Un couloir… pour un miroir.

Des réfugiés syriens arrivent dans le camp de réfugiés de Kokkinotrimithia, près de Nicosie, le 6 septembre 2015. Photo IAKOVOS HATZISTAVROU. AFP

Pascal Percq

France

Les moyens de communication nous informent des réalités les plus tragiques au présent dans le monde entier. Que ce soit les cataclysmes naturels, les guerres, les crises économiques, climatiques nous sommes, que nous le voulions ou non, spectateurs de ces drames et de ces tragédies. Chaque jour des chiffres nous sont assénés avec une telle ampleur qu’ils ne signifient plus rien. Hors d’échelle humaine.

Ainsi, on nous annonce ces jours ci que plus de 6000 personnes ont perdu la vie en tentant de traverser la Méditerranée en 2016, selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). 6000 personnes : c’est déjà l’équivalent d’une petite ville. Disparus sous nos yeux juste le long de nos plages de vacances.

Qu’ils viennent d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, des États en guerre du Moyen Orient : cette Méditerranée est un immense cimetière marin. Au delà de ce chiffre, comment ne pas se représenter ce qu’est un tel coût humain, ce crime et ce gâchis exorbitant  que représentent ces millions de vies disparues et autant de vies cassées en conséquence, anéanties avec ces enfants orphelins, ces parents hébétés, leurs proches endeuillés. Des villes et des villages rasés. Que faire ?

Six ans après le début du conflit en Syrie c’est par millions que les Syriens ont été contraints de quitter leur pays. La communauté internationale – l’Union Européenne en particulier – n’a pas brillé par ses initiatives humanitaires. Là encore les grands décideurs ont failli de leurs responsabilités en se défaussant, à quelques rares exceptions près, en les marchandant avec la Grèce ou la Turquie comme hier avec la Lybie de Kadhafi.

Cette catastrophe humanitaire est telle qu’on en vient à douter nous-mêmes de notre propre humanité. Nos États sont incapables de résoudre ces drames ? Aussi faut-il rechercher dans de multiples et minuscules initiatives locales, menées par des gens très ordinaires, des réponses très concrètes. Face à ces situations de désarroi total, en ce qui concerne la France, des accueils se font malgré tout. Dans des quartiers comme dans de modestes communes. Comme ce qui se passe courageusement à la frontière italienne dans la vallée rebelle de la Roya sur les hauteurs de Nice, dans le Nord du pays à Grande Synthe, près de Dunkerque, et dans bien d’autres lieux dont on parle peu, trop peu. Ici et là, sans attendre de consignes, des habitants, des élus ont décidé, à leur niveau, d’agir et d’ouvrir leur porte et pour certains leur foyer à ces désespérés. Ils redonnent un peu d’humanité à nos sociétés. Mais comment démultiplier ces gestes ?

Ces jours-ci, à Paris, des organisations chrétiennes (catholiques et protestantes) viennent d’annoncer leur volonté de créer un « couloir humanitaire » entre le Liban et la France pour y recevoir dignement 500 réfugiés exilés. 500, c’est déjà ça. Un accord a été obtenu le 14 mars entre l’État français et ces organisations (Secours Catholique, Fédération protestante, etc.).

Le projet s’inspire de ce qu’ont réussi à mettre en place en 2016 des chrétiens italiens entre la corne de l’Afrique et l’Italie. Un responsable de la Communauté Sant Egidio expliquait en Italie : « Le couloir humanitaire est une opportunité pour les personnes qui vivent dans de très mauvaises conditions dans les camps de réfugiés éthiopiens. À travers ce mécanisme, ils arrivent en Italie de manière sûre et légale. Nous croyons que c’est la seule façon de lutter contre les trafiquants et d’éviter que des personnes ne meurent pendant leur voyage de migrant. »

À partir du mois de mai, des réfugiés syriens vivant actuellement dans des camps au Liban devraient donc arriver en France par avion et par groupes de 50 personnes. Les cinq organisations françaises s’engagent à héberger et soutenir économiquement ces personnes tout au long de leur parcours migratoire et leur processus d’intégration en France. Elles ont besoin du soutien de tous.

