La fierté des familles très pauvres… et ses mystères

AF 1501-1

Photo © ATD Quart Monde, République Centrafricaine – mai 2015

René Bagunda Muhindo

République Démocratique du Congo

Étiquetées par la société, les familles très pauvres voient souvent leur fierté et leur honneur méconnus. Le regard de la société qui se limite souvent aux apparences extérieures n’arrive pas à percer le mystère caché dans leurs cœurs, dans leurs yeux, dans leurs gestes. Pourtant ces familles sont fières de ce qu’elles bâtissent, de ce qu’elles possèdent, de ce qu’elles vivent dans leur maison au quotidien.

Il y a un mois, lors d’un rassemblement d’enfants, un parent a rappelé : « c’était une excellente occasion de dire oui, nous bâtissons la fierté au sein de nos familles». Il faisait allusion à la journée de la famille célébrée à Bukavu le 28 mai 2017. De manière libre et égale, les participants ont partagé les expériences sur comment chacun essaie de bâtir la fierté au sein de sa famille malgré les difficultés de la vie.

Pour elles, la fierté de la famille c’est arriver à se parler, se comprendre, être fier de l’effort de chacun pour faire avancer l’ensemble.

Herman Muhamiriza: « Je suis très fier de ma famille car chaque soir nous faisons le point de la journée. Chacun (papa, maman et les enfants) dit aux autres comment il a passé sa journée… A la fin, nous décidons ensemble de comment sera utilisé l’argent gagné. Cette manière de faire permet à chacun de nous de se reconnaître membre à part entière de la famille et ça nous évite des préjugés et des arrière-pensées ».

C’est aussi accepter de porter ensemble le fardeau de la famille en toutes circonstances. Être fier du travail de chacun même quand il n’apporte pas beaucoup.

Papa Emile Habamungu : « Je suis fier de ma famille devant laquelle je me sens responsable, car nous supportons mutuellement les difficultés d’ordre vital devant lesquelles nous faisons face au quotidien. Nous ne nous pointons pas le doigt pour dire par exemple que si on passe la nuit ventre creux, c’est tel ou tel qui en est le responsable. Chacun supporte. Je suis fier de ma femme qui accepte que je me lève très tôt le matin et passe le maximum de mon temps journalier à la borne fontaine paroissiale même si la petite somme gagnée en termes de salaire ne couvre même pas notre besoin en nourriture pour une semaine. »

Louise Mulamba (familles solidaires) : « Aujourd’hui la fierté est une réalité dans ma famille. Avant je me battais dans la vie, mais pas avec beaucoup de précision et de détermination comme c’est le cas actuellement…Avant j’avais du mal à m’exprimer devant les gens, aujourd’hui je partage mes idées avec d’autres personnes. Je trouve des personnes qui viennent me demander mon point de vue pour l’une ou l’autre question qui surgit au sein de la famille ou de la communauté. Le fait d’asseoir un dialogue permanent entre mes enfants et moi en nous fixant les yeux dans les yeux, ça nous a tous permis d’avancer et de grandir petit à petit ensemble dans notre manière commune d’aborder, de comprendre et de gérer différentes questions, défis, espoirs et décisions vécus au niveau familial et de cimenter la fierté qui loge dans nos cœurs. Je suis fière de cela.»

Ces témoignages m’ont rappelé une image d’il y a 27 ans, quand j’avais encore six ans. Un enfant passait dans mon quartier avec des habits déchirés. Des passants se sont moqués de ses parents mais il s’en moquait. Une semaine après je lui ai demandé s’il n’était pas dérangé et il m’avait répondu : « Maman m’a dit qu’on doit être fier de ce qu’on reçoit de ses parents ».

Herman, Louise et Émile m’ont fait comprendre ce secret des familles pauvres. Chacun porte en lui le secret de la fierté de sa famille. Chacun sait mieux que quiconque ce qu’il y a de plus difficile dans sa vie et ce qui fait qu’il en soit fier malgré tout. Et aujourd’hui quand j’y repense je me dis : dans ces culottes déchirées des enfants que je rencontre dans mon quartier, il y a la sueur de leurs parents qui ont travaillé durant toute la journée pendant des jours pour les acheter. La fierté des familles en situation d’extrême pauvreté a ses mystères et ses secrets. Il faut du courage, de la sagesse, de la persévérance et de la patience pour arriver à les percer.

