Les plus pauvres, acteurs de paix et de développement

Mis en avant

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Saleh KAZIGE ABASI

Bukavu – République Démocratique du Congo

Dans la vie de tous les jours, à travers les actes qu’il pose, l’être humain cherche le bonheur et le sentiment de bien-être. Trouver de quoi manger et être au milieu des autres, c’est notre quête perpétuelle. Cela, ne dépend en aucun cas du statut social de la personne, la position qu’elle occupe au sein la société, sa situation physique, son niveau de vie, ses origines, etc. Cette recherche d’harmonie au sein du groupe se construit au quotidien et par tous. De même, la paix et le développement, qui sont deux dimensions consubstantielles, se bâtissent de la même manière.
Ces deux notions peuvent s’entendre de diverses façons. Pour certains, la paix serait « une réponse à ces familles qui vivent sans abri, à ces enfants qui veulent partir à l’école mais qui trouvent toujours le malheur sur leur chemin ». Dans sa définition, UMUSEKE, une association Rwandaise pour la promotion de l’éducation à la paix, a fait savoir que la paix « c’est le développement du pays et de ses habitants. C’est quand le peuple est libre dans ses activités et quand la production du pays est suffisante et bénéficie à tous ses citoyens ».

Ainsi, le terme paix est intrinsèquement lié au développement : tous les êtres humains doivent lutter pour la paix et chacun y est invité, ajoute UMUSEKE. Le mot « TOUS » inclut également les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté, victimes de rejet et de discrimination et dont les droits sont bafoués.

Généralement lorsqu’on parle de combat pour la paix et même dans des projets de développement, les efforts des plus pauvres semblent être inscrits dans leurs dos, méconnus ou simplement ignorés.

Ils sont privés de tous les moyens d’assumer leurs responsabilités et d’exercer leurs droits, de telle sorte que, quelques fois les institutions et les structures sociales ne leur sont d’aucun recours. Pourtant, il faut les placer au centre de cette action car ils disposent aussi d’un pouvoir de penser et d’agir. Cette situation ne pourra changer que si les hommes et les femmes de courage risqueraient leur situation personnelle pour le bien des personnes écrasées par la souffrance de la misère.

La construction de la paix et du développement ne doit donc pas être l’apanage d’une minorité de personnes identifiables (politiciens, agents de l’ordre, intellectuels, organisations locales et internationales…). Il faudrait reconnaître plutôt, qu’il s’agit de l’affaire de tous, sans ignorer les efforts des uns pour ne considérer que ceux des autres. Ceux qui subissent ou ont subi la violence de la misère, nous rappelle Eugen BRAND (Ancien délégué général d’ATD Quart Monde), n’acceptent pas une paix de façade, une paix de bons sentiments, ils veulent une paix de changement.

Le premier changement, c’est d’exister au milieu des autres et de jouir pleinement de ses droits.

Tous pour un monde de paix !

Jeanne-Véronique Atsam

Cameroun

Je suis complètement abasourdie par ce que j’entends et vois dernièrement en regardant mon écran de télévision. C’est effrayant tout ce qui se passe aux quatre coins du monde. Et tout est lié : des guerres à la crise des migrants ; de la course vers un monde toujours plus développé aux problèmes climatiques. Le monde va mal. C’est une lapalissade. Des rêves et des projets balayés, des vies perdues à cause de la peur de l’autre ou des rancunes qui débouchent souvent sur la haine et la violence.

Nous venons au monde vierge de tout héritage et notre environnement, notre milieu de vie détermine ce que nous devenons par la suite. Tout s’acquière. Rien n’est inné. Le milieu dans lequel nous vivons peut conditionner notre vision du monde et influencer notre jugement puis nos actes. Mais nous pouvons aussi choisir d’influencer l’environnement dans lequel nous vivons, agir sur lui plutôt que de le laisser agir sur nous.

Et c’est à cela que je veux interpeller tout le monde aujourd’hui. Qui suis-je pour le faire ? Une citoyenne du monde avide d’un monde où les différences sont sources de richesses et pas de conflits. Avide d’un monde de paix. Quelqu’un disait, si la guerre est possible, son contraire, la paix, l’est aussi. Et c’est à nous de la bâtir, de la semer, de la répandre.

Nous ne devons pas seulement espérer souhaiter, désirer qu’il y ait la paix. Nous devons nous battre pour cela. Que gagnons-nous à faire l’apologie de la peur de l’autre, de la haine, de la violence, quand bien même nous en sommes victimes ? En Centrafrique, des jeunes qui avaient eux-mêmes été des victimes du conflit ont choisi d’aller dans le camp de fortune créé au sein de l’aéroport de Bangui pour apporter la joie aux enfants en proposant des activités, plutôt que de prendre eux aussi des armes pour venger leurs morts. Chacun de nous est capable d’une telle humanité. Il suffit de le vouloir, d’accepter de voir en l’autre un être humain totalement pareil à nous. Les activités que le groupe des amis d’ATD Quart Monde ont menées au Cameroun pour la célébration du 17 octobre ont été une belle occasion de constater qu’accepter de voir en l’autre un être humain totalement pareil à nous c’est possible. Nous avons en effet enregistré des témoignages d’enfants de milieux aisés qui disaient que la différence de classe sociale ne doit pas nous empêcher d’aller vers les autres et de les traiter avec respect, car la paix en dépend et l’amitié est au-dessus et plus important que nos différences de classes sociales et même de couleur.

