Des choses que la rue me murmure

Mésange sur le monument Otto Lilienthal (aéroport de Tegel) – Petite leçon pour vaincre la pesanteur…

François Jomini

Allemagne, Berlin

L’avenue rectiligne, bordée de bouleaux, érables et platanes… Entre les falaises de béton des grands immeubles monotones s’écoule un fleuve métallique. Furtif, le chant du merle trouve le chemin de mon oreille, le vacarme n’a rien à me dire. Lente, patiente, obstinée, une dame âgée traverse la rue entre deux vagues en s’appuyant sur son déambulateur. Une enfant de trois ans, sur son petit vélo, file en riant devant ses parents confiants, bras dessus, bras dessous.

De l’autre côté du chemin de fer, la zone industrielle. Friches où la broussaille dispute l’empire de la nature aux grands tubes d’eau chauffée à distance dans la centrale thermique. Alentour, des fabriques abandonnées, carreaux brisés, la cour jonchée des vestiges rouillés d’un travail humain, lui aussi abandonné. Des graffitis contestent l’abandon, l’oubli, la négligence des matériaux inertes. Sur le mur des impasses, inventer l’alphabet d’une pensée rebelle, là où la logique sans âme des superstructures cerne l’espace de culs de sac, d’interdictions de pénétrer, de fil de fer barbelé.

Au son du hip-hop, des jeunes peignent à la bombe le sous-terrain de la gare. Enfants de Michel-Ange, masque de protection sur le nez. Les plus expérimentés transmettent leur secret aux débutants. Oui, ça s’apprend… Le geste technique et précis qui donne à l’imagination droit de cité. L’un d’eux explique : c’est une commande de la compagnie de chemin de fer. Par les thèmes, les formes et les couleurs de leur fresque, les artistes s’évertuent à respecter la sensibilité des riverains. « On sait tout de suite si ça ne leur plaît pas : le lendemain c’est écrit dessus… » Peu d’artistes, en vérité, sont prêts d’accepter cette immédiate intransigeance. Un retraité, un homme robuste aux mains d’ouvrier lève joyeusement le pouce et cligne de l’œil : « Bravo les gars ! Beau travail ! »

L’homme emprunte l’escalier qui débouche sur la place Otto Rosenberg. De là, une rue va se perdre en terrains vagues. Pauvres et réfugiés forment l’écume de ce rivage où la ville s’étiole. Sur la gauche s’élève le beau bâtiment du centre Don Bosco, destiné à offrir un nouveau départ à des jeunes sans formation. Ateliers d’électronique, de soudure, de coiffure, de manucure, de peinture décorative… Quand un jeune ne se présente pas à l’atelier, un éducateur part à sa recherche, se soucie de ce qui lui arrive. Le maître de l’atelier de peinture, géant du nord, montre avec tendresse et fierté comment ses apprentis reproduisent à une échelle plus grande les motifs qui leur plaisent, grâce à la technique ancienne du quadrillage. Les ordinateurs font ça d’un « clic », mais ne savent pas comment. Michel-Ange le savait.

Quand les réfugiés de l’été 2015 sont arrivés, hébergés en urgence dans une école désaffectée du voisinage, celle-ci n’était pas suffisamment équipée en sanitaires. Le centre Don Bosco leur a donné accès à ses propres sanitaires. Les jeunes résidents les ont chaleureusement accueillis, leur préparant des serviettes chaque matin.

Quelque part dans le jardin autour du centre, un petit mémorial improvisé. Un prénom gravé sur des pierres du chemin : « Benjamin ». Vingt ans. Atteint d’une grave maladie,il avait eu le temps de connaître la galère. Le centre fut son dernier havre. Il exprima le vœu de laisser son nom ici-bas.

Sur la place Otto Rosenberg, un autre mémorial raconte une autre histoire. À cet endroit, où s’épandaient les égouts de la ville, se trouvait le campement des Roms et des Tsiganes. Une photo jaunie montre un enfant une guitare dans les mains. Les centaines de familles qui vivaient là y furent enfermées par la police du Reich en 1936, année des jeux olympiques. Plus le droit d’exister. Beaucoup moururent sur place du typhus et de faim. Les survivants furent déportés à Buchenwald.

