Le voyage absurde des Rroms : aller-retour éclair entre France et Belgique

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Pascal Percq

France

Ce matin là, tout comme un autre matin identique deux mois plus tôt, une vingtaine de personnes, familles Rroms avec enfants, sont rassemblées à l’entrée du camp improvisé –un bidonville organisé depuis de nombreux mois aux portes de la ville.

Entre deux bras d’autoroute périphérique, une centaine de Rroms sont installés là, à demeure, dans leur caravane, selon une utilisation assez rationnelle de l’espace.

Ce mercredi matin, plusieurs d’entre eux se préparent à partir non pas pour un long voyage mais pour un aller-retour absurde, digne de Kafka, de quelques kilomètres…

Il est 9h. Cinq voitures approchent et se garent à l’entrée du camp. Leurs conducteurs et conductrices sont des amis, membres du collectif de soutien aux Rroms. Ils rejoignent les familles et ensemble ils attendent. Qui ? Deux policiers déjà venus quelques jours plus tôt et qui avaient saisi un peu au hasard leurs papiers d’identité lors d’un contrôle de routine dans le camp.

Ces papiers d’identité, les familles en ont besoin, pour travailler, pour se déplacer, pour inscrire les enfants à l’école. Presque tous sont scolarisés. Plusieurs de ces femmes travaillent à temps partiel. Qu’importe, une décision administrative prise par le préfet leur ordonne de quitter le territoire. En échange de leurs papiers ils sont mis en demeure de partir dans les trente jours… par « leurs propres moyens ».

Cela s’appelle une « OQTF : Obligation de Quitter le Territoire Français ». Une décision administrative prise par le préfet en application d’une réglementation légale sans besoin de passer devant un juge. Leur tort ? Ils n’ont commis aucun délit. Ils sont considérés comme représentant une charge excessive pour l’État français, parce que leurs revenus sont insuffisants, qu’ils n’ont pas de logement, etc.

Le fait qu’ils soient citoyens Européens, Roumains certes mais membres de l’Union Européenne, ne change rien à leur sort. Le droit de mobilité dans l’espace Schengen est battu en brèche. Plusieurs recours ont d’ailleurs été déposés par le passé devant le tribunal administratif pour « excès de pouvoir ». Peine perdue. Le temps que le juge administratif délibère… les personnes sont tenues d’appliquer l’obligation légale. Et donc de quitter le territoire.

Il est 9h20. Les familles prennent place dans les cinq véhicules. Parmi les « expulsés » une maman avec un bébé de trois mois. L’enfant n’est pas expulsable… mais la maman si. Alors, on ne sépare pas la mère de l’enfant. Une autre jeune femme est furieuse. Elle habite la région sud depuis plus de quinze ans et était simplement de passage. On lui a pris ses papiers comme aux autres.

Le petit groupe part en convoi, escorté par le véhicule de police jusqu’à la frontière franco-belge six kilomètres plus loin.

Il est à peine 10h. La frontière franchie, tout le monde descend des véhicules. Les policiers constatent alors que les familles ont bien quitté le territoire français. Ils leurs rendent  à chacun en main propre, contre une signature, leurs papiers d’identité. Puis ils repartent…

Alors tout le monde remonte dans les voitures et l’on revient au point de départ. Il ne s’est pas passé deux heures… entre le départ et le retour.

Cette –sinistre- comédie est ainsi jouée tous les deux mois. Avec quasiment les mêmes acteurs. Pour Francesca, c‘est la troisième fois qu’elle fait cet aller-retour. Elle ne s’en émeut guère. Mais chacun redoute une mesure plus sévère encore qui serait l’interdiction de retour en France : l’arsenal administratif a bien des ressources pour embêter les pauvres gens, Rroms et autres.

Plusieurs organisations ont saisi la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Sans résultat jusqu’à présent.

Le ballet de ces reconduites à la frontière entre la France et la Belgique, peut ainsi continuer à ce rythme de mois en mois durant des années. D’autant qu’il paraît qu’en faisant un peu de zèle, ces aimables fonctionnaires, préfet compris, seraient ainsi bien notés en haut lieu…

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Un nouvel ordre mondial

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Par Nick Edwards

Royaume-Uni

Les nombreuses campagnes menées actuellement, telles que « Me Too » et « Time’s up », s’attaquent aux problèmes des inégalités, des comportements inappropriés, et de l’exploitation des femmes sur leur lieu de travail. Elles succèdent à d’autres campagnes qui ont levé le voile sur des abus de pouvoir de tous types, particulièrement, mais pas exclusivement, de la part des hommes. Ces justes causes arrivent à point nommé.

