous l’avons fait tout au long de ces années (voir article de la Revue Quart Monde n°209), comme continue à le faire encore aujourd’hui l’équipe d’ATD Quart Monde de Londres. Il y a cependant le souvenir d’une nuit qui ne cesse de m’émouvoir depuis l’instant où j’ai lu cette nouvelle qui m’a poussée à écrire. Anna avait 22 ans et avait été elle-même retirée à sa mère et élevée dans une institution. Sa première fille, Maria, lui avait déjà été retirée par les services sociaux des années auparavant. Pourtant, Anna désirait tellement élever un enfant. Les services sociaux qui avaient enlevé Anna à sa mère pour la sauver, n’ont pas considéré, au moment de cette première grossesse, qu’elle avait le potentiel d’être une bonne mère, ils ne lui ont même pas donné une chance. Anna s’est trouvée à nouveau enceinte, et moi, peu de temps après, de ma première fille. Très vite, Anna a demandé aux services sociaux ce qu’elle devait faire pour garder avec elle son bébé quand il viendrait au monde, mais tout le mécanisme s’est mis en marche et la décision de retrait et de mise en adoption fut prise comme dans tous les cas, avant même la naissance du bébé.

Chaque jour qui passait pour Anna était un jour de plus qui la rapprochait de l’accouchement, un jour plus près de la fin, pas du commencement. C’était très difficile pour moi de rester près d’elle, j’ai eu souvent envie de l’abandonner à sa douleur pour être toute à ma joie de la future naissance, du commencement. Anna avait dépassé le terme mais le bébé ne naissait pas. Tout semblait d’une sagesse naturelle au–delà de notre entendement. Presque quinze jours plus tard, en fin d’après-midi, la mère d’Anna m’appela pour me dire que c’était une petite fille et qu’Anna me demandait de lui rendre visite le soir même, le seul où elles seraient toutes les deux ensemble. Bien sûr, mon cœur résistait à en passer par là. J’arrivai à l’Hôpital à la nuit tombée, avec mon appareil photos, un cadeau pour la petite Sarah et des fleurs pour Anna. Je suis restée avec elle quelques heures et j’ai pris beaucoup de photos, énormément de photos. A l’invitation d’Anna, j’ai pris aussi Sarah quelques minutes dans mes bras et sur mon ventre de mère enceinte. Chaque seconde que je la tenais dans mes bras, j’avais l’impression de lui voler quelque chose, mais c’est Anna qui me l’avait demandé. Elle voulut aussi me prendre en photo avec Sarah.

Je ne suis pas sûre que ce soit à ce moment précis, ou bien de retour chez moi, ou quelques jours plus tard, que je compris qu’Anna avait voulu que je sois là, ce soir-là à l’hôpital, pour être témoin, pour graver dans nos mémoires que tout cela était bien arrivé : elle avait mis au monde un enfant, elle avait été mère, elle avait donné un prénom à sa fille : Sarah. Le lendemain, Anna sortit de l’hôpital sans sa fille, mise sous la protection des services sociaux dès le matin même. Je ne me souviens en rien de ce que nous nous sommes dit, Anna et moi, la première fois que nous nous sommes revues ensuite, mais je n’oublierai jamais son visage de souffrance et de honte.

Au cours des années qui suivirent, autour de ma fille Lucia, Anna me demanda souvent de parler de cette nuit avec Sarah dont j’avais été témoin, de parler de cette nuit pour qu’on ne puisse oublier ni la naissance, ni la maternité, ni la douleur.

C’est pour cela même que j’écris aujourd’hui, contre la douleur des pauvres qu’on ignore, et pour notre humanité partagée.

 

Incarcération en masse à la Nouvelle Orléans

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Photo net, crédit: Shutterstock.com

Maria Victoire
Nouvelle Orléans

Ce n’est pas un secret ! Chaque soir, un demi-million de personnes dorment dans une cellule de prison aux États-Unis, parce qu’elles sont trop pauvres pour payer leur caution. Aux États-Unis, le versement d’une caution fixée par le juge permet de rester en liberté le temps que la peine soit prononcée. Un système qui représente une injustice sociale en condamnant ceux qui n’ont pas les moyens de payer la caution à l’emprisonnement même s’ils sont innocents, et en les exposant à de graves conséquences économiques et familiales.

Mme Louise, mère de sept enfants, vit à la Nouvelle Orléans, la ville au taux le plus élevé d’incarcération au monde. Elle a changé trois fois d’emploi en trois mois parce qu’elle devait accompagner son fils au tribunal. D’ailleurs, elle a du mal à trouver l’argent pour payer la caution.

