In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.

Anna a eu un enfant

ladybirdladybird

Image tirée de l’extraordinaire film de Ken Loach Ladybird ladybird (1994). J’ai vu ce film à Madrid en 94, six ans avant d’aller vivre et travailler à Londres. J’avais pensé, à ce moment-là, que le film était exagéré, sans doute pour servir l’intention du cinéaste. J’ai su plus tard que la réalité pouvait être encore plus dure.

Traduit du blog Cuaderno de viaje, Anna ha dado a luz, par Brigitte Le Roy
Article de Beatriz Monje Barón, Londres/ México

La presse espagnole relatait récemment avec force détails l’histoire d’une famille pré-adoptive qui avait été contrainte de remettre à sa mère biologique l’enfant dont elle avait la garde. Il semble que les personnels de protection de l’enfance et les juges impliqués aient considéré, quatre ans après la naissance et le retrait immédiat de l’enfant, que sa mère réunissait suffisamment de conditions pour lui offrir une éducation en toute sécurité matérielle et affective. Au-delà de ce cas concret, la nouvelle a mis en lumière non seulement l’incompétence institutionnelle dont ont été victimes cette mère biologique, cet enfant et cette famille pré-adoptive, mais aussi et surtout la violence institutionnelle que subissent les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale.

Au fil des jours, nous avons été témoins, à travers la télévision, la presse et les réseaux sociaux, de la souffrance, sans doute naturelle et terrifiante, de la famille pré-adoptive ; nous avons vu à plusieurs reprises leurs visages plein de douleur, et avons été témoins de la compassion née chez tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’identifient à ce couple. Certes il est difficile d’imaginer pire chose que la douleur que peut provoquer une telle séparation. Mais il y a quelque chose de pire encore, bien pire, c’est justement la douleur dont souffrent, au nom de la protection de l’enfance, des milliers de pères et de mères en situation de pauvreté en Europe, des milliers d’enfants aussi : la douleur d’une séparation brutale, presque toujours définitive et qui repose trop souvent sur les préjugés des services de protection de l’enfance et leur incapacité à comprendre les circonstances d’éducation qui sont celles des familles en situation de pauvreté.

Tout au long de mes huit années de travail à Londres au sein d’ATD Quart Monde, nous avons conçu de nombreux projets pour lutter contre cette violence qui semblait inévitable au Royaume Uni, à savoir que la majorité des enfants de pères et mères jeunes en situation de pauvreté que nous connaissions étaient retirés de la garde de leurs parents et placés en adoption contre leur volonté. Avec ces pères et mères, nous avons imaginé des solutions pour développer leurs savoir-faire en matière d’éducation, malgré les circonstances adverses de pauvreté, des manières de rendre visible leurs initiatives pour assurer le bien-être de leurs enfants, des chemins de résistance contre la violence institutionnelle, des outils de langage pour se défendre face aux tribunaux, des stratégies de protection… Cependant, malgré tous nos efforts, j’ai souvent vu de mes propres yeux et avec quelle douleur, le visage totalement décomposé des mères qui voient partir leurs enfants, souvent des nouveaux nés, ou celui des enfants séparés de leurs parents.

Ces visages criants de douleur et impuissants – que seuls pourraient décrire les larmes et la rage qui me reviennent en cet instant précis – ne sont jamais apparus dans les médias, n’ont jamais été l’objet de compassion ni d’empathie, n’ont jamais suscité de la part des médias ou des citoyens des réactions pointant l’incompétence et la violence institutionnelle. De même qu’on nous montre aujourd’hui la douleur de la famille pré-adoptive, nous n’avons pas vu il y a quatre ans le visage de douleur de la mère biologique de cet enfant retiré et placé en adoption en Espagne. Cela fait froid dans le dos de réaliser à quel point la souffrance des pauvres est ignorée.