L’expérience vécue par les femmes riches et célèbres qui ont initié la campagne « Time’s up » est partagée, tous les jours, à une échelle colossale et inimaginable, par tellement de personnes, notamment les membres les plus pauvres et les plus vulnérables de notre société. Cette souffrance qui fait parfois les gros titres, est vite éclipsée par l’événement médiatique suivant. Pourtant, le problème, lui, reste d’actualité.

Ces dix dernières années, tous les projets d’ATD ont été construits en se basant sur le refus du silence qui pèse sur l’extrême pauvreté, vécue comme une violence. Notre volonté est d’aider les personnes à comprendre de quelle façon, de manière institutionnelle et profondément enracinée dans notre société, l’exclusion et l’exploitation piègent les gens et affaiblissent leur dignité humaine. Notre priorité a toujours été de donner une voix à la pauvreté, et de permettre à cette histoire d’être racontée par ceux et celles qui sont les mieux placés pour en parler – c’est-à-dire, les militants et autres personnes qui vivent quotidiennement dans une situation de précarité.

Ce message est peu entendu pour deux raisons : la nature égoïste et matérialiste de notre monde, et la façon dont les gouvernements et les médias manipulent les faits pour les faire coïncider avec leurs propres intérêts et ceux des personnes qui détiennent richesses et pouvoir. Il en a toujours été ainsi, et il peut être facile pour nous de tomber dans la croyance que les choses ne pourront jamais changer.

Ce qui est sûr, c’est qu’en ne faisant rien, cela ne changera jamais ! La bonne nouvelle est que, grâce à nos efforts, ainsi qu’à ceux de tant d’autres qui se sont unis à nous de par le monde, il y a aujourd’hui une bien meilleure compréhension que par le passé de la réalité de l’exploitation et des abus de pouvoir. Cependant cela reste fragile, et soumis à des attaques de toutes sortes de la part de groupes d’intérêt. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin d’un réel changement de culture, afin que les problématiques cruciales soient identifiées, non pas comme une énième campagne mais comme une nécessité pour notre survie et pour le bien-être de notre planète et de tous ses habitants.

Le fondateur d’ATD Quart Monde, Joseph Wresinski, a dit un jour : « Un nouvel ordre mondial, sans pauvreté, verra le jour ». Pour que cette déclaration se réalise et ne soit pas qu’un rêve lointain, nous devons essayer de persuader ceux qui ne nous écoutent pas encore. Nous devons unir nos voix, nos « Me too », pour changer l’obscurité de l’extrême pauvreté en un nouvel ordre mondial où tout le monde aura la chance de donner le meilleur de lui-même.

Nous, rassemblés au sein d’ATD Quart Monde, sommes à l’avant-garde de ce mouvement. Cela fait longtemps que nous sommes présents et nous devons continuer à raconter notre histoire jusqu’à ce que le monde écoute enfin et que personne ne soit plus laissé derrière.

 

Revenu de base universel : solution ou piège ?

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Janet Nelson, vice présidente du mouvement international ATD Quart Monde

États-Unis

Le 25 février, le New York Times a publié une note de lecture sous le titre « Chris Hughes a gagné des millions à Facebook et maintenant, il a un plan pour mettre fin à la pauvreté ». Le titre est provocateur et, en lisant la note, j’ai compris la raison de ce sarcasme.

Le livre d’Hughes est intitulé « Fair Shot : Rethinking Inequality and How We Earn » [A la loyale : repenser les inégalités et le revenu]. Pour lui rendre justice, Hughes est conscient qu’aujourd’hui aux États-Unis, quelques individus ont de l’argent à ne plus savoir quoi en faire, tandis que des millions d’autres vivent dans la pauvreté. Je n’ai pas lu le livre mais, à en croire le chroniqueur, en raison de ses intérêts philanthropiques, Hughes est allé en Afrique découvrir un projet où ceux qui vivent avec moins d’un dollar par jour se voient accorder des bourses en liquide sans condition particulière.