La plupart du temps, le juge a reporté l’audience sans raison et sans préavis. Mme Louise s’indigne:  » Qui contrôle les juges? La caution est trop élevée, je ne peux pas la payer. Je ne peux même pas payer mon ticket de bus! Je suis malade, nous sommes tous enfermés dans ce système judiciaire ! Quand mon fils est en prison, c’est comme j’y étais moi-même. Je ne peux ni manger, ni dormir. » La caution devient de plus en plus un fardeau et nuit aux plus pauvres, économiquement et psychologiquement.

Un projet de loi « No Money Bail Act» a été présenté par le député Ted Lieu afin d’aborder la question de la caution qui enferme les pauvres détenus noirs et leurs familles en raison de leur incapacité à la payer à temps.

C’est un moment critique pour la réforme judiciaire. The « Orleans Parish Prison Reform Coalition » (un collectif pour la reforme carcérale), la « American Bail Coalition », d’autres organisations communautaires et les chefs du gouvernement appellent à une réduction de l’incarcération et à la recherche d’approches alternatives qui répondent mieux aux besoins de toutes les communautés.

Ce que les autorités n’avouent pas et qui n’est pas visible dans leur réforme carcérale c’est que la caution punit les gens parce qu’ils sont pauvres, et peut faire que les gens perdent leur emploi, leur maison ou même leurs enfants. Incarcérer les pauvres pendant des semaines, des mois et des années pour des petits délits non-violents (drogue par exemple) détruit un grand nombre de familles vivant dans la pauvreté et n’assure pas la sécurité de la ville. La prison est aussi une affaire privée qui rapporte aux autorités locales. Cela entraîne des incarcérations abusives. Par ailleurs, la libération « sous probation » est très contraignante, il faut que le prisonnier aille rendre compte de ses actes chaque semaine par un test d’urine. Si on n’a pas satisfait les exigences à la lettre, on retourne en prison. C’est le « re-entry charges » et c’est plus dur. Les plus pauvres se retrouvent ainsi bien souvent dans un tourbillon d’injustices.

Au début de 2016, une proposition finale pour réduire l’incarcération en masse et les disparités raciales et ethniques du système judiciaire a été adoptée par la Fondation MacArthur (3) pour l’examen d’une deuxième ronde de financement – entre $500 000 et $2 millions par an, pour la mise en œuvre du plan sur deux ans.

Les personnes vivant dans la pauvreté sont les dernières à en être informées et à savoir comment elles vont bénéficier de la réforme. Tant que les personnes vivant dans la pauvreté ne font pas partie de la réflexion et dans la prise de décision de la réforme judiciaire, cela ne fonctionnera pas. C’est injuste ! On doit agir pour arrêter l’incarcération en masse des pauvres!

 

Une loi contre la discrimination anti pauvres : une victoire oui, mais sans Gaëtane.

Pascal Percq

France

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Les membres d’ATD Quart Monde après le vote à l’Assemblée Nationale de la loi sur la discrimination pour précarité, le 14 juin 2016 (ph. Carmen Martos)

Il y a quelques jours, le mardi 14 juin 2016, l’Assemblée nationale a voté la proposition de loi instaurant un 21è critère de discrimination, celui de la discrimination à l’égard d’une personne « en raison de sa particulière vulnérabilité résultant de sa situation économique, apparente ou connue de son auteur ». Le texte adopté est identique à celui voté à l’unanimité en juin 2015 par le Sénat.(cf article sur le site d’ATD Quart Monde en France)

En d’autres termes le Parlement français à la suite de quelques autres États européens reconnaît et condamne l’existence d’une forme de discrimination méconnue à l’égard des personnes pauvres. Désormais la France reconnaît 21 critères de discrimination (« critères prohibés »).

Selon la définition du Défenseur des droits : « Une discrimination est une inégalité de traitement fondée sur un critère interdit par la loi (sexe, âge, état de santé…) et dans un domaine cité par la loi (accès à un service, embauche…). »

La pauvreté est souvent vue comme un facteur d’injustice, mais la discrimination qu’elle engendre est plus méconnue. Pourtant, bien des accès aux droits fondamentaux (logement, santé, emploi, éducation) ou autres (culture, vacances) sont bafoués par peur des personnes pauvres ou par présomption d’incapacité.