Avec ce qui se passe en Europe autour des migrants, on entend des choses terribles, des mots qui choquent, qui blessent, qui laisse perplexe. J’ai lu et écouté les médias télé/radio dénoncer la montée du xénophobisme en Allemagne de l’Est et des accusations pas vérifiées selon lesquelles des migrants nouvellement accueillis auraient perpétrés des viols et vols en Allemagne. Je pense que dans tout ce qui est dit il y a des choses fausses qui ont pour but de créer la panique, la peur et de justifier le rejet de l’autre.

Cette situation mérite que soit lancée une campagne pour la promotion de la paix et du vivre ensemble pour éviter que la peur de l’inconnu qui peut être un sentiment normal ne se transforme en haine, en rejet puis en violence.

Nous avons tous besoin de paix ! Mais la paix n’est possible que si nous pouvons accepter l’autre ; accepter de voir en l’autre un être humain totalement pareil à nous même. Il y a plus à la vie que nos propres personnes : il y a les autres, il y a l’humanité, il y a la paix, car œuvrer pour la paix c’est dépasser son rayon pour inclure celui des autres. La paix c’est le long terme pour nous-mêmes et pour les autres. La paix c’est nos projets qui prennent corps, ce sont nos rêves qui deviennent des réalités !

Y a-t-il quelque chose pire que la guerre ?

Jeanne-Véronique Atsam

Cameroun

La guerre n’est pas seulement la négation des droits l’Homme tandis que la paix est la condition première de leur plein respect comme le disait un jour L. Sédar Senghor1, la guerre est surtout, à notre avis, la pire chose qui puisse arriver aux êtres humains : voir son environnement brusquement et durement déstabilisé, être témoin oculaire de tant de décès tragiques et soudains, de tant de violences et de barbarie. Tout perdre, devoir tout quitter, partir vers l’inconnu, subir la faim, le froid, l’errance, etc…

Hélas ! C’est à juste titre qu’on peut dire qu’on en est bien loin du jour où cette vérité va amplement raisonner dans la tête de chaque être humain, en sorte que nulle part dans le monde la paix ne cède la place à la guerre.

« Aïe ! La guerre ! Il n’y a rien de pire ». Ces mots de ma sœur aînée qui travaille depuis quelques mois dans le camp de réfugiés de Gado à l’Est du Cameroun n’ont pas cessé de résonner en moi depuis la dernière visite que je lui ai rendue en octobre dernier.

Je l’avais alors accompagnée à son travail, et avec un collègue à elle et une amie venue d’Espagne, nous avons fait à pieds le tour de ce camp humanitaire qui abrite vingt mille personnes : hommes, femmes et enfants ayant fui la guerre qui sévit depuis plusieurs années déjà en République de Centrafrique (RCA).

J’ai été frappée par l’histoire d’une petite fille qui a perdu l’usage de ses jambes parce qu’elle fuyait les atrocités en RCA pour se réfugier au Cameroun. En effet, elle a tellement dû tellement courir que ses ligaments se sont fatigués au point de causer une paralysie de ses deux jambes. Suite à cela, elle ne pouvait plus marcher quelques jours après son arrivée au camp et ce jusqu’à ce jour. Voilà ce que la guerre peut faire.

Il y a aussi l’histoire de ce père d’un enfant pour qui tout se passait relativement bien dans sa nouvelle vie de réfugié, jusqu’à ce qu’il retrouve dans le camp, les personnes qui avaient failli le tuer en lui donnant un coup de machette sur le dos. Il montre l’énorme cicatrice et jure de se venger en les tuant puisqu’ils ont raté leur coup. « Ils pensaient que j’étais mort après ce qu’ils m’avaient fait. Maintenant que je les ai retrouvés, je ne vais pas m’arrêter avant de les avoir tués ». Haine et désir de vengeance : voilà ce que peut faire la guerre.

Pour d’autres enfin, le problème est qu’ils sont obligés de renier leur foi en Jésus-Christ car être chrétien est devenu synonyme d’anti-balakas2, et c’est s’exposer à la colère des autres réfugiés qui sont majoritairement musulmans, et à la mort par assassinat.

La guerre n’est pas une source de solutions comme beaucoup le pensent. La misère multidimensionnelle qui sévit dans les camps humanitaires ici et ailleurs peut en témoigner. La guerre n’est pas à rechercher, la guerre n’est pas à souhaiter !