Les résultats positifs de ce projet ont de toute évidence convaincu Hughes que le meilleur moyen de combattre les inégalités sans cesse plus grandes aux États-Unis était de s’impliquer dans une campagne en faveur du revenu de base universel. Il a donc proposé de « donner un chèque de 500 dollars à (presque) chacune des 42 millions de personnes qui vivent dans des foyers aux revenus inférieurs à 50 000 dollars par an ». Il a aussi fondé l’Economy Security Project [Projet pour la Sécurité Économique], une organisation non-gouvernementale dédiée à organiser des transferts de fonds pour mettre un terme à la pauvreté.

Mais pour le chroniqueur du journal, le projet de Hughes a une faille de taille : ce n’est pas un revenu de base universel car il est restreint à ceux qui travaillent. Pour le dire dans les termes du chroniqueur : « Ceux qui vivent tout en bas de l’échelle des revenus continueraient à devoir se reposer sur le système éreinté de la sécurité sociale américaine qui, bien trop souvent, ne leur verse rien, ou si peu ». Sa conclusion est que la proposition de Hughes est en réalité profondément injuste pour les plus pauvres.

Mais que pensent les plus pauvres eux-mêmes de cette idée d’un revenu de base universel ? Quatre sessions des Universités Populaires d’ATD Quart Monde – universités où les personnes en situation de pauvreté débattent avec des experts autour d’un sujet précis – ont été dédiées, en France, à cette question. Qui plus est, des participants venus de Belgique, de France, d’Irlande, des Pays-Bas et d’Espagne se sont rencontrés en décembre 2016 autour de l’idée d’un droit garantissant l’accès aux moyens nécessaires à une vie décente.

Il est intéressant de souligner que leur réaction ne fut pas d’un enthousiasme effréné. L’idée a paru avoir de nets avantages mais présenter aussi certains risques. Un revenu de base universel réduirait la stigmatisation liée à l’aide sociale. Dans une certaine mesure, il permettrait la stabilité économique, à partir de laquelle il serait possible de se construire, grâce à un emploi ou à d’autres projets. Ils auraient plus de liberté pour organiser leur existence. Néanmoins, d’un autre côté, avec un revenu de base universel, les participants craignaient de s’entendre dire : « maintenant qu’avec ce revenu de base, vous avez de l’argent, on ne veut plus entendre parler de vous ».

Et ainsi, un revenu de base permettrait certes d’avoir un revenu, mais pas de s’intégrer à la société, d’être reconnu et de s’épanouir, ce que les personnes recherchent et obtiennent souvent grâce à l’emploi. Par ailleurs, cette mesure ne résoudrait pas le problème de l’accès à un logement décent, à l’éducation ni aux soins.

Pour vraiment venir à bout de la misère, le revenu de base devra être intégré à une stratégie d’ensemble qui prendrait aussi en compte ces problèmes. Et, pour être efficace, cette stratégie devra être conçue, mise en place et évaluée avec ceux qu’elle concerne au premier chef, plutôt que d’être influencée par des stéréotypes négatifs qui restent encore trop souvent liés à l’extrême pauvreté.

Alors que nos puits s’assèchent

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Bonita Bennett, Directrice du Musée du District Six à Cape Town,                   participante au colloque de Cerisy (6 au 13 juin 2017).

Afrique du Sud

Avant j’appréciais beaucoup la camaraderie qu’on ressentait en allant chercher de l’eau à la source de Newlands durant les premiers jours de notre sècheresse. Cela me donnait l’impression d’avoir des bases solides et je me sentais connectée à ce que la nature avait à nous offrir et aux personnes venues avec le même objectif. J’adorais les discussions sur la météo, le coût de la vie et la situation politique de notre pays. C’était formidable d’entendre les idées géniales de tout le monde à propos de ce qu’ils feraient s’ils étaient chargés de gérer la crise de l’eau et même comment ils l’auraient anticipée depuis longtemps. On avait tous l’impression de faire notre part. Mais les choses ont changé.

