Vivre comme un poulet

Saint-Jean Lhérissaint,

Burkina-Faso

Je suis arrivé au Burkina-Faso, il y a 2 mois et quelques jours. L’une des premières choses qui attire mon attention, c’est la grande préoccupation des gens pour les papiers d’identité. On crée des qualificatifs pour ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de s’identifier, non pas par moquerie, mais pour dire que c’est inacceptable que des êtres humains ne peuvent même pas prouver comment ils s’appellent. D’où l’expression « Vivre comme un poulet ».

Au pays des hommes intègres, beaucoup de personnes, surtout les plus pauvres, n’ont rien pour s’identifier. Plusieurs raisons, certaines liées directement à la pauvreté, d’autres à la coutume ou à l’isolement, justifient ce manque. D’abord il y a des enfants qui sont nés chez un proche de leur maman ou dans un lieu d’accueil quelconque parce que la coutume du pays exige que la fille qui tombe enceinte chez ses parents parte et qu’aucun membre de la famille n’ait le droit de lui adresser la parole tant qu’elle ne revienne présenter ses excuses. Ensuite, il y a des familles qui n’ont pas de moyens pour payer la déclaration de naissance. Il y a des papas qui ne reconnaissent pas leurs enfants, du coup c’est impossible pour la mère de déclarer toute seule la naissance de l’enfant. Il y a des personnes qui se voient bannir de leur village. On leur déchire les papiers ou elles se sentent si désespérées qu’elles les jettent elles-mêmes. Enfin, autrefois chaque famille avait des taxes à payer. Ces taxes variaient selon le nombre de personnes qu’il y a dans la famille. Pour payer moins, des familles n’ont pas déclaré la naissance de quelques-unes de leurs progénitures. Le temps a changé, ces taxes n’existent plus, mais certaines personnes habitant des coins reculés gardent ça encore à l’esprit. À côté de tout ça, tous les parents sans papiers voient leurs enfants tombés dans la même situation puisque qu’il faut avoir ses propres pièces d’identité pour pouvoir en faire pour ses enfants.

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La déclaration de naissances par SMS bientôt possible au Burkina Faso : une réponse possible aux difficultés d’identification des naissances en Afrique ou une solution qui ne prend pas en compte les plus pauvres ?

Ne pas avoir de papiers ne devrait pas être une catastrophe si on pouvait s’en procurer facilement. Mais les avoir ici est bien compliqué, car la procédure est longue, les démarches difficiles. L’accompagnement, surtout de la famille de l’intéressé, est essentiel et il faut des sous pour couvrir les frais. Ainsi est-il clair que ceux qui ne connaissent aucun membre de leur famille ou qui n’ont pas le droit d’y retourner, ainsi que leurs descendants, sont condamnés à ne jamais avoir de papiers. Dans un pays où le contrôle s’intensifie surtout depuis l’attentat du 15 janvier 2016, où tout le monde, même les burkinabés, est obligé de circuler toujours avec une pièce d’identité pour ne pas se faire arrêter et payer, sortir sans ses papiers est un grand risque. Sayouba a bien mesuré ce risque quand, en se rendant de Ouagadougou à Kaya, il s’est fait arrêter lors d’un contrôle à un poste fixe. Oui, il a été arrêté parce qu’il n’a pas pu s’identifier comme les autres passagers l’ont fait. 2500 francs cfa lui ont été exigés pour obtenir sa libération. N’ayant pas cette somme en sa possession, il a passé 12 jours en prison.

« Quand on n’a pas de papiers, on vit comme un poulet. Même les morts ont des papiers, sinon on ne peut pas les conduire au village pour être enterrés » a déclaré un militant d’ATD Quart Monde. Un acte de naissance est le tout premier cadeau qu’on offre à un enfant qui arrive au monde. Ça prouve qu’il existe. C’est cette première pièce qui lui donne droit à toutes les autres. Faire bouger les états civils, les ministères de justice, les mairies, les ministères de l’intérieur et toutes autres structures selon les pays pour permettre à tout le monde d’exister légalement dès la première seconde de respiration sur notre planète, tel est le grand verrou à faire sauter pour que plus jamais personne ne vive comme un poulet.

