Revenu de base universel : solution ou piège ?

Mis en avant

RUE

Janet Nelson, vice présidente du mouvement international ATD Quart Monde

États-Unis

Le 25 février, le New York Times a publié une note de lecture sous le titre « Chris Hughes a gagné des millions à Facebook et maintenant, il a un plan pour mettre fin à la pauvreté ». Le titre est provocateur et, en lisant la note, j’ai compris la raison de ce sarcasme.

Le livre d’Hughes est intitulé « Fair Shot : Rethinking Inequality and How We Earn » [A la loyale : repenser les inégalités et le revenu]. Pour lui rendre justice, Hughes est conscient qu’aujourd’hui aux États-Unis, quelques individus ont de l’argent à ne plus savoir quoi en faire, tandis que des millions d’autres vivent dans la pauvreté. Je n’ai pas lu le livre mais, à en croire le chroniqueur, en raison de ses intérêts philanthropiques, Hughes est allé en Afrique découvrir un projet où ceux qui vivent avec moins d’un dollar par jour se voient accorder des bourses en liquide sans condition particulière.

Les résultats positifs de ce projet ont de toute évidence convaincu Hughes que le meilleur moyen de combattre les inégalités sans cesse plus grandes aux États-Unis était de s’impliquer dans une campagne en faveur du revenu de base universel. Il a donc proposé de « donner un chèque de 500 dollars à (presque) chacune des 42 millions de personnes qui vivent dans des foyers aux revenus inférieurs à 50 000 dollars par an ». Il a aussi fondé l’Economy Security Project [Projet pour la Sécurité Économique], une organisation non-gouvernementale dédiée à organiser des transferts de fonds pour mettre un terme à la pauvreté.

Mais pour le chroniqueur du journal, le projet de Hughes a une faille de taille : ce n’est pas un revenu de base universel car il est restreint à ceux qui travaillent. Pour le dire dans les termes du chroniqueur : « Ceux qui vivent tout en bas de l’échelle des revenus continueraient à devoir se reposer sur le système éreinté de la sécurité sociale américaine qui, bien trop souvent, ne leur verse rien, ou si peu ». Sa conclusion est que la proposition de Hughes est en réalité profondément injuste pour les plus pauvres.

Mais que pensent les plus pauvres eux-mêmes de cette idée d’un revenu de base universel ? Quatre sessions des Universités Populaires d’ATD Quart Monde – universités où les personnes en situation de pauvreté débattent avec des experts autour d’un sujet précis – ont été dédiées, en France, à cette question. Qui plus est, des participants venus de Belgique, de France, d’Irlande, des Pays-Bas et d’Espagne se sont rencontrés en décembre 2016 autour de l’idée d’un droit garantissant l’accès aux moyens nécessaires à une vie décente.

Il est intéressant de souligner que leur réaction ne fut pas d’un enthousiasme effréné. L’idée a paru avoir de nets avantages mais présenter aussi certains risques. Un revenu de base universel réduirait la stigmatisation liée à l’aide sociale. Dans une certaine mesure, il permettrait la stabilité économique, à partir de laquelle il serait possible de se construire, grâce à un emploi ou à d’autres projets. Ils auraient plus de liberté pour organiser leur existence. Néanmoins, d’un autre côté, avec un revenu de base universel, les participants craignaient de s’entendre dire : « maintenant qu’avec ce revenu de base, vous avez de l’argent, on ne veut plus entendre parler de vous ».

Et ainsi, un revenu de base permettrait certes d’avoir un revenu, mais pas de s’intégrer à la société, d’être reconnu et de s’épanouir, ce que les personnes recherchent et obtiennent souvent grâce à l’emploi. Par ailleurs, cette mesure ne résoudrait pas le problème de l’accès à un logement décent, à l’éducation ni aux soins.

Pour vraiment venir à bout de la misère, le revenu de base devra être intégré à une stratégie d’ensemble qui prendrait aussi en compte ces problèmes. Et, pour être efficace, cette stratégie devra être conçue, mise en place et évaluée avec ceux qu’elle concerne au premier chef, plutôt que d’être influencée par des stéréotypes négatifs qui restent encore trop souvent liés à l’extrême pauvreté.

Publicités

Les pauvres ne voteraient pas ou mal ? Faux !

Au lendemain de ce calamiteux scrutin des élections Européennes 2014, voilà revenu le temps des analyses des votes ciblant à nouveau ceux qui n’ont guère la parole : les personnes pauvres. Les commentaires sont accablants. Ce serait : « dans les secteurs les plus défavorisés où se concentrent chômage, précarité, immigration, pauvreté que les partis d’extrême droite font leur meilleur score… » (dixit les médias). Non seulement les pauvres voteraient peu… mais ils voteraient mal.

Qu’ils votent peu n’est sans doute pas inexact. Quand on est dans la survie… la vie électorale peut sembler être un objet lointain. Pour certains, c’est aussi un problème pratique. Comment être inscrit sur une liste électorale si on n’a pas d’adresse ? Comment être informé si on n’a pas d’emploi ? Une maman confiait : « pourquoi irai-je voter alors qu’on a placé mes enfants et qu’on me juge incapable des les éduquer ? » Ajoutons un autre critère qui est loin d’être réglé en France : si je suis étranger je n’ai pas le droit de vote.