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Notre ville est entourée d’eau. C’est ici que les océans Indien et Atlantique se rencontrent, à la pointe sud du continent. Les fleuves coulant à travers les zones urbaines sont visibles dans différentes parties de la ville. Avec le temps, les aquifères souterrains ont été déroutés pour permettre le développement des villes et ont été recouverts à plusieurs endroits. Les périodes de colonialisme, d’esclavage et d’apartheid ont forcé les pauvres des villes à être déplacés de force vers les zones entourant la montagne de la Table, qui a toujours été bien alimentée en eau de source, et ont été rendu dépendants de l’eau canalisée municipale (ou du moins, à la promesse qu’ils la recevraient, puisque dans certaines zones ce ne fut jamais le cas). Entourées par toute cette eau, même dans l’Afrique du Sud transformée post-apartheid, de nombreuses personnes continuent de vivre sans un vrai accès à l’eau potable chez eux.

Dans certaines parties de la ville, l’eau de source coule dans des points de collecte depuis de nombreuses années. Les points d’accès sont à présent tous situés dans les zones les plus affluentes et, dans certains cas, ont même été privatisés. Même s’il reste des points publics, ils sont principalement accessibles à ceux disposant de moyens de transports personnels. Ces dernières années, de plus en plus de monde fréquente ces points d’eau pour collecter de l’eau pour leur usage domestique, d’autant que les restrictions durant les mois les plus chauds sont de plus en plus strictes.

Pendant mes propres voyages réguliers pour collecter de l’eau au début de cette sécheresse, j’ai appris plein de choses des personnes m’expliquant comment leur famille économise l’eau. J’appréciais tout particulièrement les histoires sporadiques de ceux ayant grandi dans la région de Newlands et ses environs avant que la Loi sur les zones réservées ne les force à déménager. Ils se souvenaient avec nostalgie que dans leur jeunesse ils faisaient exactement la même chose : collecter de l’eau à cette même source pour leur usage domestique.

Mais les choses ont changé à présent que des foules entières se massent autour de ces points de collecte à toutes les heures de la journée. L’idée de se retrouver sans eau a causé la panique et libéré l’instinct consistant à stocker l’eau. J’ai parfois vu des personnes se crier dessus à cause du parking et parce qu’ils ne pensaient pas aux autres. Certains vérifiaient qui utilisait la file express pour remplir plus de conteneurs qu’ils n’étaient censé le faire ; d’autres essayaient de se faufiler dans la file express avec de gros conteneurs, et on entendait des commentaires à « leur » sujet disant qu’ils étaient tout aussi corrompu que le gouvernement parce qu’ « ils » refusaient de suivre les règles ! Le chaos a été accentué par des travaux qui réduisent la circulation automobile. Et les agents de circulation ont commencé à mettre des amendes au trop-plein de conducteurs qui se garaient à l’extérieur des portes ! Depuis que les gens ont commencé à paniquer, je ne crois pas avoir levé les yeux vers la montagne ou discuter avec quelqu’un une seule fois. J’ai vraiment essayé de ne pas me laisser contraindre à attraper les contrevenants ! Des sous-entendus raciaux faisaient surface de temps en temps alors que les résidents actuels de la zone (principalement blancs) pensaient avoir plus de droits sur cette précieuse ressource que les autres habitants du Cap et se comportaient comme si ces personnes empiétaient sur leur propriété privée, oubliant que c’est une ressource naturelle publique à laquelle ils ont un accès privilégié. De vieilles rancœurs entretenues par ceux qu’on avait déplacés depuis les zones les plus riches refaisaient surface.

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Mais je ne devrais pas ignorer les nombreux actes de gentillesse humaine qui ont également fait surface dans cette situation complexe. Comme par exemple ce conducteur de camionnette patient venu d’une commune éloignée et qui fait la queue plusieurs fois pour ses voisins n’ayant pas de moyens de transport : à chaque fois, il charge les 15 litres auxquels il a droit dans son véhicule, puis retourne à l’arrière de la file et fait à nouveau la queue pour remplir de nouveaux conteneurs. Il y a aussi les personnes qui aident ceux ayant du mal à porter leurs conteneurs d’eau, ou qui laissent passer les plus anciens et ceux avec de petits conteneurs au début de la file.

