Katrina,10 ans après

 Comme un éléphant invisible qui crie dans le silence…

Manifestation un an après l'ouragan Katrina :

Manifestation un an après l’ouragan Katrina : « des maisons, des écoles, du travail – pas des prisons »

Maria Victoire

NEW ORLEANS, LOUISIANA

Comment peut-on parler de développement durable après une catastrophe naturelle ou humaine quand une population est laissée à l’écart de tout développement ? Comment peut-on parler du réchauffement climatique sans prendre en compte les familles les plus pauvres qui seront encore une fois les premières touchées par les catastrophes et ne pourront pas rebâtir leurs vies après ?

Voici quelques réflexions tirées de mon expérience de volontaire d’ATD Quart Monde habitant à la Nouvelle Orléans au moment de la catastrophe de l’ouragan Katrina et impliquée du mieux que j’ai pu pendant des années et des années dans tous les efforts du Mouvement ATD Quart Monde pour soutenir toutes les familles en situation de pauvreté que nous avons connues, pour les relier entre elles et avec d’autres.

Le 29 Août 2015 les médias feront la UNE sur la reconstruction de la Nouvelle Orléans dévastée par l’ouragan il y a dix ans de cela. Bien que la ville s’est remise de cette catastrophe, il ne faut pas ignorer l’ «éléphant invisible » qui se cache derrière le développement durable de la Nouvelle Orléans. 

Lorsque le monde a pleuré avec les plus pauvres laissés derrière pendant l’inondation, il a vite oublié la vie de ces familles. Où sont-elles ? Que sont-elles devenues ?

Comme dans tous les lieux de misère à travers le monde, les plus pauvres habitent dans des taudis à la périphérie de la ville, sur des terrains glissants où tout est inaccessible : l’école, le travail, les hôpitaux etc… Tout est loin ; tout est lourd à porter. Ils habitent des lieux où règne l’insécurité. Pourtant c’est là qu’ils ont construit leur vie, qu’ils ont tissé des relations entre voisins, bâti des solidarités. La ville n’a vu que la culture de la violence qui régnait dans ces quartiers et en a profité après l’ouragan Katrina pour démanteler tous ces lieux de misère, les privant ainsi de leur culture de survie. Les plus pauvres en paient le prix lourd.

Une catastrophe naturelle comme l’ouragan Katrina a été l’occasion pour l’Etat de mettre en œuvre leur plan machiavélique en poussant davantage les personnes pauvres hors de la Nouvelle-Orléans ? Comme un sénateur disait, « Ce que nous n’avons pas été capables de faire (démolir les appartements), Dieu l’a fait pour nous.»

Ils voulaient se débarrasser des «Welfare Queens » (les reines de l’assistance sociale). Ces mères qui survivent dans ces quartiers insalubres étaient-elles une menace pour toute la ville ?
Au nom du développement durable et de la « gentrification », HANO (organisme pour les logements sociaux) a saisi l’opportunité de démolir 5000 logements sociaux qui ont été remplacés par 3000 logements de revenu mixte, laissant ainsi les personnes les plus pauvres sans relogement. Ils savaient bien que les nouvelles lois, les loyers élevés, les restrictions et toutes les normes nécessaires pour être admis à vivre dans ces nouveaux appartements empêchaient d’emblée les plus pauvres de revenir dans leur quartier.

Actuellement, ils sont agglomérés et errent dans des lieux de misère à la Nouvelle Orléans Est. Ils se retrouvent impuissants à réclamer leur dû.

Malgré la pression des organisations non-gouvernementales qui luttent pour une justice sociale et équitable, les autorités dans leur manière de penser font la sourde oreille. Ils ignorent « l’éléphant invisible » qui crie en silence à l’accaparement de leurs lieux de misère, de leurs écoles publiques, de leur centre de santé. Nous pouvons faire une longue liste de tout ce qui a été enlevé aux familles les plus pauvres.

