Pauvre d’argent, riche de cœur

 

Haiti

Saint Jean Lhérissaint
Haïti

Jean Rabel (Département du Nord-Ouest d’Haïti), est le nouveau lieu d’implantation d’ATD Quart Monde en milieu rural en Haïti. Depuis le moment de la détection, une famille très pauvre attire notre attention. Les membres de cette famille sont nos tout premiers amis dans la section Guinaudée où ils vivent. C’est Narilia, une grand-mère d’environ 90 ans qui est la plus grande actrice dans le tissage de ce lien.

A l’image de la plupart des maisons se trouvant à Jean Rabel, celle de Narilia a le toit en paille, le mur non achevé, en petits morceaux de bois. La maison est toute petite, mais elle est habitée par une famille bien nombreuse. Un fils de Narilia habite là avec sa femme et ses enfants, une autre de ses filles y habite aussi avec ses enfants, pour ne citer que cela. Il faut dire qu’un simple regard sur la maisonnette au milieu de la vaste plaine semi-aride ornée de bayarondes et d’autres arbres sauvages, montre que la vie n’y est pas rose. Pas de jardins, pas de fruits, pas de légumes, pas de fontaine, pas de source. Le moindre passage du vent ou d’un véhicule sur la route soulève un nuage de poussières qui recouvrent tout.

Cependant, au milieu des difficultés, règne même la joie, l’hospitalité. Quand nous arrivons dans cette maison, un large sourire nous accueille. Tous les habitants de la maison sont accueillants. Narilia, de son côté, prend du temps pour nous raconter plein d’histoires qui lui restent encore en mémoire sans s’empêcher de se mettre à danser. Quand il y a quelque chose dans la maison, elle n’hésite pas à l’offrir. Quand il n’y a rien, elle ne se plaint pas beaucoup. Une fois arrivé dans cette maison où il fait bon vivre, on n’a pas envie de sortir.

La grande misère dans laquelle vit cette famille ne lui enlève rien de son sourire. Loin d’être découragée, elle espère quand même un lendemain meilleur et ne laisse jamais apparaître des signes de pauvreté ni de frustration sur son visage. Narilia s’assure que ses petits enfants aillent à l’école, que les animaux sont nourris et que sa petite maison soit bien maintenue. « Nous n’avons pas d’argent, mais nous avons de la joie dans notre cœur et nous voulons bien la partager », lâche Narilia.

C’est en pensant à Narilia et à toutes ces familles qui font face au manque de tout, sans se décourager, que nous avons célébré hier la 30ème Journée mondiale du refus de la misère, pour renouveler, renforcer notre engagement commun à mettre fin partout à l’extrême pauvreté.

#StopPauvreté !

 

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La fierté des familles très pauvres… et ses mystères

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Photo © ATD Quart Monde, République Centrafricaine – mai 2015

René Bagunda Muhindo

République Démocratique du Congo

Étiquetées par la société, les familles très pauvres voient souvent leur fierté et leur honneur méconnus. Le regard de la société qui se limite souvent aux apparences extérieures n’arrive pas à percer le mystère caché dans leurs cœurs, dans leurs yeux, dans leurs gestes. Pourtant ces familles sont fières de ce qu’elles bâtissent, de ce qu’elles possèdent, de ce qu’elles vivent dans leur maison au quotidien.

Il y a un mois, lors d’un rassemblement d’enfants, un parent a rappelé : « c’était une excellente occasion de dire oui, nous bâtissons la fierté au sein de nos familles». Il faisait allusion à la journée de la famille célébrée à Bukavu le 28 mai 2017. De manière libre et égale, les participants ont partagé les expériences sur comment chacun essaie de bâtir la fierté au sein de sa famille malgré les difficultés de la vie.

Pour elles, la fierté de la famille c’est arriver à se parler, se comprendre, être fier de l’effort de chacun pour faire avancer l’ensemble.

Herman Muhamiriza: « Je suis très fier de ma famille car chaque soir nous faisons le point de la journée. Chacun (papa, maman et les enfants) dit aux autres comment il a passé sa journée… A la fin, nous décidons ensemble de comment sera utilisé l’argent gagné. Cette manière de faire permet à chacun de nous de se reconnaître membre à part entière de la famille et ça nous évite des préjugés et des arrière-pensées ».

C’est aussi accepter de porter ensemble le fardeau de la famille en toutes circonstances. Être fier du travail de chacun même quand il n’apporte pas beaucoup.