Il serait juste à présent de témoigner de tout ce que j’ai vu durant ces années-là, mais je n’en ai pas la force – et je me console en pensant que nous l’avons fait tout au long de ces années (voir article de la Revue Quart Monde n°209), comme continue à le faire encore aujourd’hui l’équipe d’ATD Quart Monde de Londres. Il y a cependant le souvenir d’une nuit qui ne cesse de m’émouvoir depuis l’instant où j’ai lu cette nouvelle qui m’a poussée à écrire. Anna avait 22 ans et avait été elle-même retirée à sa mère et élevée dans une institution. Sa première fille, Maria, lui avait déjà été retirée par les services sociaux des années auparavant. Pourtant, Anna désirait tellement élever un enfant. Les services sociaux qui avaient enlevé Anna à sa mère pour la sauver, n’ont pas considéré, au moment de cette première grossesse, qu’elle avait le potentiel d’être une bonne mère, ils ne lui ont même pas donné une chance. Anna s’est trouvée à nouveau enceinte, et moi, peu de temps après, de ma première fille. Très vite, Anna a demandé aux services sociaux ce qu’elle devait faire pour garder avec elle son bébé quand il viendrait au monde, mais tout le mécanisme s’est mis en marche et la décision de retrait et de mise en adoption fut prise comme dans tous les cas, avant même la naissance du bébé.

Chaque jour qui passait pour Anna était un jour de plus qui la rapprochait de l’accouchement, un jour plus près de la fin, pas du commencement. C’était très difficile pour moi de rester près d’elle, j’ai eu souvent envie de l’abandonner à sa douleur pour être toute à ma joie de la future naissance, du commencement. Anna avait dépassé le terme mais le bébé ne naissait pas. Tout semblait d’une sagesse naturelle au–delà de notre entendement. Presque quinze jours plus tard, en fin d’après-midi, la mère d’Anna m’appela pour me dire que c’était une petite fille et qu’Anna me demandait de lui rendre visite le soir même, le seul où elles seraient toutes les deux ensemble. Bien sûr, mon cœur résistait à en passer par là. J’arrivai à l’Hôpital à la nuit tombée, avec mon appareil photos, un cadeau pour la petite Sarah et des fleurs pour Anna. Je suis restée avec elle quelques heures et j’ai pris beaucoup de photos, énormément de photos. A l’invitation d’Anna, j’ai pris aussi Sarah quelques minutes dans mes bras et sur mon ventre de mère enceinte. Chaque seconde que je la tenais dans mes bras, j’avais l’impression de lui voler quelque chose, mais c’est Anna qui me l’avait demandé. Elle voulut aussi me prendre en photo avec Sarah.

Je ne suis pas sûre que ce soit à ce moment précis, ou bien de retour chez moi, ou quelques jours plus tard, que je compris qu’Anna avait voulu que je sois là, ce soir-là à l’hôpital, pour être témoin, pour graver dans nos mémoires que tout cela était bien arrivé : elle avait mis au monde un enfant, elle avait été mère, elle avait donné un prénom à sa fille : Sarah. Le lendemain, Anna sortit de l’hôpital sans sa fille, mise sous la protection des services sociaux dès le matin même. Je ne me souviens en rien de ce que nous nous sommes dit, Anna et moi, la première fois que nous nous sommes revues ensuite, mais je n’oublierai jamais son visage de souffrance et de honte.

Au cours des années qui suivirent, autour de ma fille Lucia, Anna me demanda souvent de parler de cette nuit avec Sarah dont j’avais été témoin, de parler de cette nuit pour qu’on ne puisse oublier ni la naissance, ni la maternité, ni la douleur.

C’est pour cela même que j’écris aujourd’hui, contre la douleur des pauvres qu’on ignore, et pour notre humanité partagée.

 

Silence et recueillement place de la Bourse à Bruxelles

Sophie Maréchal et Marie-Ange Libert,

en France

Bruxelles-place de la bourse

Loin des grands discours et du bruit des médias, des citoyens se rassemblent ces jours-ci place de la Bourse au cœur de Bruxelles (Belgique), en hommage aux victimes des attentats du 22 mars.