Nombre de personnes en grande pauvreté vivent cette réalité depuis des lustres. Une honte de plus, une injustice de traitement encore plus flagrante quand elle concerne les enfants non admis dans une école parce que leurs parents sont au RSA. Refus de location de logement alors que le loyer serait couvert par les aides au logement, discrimination à l’embauche pour les personnes dont le CV montre qu’elles sont passées par un centre d’hébergement ou une entreprise d’insertion, refus de construire des logements sociaux. C’est aussi ce cabinet médical qui affiche son refus d’admettre les patients recourant à la CMU (Couverture maladie universelle) ou à l’AME (aide médicale d’Etat). Ou encore ce lieu de vacances qui vous refuse « parce qu’ici on n’accepte pas n’importe qui… ». C’est également ce quartier parisien très huppé qui refuse la construction d’un foyer d’hébergement et enregistre même en mairie –en toute illégalité- les pétitions « contre » relayant ainsi la vindicte sectaire. Désormais de tels actes sont répréhensibles : au même titre que les atteintes selon les autres critères susceptibles d’ouvrir le cas échéant des poursuites judiciaires (comme pour la religion, le sexe, les origines, le genre, le handicap, etc.). L’image négative qu’engendre cette discrimination est aussi à l’origine de nombreux non recours aux droits.

Ce vote, résultat d’une action menée de longue date par ATD Quart Monde – avec d’autres – notamment depuis le lancement en 2013 de la pétition www.jeneveuxplus.org – vise non seulement la possibilité d’un recours mais surtout de sensibiliser dans l’opinion publique le message que cette discrimination est aussi inacceptable que celles qui touchent les étrangers ou les homosexuels.

Ce vote du 14 juin 2016 est donc bien une victoire sur l’effectivité des droits mais aussi une victoire contre le mépris. Une victoire qu’aurait aimé partager Gaétane militante d’ATD Quart monde qui fut une des premières à témoigner devant la Halde puis devant le Défenseur des droits de tels « traitement de défaveur ». Condamnée à survivre dans un logement avec fuites, sans chauffage, humide et trop cher pour ce qu’il était, elle savait de quoi elle parlait Gaétane, elle qui avait connu ce dédain, ce mépris, ce rejet, ces humiliations à répétition, ces refus successifs sans autre explication qu’un « non, il n’y a rien pour vous » ; à rester plantée là devant le guichet avec en plus le sentiment d’encombrer la file d’attente… Gaétane, ce vote du 14 juin 2016, elle n’a pu en partager la joie : elle est décédée quelques mois plus tôt, à 43 ans.

Ce vote étant acté, il faut maintenant que cette possibilité de recours soit mise en œuvre : le combat n’est pas fini. Il faut maintenant dénoncer ces situations, œuvrer auprès de l’opinion publique pour que chacun prenne conscience que cette discrimination est aussi inacceptable que toute autre discrimination.

Une discrimination si ignorée qu’elle ne peut même être nommée. L’Académie française n’ayant pas de mot pour le signifier, depuis le 6 juin, à l’appel d’ATD Quart Monde avec la campagne #UnNomPourDireNon des centaines d’internautes proposent leur mot pour nommer cette discrimination « anti pauvres ». Chacun est invité à participer au sondage en cours pour proposer un nom…

Un nouveau regard

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Blaise N.

Cameroun

J’ai partagé cette histoire avec les jeunes d’un Lycée Français à Yaoundé. Il s’agissait de leur parler des difficultés d’une jeunesse défavorisée au Cameroun. A la fin de mon exposé, j’ai été particulièrement touché par la réaction d’une jeune lycéenne.

J’ai rencontré ce jeune garçon âgé de 14 ans il y de cela six ans en prison. J’y faisais du soutien scolaire et j’étais aussi un relais entre les familles et ces jeunes détenus. Notre jeune ami était connu sous le pseudonyme de « Big heart » (gros cœur) à cause de son caractère difficile et de ses ambitions sans cesse démesurées. Big heart comme tous les mineurs de la prison était très intelligent. Cela m’ a emmené à m’intéresser davantage à lui afin de connaître son histoire. Pour cela il fallait créer une bonne dose de confiance pour avoir un peu de vérité de sa part. En prison ils ne vous diront jamais les vrais mobiles de leur condamnation. Il m’a affirmé qu’il avait été conduit en prison pour vol dans une boutique. Il a eu juste le temps de voler une boite de sardines et une barre de chocolat. Surpris par les cris de la population, il fut attrapé et battu sérieusement. Conduit dans un commissariat, il fut déferré en prison sans jamais être jugé. A l’époque des faits, il avait 12 ans et vivait chez son oncle…