Nous voudrions entendre plus fort que les armes, un appel au pardon pour que cesse cette guerre, pour qu’elle ne poursuive pas les réfugiés dans ce lieu où ils sont venus chercher la paix et la sécurité.

2 Milice associée aux chrétiens, opposée aux Sélékas dans le conflit en RCA.

« Reporters de paix »

fresque Bangui-Mpoko

fresque Bangui-Mpoko

J’ai le privilège, avec quelques autres, d’être le destinataire de récits de vie quotidienne d’amis vivant aujourd’hui à Bangui (Centrafrique) au cœur de la tourmente qui sévit et ravage ce pays depuis plus d’un an (http://centrafrique.atd-quartmonde.org/)

Qu’ils soient Centrafricains ou non, ils côtoient tous les jours la violence. Et pourtant tout au long de ces longs mois de souffrance je ne les ai jamais sentis abattus.

Des moments difficiles, ils en vivent en permanence. Confrontés à la guerre interne, à ce souffle qui ravage villes et villages, plus terrible qu’une tornade, dans ce climat de haine, ils protègent de leurs mains la petite lueur d’humanité qui résiste, ils survivent tels des « héros du quotidien » qu’ils se défendent d’être, mais surtout ils apportent à leur entourage immédiat une leçon de courage et d’espoir.

Nous sommes bouleversés souvent à la lecture de leurs récits, teintés parfois de cet humour propre aux survivants qu’on a pu capter naguère chez les rescapés des camps de la mort. Emus par leurs mots, par ce qu’ils vivent de terrible. Et l’on se doute bien qu’ils ne nous disent pas tout pour ne pas nous effrayer de leurs manques, de leurs effrois, et de leurs difficultés.

Leur propos n’a rien à voir avec les dépêches et articles des « reporters de guerre » des rares médias qui s’intéressent encore à la Centrafrique. Eux seraient plutôt des « reporters de paix ».

Car ce qu’ils tiennent avant tout à nous transmettre, ce qui les tient debout, ce sont tous ces petits gestes de solidarité dont ils sont les témoins.

C’est par exemple cet homme qui revient dans son quartier et découvre un vieil homme dans le plus grand dénuement dont la maison a été détruite. Avec quelques jeunes ils reconstruisent sa maison. C’est ce geste protecteur d’une femme chrétienne à l’égard d’une jeune femme musulmane alors que partout on nous dit qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble…

Ce sont ces jeunes gens qui se forment et s’organisent pour porter aux enfants réfugiés dans les camps, le sourire, le temps de leur raconter une histoire, de lire un livre, de créer des images, de chanter ou de jouer ensemble.

C’est aussi le partage des nouvelles. A Bangui, chaque jour, les habitants inventent leurs réponses. Et celle qui vient spontanément c’est être en lien avec d’autres, avoir des nouvelles des autres, loin ou proches. C’est cela qui vous donne du courage, de la joie et de la force pour continuer à croire qu’il y aura un demain meilleur. S’informer, c’est exister, c’est résister. Se soucier des autres. Tenir le coup ensemble même quand on a été séparé par les évènements. Et la famille reste bien le lien, le ciment sacré entre tous.

Les initiatives existent. Ainsi, récemment quatre jeunes, Antoine, Hector, Jean et Daniel, qui avaient participé à un travail d’écriture et produit un DVD « Enfant du monde, tends moi la main » ont décidé de l’utiliser. Ils l’avaient enregistré et tourné dans de nombreux lieux de vie avec le concours d’autres animateurs, d’enfants et de parents de Bangui et alentours. Il y a quelques jours, ils ont organisé une tournée dans les quartiers où des enfants avaient participé à ce DVD pour redonner la fierté et enthousiasme. Ils ont ensuite travaillé avec les enfants et les jeunes sur des affiches et une banderole et sont partis dans les quartiers afin de rencontrer leurs chefs de quartier, les parents, d’autres jeunes animateurs pour récolter des idées pour un après midi festif. Avec les enfants de plusieurs quartiers, ils ont alors préparé un sketch sur la paix.

Nos amis de Bangui nous disent que ces échanges avec nous constituent pour eux un réel soutien. Qu’ils sachent que pour nous, leurs mots sont autant de signes de vitalité, d’espoir pour vaincre cette violence. Ils démontrent qu’il n’y a pas de fatalité du mal.

Ils renforcent cette conviction que la paix reviendra et que ces petits gestes d’aujourd’hui, posés au cœur de la tourmente, sont autant de petits cailloux pour construire cette paix qu’ils attendent et qu’ils méritent tant. Ce sont des artisans de paix. Et avec eux, on y croit.

Comme le confie Grâce : « En ce moment, on sent la fumée de la paix, mais on voit pas encore la lueur du feu ! Il faut qu’on se mette ensemble et qu’on parle. Tout homme a des droits et des devoirs ».

 

Pascal Percq – France