Des petits gestes qui invitent au silence et à la paix, comme en témoigne cet article d’un journal belge, La Libre.be :

« Un violoncelle joué par un jeune homme perce le lourd silence, il est applaudi. Toujours plus de fleurs, de bougies sont déposés sur le parvis alors que la nuit est tombée sur Bruxelles.

Une mère et ses deux enfants allument une petite bougie et la déposent aux côtés d’autres disposées en coeur. Un peu plus loin, d’autres petites flammes forment le symbole universel de la paix.

« Chrétiens + musulmans + juifs = humanité » peut-on lire par terre, parmi les innombrables messages écrits à la craie de couleur. « Unis contre la haine », peut-on lire sur une banderole brandie sur les marches de la Bourse.

L’ambiance est calme, au recueillement. Des chants sont parfois chantés en choeur, comme « Imagine » de John Lennon, repris notamment par le carillonneur de la KUL. … »

Que cette recherche de paix nous aide à trouver les chemins pour bâtir une humanité avec tous, sans rejet de l’autre, ni jugement qui condamne. Pour cela, il faut sûrement beaucoup de silence…

 

Debout et fraternels

François Phliponeau,
France
Le journal Libération vient de publier un très beau texte à la suite des assassinats du 13 novembre à Paris.

On y lit notamment :

Touchée en plein cœur, la France pleure. Elle pleure ses citoyens assassinés, victimes d’une violence inouïe et innommable. Parce que la barbarie a encore frappé, la France doit encore se lever. Face à un drame inédit d’une telle ampleur, nous devons plus que jamais nous concentrer sur l’unité ! Oui face au terrorisme, face à la peur, face à la violence : Nous sommes unis ! Le but de la terreur, au-delà du chiffre macabre des victimes, est de provoquer la division d’une nation, d’une famille.

Un piège nous est tendu ! Nous devons refuser d’y succomber ! La division, la délation, la stigmatisation sont au cœur de ce piège sournois. Chaque fois que nous tentons hâtivement de désigner des responsables de ce crime dont seuls les auteurs sont coupables, nous tombons dans le piège d’une division programmée et orchestrée.

Dès aujourd’hui avec tous les Français, traduisons nos intentions dans l’action. Nous pouvons rejoindre les hôpitaux les plus proches pour donner notre sang, adhérer aux associations créatrices de lien social, soutenir les ONG, tisser des liens avec nos voisins, lutter autour de nous contre le racisme et les préjugés…

Le combat contre le terrorisme sera long, il sera dur, il nous réserve des moments difficiles, mais tant que nous agirons ensemble la France restera debout. Les terroristes nous ont adressé un message. Ils ont voulu mettre la France à genoux.
Disons-leur à notre tour que nous sommes debout ! Debout et soudés, main dans la main, les uns avec les autres et jamais les uns contre les autres. Notre unité est notre bien le plus précieux. Protégeons-le et donnons lui tout son sens aujourd’hui, l’heure est à la Fraternité qui est notre véritable rempart contre la violence aveugle du terrorisme et la division planifiée.

 

Y a-t-il quelque chose pire que la guerre ?

Jeanne-Véronique Atsam

Cameroun

La guerre n’est pas seulement la négation des droits l’Homme tandis que la paix est la condition première de leur plein respect comme le disait un jour L. Sédar Senghor1, la guerre est surtout, à notre avis, la pire chose qui puisse arriver aux êtres humains : voir son environnement brusquement et durement déstabilisé, être témoin oculaire de tant de décès tragiques et soudains, de tant de violences et de barbarie. Tout perdre, devoir tout quitter, partir vers l’inconnu, subir la faim, le froid, l’errance, etc…

Hélas ! C’est à juste titre qu’on peut dire qu’on en est bien loin du jour où cette vérité va amplement raisonner dans la tête de chaque être humain, en sorte que nulle part dans le monde la paix ne cède la place à la guerre.