Papa Emile Habamungu : « Je suis fier de ma famille devant laquelle je me sens responsable, car nous supportons mutuellement les difficultés d’ordre vital devant lesquelles nous faisons face au quotidien. Nous ne nous pointons pas le doigt pour dire par exemple que si on passe la nuit ventre creux, c’est tel ou tel qui en est le responsable. Chacun supporte. Je suis fier de ma femme qui accepte que je me lève très tôt le matin et passe le maximum de mon temps journalier à la borne fontaine paroissiale même si la petite somme gagnée en termes de salaire ne couvre même pas notre besoin en nourriture pour une semaine. »

Louise Mulamba (familles solidaires) : « Aujourd’hui la fierté est une réalité dans ma famille. Avant je me battais dans la vie, mais pas avec beaucoup de précision et de détermination comme c’est le cas actuellement…Avant j’avais du mal à m’exprimer devant les gens, aujourd’hui je partage mes idées avec d’autres personnes. Je trouve des personnes qui viennent me demander mon point de vue pour l’une ou l’autre question qui surgit au sein de la famille ou de la communauté. Le fait d’asseoir un dialogue permanent entre mes enfants et moi en nous fixant les yeux dans les yeux, ça nous a tous permis d’avancer et de grandir petit à petit ensemble dans notre manière commune d’aborder, de comprendre et de gérer différentes questions, défis, espoirs et décisions vécus au niveau familial et de cimenter la fierté qui loge dans nos cœurs. Je suis fière de cela.»

Ces témoignages m’ont rappelé une image d’il y a 27 ans, quand j’avais encore six ans. Un enfant passait dans mon quartier avec des habits déchirés. Des passants se sont moqués de ses parents mais il s’en moquait. Une semaine après je lui ai demandé s’il n’était pas dérangé et il m’avait répondu : « Maman m’a dit qu’on doit être fier de ce qu’on reçoit de ses parents ».

Herman, Louise et Émile m’ont fait comprendre ce secret des familles pauvres. Chacun porte en lui le secret de la fierté de sa famille. Chacun sait mieux que quiconque ce qu’il y a de plus difficile dans sa vie et ce qui fait qu’il en soit fier malgré tout. Et aujourd’hui quand j’y repense je me dis : dans ces culottes déchirées des enfants que je rencontre dans mon quartier, il y a la sueur de leurs parents qui ont travaillé durant toute la journée pendant des jours pour les acheter. La fierté des familles en situation d’extrême pauvreté a ses mystères et ses secrets. Il faut du courage, de la sagesse, de la persévérance et de la patience pour arriver à les percer.

Diplômée et courageuse

Traveler Digital Camera

Je suis une chef d’entreprise appelée « Beignetariat » (Roberstine, Cameroun) Photo d’une vendeuse de beignet, Kalaranet magazine

B. Ndeenga

Cameroun

La journée internationale de la femme (8 mars dernier) me donne l’occasion de montrer le courage d’une jeune femme connue dans un quartier de la ville de Yaoundé au Cameroun.

Il s’agit de Roberstine. Diplômée de l’enseignement supérieur et vendeuse de beignets…
Âgée de 25 ans,c’est depuis sa tendre enfance que Roberstine a fait ses premiers pas dans la vente des beignets auprès de sa maman. Elle l’aidait à vendre pendant que celle-ci les faisait frire. Lorsque sa maman devint totalement invalide suite à la disparition brutale de son mari, Roberstine, aînée d’une fratrie de 7enfants et mère d’une fillette, prit le relais de l’activité.

Ce fut une transition assez difficile pour cette jeune femme titulaire d’un master en communication des entreprises. Tout le quartier s’était habitué à la voir sortir chaque matin, vêtue de beaux vêtements, aller à la recherche du boulot. C’était avec plaisir que les parents et ses congénères lui souhaitaient bonne chance. Tout le quartier lui présageait un avenir radieux dans l’administration. Jusqu’au jour où l’espérance céda la place à l’étonnement et la stupéfaction. Roberstine faisait frire les beignets et les vendait.C’était l’incompréhension dans le quartier. Que lui arrivait-il donc  ?