Pour le dixième anniversaire de l’ouragan Katrina, les projecteurs se tourneront encore une fois vers la Nouvelle-Orléans tandis que le Maire fera l’éloge de la reconstruction de la ville, nous écouterons ce qu’en disent les familles vivant dans la pauvreté comme Eula Collins : « Au fait rien n’a changé pour moi sinon que l’évacuation était une bonne chose pour mes deux derniers enfants ; ils ont pu avoir une bonne éducation en étant au Texas, ils sont maintenant au lycée. Depuis mon retour à la Nouvelle Orléans j’ai changé de maison en maison, habitant avec d’autres tout comme je suis sans-abris. Ce n’est pas une vie. » Elles réveilleront l’éléphant invisible qui crie en silence.

Certains disent encore, « l’ouragan Katrina a été un désastre dans nos vies ; aujourd’hui encore il reste un désastre. Une catastrophe destructrice de nos vies. »

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Eclats de lumière

François Phliponeau,

France

Après trois jours tragiques, les 7, 8 et 9 janvier, la réponse du peuple de France est à la hauteur de son Espérance.

A Paris, dimanche, la lumière était belle dans le ciel, encore plus belle dans le regard des participants.

Photographier, c’est « Ecrire avec la lumière » (photo = lumière, graphie = écriture).

Plutôt qu’un stylo, c’est un appareil photo que j’ai utilisé pour ce blog, où s’impriment des éclats de lumière.

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Noël dans la cage d’escalier

Message de noël 2014

Message de noël 2014

Il y a ces insultes sur le mur à la vue de tous. La cible ? La famille du deuxième étage.

Chaque jour, passer devant cette agression.

Chaque matin, baisser les yeux avant de prendre le bus pour aller au boulot.

Chaque matin, sur le chemin de l’école, fuir ces mots qui résonnent dans la tête.

Il y a aussi les soupirs, les ricanements, les menaces, autant de coups de poings venant blesser encore un peu plus cette famille, déjà si meurtrie.

Violence extrême d’un voisinage désemparé, qui vit plus que sa part de difficultés. Tapi derrière chaque porte, un lot de malheurs, de peines, d’angoisses du lendemain. Un voisinage qui ne comprend pas, ne comprend plus, n’en peut plus. La famille dérange : le désordre indescriptible, le bruit, les chiens…

***

Et puis, il y a cette belle histoire, celle de Noël dernier. Quelques jours avant le réveillon, la maman est venue à la maison Quart Monde :

« Aidez-nous ! » nous lance-t-elle.

« Aidez-nous à changer quelque chose. Pour tous, ça sera la fête mais pas pour nous ! On ne veut pas de cadeau. Juste qu’on efface ces insultes. »

Alors, les volontaires sont allés frapper à quelques appartements, ils ont proposé aux voisins de faire quelque chose ensemble.

Ainsi un, puis deux, puis trois d’entre eux sont descendus pour rejoindre la maman et quelques amis du Mouvement. Ce fut le grand nettoyage dans la cage d’escalier. Les balais, la serpillière, les murs repeints. Des boules rouges, des guirlandes scintillantes, des rires. Il y a eu des paroles échangées entre personnes qui ne se parlaient plus.

Moment magique. Lumière au milieu de la nuit où la solidarité du quotidien, si exigeante, se tisse à nouveau. Quel plus beau cadeau que la paix et la fierté retrouvées ?

***

Chers amis, nous avons besoin de vous pour, ensemble, continuer de gommer ces mots qui blessent et enferment. Nous avons besoin de vos dons pour que, dans chacun de nos projets, dans chaque instant de cette vie partagée, nous puissions permettre aux personnes les plus méprisées de contribuer à l’unité et à l’honneur de leur famille, de leur quartier et du monde.

Joyeux Noël à tous et à toutes !

Délégation générale d’ATD Quart Monde

Pour faire un don à ATD Quart Monde, cliquez ici.