« Aïe ! La guerre ! Il n’y a rien de pire ». Ces mots de ma sœur aînée qui travaille depuis quelques mois dans le camp de réfugiés de Gado à l’Est du Cameroun n’ont pas cessé de résonner en moi depuis la dernière visite que je lui ai rendue en octobre dernier.

Je l’avais alors accompagnée à son travail, et avec un collègue à elle et une amie venue d’Espagne, nous avons fait à pieds le tour de ce camp humanitaire qui abrite vingt mille personnes : hommes, femmes et enfants ayant fui la guerre qui sévit depuis plusieurs années déjà en République de Centrafrique (RCA).

J’ai été frappée par l’histoire d’une petite fille qui a perdu l’usage de ses jambes parce qu’elle fuyait les atrocités en RCA pour se réfugier au Cameroun. En effet, elle a tellement dû tellement courir que ses ligaments se sont fatigués au point de causer une paralysie de ses deux jambes. Suite à cela, elle ne pouvait plus marcher quelques jours après son arrivée au camp et ce jusqu’à ce jour. Voilà ce que la guerre peut faire.

Il y a aussi l’histoire de ce père d’un enfant pour qui tout se passait relativement bien dans sa nouvelle vie de réfugié, jusqu’à ce qu’il retrouve dans le camp, les personnes qui avaient failli le tuer en lui donnant un coup de machette sur le dos. Il montre l’énorme cicatrice et jure de se venger en les tuant puisqu’ils ont raté leur coup. « Ils pensaient que j’étais mort après ce qu’ils m’avaient fait. Maintenant que je les ai retrouvés, je ne vais pas m’arrêter avant de les avoir tués ». Haine et désir de vengeance : voilà ce que peut faire la guerre.

Pour d’autres enfin, le problème est qu’ils sont obligés de renier leur foi en Jésus-Christ car être chrétien est devenu synonyme d’anti-balakas2, et c’est s’exposer à la colère des autres réfugiés qui sont majoritairement musulmans, et à la mort par assassinat.

La guerre n’est pas une source de solutions comme beaucoup le pensent. La misère multidimensionnelle qui sévit dans les camps humanitaires ici et ailleurs peut en témoigner. La guerre n’est pas à rechercher, la guerre n’est pas à souhaiter !

Nous voudrions entendre plus fort que les armes, un appel au pardon pour que cesse cette guerre, pour qu’elle ne poursuive pas les réfugiés dans ce lieu où ils sont venus chercher la paix et la sécurité.

2 Milice associée aux chrétiens, opposée aux Sélékas dans le conflit en RCA.

Il faut du courage pour être réfugié

Jeanne-Véronique Atsam Monengomo

Voici maintenant plusieurs années que violences et violations des droits de l’Homme ont fait leur lit en République Centrafricaine. Malgré les appels à la paix lancés dans ce pays ou venant de l’extérieur, rien n’y fait. La situation sécuritaire se dégrade et entraîne un exode massif d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuient vers le Cameroun et le Tchad principalement, pour échapper à la violence et à la mort.

Dans leur fuite, les gens essayent de partir le plus léger possible car les chemins par lesquels il faut passer pour atteindre les pays d’asile sont chargés d’embûches et de mauvaises surprises : des enlèvements, des meurtres, des pillages, des viols, et aussi, plusieurs semaines de marche à pied, sous le soleil et la pluie, des nuits sans abri, des jours sans pain, sans eau.

Du courage, il en faut pour être réfugié. Car être réfugié, c’est très souvent partir soudainement, tout laisser pour sauver sa vie, aller vers l’inconnu pour tout recommencer, voir sa famille se déchirer ou simplement être disséminée, faire face à des situations difficiles à gérer quand devant la peur de la violence et de la mort, un parent peut avoir la volonté mais pas les moyens de sauver tous ses enfants.

