Connaissance éclipsée !

En 2000, il y eut une éclipse totale de soleil à Madagascar. Sans lunettes, et mal informés, la majorité des Malgaches se sont enfermés dans leurs habitations. Seuls quelques jeunes ont pu avoir des lunettes spéciales et observer le phénomène. (Photo FP)

En 2000, il y eut une éclipse totale de soleil à Madagascar. Sans lunettes, et mal informés, la majorité des Malgaches se sont enfermés dans leurs habitations. Seuls quelques jeunes ont pu avoir des lunettes spéciales et observer le phénomène. (Photo FP

François Phliponeau

France

L’éclipse de soleil, le 20 mars dernier en France, a fait quelques heureux, et beaucoup de malheureux. Parce qu’il y avait des nuages, mais surtout parce que la majorité des enseignants n’avaient pas anticipé l’événement. Ils l’ont dit et écrit sur les cahiers de correspondance :

« N’ayant pas de lunettes homologuées, les enfants ne pourront pas sortir dans la cour ce vendredi matin. L’observation directe du soleil sans protection adéquate peut entraîner des lésions irréversibles. »

Bien sûr, mais il était possible de commander des lunettes, ou d’utiliser des sténopés et autres dispositifs appropriés, permettant sans risque d’observer le moment « magique » de la lune en train de masquer le soleil.

Pour les enfants, surtout ceux qui ont le plus de difficultés avec les livres scolaires, c’était l’occasion de faire des maths, de l’histoire, de la géographie, de l’astronomie. C’était la possibilité d’apprendre, de comprendre, de se sentir en phase avec la nature, l’univers.

Occasion ratée et double peine, les enfants étant privés de récréation.

Dans le Gers, les élèves de Fleurance ont eu plus de chance, comme le raconte « La Dépêche » : «En classe, pendant l’éclipse, on mesurera la température qui va baisser, explique une enseignante. On va mettre différentes étapes de l’éclipse en face d’une horloge. Et les enfants devront placer les aiguilles de cette horloge.» De quoi réviser la lecture de l’heure. Et de profiter d’une belle occasion pédagogique.

Anticiper, c’est imaginer à l’avance un événement, pas pour battre des records de vitesse, mais pour mieux vivre ce que sera le présent qui va arriver…

Prochaine éclipse partielle de soleil en 2020 (totale en 2081 !)

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De l’ombre à la lumière

Noldi Christen, Suisse

Nelly Schenker présente son livre

Nelly Schenker présente son livre

Tous les jours, de ma fenêtre je vois, sur les collines au loin, un grand bâtiment, un ancien orphelinat. Puis, quand je tourne la tête vers la gauche je vois encore plus loin la cathédrale et les toits de la ville de Fribourg.

A l’époque – poussée par le désespoir – une toute petite fille, a sauté le mur de cet orphelinat pour faire à pied le long chemin jusqu’à Fribourg, vers sa maman, son école. Le ventre noué,  trois heures, quatre heures de marche? Elle est allée frapper à la porte de l’école, pour hurler, les larmes aux yeux : «Je veux rentrer chez moi – et je veux aller à l’école ! »

Ces jours, cette même enfant, qui n’a jamais été scolarisée de sa vie, et qui a beaucoup enduré, n’a pas dormi de la nuit… Désormais grand-maman, elle a sorti un « grand » livre ! Oui, elle a vécu le vernissage du livre de sa vie. Jeune mère elle avait appris à lire et à écrire, seule. En « volant », discrètement, ce savoir auprès de ses propres enfants rentrant le soir de l’école !

Au vernissage elle a été entourée de ses 41 tableaux accrochés aux murs. Peintures, rayonnantes de toutes les couleurs, elles sont aussi le fruit de son long chemin vers plus de liberté. « NON : PAS vers la liberté ! » me corrige-t-elle. « Celle-ci m’a été volée pour toujours. »

J’ai la chance d’avoir pu l’accompagner pendant cette écriture. Cette dame garde au fond de son cœur ce petit enfant qui pleure et hurle et rêve. Elle garde aussi tous les jeunes révoltés de ce monde qui ne sont pas rejoints dans leurs aspirations profondes et dont l’intelligence reste en friche… Elle s’appelle : Nelly Schenker.

Oui, c’est avec elle aussi que j’ai la chance de pouvoir écrire de temps en temps un article pour le blog ici même. Sûrement que l’on reparlera de son livre dans les mois à venir. Mais pour le moment Nelly retient son souffle, elle attend, non sans crainte, ce que ce « coming out » va provoquer dans sa vie.

