SIMONE VEIL, UNE GRANDE DAME, UNE GRANDE AMIE

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Simone Veil et Joseph Wresinski, Photo Alain Pinoges – Agence Ciric

François Phliponeau

France

Depuis vendredi, et l’annonce de son décès, les hommages pour Simone Veil arrivent de partout.
Tout le monde a entendu parler de sa déportation à Auschwitz, de son engagement pour le droit des femmes, de son ambition pour l’Europe. On sait moins qu’elle était amie de Joseph Wresinski et de Geneviève de Gaulle.

La déportation en 1944, les camps de concentration, « simplement » parce qu’elle était juive ! Toute sa vie, elle témoignera de l’horreur du génocide. Rescapée, comme Geneviève de Gaulle, elle fera preuve de l’immense énergie des survivants, gardant visible sur le bras le tatouage de son numéro matricule.

Ministre de la Santé en 1974, elle dépénalisera l’IVG, non qu’elle soit favorable à l’interruption volontaire de grossesse, mais pour que les femmes acculées à cette décision (il y avait alors 300.000 avortements clandestins par an), puissent le faire dans des conditions sanitaires et humaines acceptables.

Cinq ans plus tard, elle sera la première Présidente du Parlement européen élue au suffrage universel. Consciente des difficultés de la construction de l’Europe, anticipant les questions, elle fera partager sa conviction que l’Europe n’est pas un problème mais la solution.

Simone Veil était aussi une amie d’ATD Quart Monde. Ministre de la Santé, elle a souvent dialogué avec le Père Joseph. Témoin privilégiée, Gabrielle Erpicum se souvient des accords et des désaccords. « Ce qui est sûr, c’est qu’elle avait le souci des plus pauvres. »
Le 17 octobre 1987, c’est elle qui dévoilera la Dalle sur le parvis du Trocadéro.
C’est une grande dame à qui la France rendra hommage mercredi aux Invalides, à Paris. Avant, on le souhaite, qu’elle rejoigne Geneviève de Gaulle au Panthéon.

Magie de Noël chez les Houmeaux

Caroline Blanchard

France

« Quand ça se termine et qu’il faut tout éteindre, je ne vous cache pas qu’on a tous le cafard » dit un des acteurs de cette féérie de Noël. « Chez les Houmeaux » est un petit village perdu dans les Deux-Sèvres, environ 50 habitants, pas d’éclairage public (enfin pas encore, les autorités ont promis de les alimenter grâce au nouveau parc éolien en cours d’aménagement à proximité) mais avec un grand cœur, et un goût pour le festif !

Donc cette année, pour la première fois, je suis en vacances dans les Deux-Sèvres pour Noël. Quand mon beau-frère évoque ce projet de ballade pour le 25 décembre, j’accepte, intriguée. Et je ne suis pas déçue : les habitants de ce tout petit village rivalisent d’ingéniosité pour illuminer leurs jardins aux couleurs de Noël. Crèches traditionnelles côtoient Pères Noëls et bonhommes de neige en tenue de ski, il y a même une Tour Eiffel, et des étoiles perchées au sommet de conifères de près de 10 mètres de haut… Un gentil Père Noël se promène et ne se lasse pas de demander aux enfants s’ils sont heureux des cadeaux qu’il leur a apporté, et qu’ils ont ouvert le matin même ! Il distribue des bonbons. Mais d’où vient cette idée ? Et pourquoi ces décorations ?

Selon le journal local, un couple ayant décidé d’illuminer son jardin à la naissance de leur premier enfant a été suivi progressivement par tous les habitants du village (ou presque). Et ce n’est pas tout : chaque soir, les habitants vendent vin chaud, crêpes, café… au profit d’une association qui lutte pour la mucoviscidose. Alors là je suis éblouie de voir comment Noël reprend vie, le Noël que j’aime, celui qui fait une place au partage à l’accueil du plus faible ! Et allez voir par curiosité les sommes gagnées, sur le lien vers le journal local, vous serez vous aussi ébahis !

Ce projet annuel fédère tout le village. En effet, comme l’explique cet habitant qui n’aime pas le moment où il faut tout éteindre, ils cherchent des aides pour avoir œufs et lait à des tarifs préférentiels, voire un peu de soutien des collectivités locales, pour confectionner crêpes et vin chaud sans trop dépenser, et augmenter ainsi leur bénéfice. Comme quoi  3 guirlandes allumées dans un jardin peuvent être la première étape d’un merveilleux élan de générosité. Parfois il ne faut pas grand-chose pour se mettre ensemble et vivre Noël autrement !

Frères ou idiots

Texte et photos : François Phliponeau

France

Le 15 août à Jambville, les scouts ont organisé un rassemblement de 5000 jeunes de 50 pays, sur le thème de la culture. Magnifique expérience de fraternité malgré, ou plutôt grâce à leurs nationalités, religions, cultures différentes.