Le pire et le meilleur de l’humanité s’est révélé pendant cette crise de l’eau. Dans cette ville, qui est connue pour être l’une des plus inégalitaires du monde, tous, quel que soit leur statut économique ou zone de résidence, ont été confronté à la dure réalité de la sécheresse. Mais bien qu’on ait tous été touché, on ne l’a pas tous été de la même façon.

Ces dernières semaines, de nombreux magasins se sont retrouvés en rupture de stock de bouteille d’eau de source. Certains magasins ont doublé les prix de ce produit. Des ruées vers les magasins déchargeant des camions de livraison ont généré encore plus de panique.

Les barrages ne sont pas encore complètement à sec. La plupart des personnes que je connais sont devenues des guerriers militants de l’eau  et tâchent de conserver leur dépendance à l’eau municipale au minimum. Et tandis que tout ceci se produit dans les magasins et autour des points de collecte d’eau de source, il y a des milliers de personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter des bouteilles d’eau ou qui n’ont pas de moyens de transport pour atteindre les sources d’eau. Ils n’ont pas eu accès aux 50 litres par personne et par jour dont les communautés les plus affluentes (qui ont toujours eu l’eau courante) se plaignent aujourd’hui. Et la vie continue comme avant, avec la collecte de l’eau aux robinets communaux faisant partie de notre vie quotidienne.

Ce qui me rend le plus perplexe est que des personnes n’ayant jamais eu à affronter la réalité du besoin d’économiser de l’eau continuent de se considérer comme des experts sur tous les aspects de la vie, y compris sur la crise actuelle. Les vrais experts ne sont-ils pas ceux qui doivent faire avec un accès limité à l’eau toute leur vie et qui arrivent pourtant au travail propre et sentant bon, ou vont à l’école avec leur uniforme scolaire blanc toujours propre, en sachant pertinemment que leurs employeurs ou enseignants ne comprendraient pas le défi de vivre avec si peu d’eau ? Pourquoi ne pas demander à ces personnes de partager leurs stratégies ? Elles pourraient en fait penser à cela comme un simple problème du quotidien plutôt que comme une « stratégie ».

Cela empêcherait les prétendus experts en « comment vivre avec si peu d’eau » de partager des conseils aussi insensés que d’utiliser des essoreuses à salade pour laver des sous-vêtements, d’utiliser des lingettes humides de façons inédites, ou de partager des manières intimes de gérer son hygiène personnelle, ce qui serait au mieux une question de bon sens.

Tandis que l’on continue à lutter pour tous avoir accès à l’eau, n’oublions pas de reconnaître l’expertise que ces personnes ont acquise en vivant dans de telles circonstances et d’apprendre du savoir qu’elles ont acquis.

L’archevêque Thabo Makgoba nous rappelle que : « Le fait que nous soyons l’un des pays les plus inégalitaires du monde n’est perçu nulle part aussi clairement que dans l’accès à l’eau et aux installations sanitaires dans nos différentes communautés : tandis que certains vivent avec une piscine et une grande pelouse, d’autres partagent un seul robinet pour plusieurs foyers. C’est incroyablement ironique (et une réprimande salutaire à ceux d’entre nous ayant l’eau courante à la maison) que si le Jour Zéro arrive, les vies de ceux ayant vécu sans eau seront moins perturbées que celles de ceux en ayant trop utilisé. »

Même dans la misère les Hommes ont toujours des idées

Bob Katembo,

République Démocratique du Congo

A l’Est de la République Démocratique du Congo, dans la cité de KAVUMU, existe le centre hospitalier de KARANDA. Dans le service de pédiatrie, certains enfants sont confisqués à leurs parents quelques mois après leur naissance, pour faire pression sur les familles qui ne peuvent s’acquitter du coût des soins.

Force est de constater que le coût des soins est un problème pour de nombreuses personnes. Il existe un système de mutuelle de santé, mais qui n’est pas accessible à tous, par manque de moyens. Quand les mamans arrivent à l’hôpital pour l’accouchement, la plupart d’entre elles ne peuvent pas payer tout de suite les frais nécessaires pour leurs soins. Certaines, issues de la classe moyenne, trouvent que les frais sont élevés, comparés au coût de la vie, et s’échappent de l’hôpital sans avoir payé la totalité.