Cette même année je décidai de le présenter à un examen (le certificat d’Études primaires) qu’il eût très brillamment. J’entrepris alors une action chez le juge afin qu’il soit libéré. Ce qui fut fait. A sa sortie de prison nous sommes allés rendre visite à sa famille. Sa maman vivait dans un village. Frappée d’une cécité, elle était aveugle à 36 ans. La famille de Big Heart vivait très pauvrement. Sa maman avait 4 enfants et Big heart en était l’aîné. Sa famille ne survivait que grâce à un petit champs tenu par sa grand mère derrière la maison. Elle n’avait jamais su que leur fils avait séjourné en prison alors qu’elle l’avait laissé chez un oncle pensant lui donner un avenir en ville…

Je rentrai très bouleversé de cette visite. Il me fallait alors trouver une famille d’accueil à mon jeune ami. Mon ambition étant de lui donner une scolarité normale.Toutes mes tentatives furent négatives. Les réactions des familles étaient les mêmes : « C’est dangereux! » « Ah non c’est un ancien prisonnier » « Non j’ai peur pour mes enfants…« Je fus obligé de le ramener chez son oncle contre le gré de Big Heart. Entre temps, j’étais appelé à d’autres obligations hors de mon pays.

Après trois semaines d’absence, je revins tout brûlant d’envie de revoir mon protégé. Je me rendis directement chez son oncle. Big heart n’était plus là. Sa famille non plus n’avait pas d’informations à son sujet. Je me rendis dans les postes de gendarmerie et dans les différents hôpitaux à sa recherche. Je ne le vis point.

Quelque temps après, je repris mes activités à la prison. Me rendant alors au quartier des mineurs, Big heart m’aperçut et se dirigea vers moi sans que je ne me rende compte. Je pouvais imaginer tous les scénarii sauf celui de revoir Big Heart à la prison. Pourtant c’était bien ce qui se déroulait. Le temps de réaliser que c’était Big heart qui s’avançait vers moi il se jeta sur moi et me serra très fort. J’étais sans voix. Il me regarde, sourit et me dit : « Écoute je vais tout te dire. Ne me pose pas de questions. Je suis à l’aise ici. Personne ne me jette un regard méchant, ne m’insulte pas et ne me rejette. Je suis en sécurité. En liberté c’était tout le contraire…Tout le quartier m’insultait. J’étais traité de voleur. Tous les parents demandaient à leurs enfants de ne pas jouer avec moi en leur disant que j’étais un dangereux criminel. Même dans ma maison, on ne m’a pas donné de lit. Je dormais sur le sol. Il m’était interdit de m’asseoir avec les autres enfants. Je n’avais pas de repas. Non ! c’était trop dur pour moi. Il fallait que je retourne en prison. C’est alors que j’ai décidé de voler dans un étalage de chaussures. J’ai pris juste un pied de chaussures et je me suis enfui. Face à la population qui me suivait, je suis allé me réfugier dans un poste de gendarmerie.Voilà, à cause d’un pied de chaussures, à cause du regard des hommes, du jugement des personnes je suis retourné en prison. Personne ne m’a rejeté ici. »

A la fin de ce témoignage une lycéenne prit la parole : « Je suis très touchée par ce témoignage car ce sont les personnes comme moi qui avons remis Big Heart en prison à cause de notre regard figé, rempli de préjugés et même parfois de haine. Dès aujourd’hui je prendrai la peine de me rapprocher de ces enfants en difficulté, de parler avec eux pour pouvoir mieux les comprendre. Mon regard va changer maintenant… »

Nous connaissions nos noms

conociamos nuestros nombres

Beatriz Monje Barón,

Ville de Mexico

Article du blog Cuaderno de viaje

Ville de Mexico. Sept heures vingt du matin. Comme chaque jour, je prends ce petit chemin pour retourner à la maison après avoir déposé mes enfants devant la porte de l’école. Fraîcheur d’une ville qui s’éveille, encore tranquille, parfum léger de la mandarine dans les mains du marchand de fruits du coin de la rue. Je marche.

Sur le trottoir d’en face, un jeune trébuche et s’effondre sur la chaussée. Je me dis que c’est le jeune du kiosque à journaux et je l’imagine se lever et retourner à ses journaux. Mais il ne se lève pas et une voiture, puis une autre, sont forcées de l’esquiver. A ce moment-là, un homme approche, lève la jambe droite comme un athlète qui s’apprête à sauter une haie et l’enjambe, d’abord avec la jambe droite puis avec la jambe gauche. Il l’enjambe et continue sa route. Vers où ? Vers quelle humanité se dirige-t-il ? Vers quelle humanité nous dirigeons-nous ?