A Lucerne, au vernissage, elle a eu plusieurs premières réactions très positives : « J’ai honte de mon pays ! » disait la responsable de la Maison Romero qui guidait l’événement. Puis, un jeune homme impliqué dans le travail politique lui a affirmé : « Vous savez nous mettre textuellement devant les montagnes d’obstacles qui surgissent sur le chemin de la pauvreté. Ce livre1 m’accompagnera désormais. » Ce sont des débuts encourageants.

1Le livre de Nelly Schenker « Es langs, langs Warteli für es goldigs Nüteli » (« une longue longue attente pour un petit rien doré ») est paru le 10 décembre.

Le temps des cerises …

CerisaieJ’étais très ému ce soir de représentation de la pièce de théâtre, « la Cerisaie » de Tchekov. Une grande maison de maître russe, entourée de douzaines de cerisiers, mais sur le déclin. Les propriétaires appauvris attendent sa vente, les arbres sont vieux et ne portent plus beaucoup de fruits… Loin le temps des grands étés de fêtes, des gâteaux et liqueurs et autres produits du verger vendus à travers la moitié du pays.

Pourquoi étais-je si ému ? Était-ce parce qu’enfant j’adorais moi-même aller cueillir les cerises  tout en haut dans les couronnes, perché sur de longues échelles avec l’impression de toucher le ciel, le soleil … ?                                                                                                                                                                                                 Plus tard, quand j’avais 15 ou 16 ans, la propriétaire a vendu notre ferme et les cerisiers, pommiers, pruniers ont été arrachés l’hiver suivant, pour faire place à la construction d’un nouveau quartier tourné vers la ville voisine… Je me souviens de ma révolte ! L’impression que l’on m’avait arraché un bout de mon propre cœur. Mais l’histoire allait de l’avant sans nous. On n’était que de petites gens qui louaient la terre ;  pire, mon père dans cette histoire-là, n’était qu’une sorte de valet sans voix.

Sur scène, chez Tchekov, il y a le vieux domestique, fidèle à la famille du domaine et leur esclave dans la vieille Russie. Interprété avec une très grande présence par un paysan âgé, mon voisin, qui aujourd’hui se pose à son tour beaucoup de questions sur l’avenir des paysans de partout. Son questionnement se tourne parfois vers les enfants de la pauvreté qui ont été placés dans des familles paysannes chez nous, jusque dans les années 70. Pour une partie d’entre eux, comme de petits esclaves modernes…                                                                                                                                                 Après la vente de la Cerisaie quand toute la maisonnée s’en va, le vieux « moujik » se retrouve barricadé derrière les portes… on l’a oublié tout simplement ! On pressent, on sait, qu’il va mourir ainsi, quand les lumières s’éteignent et que le rideau tombe.

Interpellé, je suis allé chercher un peu plus d’informations sur cet écrivain, Anton Tchekov, que je connaissais peu et que l’on me disait être apolitique. Et j’ai découvert avec émotion que le père de son père avait encore vécu cet esclavage en Russie, et que – même une fois libéré – son père n’a jamais pu se défaire de ses chaînes de l’enfance. Trop peu instruit et surtout meurtri par ses souvenirs, il est resté tout en bas de l’échelle sociale, n’arrivant guère à nourrir sa famille et battant ses enfants dans des moments noirs de désespoir. Mais j’ai appris aussi que Tchekov, jeune médecin-écrivain,  nourrissait toute sa famille, son père et sa mère …  Et qu’aux gens pauvres, qu’il recevait en priorité dans son cabinet, il ne voulait pas faire de factures.  Il n’a jamais oublié d’où il venait, comme tant d’autres personnes dans ce monde, pour lesquels j’ai un immense respect.

Combien de gens dans mon pays, la Suisse si riche aujourd’hui, s’enracinent aussi dans de telles histoires, si l’on jette un regard deux, trois ou quatre générations en arrière? Pas loin de la  majorité. Et pourtant, et cela m’inquiète, beaucoup trop semblent l’avoir oublié ! C’est un vrai malheur, car ils ne comprennent plus ceux qui doivent continuer à se battre contre la misère aujourd’hui parmi eux, ni ceux qui viennent frapper en désespoir aux portes du pays…

Noldi Christen –  Suisse