Publicités

La valeur d’un engagement méconnu

RencontreJeunesRDC

Rencontre de jeunes engagés en RDC

Par Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo
L’engagement aux côtés des enfants et des familles en situation de précarité est un chemin d’apprentissage perpétuel. Il y a treize ans j’ai commencé les animations Tapori avec les enfants des quartiers défavorisés de ma ville. Maintes fois j’ai été découragé devant des situations qui m’ont rendu impuissant : lorsqu’un enfant a été renvoyé de l’école parce que ses parents n’étaient pas capables de lui payer les frais scolaires. Lorsqu’un parent s’est retrouvé malade pendant longtemps sans avoir de quoi payer les soins médicaux ou de quoi nourrir sa famille. Lorsque j’ai rencontré une famille qui n’avait pas mangé durant deux jours sans avoir moi-même rien à donner. Lorsque les camarades d’université et mon entourage n’ont pas reconnu l’importance de mon engagement…

Après, l’hésitation à retourner voir ces familles était quelques fois entraînée par une série de questions : à quoi bon y aller si je ne change rien ? Pourquoi continuer à y aller les mains vides ? Pourquoi tenir alors que je n’apporte rien aux gens qui n’ont pas mangé depuis deux jours?

Dans une réunion récente de notre association, des échanges avec les jeunes nous ont permis de comprendre ensemble les éléments difficilement perceptibles de la valeur de cet engagement : ce qui nous donne la force ou le courage de poursuivre face aux blocages d’impuissance et de découragement.

Eliane ABENE, une jeune animatrice de bibliothèque de rue : « La visite que nous avons effectuée à Katana m’avait fort motivée car j’avais vu comment les enfants orphelins vivent. Leur amour et leur affection vis-à-vis des sœurs sont honnêtes. Le fait de m’approcher de quelqu’un qui ne reçoit pas souvent de visite d’autres personnes m’a motivée et m’a aidée à comprendre que j’ai des choses à apprendre. »

SALEH Kazige Abasi , un jeune animateur :« Je voudrais partager avec vous le cas du vieux Herman qui n’est plus de ce monde malheureusement. Il a connu l’extrême pauvreté. A chaque fois qu’on lui rendait visite, on devait faire des petits travaux ménagers avec lui. Lui, étant malade parfois, ne pouvait qu’admirer et regarder ce que nous faisions. Bien qu’il ne disait rien, il pouvait garder son pouvoir de penser. Et à chaque fois que nous nous préparions à partir, il nous disait que nous étions sa famille, nous avions de la valeur. La plupart de fois il souriait à la fin en nous exprimant un sentiment de satisfaction. Actuellement il est mort, mais quand même il avait fait de nous des personnes différentes. Il nous a donné le courage et la chance de réaliser que nous sommes forts pour redonner sourire aux faibles et aux exclus.»

Salehe-rencontreJeunes

Salehe prend la parole

Ces exemples concrets des jeunes m’ont révélé le pouvoir de la rencontre, de l’amitié face à l’impuissance et au découragement. La présence permanente aux côtés des familles leur redonne parfois espoir et courage de pouvoir continuer à lutter.

Un papa du nom d’André Kahiro me disait un jour : «les gens acceptent difficilement que la vie d’un pauvre évolue. Parce qu’ils te voient avec les mêmes habits, la même maison… ». Ses paroles ont été une invitation pour moi à comprendre davantage la vie des familles avec lesquelles nous sommes engagés ensemble, pour transmettre à notre société ce qu’elle ne voit pas dans leur combat.

Nous ne pouvons pas apporter des réponses à toutes les questions rencontrées dans notre engagement. Les familles elles-mêmes à l’instar du commun des mortels ne peuvent répondre à tous leur problèmes dans leur état d’exclusion et de privation systématiques. Pourtant cet engagement a de la valeur. Il faut se laisser transformer intérieurement par la vie de ces enfants et ces familles pour atteindre la perception de sa réalité et l’accepter. Elle se trouve dans leurs paroles, leurs pensées, leurs gestes, leurs regards, leur espoir, leur courage, leur combat quotidien. Le sourire retrouvé, la dignité reconquise, la reconnaissance et le respect de son entourage, l’intégration dans la communauté, les soins et la scolarité des enfants assurés (même si la maison et les habits n’ont pas changé) et tant d’autres facteurs sont les éléments qui montrent la valeur de notre engagement méconnu.