Des années auparavant, j’avais eu l’opportunité de discuter à Dublin (Irlande) avec Keith. C’était l’un des mille acteurs de la recherche participative mise en œuvre par ATD Quart Monde. Nous nous demandions ce que signifiait le mot violence dans le contexte de la pauvreté, nous essayions de rompre le silence et de rechercher la paix. Nous disions : la misère est violence. Keith disait :

« A l’âge de dix ans, je me suis enfui et je suis parvenu à rejoindre le poste de police, en pensant que ça serait un lieu sûr. Je n’ai pas pu entrer et je suis resté dans les escaliers en espérant pouvoir obtenir de l’aide. Personne n’a fait attention à moi, et même pire, les policiers qui entraient et sortaient du bâtiment m’enjambaient. Personne ne s’est demandé ce qu’un enfant faisait ici et personne ne s’en préoccupait. Si quelqu’un passe par-dessus un enfant allongé dans l’escalier, c’est qu’il ne le voit pas comme un petit être humain, ni comme un être humain tout court. »

Au cours des travaux de construction collective du savoir, de plus en plus de personnes vivant dans la pauvreté décrivirent le fait de ne pas être reconnus comme des êtres humains comme une violence quotidienne et inhérente à la vie dans la pauvreté : « Traiter quelqu’un comme un animal, c’est ce qui touche le plus une personne » ; « Les plus pauvres ont été déplacés autre part, comme des ordures qu’on ramasse » ; « Il n’y a pas de noms pour nous, juste des numéros » ; « Non seulement je n’avais rien, mais en plus j’avais été réduit à rien ». Animaux, ordures, numéros, rien : « Comme si pour eux, nous n’étions pas des êtres humains ».

Tout au long du travail de recherche, les uns et les autres, de discussion en discussion nous ont dit : « Je suis un être humain ! ». Cri et résistance de l’être humain qui doit affirmer qu’il en est un, car il n’a pas été reconnu comme tel. « Dans la mort, comme dans la vie, nous n’avons pas de dignité. Et pourtant, nous sommes des êtres humains ».

Comment l’humanité peut-elle continuer son chemin pendant qu’un homme, étendu sur la chaussée, se voit obligé à affirmer en silence : « Je suis un être humain ! » Comment une humanité qui ne reconnaît pas la dignité pour tous peut-elle exister ?

Comme Keith, Guillermo est aussi un homme pauvre. Ce matin-là, il s’était fait une entorse à la cheville. Si une personne enjambe un homme étendu sur la chaussée, c’est qu’elle ne le voit pas comme un être humain. Guillermo et moi nous sommes rencontrés de nouveau ce soir-là, quasiment dans le même coin de rue à l’odeur de mandarine et de journaux. Nous connaissions nos noms. Et nous marchions.

Discrimination : une reconnaissance qui interpelle

Une première victoire au Sénat qui réjouit les militants du Quart Monde

Une première victoire au Sénat qui réjouit les militants du Quart Monde

François Phliponeau

France

Avant de partir en vacances cet été, les sénateurs ont approuvé une proposition de loi reconnaissant la précarité sociale comme une discrimination.
Comme le disait Yannick Vaugrenard dans sa présentation, c’est la reconnaissance que « Les personnes en situation de pauvreté et de précarité sont d’abord et avant tout des victimes. Des victimes, qui subissent une double peine puisqu’à la pauvreté s’ajoute la discrimination dans tous les domaines : santé, logement, emploi, formation, justice, éducation, vie familiale, exercice de la citoyenneté et relations avec les services publics. »
Cas rare dans l’hémicycle, personne n’a voté contre ce texte, qui doit maintenant être présenté à l’Assemblée Nationale pour faire force de loi.
Micheline et Colette, militantes du Quart Monde, étaient émues aux larmes. Le point serré, bras levé puis abaissé d’un mouvent sec, Micheline laissait éclater sa joie : « YES, YES… Evidemment, il faut continuer la bataille, mais c’est formidable ce que l’on a vécu aujourd’hui… » Colette lui répondait : « Des jours comme ça, ça n’arrive qu’une fois dans une vie ». Des enfants interdits de cantine parce que leurs parents sont chômeurs, des médecins qui n’accordent pas de rendez-vous à des malades parce qu’ils ont la CMU, des CV ignorés parce que le postulant vit dans un centre d’hébergement… Ces attitudes devraient enfin être hors-la-loi.
Mais les textes ne suffisent pas. Cette reconnaissance doit nous interpeller. ChacunE de nous doit convaincre les personnes qui l’entourent que les discriminations sont contraires à l’intérêt général, que l’on a tout à gagner d’un autre « Vivre ensemble ». Les mentalités doivent évoluer, il faut en finir avec les idées fausses dont sont victimes les personnes « pauvres ». (*)

(*) Voir le livre « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté.» (Editions de l’Atelier et Editions Quart Monde) – 5 euros