Elle nous livre son témoignage :
« De l’extérieur, beaucoup de personnes ne pouvaient pas comprendre ce choix. L’urgence s’était faite ressentir. Ça devenait très difficile de vivre à la maison. Il n’y avait plus de sources de revenus. Papa était décédé et maman, invalide. Il fallait faire un choix et je l’ai fait sans hésiter. Dès les débuts, c’était très difficile. Comment affronter le regard de mes camarades ? Ceux-ci me disaient que je déshonorais mon diplôme et faisais honte à toutes les jeunes filles qui voulaient aller à l’école. Mais au fond de moi, je savais que je creusais un autre chemin, celui de décomplexer la jeune femme qui doit avoir le courage de vivre sa vie sous toutes ses facettes. J’avais cherché du boulot pendant 5 ans sans succès. De plus, je me sentais responsable de ma famille. Il fallait la soutenir, envoyer mes cadets à l’école, s’occuper de la santé de maman… Le temps n’était plus de se dire diplômée. J’ai retroussé mes manches. J’ai troqué mes belles tenues contre les vêtements remplis de graisse, j’ai cessé de rêver d’un bureau confortable pour la rigueur du feu du bois, j’ai abandonné la coquetterie de jeune fille pour les brûlures de l’huile bouillante, la douceur de mon lit pour la rudesse du froid, car il faut que je me réveille chaque jour à 3 h du matin pour pétrir la farine. J’ai appris à ne plus faire attention au regard des autres mais à puiser mon courage dans le regard de ma mère et dans la résilience de mes frères et soeurs qui me soutiennent.
Après 5 ans d’activité, je le dis haut et fort : je suis une chef d’entreprise appelée « Beignetariat ». Je m’occupe totalement de maman, mes frères et mon enfant vont à l’école. Toute la famille a le minimum vital. Ma ténacité et mon courage ont mis ma famille hors du besoin et je suis très contente d’accompagner des jeunes filles diplômées qui veulent suivre mon exemple. »

C’était vraiment osé !

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Caroline Blanchard,

Cameroun

C’était vraiment osé, voire même un peu fou ! Lancer cette idée de monter un spectacle pour la Journée mondiale du refus de la misère, dans la grande salle de spectacle de l’IFC (Institut Français du Cameroun) lors d’une réunion en juin, avec le Directeur, pour un groupe si jeune et si fragile que le nôtre ! Au moment de la réunion, notre petit groupe des Amis d’ATD Quart Monde avait très peu d’éléments :

  • L’envie de travailler avec Piko, un comédien centrafricain, dont nous avions vu les talents avec les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah qu’il avait su former au théâtre dans une mise en scène très comique,
  • La confiance que tous nos partenaires répondraient présents, chacun à leur manière : l’école française Fustel de Coulanges, le centre social Edimar qui accueille les enfants et les jeunes qui dorment dans la rue, la bibliothèque Lucioles, à caractère social et éducatif,
  • L’espoir que d’autres comme le Club des Jeunes Aveugles Réhabilités du Cameroun nous rejoindraient.

C’était vraiment osé, et risqué : faire se rencontrer sur la scène et dans le public des jeunes qui vivent et dorment dans la rue, des jeunes non-voyants, et des jeunes d’un monde favorisé comme celui du Lycée Français !

C’était vraiment osé, audacieux, de mêler dans le public expatriés et locaux, occidentaux et africains, alors que nous n’avons pas le même sens de l’humour et pas tout à fait le même français… Allions-nous nous comprendre, et faire comprendre le message essentiel que nous voulions transmettre ?

C’était vraiment osé, et nous imposer un joli défi que de remplir cette salle de spectacle !

Pourtant le défi a été relevé, et au-delà de nos espérances, la salle était pleine à craquer quelques minutes avant le début du spectacle, tellement qu’il nous a fallu refuser du monde. Nos amis de la bibliothèque Lucioles, et bien d’autres n’ont pas pu entrer. Et puis, des artistes nous ont suivis, encadrés, conseillés, accompagnés, formés : Piko, le comédien metteur en scène, mais aussi Ndjonbe Jean, un autre comédien, et d’autres, musicien et photographe. Nos liens se sont renforcés à travers cette expérience.

Nous avons eu peu de temps pour écrire et monter ce spectacle, mais nous avons réussi deux choses au cœur de la mission du 17 octobre : mettre les plus pauvres à l’honneur et permettre la rencontre.

Quelle joie ce fut pour nous de voir les enfants de la Fondation Petit Dan et Sarah nous faire tous rire dans ce sketch « Je mange » parodie comique du monde du travail ! Quelle fierté de montrer le talent de ces enfants orphelins et vulnérables !

Quelle émotion de faire monter sur la scène les jeunes non-voyants montrer leur sens de l’humour, et leur talent artistique pour nous chanter « Toi qui dis que je ne vois pas, mais moi je dis que je vois mieux que toi, aujourd’hui j’ai envie de te parler de ma vie, de mon cœur, parce que quand je tombe, je me relève… »

Quelle harmonie et quelle espérance d’écouter chanter les enfants du l’école primaire Fustel de Coulanges pour nous dire leur sens de la solidarité, et leur souci de préserver notre terre.