Le jour dont je rêve

1-tapori

Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo

La veille de Noël, les jeunes et les enfants de mon village ont veillé jusqu’à minuit à côté d’un feu. Ils ont chanté ensemble des cantiques. Le lendemain, une jeune fille de 21 ans m’a confié: « Le sourire ne signifie pas la même chose pour tout le monde. Pour ceux qui ont des moyens, cela signifie que les enfants ont bien mangé, ils ont trouvé des nouveaux habits, ils ont bu. Mais pour les plus pauvres, le sourire est un masque pour se faire respecter. Même si on n’a pas mangé, il faut faire en sorte que les gens lisent la joie sur nos visages. Si tu fais pitié, on ne te respecte pas .»

Quelques jours après, j’étais à l’hôpital pour une consultation de quelques jours. Le matin, il n’y avait pas beaucoup de visites aux malades. Soudain à 14 heures, apparurent deux enfants. Ils ne portaient pas des chaussures et paraissaient fatigués. Leurs lèvres étaient sèches, comme marquées par la soif. Chacun d’eux avait un plat qui contenait des petits sachets contenant une poudre utilisée pour le traitement traditionnel contre certaines maladies.

Avec l’ami qui était là pour veiller sur moi, nous avons acheté le sachet 100Fc et leur avons dit de garder la monnaie. Nous avons discuté un peu : les enfants venaient de Kabare, un village situé à 12 kms de l’hôpital. Mon voisin de chambre est intervenu avec étonnement :

– On est jeudi aujourd’hui et les cours ont repris lundi, vous n’allez pas à l’école ? Comment êtes-vous arrivés ici ? Vous avez payé une moto ?

Les enfants l’ont regardé avec déception et n’ont pas répondu. En fait, ils avaient circulé toute la journée et n’avaient encore rien vendu jusque-là. Le plus âgé des deux nous a révélé :

– Moi j’ai arrêté l’école parce que ma famille n’avait pas les moyens. Mon frère n’est pas allé à l’école. Notre père fait ce travail et nous le soutenons. A trois on peut espérer gagner un peu plus.

J’ai demandé s’il connaissait le numéro de leur père dans l’espoir de prendre contact avec lui. Les enfants n’ont pas répondu. Voulant leur donner le mien avec un petit mot amical, le plus jeune a répondu avec colère dans un dialecte traditionnel:

– Tu te fatigues pour rien car personne ne va t’appeler, tu perds ton temps.

L’aîné a pris le papier avec un sourire amical pour me rassurer. Je n’ai pas compris pourquoi ma question avait provoqué la colère de l’enfant. Puis j’ai remarqué que nous avions tous des téléphones et avions cherché à en savoir plus sur sa famille et là où ils habitaient. Était-ce pour lui un signe d’humiliation ?

Avant de partir, l’aîné a dit :

– On ne pourra pas t’appeler parce qu’on n’a pas de téléphone dans ma famille ni dans mon quartier. J’étais choqué.

En mémoire du Père Joseph disant : « une nouvelle humanité sans misère verra le jour… », j’ai pensé à toutes les personnes qui ont souri le jour de Noël sans avoir mangé, à tous les enfants qui ont embrassé leurs parents sans avoir eu des nouveaux habits, à tous les enfants qui marchent écouler les marchandises au-delà des kilomètres sans comprendre la langue du milieu et j’ai rêvé un nouveau jour. Un jour où l’informatique et la technologie seront l’affaire de tous, un jour où chaque enfant, chaque personne aura souri pour exprimer la même chose. Un jour où tous les enfants pourront aller à l’école.

2016-12-dg-cartevoeuxvisuel-fr-1-780x530

Si tu crois en ce jour, ajoute avec moi : «…puisque nous le voulons. »

Réflexions sur l’extrême pauvreté inspirées par une pluie

philippestreicher-flickr-femmesouslapluie

Femme sous la pluie, Philippe Streicher (flickr.com)

Bagunda MUHINDO René

Bukavu, République Démocratique du Congo,

La saison de pluie commence chaque année à Bukavu au mois de septembre. Dès la fin du mois d’août, la population prend des précautions contre d’éventuels dégâts. Tout le monde craint les premières pluies: les eaux envahissent des maisons, les vents emportent des toits, des parties de routes deviennent impraticables, certaines cultures sont décimées par les grands ruissellements.