Image tirée de l’article : La déclaration de naissances par SMS voit le jour au Burkina Faso

Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

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Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.

Les réussites collectives et les réussites individuelles

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Bagunda MUHINDO René

Bukavu, République Démocratique du Congo

La société accorde beaucoup plus souvent la valeur aux grandes réalisations. Par exemple quand on évalue les facteurs qui influencent le taux de scolarisation des enfants dans un pays, aucune allusion n’est accordée aux efforts dont certains parents des familles déshéritées déploient pour la survie de leurs ménages. Quand un pays enregistre des croissances économiques considérables, le Président ou le Ministre de l’économie reçoit à l’échelle internationale une médaille de mérite. On ne pense pas au paysan qui a cultivé des hectares de terres à la main…

L’évaluation des réussites communes dans une société oublie souvent les moins forts. Quand les facteurs socio-économiques sont exclusifs et non multidimensionnels comme la production et le rendement pour une période donnée, ou le nombre d’enfants ayant achevé l’année scolaire dans un pays, il devient difficile de reconnaître le courage et la valeur de certains. Les succès reviennent de façon générale aux plus forts (souvent aux représentants des gouvernements).

Ce sont les réflexions qui me sont revenues à l’esprit après la session internationale des jeunes de la région des grands lacs tenue du 20 au 25 mars en Tanzanie avec ATD Quart-Monde. Il y avait les participants venus de la Tanzanie, de la République Démocratique du Congo, du Kenya, du Rwanda, de la France, d’Israël et d’Éthiopie. Le thème principal était « apprendre et s’engager ensemble pour être amis des sans amis ». (lire ici un article sur cette session)

L’approche « apprendre de nos réussites » proposée par Orna, une animatrice venue d’Israël m’a beaucoup fait réfléchir sur les réussites collectives et les réussites individuelles. Je ne suis pas partisan de l’égoïsme. Mais quand les réussites communes sont représentées par les personnes influentes, elles donnent l’impression d’avoir réussi grâce aux seuls efforts des plus forts. Ce qui donne parfois aux moins forts l’impression de ne servir à rien.

Dans mon engagement quotidien avec les plus pauvres, j’ai réalisé que l’un des plus grands défis auxquels ils sont confrontés c’est celui de ne pas reconnaître leur courage, leur existence, leur dignité… leur valeur.

Cette approche est particulière : sur la base des expériences contées par les participants, les principes ont été formulés… « Ne pas se décourager » m’a rappelé un événement d’il y a cinq ans. Je visitais une maman avec ses trois enfants. Pendant la discussion sa fille de 7 ans m’avait dit : « ma maman est comme une poule. Tu sais, quand celle-ci est avec ses poussins elle ne peut pas manger. Elle picore seulement pour ses petits…Hier ma maman n’a pas mangé. Elle a dit que le repas ne pouvait pas suffire pour tout le monde ».

J’étais ce jour-là complétement bouleversé en regardant la déception et la honte de la femme. J’ai vu comment les personnes en situation de précarité désespèrent et ont tendance à croire que rien ne réussit dans leur vie quand les choses semblent dures. Pourtant elles ont plusieurs exemples de réussite.

Alors à chaque fois qu’elles seront confrontées à une déception je ne manquerai plus des mots. Je les inviterai à se rappeler des exemples de leurs propres réussites. Cette approche permet à chacun d’être fier de soi-même, de découvrir sa propre valeur.

En la reconnaissant, chacun peut avoir le courage de continuer son chemin et son combat même quand personne ne la lui reconnaît. Par ailleurs je pense que les moyens dont disposent les forts et les moins forts sont disproportionnels. Ces derniers réussissent avec presque rien.

On devrait avoir aussi des médailles de mérite pour les « moins forts ».