Quel message d’espoir que celui de ce jeune qui après 8 ans dans la rue est en apprentissage dans une boulangerie, hébergé par ses patrons, et s’accroche pour apprendre un métier et continuer à l’école. Nous espérons que ce témoignage d’une vie de travail, d’épargne très modeste, et de soutien constant à sa famille va contribuer à faire changer le regard porté sur les enfants qui dorment dans la rue.

Certes, il faisait beaucoup trop chaud dans cette salle bondée, certes, nous n’avons pas su bien maîtriser le temps et nous allons tirer les leçons de cette belle expérience pour progresser. Mais à un an de la grande mobilisation 2017, nous somme sûrs d’une chose : notre capacité à mobiliser un public qui s’est laissé toucher par notre création si osée à la hauteur des ambitions que nous avons pour le monde de demain.

Des extraits de la pièce de théâtre seront bientôt disponibles.

Logements décents… mais à quel prix ?

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B. Ndeenga,

Cameroun, Yaoundé

Le 3 octobre dernier la communauté internationale a célébré la journée mondiale de l’habitat. Le thème de cette journée était «le logement d’abord » sous l’angle de fournir à tous un logement décent. Un programme ambitieux. Cette journée m’a donné l’occasion de faire un parallèle entre la pauvreté et l’accès au logement. Généralement on ne fait pas trop écho dans les indices de perception de la pauvreté du problème du logement. Est-il donné à tout le monde d’avoir un logement décent ? Que cache le terme « décent » quand on sait que l’essentiel est d’acquérir par tous les moyens un logement ? Finalement la décence n’est-il pas aussi lié au poids de notre bourse ? Car qui dit qualité dit prix. Je suis allé à la rencontre de plusieurs acteurs du logement afin de découvrir la réalité.

Maman T. est veuve. Elle sexagénaire. Elle habite un quartier de la capitale. Elle est sans emploi. Elle habite un deux pièces en matériau provisoire. A côté de sa maison se trouve un immeuble superbement bâti. Toutes les eaux usées et les différents déchets sont jetés sur sa toiture. Sa maison n’a aucune ouverture. Ma grande surprise fut lorsque je découvris qu’elle vivait dans cette maison avec ses 5 enfants et ses 14 petits fils. Je suis resté sans voix et je n’ai pas voulu par pudeur lui demander comment ils dorment. J’ai juste aperçu sa marmite posée sur un réchaud au bord de la route principale. Il n’y a quasiment pas d’espace entre sa maison et la route.

Second tableau : Émile est jeune fonctionnaire. Il travaille dans un ministère. Il vit en location dans une maison de deux chambres, une douche, une toilette et pas de cuisine. Il y a de l’électricité mais pas d’eau courante. Le coût de cette maison est de 60 000 Francs cfa (Fcfa) le mois. Près de cent Euros. Son salaire est de 115 000 Fcfa. Un peu plus de 150 euros. Il a une épouse et trois enfants. Faisons le compte : Que lui reste-t-il pour vivre ?

Troisième tableau : Monsieur H est un bailleur. Il a plusieurs maisons qu’il met en location et dont les prix varient de 60 à 200 000 Fcfa. Je lui demande si avec les fourchettes salariales pratiquées dans notre pays ces prix ne sont pas excessifs. Voilà ce qu’il me répond: « Cela peut paraître excessif si on ne remonte pas tout le processus en amont. Commençons par l’accès aux terres. Elles sont difficiles à acquérir de par leurs coûts. Une fois qu’on a la terre, allez regarder les prix des matériaux sur le marché. Pour une maison de trois pièces je suis à 10 millions de dépenses (environ 16 000 euros). Je dois prendre un prêt bancaire remboursable sur cinq ans assorti d’un intérêt mensuel de 29,75 pour cent. Il me faut quasiment 15 ans pour rembourser une maison de trois pièces au cas où les locataires me payent régulièrement. Pensez vous qu’on puisse s’en sortir? »

J’ai appris que dans mon pays il y a des « logements sociaux » qui sont destinés en principe à ceux qui ont des revenus faibles. Mais après enquête j’ai très vite déchanté. Pierre qui travaille dans la structure étatique qui gère ces logements me dit sous cape : « Ces logements sociaux ne sont que pour les nantis.Vous ne trouverez pas de personnes pauvres. Quel citoyen moyen peut déposer une caution de 3 millions de francs (5000 euros) pour avoir accès à ce loyer ? De plus les pratiques maffieuses ont généralement cours avec ces logements. Des hommes riches les prennent et vont faire de la sous location. Un loyer que l’État laisse à 24 000 Fcfa le mois (40 euros), certains personnes payent parfois le triple par mois à ces gens. L’État est complice parce que c’est les fonctionnaires haut placés de l’administration qui le font. »