La situation a poussé l’hôpital à limiter le nombre de « fuites ». Les responsables ont décidé de séparer les parents en mettant d’un côté les mamans qui paient la caution en arrivant à l’hôpital et de l’autre côté, celles qui n’ont pas les moyens de le faire. Ces dernières sont surveillées régulièrement. La tendance est de croire que ce sont elles qui s’enfuient beaucoup plus que les autres, alors que ce n’est pas le cas. L’une de ces mamans mises « du mauvais côté » disait : «Nous, on ne peut pas fuir l’hôpital parce qu’un autre jour, si on a un problème, on ne pourra plus y revenir. Mais ceux qui ont des moyens peuvent aller ailleurs. Nous on doit gagner la confiance de l’hôpital ». Si bien que les familles pauvres restent longtemps dans l’hôpital en attendant de trouver de quoi payer.

Mais ce n’est pas toujours l’avis de certains agents de l’hôpital qui pratiquent des règles qui découragent ces femmes. Il arrive que les bébés leur soient enlevés pour les obliger à payer vite. Parce que l’on sait qu’elle ne laisseront pas leurs enfants. D’autres fois, on ôte aux enfants et à leurs mères les draps, les couvertures et parfois même le matelas, et mamans et enfants passent plusieurs jours à dormir par terre.

Une femme a passé cinq mois à l’hôpital sans payer les frais médicaux. Elle a tenté en vain toutes les voies possibles. Elle s’est évadée de l’hôpital. Après trois mois, ses enfants sont tombés malades. Ils n’ont pas été acceptés dans les structures de santé. Ils étaient connus pour ceux qui ne paient pas. Deux de ces enfants sont morts quelques jours après.

Face à cette situation d’injustice, les femmes se sont mises ensemble pour changer les choses. Elles font plusieurs travaux pour gagner vite l’argent nécessaire pour sortir de l’hôpital. Elles se réunissent dans des groupes et cultivent les champs, font des travaux de portefaix, balaient les marchés, lessivent les habits dans les quartiers… L’argent qu’elles trouvent est épargné pour le paiement de la dette à l’hôpital.

A l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, les enfants d’un groupe appelé Tapori ont été visiter toutes les mamans de cet hôpital. Ils ont apporté des savons et d’autres moyens réunis, et les ont partagés à toutes les femmes sans distinction. Une façon de rappeler que toutes ont la même dignité, la même considération. Les responsables de l’hôpital ont été touchés par ce geste des enfants :« Les enfants Tapori nous ont appris l’amitié, la paix ainsi que la considération. Ils ont donné à toutes les personnes et ont joué avec tout le monde. C’est la première fois que nous voyons des enfants venir faire une fête en pédiatrie, avec tous. » Sur le chemin de retour, les jeunes ayant accompagné les enfants se disaient : « Tout le monde a pris un savon, alors qu’on pense que seules les femmes qui n’ont assez de moyens s’évadent. »

Quand j’y pense, je vois que la misère prive les plus faibles de leur reconnaissance en tant artisans du bien. Elle les travestit en acteurs du mal et fait du bien l’affaire des autres. Les actes positifs que font les plus pauvres ne sont jamais comptés. Et on les accuse du mal qu’ils ne font pas. C’est inadmissible.

Note : le titre est inspiré d’une phrase prononcée par un militant d’ATD Quart Monde au Burkina Faso lors d’une recherche autour de l’éducation : « Même dans la misère, un homme a des idées ».

« C’est la différence qui est jolie… »

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Pascal Percq

France

En venant à cette rencontre j’avais en tête une mélodie entendue un soir sur les bords du Niger, chantée par le Malien Salif Keita « La différence »… Ce jour là, il était question de « différences », de « tolérance » avec des personnes qui pour beaucoup d’entre elles ont vécu l’intolérance du regard de l’autre, le jugement a priori, d’être non considéré, d’avoir été victime d’une stigmatisation liée justement au fait qu’à un moment de leur vie elles ont été considérées comme « différentes ». Dans une société normative –intolérante- qui célèbre les « gagnants » et enfonce ceux qu’elle juge, selon ses critères, des « perdants ».