Dans cette période pré-électorale où les tensions s’affrontent, où le rejet de l’autre, l’étranger, le pauvre, le différent devient un épouvantail brandi par certains candidats, ATD Quart Monde a raison d’interpeller les politiques en exigeant en termes simples : « Nous vous demandons d’agir et de prendre des mesures pour accueillir dignement les populations déplacées, d’ici ou d’ailleurs ». Accueillir et non refouler.

Ce couloir humanitaire est l’opération de la dernière chance non seulement pour les intéressés mais aussi pour nous mêmes. Elle doit réussir, non seulement pour illustrer une autre France « accueillante », mais aussi pour le salut de notre propre dignité, autrement dit, pouvoir encore se regarder dans une glace.

« Prendre part au savoir »

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La « frontière verte » dans le village de Mödlareuth a séparé les habitants durant la guerre froide. Photo modlareuth.de

François Jomini, Berlin

17 octobre 2016, Naila en Allemagne. La commémoration de la journée internationale de l’ONU pour l’élimination de la pauvreté rassemble une grande diversité de citoyens engagés dans leur région, un ou deux représentants politiques, des familles réfugiées, une délégation d’ATD Quart Monde en provenance de Berlin, dont certains membres de nationalité allemande connaissent, ou ont connu aussi l’errance.

Sont également présents des élèves de l’école privée de Martinsberg, dont le projet pédagogique est d’offrir une perspective d’avenir à des enfants jetés par la guerre et le dénuement sur les routes de l’exil.

Au cœur de cette belle campagne du nord-est de la Bavière, aux confins de la Thuringe et de la Saxe, non loin du petit village de Mödlareuth, qui fut longtemps coupé en deux par le « rideau de fer », se manifeste, comme ailleurs en Allemagne, une volonté d’accueil et de solidarité de la part des habitants envers ces familles obligées de fuir l’horreur d’un conflit qui n’est pas le leur. Une solidarité qui se mesure à l’aune d’une certaine conscience historique.

En effet, chez les personnes que nous rencontrons, la blessure demeure vive du bilan humain, impitoyable et mortel, imposé par des décisions géo-stratégiques absurdes dans l’histoire encore récente. Entre 1949 et 1989, dans ce village agricole de Mödlareuth, surnommé ironiquement « Little Berlin », une cinquantaine d’habitants furent séparés et rangés arbitrairement dans les « blocs » antagonistes de la guerre froide, selon le côté du ruisseau où se situait leur ferme. Le mur et son no man’s land meurtrier, obstrua l’horizon de la petit école où des générations d’enfants avaient fait ensemble leurs premières classes. Il transforma en impasses les chemins vicinaux empruntés par des générations de paysans, dont l’économie locale est fondée sur l’échange de services. Il sépara les membres d’une même famille, déchira aveuglément des couples d’amoureux…

Mon regard se pose sur les dessins d’enfants de familles immigrées discrètement épinglés sur un panneau : sans mise-en-scène, ils décrivent, avec la netteté propre au trait des enfants, les fulgurances de feu qui hantent leurs nuits. Il faut presque y regarder à deux fois pour déceler la tragédie sous l’apparence naïve du dessin d’enfant.

A la question « à quoi aimerais-je prendre part ? », un adolescent de l’école de Martinsberg répond : « Ich hätte gern am Wissens teilhaben ». Littéralement : « J’aimerais prendre part au savoir ».

Tant il est vrai que le savoir n’est pas d’abord chose que l’on s’approprie, mais ce à quoi l’on participe, de tout son être et avec son histoire, pour aller vers un ailleurs.

A cette condition le savoir est libérateur. Il est aussi réunificateur. Ainsi s’exprime cet homme âgé de la région de Mödlareuth : 25 ans après que les pelleteuses aient renversé le mur « physique » comme un château de cartes, il est encore aujourd’hui nécessaire de réparer la saignée laissée au fonds des hommes par tant de violence, tant de mensonges, de non-dits et de désinformation programmée… Ce n’est qu’en permettant à celles et ceux qui furent séparés par ce mur arbitraire, aveuglant et meurtrier, de dire et d’écouter mutuellement leurs histoires singulières, qu’il est envisageable de guérir en l’homme ce que la grande Histoire a déchiré aveuglément. De telles rencontres ont lieu chaque semaine : « Ici, la réunification se vit vraiment au quotidien. »

Je lis ce passage de l’écrivain nord-américain Robert Penn Warren, dans son roman « Un endroit où aller ». Il décrit l’enfant pauvre du Sud prenant conscience soudainement, en ouvrant les pages d’un livre de latin, que ces mots illisibles et incompréhensibles, loin d’être opaques, se révèlent être autant d’ouvertures dans la muraille obscure qui enclôt son monde étroit, par lesquels jaillit la lumière d’un autre monde.