Un bouquet de fleurs couché sur le sol. Il y a peu, les panneaux ont été vandalisés. Une adolescente recopie studieusement une phrase du monument dans son cahier d’écolier.

Chaque jour des enfants égaient la petite place en se rendant à l’école de cirque, juste à côté. Le chapiteau rouge et or du cirque d’enfants « Kabuwazi », le soir, s’allume comme une étoile. Les enfants y apprennent la joie de voltiger. Cette joie éphémère d’être éternel.

Berlin, 30 mars 2017

Otto Rosenberg :« Das Brennglas », Knaur Verlag, souvenirs d’un rescapé de la déportation des Tsiganes et Roms.

Soif de futur dans ma tête, entre mes mains

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Jaime Muñoz Pérez

Depuis Bangui, République Centrafricaine

Du 8 septembre au 1er octobre à Bangui, en République centrafricaine, trente jeunes se sont mobilisés pour rendre possible la tenue d’un Festival des Savoirs dans six communautés défavorisées de la ville. Le Festival, une action culturelle d’ATD Quart Monde, reprenait dans les quartiers après trois ans d’interruption à cause des conflits.

Le Festival des Savoirs, à travers les ateliers qu’il propose (création de colliers de perles, peinture, contes, fabrication de jouets éducatifs), est une porte ouverte à la curiosité et à la connaissance, une porte ouverte sur l’avenir.

Pendant trois jours consécutifs, la communauté, les gens du quartier, l’association des enfants qui vivent à la rue se mobilisent. Les chants et les danses résonnent. Les enfants se regroupent autour des différents ateliers proposés. Trois heures durant règnent la joie, la concentration, la créativité, la participation. De temps en temps, quelqu’un(e) interrompt son activité pour aller faire une course pour sa maman, s’occuper des plus jeunes, aller chercher de l’eau ou du bois. Pendant le Festival des Savoirs, toutes les personnes présentent défient la pluie, la fatigue, le découragement, le « je ne sais pas », ou « je ne peux pas ».

Mais dans l’air est restée suspendue la question d’une des responsables d’un quartier et du coordinateur des différents secteurs du centre d’accueil des réfugiés de l’aéroport de Bangui : « Combien de temps encore allez-vous continuer à chanter et crier avec les enfants, sans pour autant que leurs conditions ne changent ? En plus de cela, le Festival ne distribue rien, n’offre ni cahiers, ni bonbons, ni même un peu de riz pour les parents. »

Est-ce vrai que nous n’avons pas d’ambition pour améliorer les conditions de vie de ces communautés ? Que nous ne donnons pas de réponse à leur ambition de prospérité ? Quelles sont nos ambitions principales pour l’avenir ?

Le pari du Festival des Savoirs est de réussir à démontrer que chaque petit garçon, chaque petite fille, est capable de produire et de créer de jolies choses. Dans l’un des quartiers, un homme s’est approché et a dit : « Dans mon village il n’y a pas ce genre d’activités, il n’y a pas d’école, ici je vois tous les enfants actifs et enthousiastes, et c’est quelque chose de très important. » Dans un autre quartier, la pluie a interrompu les activités et tout le voisinage a ouvert ses portes pour permettre aux ateliers de se terminer.

Notre ambition ne se limite pas à ces trois jours de création collective, mais elle est une porte que nous ouvrons ensemble, que nous poussons, et qui nous amène à réfléchir sur la question de l’école, du travail et de l’avenir.

Cette expérience positive, d’être capable de créer, est une première pierre que nous posons, bien souvent invisible. Dans les endroits où il n’y a pas d’école, où il n’y a pas de cahiers, quel est le prochain pas à faire ?

Les Festivals des Savoirs déchaînent un torrent de soif de l’avenir.