C’est l’histoire de ce père de trois enfants dont l’un est handicapé et les deux autres valides et qui, surpris par des assaillants ayant envahi le village dans lequel il vivait en RCA, n’a pas eu le temps de prendre avec lui dans sa fuite son fils handicapé des jambes. Les deux autres l’ayant suivi parce qu’ils pouvaient courir à travers champs, se sont retrouvés avec leur père au Cameroun avec, dans le cœur, la douleur de n’avoir pas su sauver leur frère et fils, en se demandant ce qui lui était arrivé, ce qu’il était devenu.

La forte mobilisation nationale et internationale aidant, l’enfant handicapé a été retrouvé sain et sauf et grâce aux informations qu’il a pu donner, sa famille a été localisée au Cameroun où il a été conduit il y a 5 mois. Mais les retrouvailles étaient difficiles, la culpabilité du père et des frères étant grande devant ce qui était arrivé. Il fallait trouver du courage pour se regarder dans les yeux, pour se parler, pour s’embrasser. Être réfugié, c’est aussi parfois avoir le courage, la force de pardonner et de se pardonner.

La misère crie violence

Lorsqu’un groupe de jeunes tire sur une foule, comme ce fut le cas, récemment, lors de la fête des mères dans le 7th Ward, quartier pauvre de  la Nouvelle-Orléans ( USA ), et tue des enfants innocents, les familles, les organismes du quartier crient leur souffrance devant une telle violence. Dans leur désarroi, ils insultent et maudissent les jeunes, comme le font aussi les autorités d’ailleurs. D’autres se demandent comment les jeunes en sont arrivés là, à se haïr les uns les autres et à s’entretuer. Les autorités concernées, publiques ou privées, se mettent ensemble et  cherchent – en vain  – comment arrêter cet engrenage.

Pour ces jeunes, le rêve américain n’a pas eu lieu. Etre né dans une famille pauvre ne donne pas beaucoup de possibilités de réussir dans la vie. Comme beaucoup le disent : « Lorsque tu as une vie comme la nôtre, il faut chercher à survivre, sinon t’es mort arrivé à 21 ans, ou tu passeras ta vie en prison. » Dès leur très jeune âge, ils commencent à apprendre comment survivre. Kenneth C. en témoigne dans le livre « Not Meant To Live Like This » :  « Comme il n’y avait pas de père chez nous et que j’étais l’aîné de la famille,  je devais m’occuper de mes frères et soeurs. Je n’aime pas voir ma mère pleurer. Je devais leur trouver de quoi manger, quitte à me faire arrêter par la police. Je m’en foutais parce que l’essentiel pour moi, c’était de voir que mes petits frères et sœurs avaient de quoi  manger et aussi assurer qu’ils avaient leur uniforme pour l’école. Une fois je me suis fait tabasser par la police mais à la Cour ils ont vu que j’étais un enfant.»

Beaucoup de jeunes comme Kenneth crient leur violence. C’est leur façon d’exister.  Mais une fois qu’ils ont  fait de la prison, ils sont fichés et il n’y a plus de travail pour eux. Alors ils s’adonnent à vendre de la drogue comme si c’était la seule chose qui leur restait à faire pour survivre. La plupart de ces jeunes meurent très tôt ou sont handicapés pour la vie.

Les U.S.A honorent l’égalité des chances, mais semblent ignorer qu’il y a 20, 5 millions d’américains qui sont nés dans le filet de la pauvreté, et qui ne seront jamais égaux avec les autres. Qu’est devenu le rêve américain qui promet que chaque personne a droit non seulement à la vie, la liberté mais aussi à une vie de dignité et  à la joie de vivre.

Les enfants nés dans les familles pauvres arrivent à l’école maternelle avec une vie déjà hypothéquée (déficiences de développement ), selon un rapport fait par Annie E. Casey Foundation « Kids COUNT » :   85% des enfants de familles pauvres n’arriveront jamais au collège et leur avenir est en danger.

Si l’Etat, la Ville doivent lutter contre cette violence, il faudrait certainement regarder et s’investir en toute priorité dans la petite enfance, afin que dès  leur départ dans la vie, les enfants n’aient pas besoin de comprendre que, pour survivre, il faut utiliser la force.

 

Maria Victoire – Cyprès – USA