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Vous avez dit « Jungle » ?

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François Phliponeau

France

A Calais, Dunkerque et dans une dizaine de communes du Nord – Pas-de-Calais, le mot est à la mode.
Il évoque là où se battent des animaux sauvages et, par extension, là où règne la loi des plus violents, des plus sauvages…
Oui, c’est la loi de la jungle à Calais, quand il n’y a qu’un point d’eau pour se laver. C’est la loi de la jungle à Dunkerque, quand il est si difficile d’échapper à la police pour trouver place dans un camion qui va traverser la Manche. Est-ce si grave de vouloir rejoindre sa famille en Angleterre ?
A Norrent-Fontes, j’ai découvert d’autres réalités. Chemins creux, boue gluante, Erythréens et Soudanais épuisés par des mois de galère avant d’arriver là, mais aussi cette boulangère qui donne trois sacs de pain, cette mamie qui fait cuire 25 kilos de pommes de terre, ces retraités qui se dévouent pour amener au stade municipal tous ceux qui veulent se doucher. Cette organisation, c’est une fois par semaine. Mais c’est tous les jours que des bénévoles de « Terre d’errance » se relaient dans une solidarité active.
Leur récompense ? Apprendre presque chaque jour que tel et telle de leurs amis sont arrivés « à passer de l’autre côté »; mais surtout avoir le bonheur de se sentir utile, considérant l’égale dignité de toute personne, qui qu’elle soit, d’où qu’elle vienne.
Avec eux, les jungles deviennent des terres de fraternité.
Photos François Phliponeau

Une société qui déraille

François Phliponeau,

France

2015 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

2016 : Porte de Clignancourt à Paris, un bidonville sur rails

A 15 ans d’intervalle, à 5000 km l’un de l’autre, le bidonville malgache de « Lalamby » (c’est à dire la voie ferrée) a un petit frère parisien, lui aussi fait de planches et plastique de récupération.
A Paris en 2016, comme à Madagascar en 2001 et au Guatemala en 2004, les plus pauvres ont trouvé refuge sur des voies ferrées.

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2004 : Ligne de chemin de fer dans la ville de Guatemala

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

2001 : le bidonville malgache de « Lalamby »

Quand les trains ne roulent plus, l’espace libéré attire les prisonniers de la misère.
Le rapprochement est cruel.
On pourrait espérer qu’une société riche n’engendre pas tant de situations de grande pauvreté.
Sauf si elle déraille…

Rencontre

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photo web @fastcodesign.com

Laurent Marais

USA

Laurent Marais est un ami d’ATD Quart Monde, qui réside aux USA. Il raconte ici une rencontre dans le métro new-yorkais, le 17 Octobre dernier…

« Comment allez-vous ? Question banale, question de politesse, question n’appelant pas de réponse, question de convenance, question du cœur ?

Un homme était sur un banc du métro et je me suis assis à 2 mètres de lui.

Oui 2 mètres de sécurité car il faut dire qu’il n’avait pas l’air d’avoir toute sa tête.

Plongé dans mon indifférence je regardais ailleurs. Et puis mon voisin non désiré s’est mis à parler, à me parler. Le métro n’allait pas tarder, j’ai ignoré sa harangue mais il a poursuivi.

Et là j’ai eu honte. Un homme te parle et tu lui tournes le dos ?

Je me suis levé et me suis assis à côté de lui en oubliant quelques instants la distance de sécurité.

Comment allez-vous ? fut ma question.

Il m’a souri et son sourire m’a mis à nu.

Comment je vais ? J’ai 69 ans, je suis malade et je suis homeless (1), je pense que tu vas mieux que moi. Tu aurais dû plutôt me demander qu’est-ce que je fais ?

Le métro allait arriver, il m’a parlé vite de sa vie dans la rue, de pourquoi il ne dormait jamais dans les shelters (2), trop dangereux, trop de violence, trop de folie. Le métro ouvrait ses portes. So what ?