Cette rencontre, c’était une Université populaire quart monde, lieu de formation mutuelle, de confrontation de paroles et de savoirs de vie, dont le thème était cette fois: « la tolérance ou comment s’enrichir de nos différences ». Un thème « sensible » donc pour tous ceux qui ont l’expérience de … l’intolérance.

« Je me fais moquer depuis que je suis en fauteuil » dit Fred. Catherine : « Mon aînée a été placée on m’a dit « tu ne sais pas t’en occuper ». Ils devraient dire pourquoi ».

Un petit groupe a listé toutes ces différences susceptibles d’engendrer des comportements intolérants. Une liste quasi inépuisable. « Croyances, originalité, religion, ses qualités, être étranger, français. Selon les vécus dès l’école, des enfants qui comprennent vite, d’autres pas tout de suite. Même dans le sport, il y a des différences. On est riche, on est pauvre. On est différent dans l’organisation de sa vie, du sommeil, de l’alimentation. Dans les relations familiales, proches ou lointaines (certains abandonnent leurs parents ou sont abandonnés). Les Rroms (qui n’ont pas de solution) et sont traités comme des malpropres, il n’y a pas de tolérance pour eux. Ceux qui ont une maison, ceux qui n’en ont pas. Selon son statut juridique. Sa couleur de peau, et même de cheveux (malheur aux rouquins dans les cours de récréation !). Différences culturelles : les Français passent des heures à table c’est différent dans d’autres cultures. Différence selon le genre, l’orientation sexuelle, l’âge. Celui qui est handicapé ou bien portant. Dans les comportements avec les autres : il y a ceux qui parlent et ceux qui ont honte de parler… »

Les différences : on pourrait en conclure que chacun est différent y compris pour la seule couleur des yeux. Mais alors ? Le groupe poursuit : « On a tous le même sang, d’une même couleur qui coule. On est tous différents mais égaux. En principe ».

Cette expérience d’avoir été victime de l’intolérance a pu conduire certains à rejeter les autres, à se sentir méprisés, à ne plus avoir confiance en soi. Et puis un jour, il se passe une rencontre. Et tout change. De pouvoir en parler à plusieurs, « ça change la vie ». « Il faut parfois du courage pour se dépasser et oser aller vers l’autre. « J’étais intolérant avec les autres, maintenant je me dis que je n’agirai plus comme je le faisais avant. Parce qu’un jour, notamment dans mon petit groupe, quelqu’un m’a écouté et j’ai compris que cette personne dont je me méfiais, elle gagnait à être mieux connue. Je me suis enrichie à son contact ». « C’est la connaissance qui nous fait dépasser le rejet, d’être confronté à quelqu’un qui n’est pas comme vous ».

Oser faire « le pas de côté ». « Sil n’y a pas de respect, il n’y a pas de tolérance ». Quelqu’un ajoute : « La tolérance ça peut être parfois négatif : on dit je tolère en fait parce qu’on est indifférent ». « Être tolérant ça peut être aussi de la lâcheté : se soumettre et ne rien dire parce que l’autre est plus fort ». « La tolérance ça commence par soi. Si on ne s’aime pas, comment être tolérant avec les autres. »

D’avoir été soi-même victime de l’intolérance, serait-ce donc une expérience… positive ? « Moi je sais ce que c’est que d’être jugée. Alors je ne veux pas juger les autres. Au contraire, je veux leur dire de dépasser ça. »

Pour Fatiha : « La tolérance, c’est le fait d’accepter la personne telle qu’elle est, même si elle réagit et a des goûts différents, car nul n’est parfait, y compris nous tous. Nous sommes tous différents et avons des défauts et des qualités. La tolérance ça s’apprend, ça apaise : tout devient plus cool. Être curieuse de connaître, de savoir et comprendre cette différence de l’autre, c’est aussi apprendre à se protéger, à ne pas se laisser marcher sur les pieds… » Catherine commente: « J’écoute beaucoup de musique. Et même dans une autre langue, je comprends ce que ça veut dire… » Musique…

Au soir de cette rencontre, je réécoute Salif Keita, le chanteur malien et sa chanson « La Différence ». Pour le chanteur : « la différence, c’est justement la richesse de la vie ». Cet Africain, albinos et mal traité pour cela depuis son enfance – jusqu’à ce qu’il devienne une vedette internationale- chante : « Je suis un noir, ma peau est blanche. Et moi j’aime bien ça. C’est la différence qui est jolie. Je voudrais que nous nous entendions dans l’amour. Que nous nous comprenions dans l’amour et dans la paix. La vie sera belle. Yeh, la vie sera belle. »