 

Calais : questions sur une évacuation express

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Dans la « jungle » de Calais, un tag invite à ne pas détruire le campement qui accueille plusieurs milliers de migrants. Photo PHILIPPE HUGUEN/AFP

Pascal Percq

France

Le démantèlement du bidonville de Calais prévu par l’État français pour les prochains jours alerte l’opinion depuis des semaines. Pour Vincent de Coninck, responsable du Secours Catholique, dans un article paru dans le journal Témoigne Chrétien (jeudi 13 octobre 2016) , cette évacuation et la réorientation des exilés vers des centres d’accueil déboucheraient sur une impasse si l’État engageait cette opération dans la précipitation et démantelait à la suite les lieux d’accueil qu’il a lui-même construit dans la ville.

Le principe de l’évacuation du bidonville de Calais annoncé le 26 septembre par François Hollande ne pose pas problème si cette opération garde un caractère humanitaire et ne se mue pas en action sécuritaire et policière. Qui peut en effet tolérer que 7 à 10 000 personnes continuent de vivre dans cette « jungle » dans des conditions indignes ? C’est pourquoi le Secours Catholique s’est déclaré prêt à apporter son concours à cette action pour peu que les autorités chargées de la mise en œuvre du plan d’évacuation prennent le temps de poser un diagnostic, d’écouter les exilés, d’évaluer avec eux leurs projets et de leur proposer un lieu d’accueil ailleurs en France. Les exilés y gagneraient tant du point de vue de leurs conditions de vie que de la possibilité d’envisager, pour ceux qui le désirent, un projet d’installation en France.

Il y a malheureusement tout lieu de craindre qu’il n’en soit pas ainsi. Et ce pour trois raisons. La première est liée à la précipitation dans laquelle s’effectue cette opération d’évacuation (…). Les autorités préfectorales envisagent d’évacuer le bidonville à partir du 24 octobre en se donnant une semaine pour achever leur action. Se donner de tels délais est un non-sens dans la mesure où le diagnostic permettant de connaître les personnes habitant le bidonville, leur pays d’origine, leurs parcours, leurs motivations n’a même pas commencé. 1500 gendarmes vont être mobilisés pour cette opération alors qu’on attendrait des services de l’État qu’ils mettent en place, avec les associations, un véritable dispositif d’écoute des exilés leur permettant d’ouvrir des perspectives nouvelles. Ce dialogue avec tous les exilés est nécessaire et spécialement avec ceux d’entre eux qui sont mineurs et sans parents. L’État promet d’être exemplaire les concernant mais il n’a pas pris la peine de les écouter. Pourquoi ne pas prendre un mois supplémentaire pour engager ce lien avec ces jeunes mineurs  et différer d’autant l’évacuation du bidonville ? Lorsqu’on leur pose cette question, les représentants de l’État objectent que retarder cette opération attirerait tous les exilés, mineurs ou pas, vers Calais et que ces derniers y verraient l’occasion d’obtenir facilement un hébergement vers un centre d’accueil au lieu de dormir dans la rue…On reste interdit devant cet argument qui laisse penser que la France ne veut pas se doter d’un politique d’accueil digne des exilés.

Cette analyse serait malheureusement confirmée, et c’est la seconde raison de notre inquiétude, si comme nous l’avons appris officieusement, le camp des containers qui abrite 1500 exilés depuis le printemps 2015 et le centre Jules Ferry qui accueille des femmes avec leurs enfants étaient démantelés à la suite de l’évacuation du bidonville. La mise en place de ces lieux qui permettent d’accueillir décemment des exilés représente un premier pas- même insuffisant mais un premier pas quand même- vers une première prise en considération de « ceux qui passent » . Comment comprendre que deux structures dans lesquelles l’État a investi des dizaines de millions d’euros il y a 18 mois soit rayées de la carte sinon que par la volonté d’obéir aux impératifs électoralistes les plus immédiats qui promettent que désormais plus un exilé ne séjournera durablement à Calais ? Qui peut croire cela ? Qui peut croire qu’un mur érigé pour empêcher les exilés d’accéder à l’autoroute menant au tunnel sous la Manche les dissuadera de revenir à Calais pour tenter d’aller en Grande-Bretagne ?