Je lui ai donné 5 dollars qu’il ne m’avait pas demandé en bafouillant que c’était le seul truc que je pouvais faire pour lui.

Je lui serre la main et il me répond : « Rappelle-toi de mon sourire. »

Oui il y avait autre chose que je pouvais faire pour lui. »

(1) sans domicile fixe

(2) centres d’hébergement collectif

Pauvres honteux : une expression de la dignité humaine

relief.medair.org

« Nous pouvons être pauvres, mais ce n’est pas une raison pour nous coller l’étiquette sur le dos »  relief.medair.org             crédit photo : jpg

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Qu’on soit pauvre ou riche, on a une valeur à préserver : c’est la dignité. C’est justement la préservation de cette valeur qui crée l’expression « pauvres honteux » à Trou du Nord (Nord Est d’Haïti).

Le premier week-end de mai 2015, je suis parti à Trou du Nord pour la première fois dans le but de participer à la célébration des 310 ans de la Paroisse Saint Jean-Baptiste et découvrir la potentialité de cette zone. C’est ainsi que je découvre l’expression « pauvres honteux » lors d’un dialogue avec le curé. Partout sur la terre, il y a des gens qui gagnent leur vie à partir de rien, qui comptent sur la solidarité des autres pour vivre au jour le jour. Ils n’ont pas à manger, ils ont à peine où passer la nuit ou parfois pas du tout. À Trou du Nord, c’est pareil puisque c’est un petit coin de terre.

Comme plein de pauvres sans abri montaient leur tente devant l’Eglise, la paroisse a pris la résolution de construire une maison pour loger et nourrir ces êtres humains dans la dignité. « Kay pòv » (la maison des pauvres), c’est le nom de cette maison d’accueil et de prise en charge des démunis. Là ils dorment, reçoivent vêtements et nourriture. Les jours passent, le nom « Kay pòv » devient inadapté parce que ça ne respecte pas trop la dignité des gens. « Nous pouvons être pauvres, mais ce n’est pas une raison pour nous coller l’étiquette sur le dos », murmurent les habitants de la maison. L’Église comprend vite la nécessité de changer le nom de ce lieu. Il passe de « Maison des pauvres » à « Foyer solidarité ». Dans cet espace, il y a des personnes qui s’occupent des pauvres, le curé les visite souvent, dialogue avec eux, dit la messe.

Malgré tout il y a des pauvres qui n’ont rien mais qui refusent d’aller habiter la maison. Le curé raconte qu’un homme connu comme l’un des plus pauvres du quartier s’est rendu au presbytère pour lui demander un peu de nourriture. « Va habiter le foyer de solidarité ; tu trouveras à manger chaque jour pour toi et ta famille », lui répond le prêtre. L’homme secoue la tête en lui disant : « je ne peux pas habiter cette maison, c’est trop humiliant quand tout le monde sait que tu es pauvre. Une fois que tu habites la maison, on sait déjà que tu es pauvre. Moi je suis un pauvre honteux, si tu veux m’aider, je viendrai au presbytère chaque semaine chercher ce que tu veux m’offrir discrètement ». Le curé accepte sans hésiter la proposition. Pour le moment il y a tout un groupe de pauvres qui empruntent le même chemin que ce monsieur et qui reçoivent depuis le presbytère le soutien de la paroisse sans habiter le foyer de solidarité.

Commerce informel : l’ingéniosité des familles pauvres

le petit commerce en Haïti

le petit commerce en Haïti

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

En Haïti, particulièrement en milieux urbains, il y a beaucoup de familles dont la survie repose sur le commerce informel, on appelle ça « petit commerce ». Il y a des gens qui ont une place au marché, d’autres qui font le commerce à domicile, d’autres encore qui sont des marchands ambulants. Dans un pays où l’emploi se fait de plus en plus rare, où ce n’est pas tout le monde qui a les moyens pour se former comme il faut afin d’intégrer le marché du travail, où la référence et le lieu de résidence jouent un trop grand rôle dans la recherche d’emploi, le petit commerce est un recours sûr pour combattre l’inactivité.

