Sans logement on perd tout : pour un service public du logement équitable

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Photo web – CGT Dieppe

Pascal Percq

France

Contraint de quitter son logement en juin, Jacques est depuis plusieurs semaines à la recherche d’un nouveau toit. Il habite chez l’un ou chez l’autre. Ou parfois dans un logement disponible quelques semaines. Dans ce secteur rural du Sud Est, il n’existe que peu de logements sociaux. Paradoxe : beaucoup de logements sont vides, mais réservés aux vacanciers. Quelques rares logements privés sont hors de prix et leurs propriétaires n’aiment pas louer à des personnes à faibles ressources. Aujourd’hui Jacques est menacé doublement : soit il quitte la région et perd son emploi agricole, soit il reste dans cette situation précaire et on lui enlève la garde alternée de sa fille. Un choix impossible. Injuste.

Quoi de plus légitime que d’avoir un toit pour se loger ? Avoir un logement à soi est indispensable et conditionne bien d’autres droits essentiels. Avoir une adresse est une condition souvent sine qua non pour décrocher un emploi, héberger sa famille en ayant la garde de ses propres enfants, pouvoir les inscrire dans une école mais aussi pouvoir voter, avoir des voisins, participer à la vie du quartier, de la commune.

Soixante ans après le premier combat de Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, qui s’est battu pour reloger dignement les familles du camp de Noisy, plus que jamais se loger demeure la préoccupation première des familles dans le besoin.

L’été 2017 qui s’achève n’aura pas été un « bel » été pour des milliers de personnes qui vivent à la rue et cela, malgré les promesses faites au printemps par le précédent gouvernement (1).

Aujourd’hui en France près de quatre millions de personnes n‘ont pas de logement. Pas de « chez soi ». Elles vivent soit chez des proches soit dans une structure d’accueil ou… à la rue. Le nombre de personnes sans domicile a augmenté de 50 % entre 2001 et 2012. Celui des personnes en hébergement contraint chez des tiers de 19 % entre 2002 et 2013 (+ 17 % entre 2006 et 2013 pour le surpeuplement accentué (2)).

Lors du précédent quinquennat présidentiel en France, des actions ont été entreprises, voulant passer des intentions aux actes, mais elles se sont souvent heurtées à des renoncements et à une austérité budgétaire qui n’a pas apporté une réponse à la hauteur de la gravité de la situation. Comme d’habitude les pauvres peuvent attendre.

Le logement social est loin de répondre à la demande. Aujourd’hui 65 % des familles vivant dans la pauvreté trouvent une solution dans le parc privé, le plus souvent dans des logements dégradés, précaires et surpeuplés. Le logement social (public) leur est de moins en moins accessible dans les grandes villes, faute de logements suffisants. En milieu rural il est quasi inexistant. Plusieurs raisons à cela. La volonté politique de construire du logement social -quand elle existe et c’est loin d’être partout le cas- doit faire face à un coût qui augmente d’année en année (+ 85 % entre 2000 et 2011 selon l’Union sociale de l’habitat) du fait de l’envolée des prix de l’immobilier depuis 2000, du foncier notamment et des contraintes d’isolation thermique et d’accessibilité des logements.

Les bailleurs de logements sociaux répercutent ces hausses sur les nouveaux loyers : le taux d’effort (part du loyer et des charges sur les revenus du ménage, en tenant compte des allocations logement) des locataires HLM ne cesse d’augmenter. Il est passé pour les ménages de 16 % en 1984 à 23 % en 2011(2). Malgré cela les locataires continuent de payer leur loyer, puisque le nombre d’impayés semble stable. Mais à quel prix… Les Français sont 44 % de plus qu’en 2006 à se priver de chauffage à cause de son coût ; 42 % de plus à subir un effort financier excessif pour payer leur logement.

Résultat, le nombre de personnes modestes ayant froid à leur domicile pour des raisons liées à la précarité s’est accru de 25 % entre 2006 et 2013.

Le nombre d’expulsions locatives avec le concours de la force publique a atteint son record en 2015, avec 14 363 expulsions, un chiffre en hausse de 33 % par rapport à 2006.

L’aide au logement, pour la construction comme pour pouvoir rester dans son logement, est donc indispensable.