Le cinq octobre, quand la pluie s’est annoncée à 14 heures, j’ai entendu maman Nadine dire à sa voisine qui venait d’étaler ses habits dehors : « ils risquent de ne pas sécher durant deux jours, comme les miens la semaine passée »…Et sa voisine de rétorquer : «je n’aime pas la pluie de Bukavu, avec trop de boue on ne peut pas marcher, on ne peut pas aller au marché, les enfants sont parfois empêchés d’aller à l’école. »

Trente minutes après, j’ai entendu les mamans appeler leurs enfants jouant à côté des voies de canalisation. Elles étaient inquiètes qu’ils se fassent mouiller ou emporter. Moi je courais vers la paroisse pour une rencontre avec les enfants de mon groupe qui préparaient un sketch à présenter à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre. Les premières gouttes m’ont surpris en chemin. Devant moi se hâtait une maman avec, sur son dos, un enfant d’environ six mois. Elle avait un panier dans sa main droite. Je l’ai pris espérant alléger son poids pour qu’elle puisse courir vite, et suis allé m’abriter à l’église.

Quelques minutes plus tard, je l’ai vue entrer toute mouillée derrière moi. J’étais sûr d’avoir fait le nécessaire, j’avais sauvé la farine de son panier.

Le jour de la cérémonie du 17 Octobre, un groupe d’enfants a présenté un sketch illustrant une course d’enfants handicapés. Alors que le premier était sur le point de l’emporter, le groupe a entendu le dernier crier en tombant par terre. Ils sont tous allés le secourir et ont franchi ensemble la ligne d’arrivée. J’ai pensé à Mouktar, un ami de Côte d’Ivoire qui disait : « la misère est comme un fardeau invisible que portent certains ». Et au père Joseph disant  : « la grande pauvreté est comme un homme à qui ses frères n’ont pas laissé la liberté de se sentir un homme »…

Quant à la maman sous la pluie, j’ai réalisé qu’en agissant sans prendre le temps de la réflexion, des aspects importants nous échappent. Un enfant boursier d’une famille pauvre échoue à l’école parce que « tous » sont incapables. De même quand un ménage pauvre échoue dans un projet de micro-finance. Mais est-ce juste ? Est-ce logique ?

Aujourd’hui encore quand je visualise la vidéo sur le sketch des enfants, je me questionne : était-il suffisant de protéger la farine ? De quoi avait réellement besoin cette maman ? Lui ai-je laissé le temps de me l’exprimer ? Je me suis rendu compte qu’après, elle ne pouvait plus me le dire. En l’imaginant derrière moi, il me vient que la question de l’extrême pauvreté n’est pas une course de marathon ou de cyclisme. On doit penser les réponses avec ceux qui manquent encore.

Indicateurs de pauvreté : comment mesurer les changements dans une vie ?

portefaix

Bagunda MUHINDO René,

Bukavu, République Démocratique du Congo

L’évaluation est une question au cœur de tous les aspects de la vie courante. En relation aux recherches des institutions humanitaires et étatiques de renom, elle permet de déterminer le niveau d’avancée entre pays, institutions, projets…

Cependant, il y a des évaluations qui ne sont pas exhaustives. Concernant la pauvreté, quand on dit par exemple qu’un pays est classé à un tel rang au niveau mondial, le classement peut montrer une situation désastreuse du pays par rapport à d’autres pays, alors que la réalité est différente. Des évaluations incomplètes ne rendent pas compte de la complexité de la réalité. On l’a vu encore récemment avec les controverses suscitées par l’indice de mesure de la pauvreté de 1 dollar par jour. C’est pour cela que des mesures davantage multidimensionnelles de la pauvreté ont été développées (comme l’étude de Sabina Alkire) et qu’ ATD Quart Monde lance une recherche à ce sujet.

Ce qui me dérange moi dans tout cela, c’est l’extrémisme de certains indices. Ils font imaginer des populations, des sociétés ou des gens qui vivent dans l’enfer… Dans un rapport de 2010, une organisation a présenté la province du Sud-Kivu où j’habite avec un taux de pauvreté de 84%. Un ami du Sénégal qui l’avait lu m’avait taquiné en disant : « là c’est l’enfer mon vieux ! ».

Que manque-t-il à ces indices ? Il y a peu de temps, j’ai entendu un témoignage : « moi avant j’étais très pauvre, j’étais humilié dans mon travail de porte faix et j’avais honte d’approcher les gens. Les gens ne le savent pas mais aujourd’hui moi-même je sais que ma vie a beaucoup changé… Quand je le dis, les gens me disent : tu es toujours mal habillé, tu fais le même travail, comment ta vie a changé ? J’ai découvert l’histoire des familles qui vivaient l’extrême pauvreté à Noisy-le-Grand (France) et j’ai compris que pour avancer elles avaient besoin de faire face à la honte et au mépris. Cela m’a donné beaucoup de courage, j’ai renoncé à la honte et je continue aujourd’hui à me battre pour faire vivre ma famille».