Dans tous les coins du pays, il est difficile de rencontrer une famille qui n’a pas une histoire originale avec le petit commerce. Grâce à cette activité, plein de personnes font des exploits.

Mina, une vieille de 93 ans, vend chaque jour devant sa maison. Une corbeille pleine de pains, un bocal de beurre d’arachide, une petite bassine remplie de « douces », une marmite de café doux et épais, tel est le contenu du commerce de Mina. Cette vieille a 6 enfants dont 4 sont des universitaires avec une vie de famille. Mina explique qu’elle a commencé cette activité quand son fils aîné avait un mois. À ce moment-là, elle n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Incroyable, mais vrai : c’est à l’aide de ce petit commerce qu’elle a élevé tous ses enfants, les a nourris, vêtus, a payé leur écolage, les a soignés quand ils étaient malades etc… Aujourd’hui encore, quoique sa situation ait changé, elle continue de faire ce commerce. Beaucoup d’hommes et de femmes comme Mina, arrivent, à partir de presque rien, à se procurer ce qui est nécessaire pour vivre avec leur famille. Tout en cherchant à vivre au jour le jour, ils économisent un petit peu pour assurer l’écolage des enfants en espérant que demain les choses iront mieux si les enfants sont scolarisés. Parfois le commerce est composé de si peu de choses qu’on a tendance à croire qu’il y a là-dedans un secret, un tour de magie, qui permettent de trouver assez pour vivre. Renouveler son stock et prendre soin de la maison à la fois n’est pas simple.

De nombreux petits marchands n’ont pas de commerce fixe, les marchandises varient selon l’époque. La moindre petite somme d’argent suffit pour démarrer un petit commerce. Il y a des marchands qui se déplacent loin pour aller acheter des marchandises, transportées souvent sur la tête parce qu’il n’y a pas toujours de quoi payer le tap tap. Avec de nombreux risques : risque de se faire écraser par les voitures en vendant en plein milieu de la rue dans les bouchons et les stations ; risque aussi en courant après les automobiles pour vendre ou récupérer l’argent d’un article vendu. Il y a le risque de se faire voler, agresser, arrêter, maltraiter etc…

Le commerce informel n’aide pas seulement celui qui le fait. Il joue aussi un rôle dans la création d’activité génératrice de revenus, c’est quand même un travail pour la personne qui le pratique. En Haïti, les petites activités informelles génèrent plus d’occupations que le secteur formel et l’Etat. Souvent plusieurs personnes sont impliquées dans un seul commerce.

Toute personne faisant une activité dans ce domaine devrait être respectée, encouragée, encadrée, parce qu’il permet de gagner dignement sa vie, et comme Mina, de donner un avenir à ses enfants, avec tellement d’efforts, d’ingéniosité et de courage.

Que manque-t-il à nos politiques de développement ?

Ils nous ignorent - peinture de Guillermo Diaz

Ils nous ignorent – peinture de Guillermo Diaz

René Bagunda MUHINDO

Ouagadougou

En mai 2013, quelques mois avant la fin de mes études en licence de « développement », un professeur anthropologue pose cette question à l’auditoire : « Malgré la présence des stratégies mondiales et nationales de lutte contre la pauvreté, des populations à travers le monde vivent encore dans la misère. Selon vous quelle serait la cause principale ? » C’était une question à travailler en groupes de 6. La majeure partie de nos résultats avait mis en exergue « l’insuffisance et le détournement des ressources ». La mise en commun n’avait pas eu lieu et j’étais resté sur ma soif de trouver de vraies réponses…

L’année suivante, la délégation générale de l’association ATD Quart Monde adresse un message à ses membres et ses amis à l’occasion du 17 Octobre, la journée mondiale du refus de la misère célébrée chaque année.