Or, c’est dans ce contexte de cet été 2017 que le gouvernement français annonce, comme première mesure à l’égard du logement… une réduction de 5 euros de l’aide personnalisée au logement à partir du 1er octobre. Cette mesure financière concerne 6,5 millions de Français dont 60 % sont sous le seuil de la pauvreté. D’autres décisions devraient être précisées plus formellement en ce qui concerne un effort pour la construction du logement ou un allégement des loyers. Mais au final, les objectifs gouvernementaux visent plus à réduire la charge financière sociale que de répondre aux besoins immédiats (on n’ose plus prononcer le mot « droit ») des personnes à faibles ressources.

Sans ironiser sur le fait qu’« en même temps  » ce gouvernement décide d’alléger l’impôt sur la fortune, ce mauvais signal accrédite l’idée d’un pouvoir dur avec les pauvres et doux avec les riches.

Ce qui serait souhaitable, c’est une toute autre politique du logement. D’abord en finançant la construction de nouveaux logements chaque année avec un minimum de 60.000 Prêts locatifs aidés d’intégration (PLAI) : il s’agit là des seuls logements sociaux accessibles aux plus démunis. D’autre part, à l’égard des bailleurs, en imposant qu’en cas de refus d’attribution d’un logement dans le cadre du Droit au logement opposable (DALO), le bailleur recherche lui-même une solution dans un délai de 2 mois, à défaut de quoi le préfet procéderait lui-même à l’attribution. Rien que ces deux mesures signifieraient une toute autre attitude et un geste à l’égard d’une vraie politique sociale du logement.

Le Mouvement ATD Quart Monde, avec d’autres, développe un tout autre argumentaire en proposant de mettre en place un réel service public du logement en préconisant à l’égard des loyers un raisonnement s’appuyant sur trois principes simples :

– La contribution du ménage à son logement social doit être strictement corrélée à ses ressources : chacun paie ce qu’il peut pour un service de qualité égale pour tous. L’État assure l’équilibre économique du bailleur par une combinaison des aides à l’exploitation et des aides à la pierre, qu’il convient au minimum de décupler. L’attribution effective se focalise sur la situation sociale de la famille et les conditions d’un éventuel accompagnement.

– Réquisitionner tous les terrains en zone tendue en donnant à un ou plusieurs établissements fonciers un pouvoir de préemption systématique au profit du logement social. De multiples preuves de l’efficacité d’une telle action existent au niveau local. Il faut la généraliser en contrôlant de ce fait la spéculation foncière.

– Supprimer toute possibilité de recours contre les opérations de logement sociaux dès lors qu’elles sont conformes aux textes, notamment au Plan local d’urbanisme. L’intérêt de particuliers, appuyés sur une idéologie du refus de la mixité et les craintes de pertes de valeurs immobilières, attisés par la complicité de certains élus, ne doit plus passer devant l’intérêt général et bloquer des années durant l’accès au logement de milliers de familles.

C’est possible. Des initiatives locales, trop rares mais réelles, montrent la voie d’un tel service public du logement qui conjugue politique de loyers, vision sociale, approche patrimoniale et urbanistique. Encore faut-il qu’au sommet de l’État on accomplisse cet autre geste attendu par tant de familles.

Mais Jacques, lui, dans sa vallée, ne peut attendre les effets de telles décisions. Il ne peut compter que sur la solidarité de ses proches. Est-ce normal ?

 

(1) La ministre du logement avait annoncé en mars 2017 l’objectif « zéro sortie d’hébergement hivernal sans proposition de relogement ». On en est loin…

(2) Source Fondation Abbé Pierre février 2017.

 

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La fierté des familles très pauvres… et ses mystères

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Photo © ATD Quart Monde, République Centrafricaine – mai 2015

René Bagunda Muhindo

République Démocratique du Congo

Étiquetées par la société, les familles très pauvres voient souvent leur fierté et leur honneur méconnus. Le regard de la société qui se limite souvent aux apparences extérieures n’arrive pas à percer le mystère caché dans leurs cœurs, dans leurs yeux, dans leurs gestes. Pourtant ces familles sont fières de ce qu’elles bâtissent, de ce qu’elles possèdent, de ce qu’elles vivent dans leur maison au quotidien.

Il y a un mois, lors d’un rassemblement d’enfants, un parent a rappelé : « c’était une excellente occasion de dire oui, nous bâtissons la fierté au sein de nos familles». Il faisait allusion à la journée de la famille célébrée à Bukavu le 28 mai 2017. De manière libre et égale, les participants ont partagé les expériences sur comment chacun essaie de bâtir la fierté au sein de sa famille malgré les difficultés de la vie.