C’est aussi l’approche savante de cette femme pauvre, ici à Berlin, ayant quitté son pays d’origine et ses sécurités primordiales pour un autre monde, quand elle affirme que son école c’est les autres, indépendamment de leur langue, leur nationalité et leur milieu.

 

Avoir accès à l’éducation quand on est réfugié

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Dans un camp de réfugiés.

Traduit du blog Together in Dignity

De Kristy McCaskill

Ahmed a 21 ans, il vient d’Irak et il est étudiant en médecine. La crise qui agite son pays l’a contraint, l’année passée, à s’enfuir avec sa famille et à abandonner ses études. Brillant et plein de compassion, Ahmed ne demande rien de mieux que de retourner à l’université pour y finir ses études et devenir médecin-anesthésiste.

Fatima est une jeune fille brillante. Elle vient de Syrie. A 16 ans, elle n’a pas pu aller à l’école depuis plus d’un an, le temps pour sa famille de faire le voyage entre Alep et la Grèce. Alors même que sa ville est devenue une zone de guerre, elle m’a raconté qu’elle voulait y retourner, pour pouvoir aller à l’école.

Ahmed et Fatima sont tous les deux bloqués dans un camp-prison, en Grèce, sans avoir accès ni à l’éducation, ni au développement. La crise actuelle des réfugiés est en train de créer une « génération perdue », un ensemble de jeunes gens pour qui la privation d’éducation n’est pas seulement un refus de leurs droits les plus fondamentaux mais aussi un facteur accélérant la croissance du travail des enfants, des mariages forcés et de la radicalisation.

Durant les quatre mois que j’ai passés à travailler avec les réfugiés en Grèce et en Turquie, j’ai rencontré bien des enfants qui, alors qu’ils rêvent de recevoir une éducation et de construire une vie meilleure, sont incapables de seulement écrire leurs prénoms. Selon un rapport récent de Save the Children, plus d’1 enfant sur 5 en âge de scolarisation qui vit actuellement en Grèce n’a jamais été à l’école et, en moyenne, les enfants syriens sont déscolarisés depuis plus de deux ans. Les rapports récents ont montré que seulement 30% des enfants syriens qui vivent en Turquie ont accès aux services éducatifs.

Cependant, l’impact du conflit sur les enfants ne se limite pas à ceux dont les familles se sont enfuies en Europe. 2.8 millions d’enfants syriens environ ne sont plus à l’école et 1 école sur 5, en Syrie, a été détruite ou bien est occupée par des forces militaires.

La réaction de la communauté internationale à la crise des réfugiés a été insuffisante à bien des égards mais la réaction à la crise éducative est particulièrement inappropriée. Il y a de l’espoir toutefois. Le gouvernement grec avait annoncé avant l’été qu’il mettrait en place des programmes éducatifs dans les camps des réfugiés sur tout son territoire, avec pour but de développer un programme éducatif complet d’ici l’automne. La Turquie s’est fixée pour but de scolariser tous les enfants syriens réfugiés d’ici l’année prochaine.

Mes expériences en Grèce et en Turquie m’ont rendu très sceptique devant ces promesses mais l’attention nouvelle à l’éducation du Haut Commissariat des Nations pour les Réfugiés me donne des raisons de garder espoir. Des pays comme la Suède et l’Allemagne, où beaucoup de réfugiés ont cherché asile, commencent à mettre petit à petit en place des initiatives éducatives pour aider les jeunes gens à s’intégrer à leur nouveau pays et à la société.