Avec Papa André Kahiro Mulamba, j’ai compris que la dignité humaine telle que reconnue par la déclaration universelle des droits de l’homme octroie à chacun la liberté de conscience de son évolution. L’évaluation générale de la pauvreté ne semble pas souvent montrer le côté positif des personnes concernées. Dans une communauté quand un pauvre dit qu’il évolue, on ne le croit pas. On voit qu’il a les mêmes habits, sa maison n’a pas été reconstruite, son travail n’a pas changé… Pourtant au fond de lui, il sait ce qui a changé dans sa vie. Parfois c’est quelque chose que l’on ne peut pas mesurer : la reconnaissance de sa dignité par les membres de sa communauté, l’harmonie avec sa femme et ses enfants, la réussite scolaire de ses enfants, avoir vaincu la honte, l’augmentation du nombre de volaille ou de son cheptel, la participation à un groupe. Ou quelque chose de discret que les personnes concernées ne peuvent partager…

Il est donc utile de prendre en compte tous ces aspects sociaux multidimensionnels susceptibles de générer ou pas des effets visibles ou invisibles dans l’avenir. Chacun est donc premier responsable et premier évaluateur des avancées de sa propre vie.

La « théorie infantile » du développement manque de chercheurs

’

’photo ATD Quart Monde, chantier communautaire avec des enfants et jeunes de Bukavu

Bagunda MUHINDO  René,

Bukavu, République Démocratique du Congo

La littérature et les théories sont aujourd’hui abondantes sur la part des différents groupes au développement de la société. Les ONG de Bukavu ont ces 10 dernières années insisté sur « la théorie féministe » du développement et « le gender ». Depuis environ 17 ans je suis engagé dans les actions de promotion des droits l’enfant… Il existe beaucoup de textes bien écrits là-dessus… Ce que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, ce sont les recherches qui mettent en lumière le taux de participation des enfants au développement d’un pays.

Il faut creuser plus profond pour voir sa pertinence. Il y a cinq ans j’assurais l’animation d’une émission radio diffusée dans une chaîne locale. L’émission s’intitule « les enfants du courage ». Elle donne aux enfants l’occasion de s’exprimer sur différents sujets tels que la participation, la protection, les droits… Un enfant de 7 ans avait dit : « On peut penser que quand on n’a pas commencé l’école on reste à la maison à ne rien faire mais ce n’est pas le cas. Il arrive que la maman ou la bonne soit occupée par d’autres tâches ménagères et si le bébé pleure et qu’un enfant de 4 ans chante pour lui afin qu’il se taise, il participe dans ce cas au progrès de la famille ». Depuis, j’y ai réfléchi et me suis dit que cet enfant avait raison. Celui-là participe indirectement à l’économie du ménage en permettant à celui qui travaille de gagner en temps.

Le 22 mai à l’occasion de la Journée internationale des familles, un parent s’est exprimé dans une cérémonie sur l’apport d’un groupe qu’il connaît sur le développement de sa communauté. Papa Alexis disait : « Je vais parler de ce que Tapori apporte aux enfants, aux jeunes et à leurs familles. Bien que le monde connaisse des défis gouvernementaux et institutionnels face auxquels il est souvent difficile de trouver des réponses immédiates, il y a dans tous les pays du monde des gens qui s’unissent ensemble pour que les choses changent. Tapori suit aussi ce chemin et j’apprécie beaucoup cela.

Suite à certaines contraintes, des enfants et des jeunes sont en difficulté et quand c’est trop dur, certains se retrouvent dans la rue. Avec Tapori, certains ont compris l’importance de réfléchir ensemble à travers des activités éducatives, culturelles, de formation ainsi que des activités de développement pour donner la chance à ceux qui sont en difficulté d’avancer avec tout le monde dans leur société. Quand je vois tout ce qu’ils font, je suis fier de voir mon enfant participer aux activités des Tapori. Ce qu’ils font ne se limite pas uniquement dans leurs groupes mais ça contribue aussi au développement social et économique de la société. A travers leurs projets et toutes les actions dans lesquelles ils sont engagés, ces enfants et ces jeunes nous apportent beaucoup. Le fait que mes enfants participent aux activités de Tapori leur permet d’écouter leurs parents, et quand ils parlent des droits par exemple dans la famille, nous nous rappelons de l’importance de leur place dans les décisions importantes à prendre ensemble en famille».