Les travailleurs invisibles du Guatemala

Travailleur agricole dans une exploitation de palmiers à huile

Travailleur agricole dans une exploitation de palmiers à huile

Nathalie Barrois,

Guatemala

« Au moins une fois dans ta vie, tu auras besoin d’un médecin, d’un architecte ou peut-être d’un avocat. Penses-tu parfois que tous les jours, 3 fois par jour, tu as besoin d’un agriculteur ? »

Je reviens d’une conférence qui m’a bouleversée. La Faculté Latino-américaine de Sciences Sociales (FLASCO) présentait un rapport en lien avec les droits de l’homme  » la situation des travailleurs agricoles au Guatemala. »

Depuis pas mal d’années, j’essaie de faire attention à ce que j’achète, que ce soit produit de façon écologique, pour le bien de ma santé et pour la planète. Je soutiens ces labels qui proposent un juste prix qui permet ainsi un développement des communautés, une reconnaissance du travail des paysans. Peut-être vous aussi.

Mais dans cette conférence, j’ai pu écouter et rencontrer ces travailleurs exploités, qui parlaient avec force et dignité de leur conditions de travail : dans la grande majorité des « fincas » (grandes exploitations) du Guatemala, les paysans qui travaillent le café, la canne à sucre, l’huile de palme ou la banane, sont saisonniers, payés bien en dessous du salaire minimum, sans être inscrits à l’assurance santé. Il y a très peu de travail dans le secteur formel alors les gens sont prêts à accepter toutes les conditions, même les plus difficiles

Pour ce salaire en dessous du minimum officiel (30 Q/jour alors que la loi prévoit un minimum de 82 Q par jour), 70 % travaillent entre 9 et 12h, 14 % en réalité plus de 12h, 25 % sont payés à la journée, 75 % sont payés à la tache.

Dans de nombreuses « fincas », les équipements de protection manquent, ainsi que les services de santé, le premier village à 2h de voitureet la tache journalière imposée est impossible à exécuter. Par exemple pour la palme, il s’agit de la couper puis de porter le régime de fruits : un régime pèse plus de 30kg, voir 40 (record 60kg). Et il faut ramasser les graines tombées entre deux !! L’objectif journalier est de 300 régimes (un rapide calcul : pour 10h de travail, un régime toutes les deux minutes !) une seule pause de 10mn pour déjeuner. Celui qui ne remplit pas cette tâche impossible se fait renvoyer.

Alors le travailleur engagé doit se faire aider par sa femme, voire ses enfants (40-50 % reconnaissent avoir besoin d’une aide pour terminer leur travail). Et tout cela pour un seul maigre salaire pour toute une famille. On parle de travail forcé, de travailleurs invisibles. Imagine-t-on les conséquences pour la famille, pour les enfants qui ne sont pas scolarisés ?

Même schéma pour récolter le café. Un travailleur de San Marcos était venu témoigner : « En fait nous acceptons le travail sans même savoir ce que nous gagnerons. Et si tu n’atteins pas l’objectif, tu n’es pas payé. » Avec d’autres, il est en procès depuis 14 ans, bien décidé à aller jusqu’au bout.

Sans oublier l’impact sur la santé, à cause de l’eau polluée des rivières et des puits. Cela je le vois chez les familles que nous côtoyons par nos activités à Escuintla, zone d’exploitation de canne à sucre.

Et du côté de la justice ? Un avocat qui soutient ces travailleurs, maître Alejandro Argueta nous éclaire : « Si l’on parle de droit à la liberté, de droit à l’égalité , toute personne devrait pouvoir être libre de choisir le travail qu’il désire. Pour le moins, d’avoir un travail digne et un salaire décent, comme le code du travail, qui existe au Guatemala, l’exige. Pourquoi si peu de plaintes aboutissent ? (alors qu’il faut déjà un sacré courage pour porter plainte, sachant que l’on risque de se retrouver sur une liste noire, sans travail) C’est qu’en plus de propriétaires peu scrupuleux, de nombreux fonctionnaires de justice oublient qu’ils ont le devoir de faire appliquer ces lois, et donc de soutenir les victimes du travail forcé. Ils devraient eux-même être poursuivi en justice pour irresponsabilité, pour non assistance. »