Offrir un accès à l’éducation est l’un des gestes les plus importants et les plus significatifs qui puissent être faits pour les enfants affectés par les conflits. L’éducation suscite la cohésion sociale, nourrit l’indépendance et donnent aux enfants et à leurs familles de l’espoir pour le futur, un espoir qui revêt une importance toute particulière pour ceux qui vivent dans l’incertitude de la guerre et de l’exil. J’espère que les gouvernements du monde entier vont se rendre compte de l’importance de l’éducation pour les jeunes réfugiés afin que des jeunes gens comme Ahmed et Fatima, et des millions d’autres comme eux, se voient offrir la chance de développer pleinement leur potentiel.

Une bouteille à la mère

Kobani en ruine photo ibtimes.co.uk

Kobani en ruine
photo ibtimes.co.uk

Une blogueuse, Sophie Torris, qui vit au Québec partage cet article sur son blog « Le Chat qui louche » en écho au drame du petit Aylan Kurdi, enfant de réfugiés syriens échoué sur une plage turque la semaine dernière. Elle invite à se méfier du piège de l’émotion et en appelle à trouver de vraies solutions de paix. Elle fait le lien avec la situation des enfants de son pays qui sont victimes d’un système scolaire à la dérive.

« Bien sûr, comme vous, je suis dévastée. Permettez que je me réfugie dans l’écriture, ma terre d’asile et mon arme de construction massive. Je pourrais passer mon arme à gauche, du côté du cœur et me contenter de pleurer les trois ans mutilés de ce petit garçon.

Bien sûr, comme vous, j’ai été bombardée par cette image qui, si elle noue la corde sensible autour du cou, risque de bâillonner la raison. L’émotion, si elle est de bonne guerre, s’attaque-t-elle à l’origine des problèmes ? Malheureusement, quand les sentiments déferlent, la capacité d’analyse reste souvent en rade.

L’enfant échoué est une bouteille à la mère, au père que nous sommes.  Quel message choisissons-nous d’y trouver ?

Quelle serait la véritable planche de salut pour ces familles entières qui viennent noyer leur désespoir sur les côtes européennes ? Car n’est-ce pas avant tout un acte de désespoir que de choisir le risque de l’exode, la menace d’un naufrage, le péril d’un futur incertain plutôt que de rester dans son pays ? N’est-ce pas un acte de désespoir que de fuir un pays sans issue pour une issue des plus incertaines ?

Il a fallu que l’on médiatise l’image d’un enfant mort alors que les côtes européennes sont un charnier depuis trois ans, pour que nos cœurs désarmés partent enfin en croisade. On couvre le feu de nos culpabilités en réclamant l’institution de quotas d’accueil. On se fait porte-étendard de la cause en se proposant soi-même comme camp de base : un petit Aylan Kurdi dans chaque foyer, ça ne serait pas la mer à boire, non ?

J’ai le mal de mère. Parce qu’en faisant preuve de bons sentiments, on bat nous aussi en retraite, en laissant derrière nous un terrain miné et des gens dessus. Si vous étiez Syrien,

ne voudriez-vous pas, tout simplement, mieux vivre chez vous ? C’est la guerre qu’il faut arrêter, et non réguler le flot d’immigration, supprimer les raisons de partir plutôt que d’imposer des quotas de réfugiés.

Nous ne sommes pas sur le même bateau, ici, au Québec. Nous n’avons pas à fuir tout un champ de ruines, pourtant, certains de nos terrains sont minés. Chaque année, des centaines d’enfants fuient les rives de la commission scolaire du Saguenay. Surtout des garçons, et certains sont encore en culottes courtes.

Ce n’est pas avec joie qu’on quitte l’école. C’est un acte de désespoir plus ou moins conscient, parce que ce terrain d’apprentissage est désolé, parce que ce milieu de vie n’est plus acceptable. On entasse de plus en plus les écoliers et les étudiants dans des espaces de vie réduits, on s’interdit actuellement, moyens de pression obligent, d’agrémenter leur nourriture ou de leur offrir des trêves, on les sanctionne sans leur offrir toute l’aide dont ils ont besoin, on dévalorise ceux et celles à qui l’on confie leur instruction. N’est-on pas en train de faire de l’éducation un champ de mines ? N’est-on pas en train de faire de l’école une Kobani* ? Chaque année, des centaines d’enfants fuient ses rives, bien avant l’heure, tentant de rejoindre, sans diplômes, celles du marché du travail. Ainsi, ils choisissent le risque de s’y échouer plutôt que de rester face à des tableaux trop noirs sur les bancs d’une école entonnoir.