En fait, et c’est la troisième raison de notre préoccupation, si le gouvernement s’apprêtait à supprimer ce qu’il a créé de positif à Calais en matière d’accueil et d’hébergements des exilés, il opérerait un triste retour en arrière en revenant à la situation qui avait prévalu après la destruction du centre de Sangatte en 2002. Il ne sert à rien de se cacher que bon nombre d’exilés ont des raisons légitimes de ne pas renoncer à leur projet de rejoindre la Grande-Bretagne. Si les autorités de l’État les éloignent de force de Calais, certes ils prendront le bus pour aller dans un centre d’accueil mais ils reviendront quelques jours après. Si à leur retour, tout lieu d’accueil à minima était supprimé, ils seraient la proie d’une véritable chasse aux exilés menée par les forces de l’ordre visant à les dissuader de revenir à Calais. Cette politique est à la fois lourde de conséquences sur le plan humanitaire et vouée à l’échec. A contre-courant de ces politiques autoritaires, l’accueil décent des exilés doit déboucher sur la reconnaissance d’un droit à migrer. Pourquoi les capitaux et les marchandises bénéficient-ils de cette liberté alors que les êtres humains en sont privés ?

Vincent de CONINCK (Propos recueillis par Bernard STEPHAN)

Indicateurs de pauvreté : comment mesurer les changements dans une vie ?

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Bagunda MUHINDO René,

Bukavu, République Démocratique du Congo

L’évaluation est une question au cœur de tous les aspects de la vie courante. En relation aux recherches des institutions humanitaires et étatiques de renom, elle permet de déterminer le niveau d’avancée entre pays, institutions, projets…

Cependant, il y a des évaluations qui ne sont pas exhaustives. Concernant la pauvreté, quand on dit par exemple qu’un pays est classé à un tel rang au niveau mondial, le classement peut montrer une situation désastreuse du pays par rapport à d’autres pays, alors que la réalité est différente. Des évaluations incomplètes ne rendent pas compte de la complexité de la réalité. On l’a vu encore récemment avec les controverses suscitées par l’indice de mesure de la pauvreté de 1 dollar par jour. C’est pour cela que des mesures davantage multidimensionnelles de la pauvreté ont été développées (comme l’étude de Sabina Alkire) et qu’ ATD Quart Monde lance une recherche à ce sujet.

Ce qui me dérange moi dans tout cela, c’est l’extrémisme de certains indices. Ils font imaginer des populations, des sociétés ou des gens qui vivent dans l’enfer… Dans un rapport de 2010, une organisation a présenté la province du Sud-Kivu où j’habite avec un taux de pauvreté de 84%. Un ami du Sénégal qui l’avait lu m’avait taquiné en disant : « là c’est l’enfer mon vieux ! ».

Que manque-t-il à ces indices ? Il y a peu de temps, j’ai entendu un témoignage : « moi avant j’étais très pauvre, j’étais humilié dans mon travail de porte faix et j’avais honte d’approcher les gens. Les gens ne le savent pas mais aujourd’hui moi-même je sais que ma vie a beaucoup changé… Quand je le dis, les gens me disent : tu es toujours mal habillé, tu fais le même travail, comment ta vie a changé ? J’ai découvert l’histoire des familles qui vivaient l’extrême pauvreté à Noisy-le-Grand (France) et j’ai compris que pour avancer elles avaient besoin de faire face à la honte et au mépris. Cela m’a donné beaucoup de courage, j’ai renoncé à la honte et je continue aujourd’hui à me battre pour faire vivre ma famille».

Avec Papa André Kahiro Mulamba, j’ai compris que la dignité humaine telle que reconnue par la déclaration universelle des droits de l’homme octroie à chacun la liberté de conscience de son évolution. L’évaluation générale de la pauvreté ne semble pas souvent montrer le côté positif des personnes concernées. Dans une communauté quand un pauvre dit qu’il évolue, on ne le croit pas. On voit qu’il a les mêmes habits, sa maison n’a pas été reconstruite, son travail n’a pas changé… Pourtant au fond de lui, il sait ce qui a changé dans sa vie. Parfois c’est quelque chose que l’on ne peut pas mesurer : la reconnaissance de sa dignité par les membres de sa communauté, l’harmonie avec sa femme et ses enfants, la réussite scolaire de ses enfants, avoir vaincu la honte, l’augmentation du nombre de volaille ou de son cheptel, la participation à un groupe. Ou quelque chose de discret que les personnes concernées ne peuvent partager…

Il est donc utile de prendre en compte tous ces aspects sociaux multidimensionnels susceptibles de générer ou pas des effets visibles ou invisibles dans l’avenir. Chacun est donc premier responsable et premier évaluateur des avancées de sa propre vie.