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A Mayotte, département français de l’Océan indien, Mahorais arabes et européens « voisinent » en bonne intelligence, dans de nombreux quartiers.

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A Méry-sur-Oise, à l’occasion d’un regroupement, des volontaires d’ATD Quart Monde de dix pays ont exprimé la joie de bâtir ensemble…

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A Rio pendant deux semaines, Métisses des Amériques, Africains du Nord et du Sud, Français des Antilles et de l’hexagone ont fait la démonstration de la valeur universelle du sport.

Plus fort encore : après l’assassinat du Père Jacques à Saint-Etienne du Rouvray, la réponse, religieuse et laïque, a été à la hauteur du drame. Cette réponse, nous devons la mettre en œuvre chaque jour, fidèle au conseil de Martin Luther King : « Apprenons à vivre ensemble comme des frères, ou nous mourrons tous comme des idiots. »

J’ai faim

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Elda García, Guatemala

C’est l’une des heures les plus fréquentées, l’heure de pointe. Le train et le métro sont bondés.

Le va-et-vient de la foule crée à cet endroit-là un flux incessant. C’est le métro de Paris, et ses couloirs accueillent des milliers et des milliers de personnes toute la journée.

Une routine spécifique me permet de faire le trajet presque à la même heure deux fois par semaine. Je prends le temps d’observer des détails qui peut-être pour d’autres passent inaperçus. Je suis une des rares personnes à marcher sans me presser.

Dans un coin, plusieurs musiciens offrent à nos oreilles les jolies notes d’une mélodie. C’est agréable de les écouter au milieu de toute cette pression que met une ville comme celle-ci.

En descendant les escaliers, il est encore là, juste au milieu. A la même heure et au même endroit. Sa présence se perd parmi les pas de la foule et les notes de la mélodie qui s’entend à présent de loin. C’est un homme relativement jeune. A genoux. D’une main il tient un écriteau sur lequel je peux lire : « J’ai faim ». Son autre main reste tendue, attendant que quelqu’un lui donne quelque chose. Étant tout près de lui, j’essaie de croiser son regard, mais le sien est loin, perdu. Chaque fois que je le vois, presque toujours les mêmes questions m’assaillent : Qui est-il ? D’où vient-il ? Quel âge a-t-il ? Combien de temps passe-t-il à genoux ? Jusqu’à quelle heure attend-il ? Ces pensées défilent aussi vite que mes pas. Je le laisse derrière moi. Nombreux sont ceux qui, tout comme moi, passent leur chemin, sans s’arrêter.

De l’autre côté, presque en sortant dans la rue, un autre homme attire mon regard. La main tendue, il vient vers moi. Comme eux, tout au long du trajet, que ce soit dans une grande rue, avec des touristes, ou dans une rue plus petite, d’autres nous atteignent par leur regard ou leur voix. Ce sont tous des compagnons de la survie, des regards froids qui les transpercent ou des murmures de quelques uns, gênés par leur présence. Leur diversité me surprend. Des femmes, des hommes et des jeunes, de tous âges, sont là, dans les rues de cette fameuse ville. Ce n’est pas facile d’imaginer cette réalité.

Il y a quelque chose que je commence à comprendre : la misère, à cet autre bout du monde, n’est pas la même que celle que je connais. Ce n’est pas seulement une misère matérielle. On peut le remarquer à leur présentation : vêtements propres et en bon état. Si ce n’est pas ça la misère, alors, qu’est-ce que c’est ?

Cette pancarte dans sa main m’interpelle et m’interroge.

Que veux-tu réellement ? Parce que la faim physique s’apaise avec un peu de nourriture…

Article traduit du blog cuadernodeviaje

 

Le regard

Blaise N.

Cameroun

Il est des gestes, des attitudes et des mimes qui expriment parfois des modes de communication envers l’autre. Bien des fois nous ne faisons même pas attention. Le regard entre dans cette catégorie. Il est celui qui, d’un coup, transmet des informations, des jugements et des interrogations, des doutes, du rejet, de l’acceptation…

Cette prise de conscience du Regard m’est apparue de façon ferme après une rencontre. Je vous livre le témoignage de cette dame. Je suis allé chez elle, alerté par des amis. Elle vivait une situation forte. Elle avait été accusée de sorcellerie. Chassée de son village, elle a trouvé refuge dans une autre contrée et vivait dans une cabane délabrée et presque répugnante. Voici ce qu’elle me dira plus tard :