Pour elles, la fierté de la famille c’est arriver à se parler, se comprendre, être fier de l’effort de chacun pour faire avancer l’ensemble.

Herman Muhamiriza: « Je suis très fier de ma famille car chaque soir nous faisons le point de la journée. Chacun (papa, maman et les enfants) dit aux autres comment il a passé sa journée… A la fin, nous décidons ensemble de comment sera utilisé l’argent gagné. Cette manière de faire permet à chacun de nous de se reconnaître membre à part entière de la famille et ça nous évite des préjugés et des arrière-pensées ».

C’est aussi accepter de porter ensemble le fardeau de la famille en toutes circonstances. Être fier du travail de chacun même quand il n’apporte pas beaucoup.

Papa Emile Habamungu : « Je suis fier de ma famille devant laquelle je me sens responsable, car nous supportons mutuellement les difficultés d’ordre vital devant lesquelles nous faisons face au quotidien. Nous ne nous pointons pas le doigt pour dire par exemple que si on passe la nuit ventre creux, c’est tel ou tel qui en est le responsable. Chacun supporte. Je suis fier de ma femme qui accepte que je me lève très tôt le matin et passe le maximum de mon temps journalier à la borne fontaine paroissiale même si la petite somme gagnée en termes de salaire ne couvre même pas notre besoin en nourriture pour une semaine. »

Louise Mulamba (familles solidaires) : « Aujourd’hui la fierté est une réalité dans ma famille. Avant je me battais dans la vie, mais pas avec beaucoup de précision et de détermination comme c’est le cas actuellement…Avant j’avais du mal à m’exprimer devant les gens, aujourd’hui je partage mes idées avec d’autres personnes. Je trouve des personnes qui viennent me demander mon point de vue pour l’une ou l’autre question qui surgit au sein de la famille ou de la communauté. Le fait d’asseoir un dialogue permanent entre mes enfants et moi en nous fixant les yeux dans les yeux, ça nous a tous permis d’avancer et de grandir petit à petit ensemble dans notre manière commune d’aborder, de comprendre et de gérer différentes questions, défis, espoirs et décisions vécus au niveau familial et de cimenter la fierté qui loge dans nos cœurs. Je suis fière de cela.»

Ces témoignages m’ont rappelé une image d’il y a 27 ans, quand j’avais encore six ans. Un enfant passait dans mon quartier avec des habits déchirés. Des passants se sont moqués de ses parents mais il s’en moquait. Une semaine après je lui ai demandé s’il n’était pas dérangé et il m’avait répondu : « Maman m’a dit qu’on doit être fier de ce qu’on reçoit de ses parents ».

Herman, Louise et Émile m’ont fait comprendre ce secret des familles pauvres. Chacun porte en lui le secret de la fierté de sa famille. Chacun sait mieux que quiconque ce qu’il y a de plus difficile dans sa vie et ce qui fait qu’il en soit fier malgré tout. Et aujourd’hui quand j’y repense je me dis : dans ces culottes déchirées des enfants que je rencontre dans mon quartier, il y a la sueur de leurs parents qui ont travaillé durant toute la journée pendant des jours pour les acheter. La fierté des familles en situation d’extrême pauvreté a ses mystères et ses secrets. Il faut du courage, de la sagesse, de la persévérance et de la patience pour arriver à les percer.

Une petite voiture en bois

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François Jomini

Suisse

 

« L’homme qui emporte l’évidence sur ses épaules

Garde le souvenir des vagues dans les entrepôts de sel. »

René Char – Dans l’atelier du poète

 

Francis n’avait pourtant jamais rechigné au travail : enfant placé à la ferme, il contribua aux travaux agricoles, comme c’était l’usage. A sa majorité, sa famille d’accueil n’ayant plus d’obligation envers lui, il prit la route et enchaîna les emplois de manœuvre sur les chantiers, à l’usine, dans les entrepôts… Puis, ayant fondé une famille avec son épouse Françoise, il cumula pendant une longue période un emploi de magasinier de jour et de gardiennage de nuit… Elle aussi avait travaillé dès sa prime jeunesse, comme serveuse, avant de consacrer toute son énergie à l’éducation de leurs cinq enfants. Francis était maintenant invalide, le dos prématurément usé par les travaux de force. Désormais dépendant des services sociaux, le couple élevait ses enfants dans un logement insalubre où il fallait parfois, au plus froid de l’hiver, allumer la cuisinière comme chauffage d’appoint. Une menace de placement planait sur leur dernier enfant âgé de deux ans.