 

La « théorie infantile » du développement manque de chercheurs

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’photo ATD Quart Monde, chantier communautaire avec des enfants et jeunes de Bukavu

 René Bagunda MUHINDO,

Bukavu, République Démocratique du Congo

La littérature et les théories sont aujourd’hui abondantes sur la part des différents groupes au développement de la société. Les ONG de Bukavu ont ces 10 dernières années insisté sur « la théorie féministe » du développement et « le gender ». Depuis environ 17 ans je suis engagé dans les actions de promotion des droits l’enfant… Il existe beaucoup de textes bien écrits là-dessus… Ce que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, ce sont les recherches qui mettent en lumière le taux de participation des enfants au développement d’un pays.

Il faut creuser plus profond pour voir sa pertinence. Il y a cinq ans j’assurais l’animation d’une émission radio diffusée dans une chaîne locale. L’émission s’intitule « les enfants du courage ». Elle donne aux enfants l’occasion de s’exprimer sur différents sujets tels que la participation, la protection, les droits… Un enfant de 7 ans avait dit : « On peut penser que quand on n’a pas commencé l’école on reste à la maison à ne rien faire mais ce n’est pas le cas. Il arrive que la maman ou la bonne soit occupée par d’autres tâches ménagères et si le bébé pleure et qu’un enfant de 4 ans chante pour lui afin qu’il se taise, il participe dans ce cas au progrès de la famille ». Depuis, j’y ai réfléchi et me suis dit que cet enfant avait raison. Celui-là participe indirectement à l’économie du ménage en permettant à celui qui travaille de gagner en temps.

Le 22 mai à l’occasion de la Journée internationale des familles, un parent s’est exprimé dans une cérémonie sur l’apport d’un groupe qu’il connaît sur le développement de sa communauté. Papa Alexis disait : « Je vais parler de ce que Tapori apporte aux enfants, aux jeunes et à leurs familles. Bien que le monde connaisse des défis gouvernementaux et institutionnels face auxquels il est souvent difficile de trouver des réponses immédiates, il y a dans tous les pays du monde des gens qui s’unissent ensemble pour que les choses changent. Tapori suit aussi ce chemin et j’apprécie beaucoup cela.

Suite à certaines contraintes, des enfants et des jeunes sont en difficulté et quand c’est trop dur, certains se retrouvent dans la rue. Avec Tapori, certains ont compris l’importance de réfléchir ensemble à travers des activités éducatives, culturelles, de formation ainsi que des activités de développement pour donner la chance à ceux qui sont en difficulté d’avancer avec tout le monde dans leur société. Quand je vois tout ce qu’ils font, je suis fier de voir mon enfant participer aux activités des Tapori. Ce qu’ils font ne se limite pas uniquement dans leurs groupes mais ça contribue aussi au développement social et économique de la société. A travers leurs projets et toutes les actions dans lesquelles ils sont engagés, ces enfants et ces jeunes nous apportent beaucoup. Le fait que mes enfants participent aux activités de Tapori leur permet d’écouter leurs parents, et quand ils parlent des droits par exemple dans la famille, nous nous rappelons de l’importance de leur place dans les décisions importantes à prendre ensemble en famille».

Les exemples comme ceux-ci sont légion dans ma communauté bien qu’ils ne soient pas quantifiés pour prouver la pertinence de la participation des enfants au développement au niveau le plus élevé. Est-ce parce qu’il manque des enfants chercheurs ? Est-ce parce que les chercheurs adultes ne voient pas d’intérêt scientifique à trouver des données chiffrées là-dessus ? Ces questions me conduisent à penser que « la théorie infantile du développement» dans mon pays (si elle existe) manque de chercheurs.