Les exemples comme ceux-ci sont légion dans ma communauté bien qu’ils ne soient pas quantifiés pour prouver la pertinence de la participation des enfants au développement au niveau le plus élevé. Est-ce parce qu’il manque des enfants chercheurs ? Est-ce parce que les chercheurs adultes ne voient pas d’intérêt scientifique à trouver des données chiffrées là-dessus ? Ces questions me conduisent à penser que « la théorie infantile du développement» dans mon pays (si elle existe) manque de chercheurs.

Je voudrais savoir comment c’est dans votre pays.

Les réussites collectives et les réussites individuelles

Tanzanie-sessionMars

Bagunda MUHINDO René

Bukavu, République Démocratique du Congo

La société accorde beaucoup plus souvent la valeur aux grandes réalisations. Par exemple quand on évalue les facteurs qui influencent le taux de scolarisation des enfants dans un pays, aucune allusion n’est accordée aux efforts dont certains parents des familles déshéritées déploient pour la survie de leurs ménages. Quand un pays enregistre des croissances économiques considérables, le Président ou le Ministre de l’économie reçoit à l’échelle internationale une médaille de mérite. On ne pense pas au paysan qui a cultivé des hectares de terres à la main…

L’évaluation des réussites communes dans une société oublie souvent les moins forts. Quand les facteurs socio-économiques sont exclusifs et non multidimensionnels comme la production et le rendement pour une période donnée, ou le nombre d’enfants ayant achevé l’année scolaire dans un pays, il devient difficile de reconnaître le courage et la valeur de certains. Les succès reviennent de façon générale aux plus forts (souvent aux représentants des gouvernements).

Ce sont les réflexions qui me sont revenues à l’esprit après la session internationale des jeunes de la région des grands lacs tenue du 20 au 25 mars en Tanzanie avec ATD Quart-Monde. Il y avait les participants venus de la Tanzanie, de la République Démocratique du Congo, du Kenya, du Rwanda, de la France, d’Israël et d’Éthiopie. Le thème principal était « apprendre et s’engager ensemble pour être amis des sans amis ». (lire ici un article sur cette session)

L’approche « apprendre de nos réussites » proposée par Orna, une animatrice venue d’Israël m’a beaucoup fait réfléchir sur les réussites collectives et les réussites individuelles. Je ne suis pas partisan de l’égoïsme. Mais quand les réussites communes sont représentées par les personnes influentes, elles donnent l’impression d’avoir réussi grâce aux seuls efforts des plus forts. Ce qui donne parfois aux moins forts l’impression de ne servir à rien.

Dans mon engagement quotidien avec les plus pauvres, j’ai réalisé que l’un des plus grands défis auxquels ils sont confrontés c’est celui de ne pas reconnaître leur courage, leur existence, leur dignité… leur valeur.

Cette approche est particulière : sur la base des expériences contées par les participants, les principes ont été formulés… « Ne pas se décourager » m’a rappelé un événement d’il y a cinq ans. Je visitais une maman avec ses trois enfants. Pendant la discussion sa fille de 7 ans m’avait dit : « ma maman est comme une poule. Tu sais, quand celle-ci est avec ses poussins elle ne peut pas manger. Elle picore seulement pour ses petits…Hier ma maman n’a pas mangé. Elle a dit que le repas ne pouvait pas suffire pour tout le monde ».

J’étais ce jour-là complétement bouleversé en regardant la déception et la honte de la femme. J’ai vu comment les personnes en situation de précarité désespèrent et ont tendance à croire que rien ne réussit dans leur vie quand les choses semblent dures. Pourtant elles ont plusieurs exemples de réussite.

Alors à chaque fois qu’elles seront confrontées à une déception je ne manquerai plus des mots. Je les inviterai à se rappeler des exemples de leurs propres réussites. Cette approche permet à chacun d’être fier de soi-même, de découvrir sa propre valeur.

En la reconnaissant, chacun peut avoir le courage de continuer son chemin et son combat même quand personne ne la lui reconnaît. Par ailleurs je pense que les moyens dont disposent les forts et les moins forts sont disproportionnels. Ces derniers réussissent avec presque rien.

On devrait avoir aussi des médailles de mérite pour les « moins forts ».

Tanzanie2