« Mon fils, le jour où tu es entré dans ma maison, ce n’est que tes yeux que je fixais… Je voulais savoir à travers ton regard ce que tu pensais de moi… Je voulais savoir si à travers ton regard, tu avais peur du titre de la sorcière que le village me fait porter… Je t’ai vue entrer dans ma maison. Tu n’a regardé ni l’état de ma maison, ni le désordre, ni la saleté… Tu es entré en me regardant droit dans les yeux et moi je faisais de même… Tu t’es assis sans même regarder le banc sur lequel tu t’asseyais… Pourtant il était sale. Tu étais préoccupé à me regarder… Ce qui comptait c’était moi. Les gens me parlent sans me regarder… Lorsque je sors de ma maison, les gens regardent ailleurs. Les plus courageux me saluent mais en tournant le visage. Mon fils, est-ce que j’ai le visage d’un animal ? Je suis comme vous ou pas ?

J’ai senti beaucoup de joie quand ton regard a croisé le mien. J’ai compris enfin que j’étais quelqu’un car ton attention était sur moi… Je me suis sentie considérée. Ton regard montrait ton cœur. Tu m’as aimée et je t’ai ouvert mon cœur… Enfin quelqu’un m’a regardée, donc j’étais importante. « 

Voilà un témoignage qui m’a bouleversé et en même temps enseigné. Quelle force a le regard ? Valorisant; condescendant, compatissant, méprisant, attachant ? Généralement on n’y fait même pas attention. Avec cette dame, j’ai compris qu’un petit regard jeté vers quelqu’un humanise et lui donne un visage…

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photo ATD Quart-Monde  – Haïti

Ces mains-là…

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Beatriz Monje Barón, El Alto – Mexico

traduit du blog hispanophone Cuaderno de viaje

J’ai voyagé en Bolivie au mois de février. Je suis retournée avec bonheur à l’abri du froid de l’Illimani et des hauteurs. Cela fait des années que l’équipe d’ATD Quart Monde Bolivie travaille aux côtés des familles vivant dans le quartier de Senkata de la ville d’El Alto. Aujourd’hui, une équipe de volontaires permanents vit également dans le quartier aux côtés de ces familles. Toute une nouvelle manière d’affronter les difficultés d’une vie quotidienne dans la pauvreté et de mettre en place des actions pour faire évoluer les choses.

Les quinze jours passés dans cette communauté qui nous entraîne vers cet autre monde auquel nous rêvons, ont rempli mon awayo de souvenirs pour tout le reste de l’année. Je marche maintenant avec des réserves de sajraña et de kantutas qui rappellent l’importance de que ce que je porte sur mes épaules, de ce qu’on accepte de porter parce que cela vient de nous. Au milieu de tout cela, des réflexions qui s’avéraient nécessaires, des projets et des évaluations, des décisions à prendre… Au milieu de tout cela, il y avait l’omniprésence des mains, les mains agiles et utiles qui nous aident à penser, les mains dans mon awayo.

Nous réfléchissions à nos prochains projets et Mme Lucía filait à pleines mains et de son fuseau naissaient toutes les idées. Nous réfléchissions et Emma défaisait la couture ratée, Mme Agustina préparait la sajraña avec des racines de charbon séchées au soleil, Mme Primitiva nettoyait l’agneau, Juan Carlos déplaçait les pierres qui soutiendront le plancher, Sandra préparait les pommes de terre, Miguel cherchait à manger pour la vache et jouait avec le veau… Un jour, nous préparons le four en pisé, pendant que d’autres changent les meubles de place. Le jour d’après, nous nettoyons la cuisine. Nous faisons, et nos mains sont pleines d’idées et de mots.

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img_2569Un peu plus loin, dans la communauté de Hornuni, Agustina nous réunit autour de la nourriture et nous explique : « A la campagne, ces mains-là, elles travaillent dur ». Nous sommes venus et j’ai pu moi aussi rendre mes mains utiles, en conscience, travailler avec mes mains et celles des autres. Nos mains pensent dur à la campagne. Car en fin de compte, l’apthapi et la chanson d’une petite fille en aymara sont une récompense et un sourire face à la faim.

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A l’égal de mon voyage au Sénégal il y a quelques années, ce voyage en Bolivie m’a amenée à remettre en question la ville et le développement, et à me poser toujours plus de questions sur la répartition des tâches, la disparition des modes de vie traditionnels, sur cette manière subtile de nous organiser afin que certains pensent pendant que d’autres travaillent de leurs mains. Ce voyage aller retour était nécessaire. Il y avait dans ce voyage une invitation que j’ai choisie de porter dans l’awayo, à côté de de la sajraña et des kantutas que j’ai transportées avec moi, comme une charge ou comme un envol, en souvenir de la beauté de l’Illimani qui nous abrite de son froid.

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Voici les kantutas sur mon awayo, et la sajraña qu’Emma y Mme Agustina ont préparées pour soigner ma chevelure.