Le couple n’avait jamais connu de vacances. ATD Quart Monde propose de tels séjours afin de permettre à des familles épuisées par la misère de retrouver un nouveau souffle. A peine arrivé sur le lieu des vacances, Francis repéra le petit atelier d’entretien attenant à la maison et s’y enferma. On murmura : « Ce papa, qui ne profite pas des vacances pour être avec ses enfants… » Quand je l’eus rejoint, il était en train de fabriquer avec les déchets de menuiserie un jouet en bois pour ses enfants. Une petite voiture.

Poésie d’un homme de peu de mots. Il me fit part de son désir de consacrer ses matinées au travail, car il avait peur de s’ennuyer. « Le plus dur, disait-il, c’est quand les enfants rentrent de l’école et qu’ils me trouvent assis au même endroit que le matin… » Naquit alors l’idée, autour de l’établi, de raconter sa vie de travailleur sous la forme de miniatures en bois. Ici, loin de l’inutilité forcée qui le terrassait, il retrouvait sa liberté la plus essentielle, celle de créer. C’est lui qui souhaita laisser grande ouverte la porte de l’atelier à ses enfants, parce qu’il savait ce qu’un père peut retransmettre de plus beau à ses enfants. Il en résulta huit scènes de miniatures sculptées, représentant chacune l’un des métiers qu’il avait exercés : les travaux des champs, le bûcheronnage, la fromagerie, les chantiers de voierie, la maçonnerie… Ses enfants émerveillés pénétraient dans l’antre de l’alchimiste. Bientôt l’œuvre d’art de Francis devint l’affaire de toutes les personnes présentes à ce séjour, enfants et mamans ornant amoureusement les figurines, cousant les décors de chaque scène disposée dans un cageot à fruits. Le séjour se terminait par la fête d’été annuelle. On exposa l’œuvre sous la forme d’un portique au fronton duquel était inscrit : « la maison des métiers ». Et sous ce portique monumental, les participants à la fête venus des quatre coins de l’horizon furent accueillis…

Cette petite histoire demeure fondatrice de mes engagements à ce jour. Le travail est omniprésent dans la vie de celui qui en est exclu. Non seulement du fait que le travail est nécessaire à l’autonomie de l’individu, mais parce que le travail est essentiellement constitutif de son être : « Être homme, c’est être EN travail et pas seulement AU travail. C’est être animé par le désir de naître à ce qu’on en voit pas, c’est entrer dans une dynamique créatrice… »1 Son absence, quand le droit de travailler lui est arraché est équivalente à une amputation de ses mains, à la négation de son intelligence, à un interdit de coopérer à l’œuvre commune des hommes. Manque lancinant, obsédant et destructeur de l’homme jeté par l’exclusion à côté de sa propre vie, exilé de son être. Affirmer cela est une évidence, mais Francis était un homme qui portait cette évidence sur ses épaules. Là où je ne vois que le sel, Francis entendait les vagues, et ces vagues traversaient sa création comme « la vie organise le texte », selon l’expression de Platon pour définir la poésie. Le pouvoir poétique de l’homme de peu de mots est dans l’action, dans sa résistance absolue à l’abandon et au désœuvrement. Il révèle sans discours l’inestimable gratuité du travail humain, sa valeur non négociable, autrement dit : la liberté de créer.

« … Personne n’aurait pu susciter une telle créativité, si la liberté n’était pas inscrite, déjà, au cœur de ces populations, si leur création n’était pas, déjà, un cri de libération lancé comme défi au désespoir. »2

(Extrait de ma préparation pour une intervention au colloque de Cerisy « Ce que la misère nous donne à penser (autour de Joseph Wresinski) » – juin 2017)

 

1 André Gence, « L’art, création de l’homme », Revue Quart Monde n° 141, 1991
2 Père Joseph Wresinski, dans « Culture et pauvreté », conférence lors d’une soirée-débat au Centre Georges Pompidou, 1967

SIMONE VEIL, UNE GRANDE DAME, UNE GRANDE AMIE

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Simone Veil et Joseph Wresinski, Photo Alain Pinoges – Agence Ciric

François Phliponeau

France

Depuis vendredi, et l’annonce de son décès, les hommages pour Simone Veil arrivent de partout.
Tout le monde a entendu parler de sa déportation à Auschwitz, de son engagement pour le droit des femmes, de son ambition pour l’Europe. On sait moins qu’elle était amie de Joseph Wresinski et de Geneviève de Gaulle.