Simona V. Yagenova (FLASCO) nous criait sa révolte :« Quand nous arrêtons de sentir l’indignation et la douleur, c’est que nous avons perdu une partie de notre humanité. Qui, buvant un café, un chocolat, pense encore à la main, au visage du paysan qui a récolté ? Nous sommes dans un système qui rend invisible, qui normalise ce qui n’est pas normal. Ce travail familial forcé fragilise la famille, fragilise une société les uns vivent dans l’impunité et les autres dans l’invisibilité. C’est tout l’avenir d’une population qui est compromis, En lui refusant l’accès à une vie digne, en tuant ses possibilités d’accomplir une vie de créativité. »

Des voix courageuses se lèvent, qui subissent des campagnes de diffamation ou la répression. Et nous, pouvons-nous agir contre cette impunité ? Que pouvons-nous faire pour que cesse cette exploitation ? Une prise de conscience, à partager autour de nous, en famille, à l’école … Un effort pour lire les étiquettes et peser sur son budget pour acheter équitable. Soutenir les pétitions qui existent, etc…

Soyons créatifs, nous qui avons cette chance d’avoir une liberté d’expression, une reconnaissance et une visibilité !

Il y a une plaie au cœur du monde. Comment la guérir ?

Les actes de violence sont propagés dans tant de pays dans le monde en ce moment !  La vue de cette barbarie, de cette brutalité et de cette inhumanité n’est pas seulement effrayante. Elle cause aussi une douleur profonde et suscite des questions sur l’état du monde.

Comment expliquer ce qui se passe actuellement en République Centrafricaine et au Soudan du Sud ? Comment en est-on arrivé au point où des communautés qui vivaient encore il y a seulement quelques mois dans la paix se regardent aujourd’hui en frères ennemis et se déchirent au point de vouloir chacun voir l’autre disparaitre. Comment ? Pourquoi ?

Comment expliquer l’orientation inter-communautaire de ces conflits à l’origine politique ? Quand je regarde ou écoute au travers des médias ce qui se passe actuellement dans ces deux pays d’Afrique, je me demande pourquoi l’être humain peut avoir une mémoire aussi courte. Je pense au Rwanda de 1994 – à cette blessure qui a tant marquée les esprits et qui saigne toujours au cœur des peuples – je me dis, cela n’a-t-il pas suffi à donner une leçon d’intelligence aux hommes ?

Quand je vois comment les communautés religieuses en Centrafrique et les tribus au Soudan du Sud se déchirent et s’affrontent jusqu’au sang, je pense à la peine et au désarroi des personnes qui appartiennent de par leur origines ou à la faveur des alliances qui se tissent entre communautés au travers du mariage, à la fois à l’un et l’autre des « camps ennemis ». Comme on dit chez nous, où vont-ils se placer ?

Comment et pourquoi l’être humain peut-il se laisser emporter ainsi par la haine et l’animosité au point de nier l’humanité qui est en lui et dans ses semblables ? Que gagne-t-on à propager autant de haine et de douleur ? Il y a quelques jours, un ressortissant du Sud Soudan interrogé par les médias disait à quel point il est épuisé car depuis qu’il est né, il vit perpétuellement dans un environnement saturé par la violence. D’abord avant et maintenant après l’indépendance du Soudan du Sud. Y aura-t-il pour lui et pour tous les autres un jour un peu de paix ?

Aujourd’hui je veux crier « Amour au cœur du monde » pour ce que cesse toute cette violence. Mais ma voix résonne-t-elle assez pour être entendue ? Les voix de toutes les personnes qui crient « Amour et paix au cœur du monde » répandront-elles un jour un écho suffisamment fort pour que guérisse cette plaie saignante au cœur de notre monde et qui se manifeste par la violence et la haine ?

Jeanne Véronique ATSAM  MONENGOMO  – CAMEROUN