Je voudrais savoir comment c’est dans votre pays.

Le droit au logement

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Espagne, traduit du blog Cuaderno de viaje

«Prendre une part active au changement. »

Étudiants en architecture, c’est sans doute la phrase qui résume le mieux l’expérience que nous avons vécue à travers les « Ateliers autour du logement », réalisés par ATD Quart Monde en Espagne, qui nous ont permis prendre conscience des réalités qui nous entourent, et qui souvent sont invisibles, sur la question du logement. Nous avons effectué des entrevues avec des personnes vivant ces situations, afin d’être en mesure de comprendre les causes et les conséquences du manque de logement ou du mal logement dont elles pâtissent. Avec elles, activement, ensemble, nous avons appris et compris le vrai sens de ce qu’elles appellent le droit au logement, et ce que cela signifie de se trouver en situation d’être exclu de logement.

Le débat sur la possible modification de la Constitution pour établir la nature fondamentale du droit au logement vient du fait qu’il ne peut être réclamé devant aucun organe judiciaire, ce qui a déclenché des situations d’abandon et de négligence en ce qui concerne l’application de ce droit. Pourtant, nous assumons tous que tous les citoyens doivent pouvoir disposer d’un logement pour développer une vie digne – en respectant des conditions d’habitat décent et sûr – sans que nous soyons vraiment conscients de l’importance de ce droit dont la privation a des conséquences sur l’accès à tous les autres droits. Sans entrer dans une explication comparée sur les différentes situations engendrées par l’omission de ce droit fondamental, nous voulons parler de tous les aspects vitaux, sociaux et humains qui s’en trouvent altérés et dont souffrent de nombreuses personnes.

La perte de la composante sociale du droit au logement comme principe directeur de l’action politique du gouvernement et de l’administration a abouti à l’absence de mesures, non seulement face à la violation du droit au logement, mais aussi pour garantir l’exercice de beaucoup d’autres droits comme l’éducation, la gratuité des soins de santé, la vie privée, l’égalité sociale et également face à la loi, en ce qui concerne l’autonomie, la sécurité, la solidarité, la famille et la dignité. Ainsi, le besoin urgent de logements est non seulement un objectif en soi, mais une partie de l’effectivité des droits essentiels pour atteindre des niveaux de stabilité et de développement social minimums.

L’incapacité à faire respecter ces droits aggravent l’exclusion sociale. Face à cela, l’administration a répondu avec des programmes de logement public par tirage au sort, le relogement en logement social des familles vivant en bidonvilles, et une politique d’assistantialisme envers les personnes qui ne disposent pas de logement. Cette façon de comprendre la problématique du non accès au logement entraîne l’absence d’alternative et de possibilités pour ceux qui ne répondent pas aux critères établis, pour ceux qui ne voient pas la solution proposée comme une option viable, ou qui ne peuvent pas assumer la charge qu’un tel logement demande (si petite soit-elle). Cela débouche sur des expulsions et l’impossibilité d’accéder à tout achat de logement public, avec le retour à une situation encore plus précaire et sans aucun avenir.

Tous les critères établis par les institutions pour l’octroi d’un logement excluent de manière systématique l’expérience et l’approche vitale des personnes concernées. Ce manque de participation a pour conséquences que les solutions proposées sont, dans de nombreux cas, contre-productives et aggravent ou ne parviennent pas à résoudre les problèmes d’origine. Celles et ceux qui souffrent de ces situations inventent des modes de vie alternatifs à un mode de vie conventionnel qui ne sont pas moins licites. C’est pour cela qu’ils proposent la possibilité de conclure des accords avec des institutions pour participer au processus de relogement, le droit à l’autoconstruction sur des terrains légalisés pour avoir un accès tous les services de base, la possibilité d’utiliser des véhicules habitables tels que des caravanes, et l’obtention d’un logement social, y compris pour les personnes qui, après avoir été contraintes d’occuper un immeuble pour avoir un toit, l’ont soigneusement entretenu et même restauré.