La déportation en 1944, les camps de concentration, « simplement » parce qu’elle était juive ! Toute sa vie, elle témoignera de l’horreur du génocide. Rescapée, comme Geneviève de Gaulle, elle fera preuve de l’immense énergie des survivants, gardant visible sur le bras le tatouage de son numéro matricule.

Ministre de la Santé en 1974, elle dépénalisera l’IVG, non qu’elle soit favorable à l’interruption volontaire de grossesse, mais pour que les femmes acculées à cette décision (il y avait alors 300.000 avortements clandestins par an), puissent le faire dans des conditions sanitaires et humaines acceptables.

Cinq ans plus tard, elle sera la première Présidente du Parlement européen élue au suffrage universel. Consciente des difficultés de la construction de l’Europe, anticipant les questions, elle fera partager sa conviction que l’Europe n’est pas un problème mais la solution.

Simone Veil était aussi une amie d’ATD Quart Monde. Ministre de la Santé, elle a souvent dialogué avec le Père Joseph. Témoin privilégiée, Gabrielle Erpicum se souvient des accords et des désaccords. « Ce qui est sûr, c’est qu’elle avait le souci des plus pauvres. »
Le 17 octobre 1987, c’est elle qui dévoilera la Dalle sur le parvis du Trocadéro.
C’est une grande dame à qui la France rendra hommage mercredi aux Invalides, à Paris. Avant, on le souhaite, qu’elle rejoigne Geneviève de Gaulle au Panthéon.

Tous héritiers de cette histoire

Par Jacqueline Plaisir

Sénégal

Jacqueline Plaisir est volontaire permanente d’ATD Quart Monde. Elle a longtemps été impliquée dans l’équipe d’Haïti, puis dans celle de la Délégation générale. Actuellement dans l’équipe de la Région Afrique, elle a eu l’occasion de visiter la maison des esclaves sur l’Ile de Gorée avec des membres du Mouvement.

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Écrit dans le livre d’or de la Maison des esclaves de Gorée, Sénégal, Novembre 1987.

 

Quelques jours après mon arrivée à Dakar, avec mon mari, je découvrais le lieu d’où mes ancêtres avaient été arrachés à leur communauté, à leur terre, pour être déportés de l’autre côté de l’océan. De la porte du non retour, je contemplai la mer qui avait englouti tant de désespoirs. Cette mer indéfiniment mouvante fut un refuge pour ceux qui voulurent se soustraire aux tortures, pour d’autres, elle fut la lugubre complice des vendeurs d’Humains, se débarrassant de corps trop faibles pour être rentables. Je contemplai l’étendu de l’océan, sans fin, sans repères comme nos siècles sans mémoire.
Je suis de ce peuple rescapé de l’enfer, créant sa propre histoire de bribes de souvenirs sauvegardés malgré la ronde imposée autour de l’arbre de l’oubli à l’arrivée dans le « nouveau monde ». Nous sommes de ce peuple des survivants, réinventant la vie là-bas, de l’autre bord de la mer, loin de notre terre originelle, terre de nos ancêtres. Que ne nous a-t-il pas fallu traverser pour continuer à exister ? Est-il trop tard pour retrouver la mémoire ? De retour sur notre continent encore meurtri, ne pouvons-nous pas nous asseoir, sous l’arbre à palabres pour se dire, avec nos mots, ce que nous pouvons saisir des méandres de nos destins ?

 

A l’écart des compagnons, j’ai pleuré en silence, j’ai gémi en cachette, je me suis recroquevillée dans le trou où l’on abandonnait les réfractaires, collée aux murs de la salle des jeunes pubères que l’on ménageait comme prometteuses de plus copieux bénéfices. Je suis restée un temps en silence, laissant défiler sous mes yeux une multitude de visages, des miens, et de ceux qui m’ont fait découvrir le sens du courage et de la dignité face à la misère qui harcèle et face à laquelle l’on résiste dans un héroïsme sans reconnaissance. Ils sont de ce peuple fier qui refusa l’ignominie de l’esclavage et qui fit naître la première république noire. Ils sont d’Haïti. Ils sont Haïti. Ils sont mes maîtres à l’école de la vie.