L’attitude qui peut changer la vie

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photo habarirdc.net

Saleh Kazige

Bukavu, République Démocratique du Congo

Emmanuel vit avec Wivine et Pasi, ses deux sœurs, Elie, son frère, et leur mère, dans un quartier nommé Kalengera. C’est un quartier situé au bord du lac Kivu, réputé pour son énorme quantité de gaz méthane. Il contient aussi beaucoup de poissons. Enfants, nous nagions au large…

Mon ami Emmanuel y travaille depuis qu’il a 12 ans. Il faisait partie des enfants qui ne dorment pas la nuit parce qu’ils travaillent avec les pêcheurs. Leur rôle consiste à retirer les fretins restants des mailles du filet pour recevoir une somme d’argent ou une quantité de fretins à revendre. Aujourd’hui encore, en 2017, il fait ce même travail.

Au mois de mai, lors des préparatifs de la célébration de la Journée internationale de l’enfant africain, notre groupe de la Dynamique jeunesse d’ATD Quart Monde a décidé de visiter ces enfants et jeunes qui travaillent au lac.

Anne, une animatrice du groupe Tapori, et moi-même, avons rencontré Emmanuel pour préparer ensemble un échange avec les enfants. Nous avons noté tout ce qu’il disait. A la fin, il nous a demandé pourquoi on écrivait et on lui a répondu que ce qu’il disait était important. Il nous a expliqué comment il est méprisé par d’autres jeunes. « C’est malheureux quand tu te réveilles le matin et tu vois d’autres jeunes aller à l’école alors que toi, tu te poses encore la question : que dois-je faire pour trouver de quoi nourrir ma famille ? Si je ne travaille pas dur, ma famille peut mourir de faim. Je n’ai pas le temps de sortir comme d’autres jeunes. Si les jeunes m’approchent comme vous, alors ils peuvent comprendre le prix de ce que je sacrifie pour que ma famille vive. » J’ai été touché par ses mots qui m’ont fait changer le regard sur les jeunes qui font ce travail.

J’ai réfléchi à cela et j’ai compris que tous les jeunes n’ont pas les mêmes chances. Certains commencent « en haut de la montagne », dans une bonne famille, ils sont acceptés dans la société et vivent dans un monde qui facilite l’épanouissement, l’ouverture ; d’autres naissent « dans la vallée », leur famille connaît la pauvreté, ils font l’expérience du rejet et doivent se battre au prix de leur sueur pour s’en sortir. Mais nous avons tous reçu quelque chose : l’intelligence et la valeur humaine qui constituent la dignité de chacun. Chacun a besoin d’être accepté, de trouver sa place pour se faire valoir.

Emmanuel n’a pas beaucoup d’amis. Beaucoup de jeunes de mon âge supposent que le travail qu’il fait est réservé à ceux dont les parents m’ont pas les moyens de les envoyer à l’école. D’autres disent qu’ils ne peuvent pas approcher un jeune qui a parfois l’odeur des poissons. Cela le met toujours dans la peur d’aller vers les autres. Pourtant mon expérience dans notre groupe de jeunes montre qu’on est véritablement homme quand on peut écouter les autres et être écouté. Quand on peut respecter les autres et être respecté. Quand on a le courage d’affronter le plus difficile pour gagner sa vie et aider sa famille.

J’ai fait l’effort d’aller le voir souvent avec d’autres amis de mon groupe et Emmanuel a trouvé que certains jeunes accordent de la valeur au travail qu’il fait et à son courage. Cela le rend fier. Aujourd’hui il étale sa marchandise et circule quand il le faut dans tout le quartier pour trouver des clients.

Les pauvres n’attendent pas beaucoup de nous. Notre présence leur suffit pour relever la tête et devenir acteur. Un simple geste de dédain, de mépris peut anéantir une personne. Notre attitude, notre comportement de jeunes peut changer toute une vie. Cela commence par considérer chaque personne et le respecter.

Emmanuel m’a appris cela.