Deux paragraphes de ce texte ont apporté un éclairage à mes questions restées sans réponse. Celui qui partageait la réflexion d’une militante du Sénégal : « On dit ’’la pauvreté par-ci’’, ‘’ la pauvreté par-là’’. Mais qui sont ceux qui y réfléchissent le plus ? Ce que je vois, c’est que les gens de mon quartier y réfléchissent jour et nuit. Celui qui n’a pas de souci, quand il se couche le soir, il ne pense qu’à dormir. Mais celui qui ne sait pas ce qu’il va donner à manger à sa famille le lendemain, même quand il se couche, il continue de penser, il réfléchit». Cette réflexion m’est allée droit au cœur et avec elle une partie de la réponse était trouvée.

L‘autre réflexion venait d’une amie d’enfance que j’ai retrouvée à Ouagadougou depuis septembre 2014. « Au-delà de la souffrance, il y a l’humiliation : c’est le pire. (…) Même dans la misère, la plus profonde, un homme a besoin de partager. (…) Je me demande qui sont les vrais acteurs de la lutte contre la pauvreté ? Il y a beaucoup de projets, beaucoup de chercheurs, et beaucoup de textes et de livres sur la pauvreté, on en connaît tous les mots de A à Z, et malgré tout cela, elle persiste. Je me demande s’il ne faut pas créer maintenant un autre alphabet pour exprimer nos luttes ? ».

Ceci m’a donné l’impression de me réveiller d’un profond sommeil sur le plan moral, éthique et intellectuel. J’ai réalisé que ce professeur nous invitait à voir loin. Il fallait se demander : « Qui sont ceux qui réfléchissent le plus sur la grande pauvreté ? Qui sont les vrais acteurs de la lutte contre la pauvreté ? Quelle nouvelle connaissance intégrer dans nos politiques pour construire une pensée solide capable de l’éradiquer? »

J’ai du coup pensé à une famille de mon pays, la République Démocratique du Congo. Le papa travaille la journée entière à réparer des vieilles chaussures. Souvent sous un soleil accablant, sans manger et sans boire. Soucieux de trouver chaque jour comment payer les frais de scolarité de son enfant, il lui arrive de travailler toute la nuit. Après chaque pluie, la maman ramasse les pierres dans une rivière pour les revendre. Un jour, l’enfant est revenu de l’école avec de très bons résultats.

Je l’ai félicité et encouragé, il m‘a alors confié qu’il faisait ses devoirs même quand il n’avait pas mangé. Et d’ajouter : « la seule façon d’essuyer la sueur de mes parents, c’est de réussir à l’école. Je veux être courageux comme eux ».

Les vrais acteurs de la lutte contre la pauvreté ? Ce sont toutes ces familles qui luttent au quotidien contre la misère et dont l’expérience, la réflexion et le courage forment les bases d’une connaissance indispensable pour l’éradication de la grande pauvreté. Faut-il encore les valoriser et les prendre en compte ! C’est ce qui manque à nos politiques de développement pour vaincre la misère.

Pour que le monde que l’on souhaite ne soit pas qu’un rêve …

une exposition de peintures réalisées par des jeunes de la Nouvelle Orléans, dénonçant le relogement loin de leur quartier d'origine après l'ouragan Katrina en  2005

une exposition de peintures réalisées par des jeunes de la Nouvelle Orléans, dénonçant le relogement loin de leur quartier d’origine après l’ouragan Katrina en 2005

Maria Victoire,

Nouvelle-Orléans

Les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) n’auront pas atteint leur but initial d’éliminer la pauvreté de 50% en 2015. Les Objectifs pour le Développement Durable (ODD)  qui prendront la relève pour 2015 -2030 pour tenter de mettre à fin à la pauvreté, y parviendront-ils ?

Le monde se rappelle du lancement des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) en l’an 2000 par les Nations Unies. Et bien des peuples dans le monde ont vibré d’un grand espoir de voir que la pauvreté allait enfin être réduite à 50 %.