Ces exemples confirment une règle, celle de l’indivisibilité des droits de l’homme : si on n’a pas de logement, pas d’emploi, il est bien difficile d’exercer son droit de citoyen. L’Europe sur ce point là aussi a encore du chemin à parcourir.

Voter pour les « extrêmes » serait un vote de « désespérance ». C’est un point de vue formulé par des politologues.

Dans la réalité, selon des questionnaires ciblés, ce ne serait pas tout à fait exact.

Ceux qui votent le plus aux extrêmes seraient ceux qui auraient un bien… à protéger. Et donc voteraient par peur de le perdre.

Quand on n’a rien : on n’a pas ce type d’angoisse ! Le vrai problème de la participation des personnes très pauvres au vote est à la fois technique et civique, arbitraire.

Technique : un père de famille habitant dans un camping aux Pays Bas confiait récemment, quand on est expulsé on n’a plus d’adresse. On n’a plus de droit de vote. On est étranger dans son propre pays.

Civique : quand on n’est pas informé on ne peut s’exprimer. Nombre de personnes qui vivent hors du temps, qui n’ont pas de chez eux ne sont pas « civiquement » associés à la marche d’un pays. La pauvreté vous exclut de la démocratie. Mais il faut lors s’interroger –avec Geneviève De Gaulle Anthonioz – : qu’est ce qu’une démocratie qui ignore les plus faible, les plus fragiles, les plus pauvres ?

L’arbitraire ? C’est de refuser le droit de vote à un habitant d’un pays qui n’en a pas la nationalité même s’il y vit depuis trente ans. L’arbitraire, c’est aussi en définitive un comportement institutionnel qui ignore et exclut une partie des ressortissants de ce pays de ses scrutins pour raisons économiques ou sociales. C’est là en réalité un vrai scrutin « censitaire » qui ne dit pas son nom.

 

Pascal Percq – France

 

Liens : http://www.atd-quartmonde.fr/les-tres-pauvres-votent-front-national-faux/

TV : les grands absents

les séries à la télé

les séries à la télé

Ici même il est arrivé parfois que l’on s’étonne du comportement des médias s’enthousiasmant pour tel fait ou tel évènement, manifestant un engouement indécent à l’égard de telle ou telle personnalité (les fameux « people ») mais restant de manière inexplicable désespérément muets et indifférents au sort de milliers d’autres personnes.

La « fabrique » de l’information ressemble à une étrange spirale un peu folle dont nul ne sait vraiment qui décide de ce qu’est ou n’est pas une information, un évènement, un fait susceptible d’être communiqué , ou comme on dit parfois, de faire le « buzz ».

Il n’existe pas vraiment de loi en ce domaine, tout au plus des observations et des analyses des contenus, a posteriori, tentent d’interpréter le phénomène.

Or, puisque ces médias occupent de plus en plus de temps et qu’ils envahissent nos vies, nos pensées et nos pratiques, il serait temps de les examiner de façon plus attentive. Et qu’observe-t-on ?

A qui -et de qui- parlent les médias ? De tout le monde… ne serait-ce pour faire de l’audience ? Rien n’est moins sûr…

Prenons l’un de ces médias, « ancêtre » d’Internet : la télévision. Son contenu peut être observé, analysé, comptabilisé, quantifié, et donc commenté.

Depuis 2009 existe en France, à l’initiative du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) un baromètre de la diversité. Publié une fois par an il a pour objectif de mesurer la diversité à la télévision selon quatre critères : la catégorie socioprofessionnelle, le sexe, l’origine perçue et le handicap. En deux vagues d’observation, en juin et en septembre, 1450 heures de programme diffusées sur 18 chaines de télévision ont été examinées à la loupe.

Il en résulte un constat évident : ce ne sont pas les catégories les plus nombreuses qui sont le plus représentées, loin s’en faut. La télévision montre surtout les classes privilégiées. Les personnes considérées parmi les inactifs (hors retraités) représentent 39% de la population française. Mais elles ne sont montrées à l’écran qu’à raison de 10% du temps des programmes. Les cadres supérieurs, eux, ne représentent que 10% de la population française mais ils occupent 71% du temps d’antenne, tous programmes confondus.

On peut commenter ces données de plusieurs façons. En premier lieu, les médias télévisés s’adressent essentiellement à un public avec un pouvoir d’achat important : la télévision est donc surtout un support publicitaire pour la consommation.