Les petites filles sont mieux armées pour faire face aux hostilités. Si elles supportent de bonne guerre la souffrance de ce long bivouac, peut-être est-ce parce que, matures plus jeunes, elles sont capables de s’investir aujourd’hui pour demain. J’ai beau faire la guerre aux préjugés, je pense que les petits garçons veulent avant tout jouir du présent et peinent à se projeter dans l’avenir. Mon fils tente actuellement de survivre dans des tranchées de chiffres et de lettres avec si peu de munitions que c’en est héroïque. Il a encore confiance en l’éducation quand d’autres n’y voient plus qu’un champ de bataille où aucune victoire n’est possible.
L’école doit rester un lieu attractif. Et pour en finir avec ces guerres sans merci qui poussent des régiments d’enfanterie à la fuir, ne devrait-on pas supprimer les raisons de cet exode, de ce décrochage qui s’avère parfois si suicidaire ?

Je suis Aylan, je suis Tom, mon fils. Je suis tous ces enfants sur le sentier d’une guerre qui ne devrait pas être la leur. Je suis pour un traité de paix signé sur les décombres, seul engrais véritable qui ferait refleurir l’espoir. »

*Kobani est la ville syrienne, théâtre de combats violents entre djihadistes de l’État Islamique et miliciens kurdes, que fuyait la famille d’Aylan Kurdi.

Sophie Torris

Michel et les migrants à Calais

migrants à Calais

Pascal Percq

France

Michel était éducateur et vit dans le Sud Est de la France. Il a la « fibre sociale » dit-il. Une fois à la retraite il y a une dizaine d’années, il a voulu se rendre utile dans une association humanitaire près de chez lui. Avec son épouse, il a commencé à collecter des habits qu’on déposait chez lui. Trier, laver et les redistribuer ou les expédier dans des contrées défavorisées. Un jour Michel découvre à la télévision le désarroi et le grand dénuement de centaines de migrants venus du monde entier qui attendent à Sangatte-Calais de pouvoir se rendre en Grande Bretagne ; il se demande comment leur faire parvenir ces piles de vêtements qui attendent dans son garage.

Il prend alors contact avec l’Association Salam (Soutenons, Aidons, Luttons, Agissons pour les Migrants) à Calais et parvient à convaincre une grosse entreprise de transports, dont le siège est près de son domicile, d’acheminer des colis. Deux à trois fois par semaine, il complète ainsi avec ses paquets l’arrière des camions rouges.

A l‘arrivée, l’association Salam distribue les vêtements. Entre Michel et Salam, la filière s’organise à distance. Jusqu’à ce qu’un jour, au bout de deux ans de cette pratique, un bénévole de Salam l’interpelle : « Depuis le temps que tu nous envoies des paquets, pourquoi ne viendrais-tu pas toi-même ? » Sitôt dit, sitôt fait : Michel fait son sac et prend la route pour Calais. « J’ai dû regarder la carte de France, je n’étais jamais monté si haut » dit-il. L’accueil est amical, chaleureux et la rencontre avec les migrants bouleverse Michel : « c’est inimaginable ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils continuent de vivre ici» dit-il. C’est pour eux l’aboutissement du voyage. Or, il leur reste 35 kilomètres à faire pour traverser la Manche et on les bloque dans des conditions effroyables. Un bras de mer infranchissable. La nuit, le jour, se cacher pour entrer clandestinement dans la remorque d’un camion qui fait la traversée de la Manche. Certains tentent le tout pour le tout en sautant sur les camions depuis un pont. Leur récit est incroyable.