La participation active des citoyens pour le changement de leur vie et la prise en compte de la valeur de leur expérience devraient être le point de départ de la recherche de solutions face à ces réalités qui ont un impact considérable au niveau économique, politique, social et surtout humain. Fernando Vidal, chercheur en sciences sociales : « L’exclusion sociale est une institution d’exploitation, de domination et d’aliénation qui déresponsabilise les individus et leurs communautés, de sorte qu’elle annule socialement leur présence, ce qui les empêche de jouir de leurs droits librement. »

Nous vous invitons à regarder la vidéo (en espagnol) générée à partir des Ateliers sur le logement d’ATD Quart Monde.

Dames Sara : ces femmes qui forgent la vie

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Saint Jean Lhérissaint

depuis le Burkina-Faso

En milieu rural reculé en Haïti, les seules sources de revenus des paysans sont l’agriculture et l’élevage. Pendant que les hommes s’occupent des animaux et des champs, les femmes s’ingénient pour garantir la nourriture quotidienne des familles. Avec les moyens du bord, elles se créent une activité commerciale exigeant un grand effort physique. Elles deviennent des Dames Sara.

Les milieux ruraux reculés ne sont pas accessibles aux camions. Transporter les denrées jusqu’aux points où les véhicules peuvent arriver, n’est pas chose facile pour les paysans. Les Dames Sara sont des commerçants qui se proposent d’acheter les différentes denrées sur le marché local paysan et même sur le lieu de la récolte pour les transporter à la ville la plus proche et les revendre. Sacré travail, exercice difficile, effort physique énorme, mais les Dames Sara sont courageuses. Sur tous les chemins de marché, dans toutes les provinces, on croise ces femmes transportant des dizaines de kilogrammes de marchandises sur la tête. Elles sortent en groupes solidaires plus ou moins grands. Malgré le lourd fardeau sur la tête, chaque groupe est bien animé, il y a de la vie sur chaque visage. Dans les montagnes, les plaines, les collines – le rire, les blagues, les chants de toutes sortes, les cris de joie – annoncent l’arrivée d’un prochain groupe de Dames Sara. La nuit, la lueur des lampes s’ajoute aux signes annonçant l’arrivée d’un groupe. Aucun membre n’est laissé derrière, au moindre petit problème, c’est tout le groupe qui se sent concerné. De petites dégustations se font en marchant.

Sous le soleil de plomb, sous la pluie, la nuit, le jour, les Dames Sara ne peuvent s’empêcher de voyager. Des femmes de tout âge, des femmes enceintes font partie des groupes. Parfois la ville la plus proche se trouve à 50 kilomètres comme c’est le cas pour les Dames Sara de Cornillon qui se rendent à Thomazeau pour revendre leurs marchandises. Pour ce parcours, il faut emprunter des sentiers glissants, faire des traversées dangereuses, monter et descendre des pentes raides, mais les Dames Sara endurent, sachant qu’il y plusieurs bouches à la maison qui attendent les provisions qui seront achetées avec les bénéfices. N’est-ce pas cette activité qui permet à des familles de gagner dignement leur vie ? Dans la partie sèche et aride de Cornillon, c’est l’activité commerciale qui prévaut. Madame Salomon en témoigne : « les conditions de vie de ma famille sont difficiles, je suis obligée de fatiguer mon corps. J’achète tout ce que je trouve comme poule, dinde, haricot, maïs, vivres alimentaires etc… Je sais que mon corps paiera le prix de tout ça un jour, mais je n’ai pas le choix. C’est grâce à ça que les mâchoires mâchent. C’est dur, mais c’est mieux que mendier ». Dames Sara, une expression symbolisant la résistance de la femme vaillante haïtienne acceptant de voyager dans des conditions difficiles pour pouvoir nourrir dignement sa famille est malheureusement utilisée comme injure pour qualifier les élèves qui bavardent en classe ou ceux qui ne se taisent pas dans une assemblée.

À travers leur activité, les Dames Sara servent les paysans en achetant leurs récoltes. Elles nourrissent dignement leur famille. Enfin elles apportent la vie dans les villes parce que si les récoltes des paysans n’atteignent pas la ville, les citadins ne peuvent pas manger. Elles sont partout et elles sont fières d’être des Dames Sara.