La sous-représentation des inactifs – alors qu’ils sont les plus nombreux devant leur téléviseur- n’introduit pas la notion d’égalité de traitement, que ce soit dans les documentaires, les fictions ou les journaux d’information. Et donc cette non-représentation, cette insuffisance de visibilité, contribuent à mal faire connaitre les personnes ayant des difficultés de vie. De plus, lorsqu’elles sont représentées, dans les journaux télévisés ou les fictions, elles le sont à leur détriment, rarement à leur avantage, dans la chronique des faits divers ou faits de sociétés ou dans le rôle du « méchant » ou du « violent » dans les fictions. Les personnes pauvres sont non seulement caricaturées, elles ont une fonction : faire peur. Peur du pauvre… ou peur de basculer dans la pauvreté. Le sentiment de perdre son statut social et de passer à la trappe de l’exclusion sociale serait partagé par plus de 60% des Français, ce qui est une aberration.

Cette méconnaissance et cette stigmatisation ont des conséquences. Elles contribuent à développer les préjugés, clichés et autres images négatives des personnes inactives. Elles favorisent un double axe : celui de la peur de l’autre, ou dans d’autres cas, la pitié, la commisération, la compassion. Rarement la dignité, jamais l’égalité.

Le « modèle » de société imposé par la télévision est celui d’une catégorie de personnes aisées. Il contribue à développer cette image de « gagnants » contre des « perdants ». Un modèle qui est loin d’être démocratique.

Un tel traitement peut s’expliquer par les lois du marché… il est inadmissible quand il s’agit d’une programmation définie dans le cadre d’une télévision de service public.

A quand une télévision qui présenterait le courage de ceux qui ont la vie difficile ?

Pascal Percq – France

Boston, Bagdad, Dacca… !

Le 15 avril dernier, Boston « faisait la une » à cause d’un attentat à l’arrivée du célèbre marathon.

A travers Boston,c’était tous les Etats-Unis qui se sentaient frappés.

Soyons clairs tout de suite : je le déplore profondément, comme je déplore le drame que vivent les familles des victimes ainsi que celui que vont avoir à affronter les survivants blessés à jamais dans leur corps et leur tête. C’est odieux. Et je ne cherche nullement à transformer les suspects en victimes. Ils demeurent responsables des actes qu’ils ont choisi de poser.

MAIS…

Au Canada, que ce soit sur les canaux télévisés canadiens ou américains, toutes les chaînes n’ont parlé que de « ça », le marathon de Boston de ce lundi 15 avril 2013. Les réseaux spécialisés d’information ont mobilisé toutes leurs équipes, et nous avons pu suivre l’enquête, les analyses, les questions etc… minute par minute. Le monde semblait vivre à l’heure de cet attentat.

Mais je n’ai pas entendu parler de l’attentat, qui, quasiment en même temps, le même jour, à Bagdad, a tué « près de 50 personnes ». On ne donne même pas le nombre exact des victimes, qu’importe… Juste une ligne (pas deux) de texte qui défile au bas de l’écran de télévision. En faisant des recherches sur internet, j’apprendrai que cet attentat a aussi tué 3 enfants, une femme et de nombreux jeunes qui fréquentaient le café où a eu lieu le drame.

Je n’entends pas non plus parler du séisme survenu en Iran, le lendemain de l’attentat de Boston, et qui a fait une « cinquantaine de morts » dans une province voisine très pauvre du Pakistan…

En Amérique du Nord, ces jours-ci, de nombreuses marches silencieuses ont eu lieu en souvenir des victimes de Boston. Je n’ai pas entendu parler d’une seule marche en l’honneur des centaines de victimes qui travaillaient pour des salaires de misère dans des ateliers de couture à Dacca au Bangladesh et dont l’immeuble s’est effondré. Pourtant plusieurs des entreprises pour lesquelles elles travaillaient étaient occidentales (entre autre,canadiennes).

Et si je continuais de chercher, je trouverais d’autres drames en Afghanistan, en Syrie, en Palestine, …des pays qui vivent quotidiennement depuis des années, ce que vient de vivre Boston pour la première fois. La vie humaine est-elle plus importante à Boston qu’à Bagdad ou Dacca …?

A Boston, la « bonne » nouvelle de la capture d’un premier suspect s’est répandue avec la même débauche de médias « La traque est terminée », « Les recherches sont finies », « La terreur est finie et la justice l’a emporté » s’est réjouie la police de Boston sur son compte Twitter…. Après avoir mobilisé 9000 policiers, policières et militaires pour chasser 1 ou deux hommes ! Les scènes de liesse se sont multipliées. D’un côté comme de l’autre, la haine rassemble….

Pourtant la « terreur » est-elle vraiment finie pour tous ? Qu’en pense le peuple irakien, syrien, afghan ?… Cette mobilisation sans précédent de forces armées américaines, cette « sur-sécurisation » est-elle la solution pour venir à bout de la terreur, pour tous ? Ou ne faudra-t-il pas aller plus loin, aller sur le terrain où on peut encore espérer la battre, c’est à dire sur le terrain de l’injustice, des humiliations vécues au jour le jour ? Même si elles n’expliquent pas tout, les réalités de la misère, de l’exclusion, du racisme, de l’exploitation sont certainement des terreaux très fertiles pour faire pousser les extrémismes, et les illusions selon lesquelles la violence serait justifiée.

Où est le discours qui appelle à s’engager sur ce terrain là ?

Bernadette Lang – Montréal ( Canada )