Ils m’ont ouvert les yeux sur tant de souffrances qui perdurent à travers le monde. Tant d’injustices parce que des hommes, certains fous de pouvoir, cupides, d’autres insensibles et ignorants, ou tout cela à la fois, se mettent à mépriser leurs semblables, et ainsi les traiter en inférieurs, les acculant à la honte et l’indigence. Comme l’esclavage et l’apartheid, dénis d’humanité, la misère est violence.

Mon mari est revenu vers moi et nous nous sommes mêlés aux autres. Nous étions là, du Sénégal, de Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Centrafrique, Tanzanie, République démocratique du Congo, Rwanda, France, Angleterre, Canada, tous héritiers de cette histoire, ayant choisi notre lignée : celle des tisserands, convaincus comme Amadou Ampaté Ba que «de même que la beauté d’un tapis tient à la variété de ses couleurs, la diversité des hommes, des cultures et des civilisations fait la beauté et la richesse du monde», et qu’il nous reste à explorer cette richesse qui nous vient de ceux qui vivent les humiliations et les violences de la misère. La richesse de leur savoir forgé à lutter pour la dignité humaine, fondement des droits de l’homme.

Nous avons déambulé encore un peu dans les couloirs de la maison des esclaves, en silence. Elle est témoignage pour que jamais l’indifférence n’ensevelisse notre espoir qu’un jour l’humanité rayonne de la richesse de tous ses membres, dans la multitude de ses cultures sans que personne ne se sente supérieur ou inférieur à l’autre.

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Joseph Wresinski sur l’Ile de Gorée, 1987

 

Poussez-vous les morts

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Par Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Haïti se trouve sur le passage des Ouragans qui, chaque année, prennent naissance sur l’Océan Atlantique. D’où la saison cyclonique sur l’île s’étend chaque année du 1er juin au 30 novembre. C’est dans ce contexte d’ouverture de la dite saison cette année que je visite la commune de Port à Piment, dans le département du Sud.

La situation générale de ce département est dominée par les ravages qu’avait fait Matthew, puissant ouragan qui a frappé Haïti les 2, 3, 4 et 5 Octobre 2016. La visite de ce département exige prudence et discrétion à cause de la situation de grande nécessité dans laquelle se trouve la majeure partie de la population. Toute personne inconnue attire l’attention. On découvre une situation vraiment spéciale à Port à Piment, plus que dans les autres communes touchées. C’est l’une des communes qui est loin de se relever après cet ouragan qui a tout ravagé sur son chemin : maisons, arbres, plantations.

Situés dans l’arrondissement de Chardonnières, les sinistrés de Port à Piment sont dans une situation extrêmement alarmante. Toutes les maisons sur les hauteurs qui n’avaient pas de toit en béton ont perdu leur structure. Toutes celles qui se trouvaient dans la partie basse, à côté de la mer, ont disparues. Désespérée, la population a construit de petites maisons en tôles usagées, vieux bois, bâches et haillons, dans le cimetière de la ville, à côté de la route nationale. On n’imaginait pas que cela pouvait se faire pour deux raisons : d’abord, de coutume, les Haïtiens ont peur des morts, des « zombis ». Ensuite, on respecte beaucoup la mémoire de nos défunts, on ne saurait aller troubler leur repos. Incroyable mais vrai, les gens habitent carrément dans le cimetière. Ils y mangent, reposent et font tout. Les enfants, il y en a en grand nombre qui jouent autour des caveaux. Le mur de certaines tombes sert à adosser les baraques. Tout près de moi, une jeune fille indique au téléphone son adresse à quelqu’un : « j’habite au cimetière ».

Le cimetière devient donc une nouvelle adresse pour des vivants qui attendent des autorités un vrai programme de relèvement prenant en compte leur dignité et leur droit à la participation au dit programme dès sa genèse. Car plus d’un dans la population, surtout les plus faibles qui n’ont pas d’amis parmi les décideurs, se plaignent du fait qu’ils sont mis de côté dans plusieurs programmes qui visaient à apporter une solution aux problèmes auxquels ils font face. La nouvelle saison cyclonique commence, les séquelles de l’ancienne sont encore visibles et les victimes risquent d’être à nouveau les mêmes, parce qu’elles restent vulnérables au plus haut degré.

 

 

In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.