Voilà la réalité froide que je découvre. Comment peut-on parler de logement décent quand on n’a même pas une qualité de vie décente ? Les deux sont imparablement liés et méritent que nos gouvernants s’y penchent. Car à côté de ceux qui ont un logement dans des conditions difficiles et en peinant à joindre les deux bouts, combien vivent dans la rue, au bord des voies ferrées, dans des chantiers abandonnés ? Combien ont été déguerpis de leurs habitations et jamais recasés ? Combien vivent dans les zones à risque où éboulement de terrain, inondations sont leurs lots quotidiens ? Indubitablement logement décent devrait rimer avec amélioration des conditions de vie…

Dames Sara : ces femmes qui forgent la vie

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Saint Jean Lhérissaint

depuis le Burkina-Faso

En milieu rural reculé en Haïti, les seules sources de revenus des paysans sont l’agriculture et l’élevage. Pendant que les hommes s’occupent des animaux et des champs, les femmes s’ingénient pour garantir la nourriture quotidienne des familles. Avec les moyens du bord, elles se créent une activité commerciale exigeant un grand effort physique. Elles deviennent des Dames Sara.

Les milieux ruraux reculés ne sont pas accessibles aux camions. Transporter les denrées jusqu’aux points où les véhicules peuvent arriver, n’est pas chose facile pour les paysans. Les Dames Sara sont des commerçants qui se proposent d’acheter les différentes denrées sur le marché local paysan et même sur le lieu de la récolte pour les transporter à la ville la plus proche et les revendre. Sacré travail, exercice difficile, effort physique énorme, mais les Dames Sara sont courageuses. Sur tous les chemins de marché, dans toutes les provinces, on croise ces femmes transportant des dizaines de kilogrammes de marchandises sur la tête. Elles sortent en groupes solidaires plus ou moins grands. Malgré le lourd fardeau sur la tête, chaque groupe est bien animé, il y a de la vie sur chaque visage. Dans les montagnes, les plaines, les collines – le rire, les blagues, les chants de toutes sortes, les cris de joie – annoncent l’arrivée d’un prochain groupe de Dames Sara. La nuit, la lueur des lampes s’ajoute aux signes annonçant l’arrivée d’un groupe. Aucun membre n’est laissé derrière, au moindre petit problème, c’est tout le groupe qui se sent concerné. De petites dégustations se font en marchant.

Sous le soleil de plomb, sous la pluie, la nuit, le jour, les Dames Sara ne peuvent s’empêcher de voyager. Des femmes de tout âge, des femmes enceintes font partie des groupes. Parfois la ville la plus proche se trouve à 50 kilomètres comme c’est le cas pour les Dames Sara de Cornillon qui se rendent à Thomazeau pour revendre leurs marchandises. Pour ce parcours, il faut emprunter des sentiers glissants, faire des traversées dangereuses, monter et descendre des pentes raides, mais les Dames Sara endurent, sachant qu’il y plusieurs bouches à la maison qui attendent les provisions qui seront achetées avec les bénéfices. N’est-ce pas cette activité qui permet à des familles de gagner dignement leur vie ? Dans la partie sèche et aride de Cornillon, c’est l’activité commerciale qui prévaut. Madame Salomon en témoigne : « les conditions de vie de ma famille sont difficiles, je suis obligée de fatiguer mon corps. J’achète tout ce que je trouve comme poule, dinde, haricot, maïs, vivres alimentaires etc… Je sais que mon corps paiera le prix de tout ça un jour, mais je n’ai pas le choix. C’est grâce à ça que les mâchoires mâchent. C’est dur, mais c’est mieux que mendier ». Dames Sara, une expression symbolisant la résistance de la femme vaillante haïtienne acceptant de voyager dans des conditions difficiles pour pouvoir nourrir dignement sa famille est malheureusement utilisée comme injure pour qualifier les élèves qui bavardent en classe ou ceux qui ne se taisent pas dans une assemblée.

À travers leur activité, les Dames Sara servent les paysans en achetant leurs récoltes. Elles nourrissent dignement leur famille. Enfin elles apportent la vie dans les villes parce que si les récoltes des paysans n’atteignent pas la ville, les citadins ne peuvent pas manger. Elles sont partout et elles sont fières d’être des Dames Sara.

Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

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Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.