Depuis 2007 chaque année, Michel passe donc deux mois loin de chez lui à Calais ou Sangatte (dont le centre d’accueil pour migrants a été fermé en 2002, générant des campements sauvages régulièrement détruits par les forces de l’ordre)  avec les compagnons bénévoles de Salam. Il y séjourne les mois d’avril et d’octobre. Il y était en octobre dernier, à rencontrer et à porter secours à tous ces déplacés dans leur campement improvisé, derrière le plus grand supermarché marché de Calais ou de chaque coté de la route qui mène à l’usine. Ils n’ont rien. Ils vivent dans le plus grand dénuement. Michel et les bénévoles apportent des repas, des vêtements, quelques soins. On se parle. « En 2007 ils étaient environ 300, ils sont maintenant près de 2000 ! On les chasse de partout. Beaucoup sont venus d’Afghanistan, d’Irak, du Kurdistan : des pays en guerre. Maintenant ils viennent surtout d’Afrique, d’Erythrée. Ils veulent aller en Angleterre Ils en rêvent et ont pour la plupart de la famille là bas avec qui ils sont en contact. »

La répression des migrants par la police de Calais a été terrible en 2009. Mais ils reviennent toujours, regardant par-delà la mer les côtes d’Angleterre. On les rejette systématiquement de la ville. La violence entraîne la violence. Des échauffourées se produisent. Pour Michel, le projet de centre d’accueil qui serait créé à l’écart de la ville ne suscite aucune illusion : « Il ne fonctionnera que le jour, or, c’est la nuit que ces gens ont besoin d’un toit. On veut simplement les rendre invisibles. »

En octobre dernier, Michel a rencontré davantage de femmes et d’enfants qu’auparavant, ce qui l’inquiète beaucoup, car c’est la population la plus fragile. Ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes personnes qu’en octobre ou avril, et c’est pour lui un mystère : « c’est donc qu’ils réussissent quand même à passer… ». Il est indigné par l’attitude des autorités françaises qui, non seulement chassent les migrants et dévastent leurs camps improvisés, mais sont allés en 2009 jusqu’à poursuivre les bénévoles de Salam pour « délit de solidarité ». De retour chez lui, Michel est intarissable : il ne cesse de raconter autour de lui, une fois revenu dans « son Sud » la détresse de ceux qu’il a accompagnés dans le Nord de la France. « Il faut parler, témoigner, dénoncer ce que vivent ces personnes, répète-t-il. Ce sont des êtres humains. On ne peut pas les maltraiter comme on le fait ».

 

Il faut du courage pour être réfugié

Jeanne-Véronique Atsam Monengomo

Voici maintenant plusieurs années que violences et violations des droits de l’Homme ont fait leur lit en République Centrafricaine. Malgré les appels à la paix lancés dans ce pays ou venant de l’extérieur, rien n’y fait. La situation sécuritaire se dégrade et entraîne un exode massif d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuient vers le Cameroun et le Tchad principalement, pour échapper à la violence et à la mort.

Dans leur fuite, les gens essayent de partir le plus léger possible car les chemins par lesquels il faut passer pour atteindre les pays d’asile sont chargés d’embûches et de mauvaises surprises : des enlèvements, des meurtres, des pillages, des viols, et aussi, plusieurs semaines de marche à pied, sous le soleil et la pluie, des nuits sans abri, des jours sans pain, sans eau.

Du courage, il en faut pour être réfugié. Car être réfugié, c’est très souvent partir soudainement, tout laisser pour sauver sa vie, aller vers l’inconnu pour tout recommencer, voir sa famille se déchirer ou simplement être disséminée, faire face à des situations difficiles à gérer quand devant la peur de la violence et de la mort, un parent peut avoir la volonté mais pas les moyens de sauver tous ses enfants.

C’est l’histoire de ce père de trois enfants dont l’un est handicapé et les deux autres valides et qui, surpris par des assaillants ayant envahi le village dans lequel il vivait en RCA, n’a pas eu le temps de prendre avec lui dans sa fuite son fils handicapé des jambes. Les deux autres l’ayant suivi parce qu’ils pouvaient courir à travers champs, se sont retrouvés avec leur père au Cameroun avec, dans le cœur, la douleur de n’avoir pas su sauver leur frère et fils, en se demandant ce qui lui était arrivé, ce qu’il était devenu.

La forte mobilisation nationale et internationale aidant, l’enfant handicapé a été retrouvé sain et sauf et grâce aux informations qu’il a pu donner, sa famille a été localisée au Cameroun où il a été conduit il y a 5 mois. Mais les retrouvailles étaient difficiles, la culpabilité du père et des frères étant grande devant ce qui était arrivé. Il fallait trouver du courage pour se regarder dans les yeux, pour se parler, pour s’embrasser. Être réfugié, c’est aussi parfois avoir le courage, la force de pardonner et de se pardonner.