L’attente était grande et certaines institutions dont ATD Quart Monde ont critiqué cet objectif de 50 %, en disant qu’il laissait de côté toute une partie des personnes les plus pauvres. ATD a même lancé une évaluation de ces objectifs avec les personnes même vivant dans des conditions de pauvreté, pour réfléchir à un développement durable qui n’exclut personne.

Les huit Objectifs du Millénaire pour le Développement proclamés par les Nations Unies et ses partenaires de réduire la pauvreté de 50% en l’an 2015 n’ont pas été atteints, un milliard d’individus vivent  toujours avec moins de 1,25 dollar par jour, le seuil d’extrême pauvreté. Si  le nombre de personnes extrêmement pauvres a baissé en beaucoup d’endroits, en Afrique, il a augmenté. Ce chiffre a même doublé, passant de 210 millions en 1981 à 415 millions en 2011 (sources : observatoire des inégalités).

Qu’est-ce qui n’a pas bien fonctionné ?

Beaucoup ont constaté que parmi les Objectifs, les droits de l’homme n’ont pas été mentionnés ni pris en compte. Il est sûr que pour les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté, les droits de l’homme sont loin d’être une réalité.

Que ce soit à Bouaké, en Côte d’Ivoire ou à la Nouvelle Orléans aux États-Unis ou dans d’autres pays, les familles vivant dans l’extrême pauvreté luttent toujours  pour avoir le droit à la santé, à une bonne éducation pour leurs enfants, à un bon travail qui rapporte assez pour nourrir leur famille, un logement décent ou encore le droit à la culture et aux loisirs, aux vacances.

Une maman de la Nouvelle Orléans disait « On dit qu’il y a du changement au niveau de la santé mais lorsque l’on va aux urgences, on attend toujours dix heures pour avoir les premiers soins. Et encore on te prescrit les médicaments que tu ne peux même pas payer.» Un père de famille, allant chercher ses médicaments à la pharmacie, fou de rage disait tout haut « Comment je vais payer mes médicaments pour mon hypertension ? ça coûte 67 dollars, je n’ai pas l’argent pour payer. »

Dans un hôpital en Afrique de l’Ouest, une jeune maman était admise à l’hôpital en urgence et lorsque les infirmières ont demandé à son mari de payer pour les analyses et d’acheter les gants et les seringues pour que sa femme puisse être soignée, ce dernier leur a répondu qu’il n’avait pas l’argent nécessaire. On l’a renvoyé lui et sa femme à la maison en disant, « lorsque vous aurez l’argent on pourra soigner votre femme. »

Certaines personnes atteintes du VIH et qui ont déjà bénéficié de trois mois d’aide alimentaire pleurent pour pouvoir revenir sur le programme car elles dépendent de celle-ci pour nourrir leur famille. Certains doivent mentir pour bénéficier de ces aides.

On peut parler longuement sur le droit à la santé, le droit au logement décent et d’autres droits. Au nom du développement durable, les investisseurs, les États acculent les familles très pauvres dans des zones de pauvreté où il n’y a aucun investissement, où l’école est loin, où les commerces et les services ne sont pas accessibles. A croire que les très pauvres sont des nuisances à la société. Les droits des plus pauvres sont de plus en plus bafoués.

Le comble c’est que certaines institutions d’aide aux plus pauvres ferment leurs portes faute de fonds pour soutenir leurs programmes. C’est un choc de voir les petites organisations qui faisaient leur travail avec les moyens du bord fermant leurs portes pour des raisons de non renouvellement de leur subvention.

Les Nations Unies et une centaine de partenaires ont lancé une enquête sur internet « My World » ; ils invitent tout le monde à voter six priorités pour le prochain agenda mondial pour le développement durable, « le Monde que nous voulons voir » et engager la société Civile à participer aux choix des objectifs.

A nous de proposer de nouvelles priorités qui prennent réellement en compte la voix et l’expérience des plus pauvres, qui nous disent qu’un monde meilleur n’est possible qu’en permettant la participation réelle de tous, en garantissant les mêmes droits pour tous.

Tant que les très pauvres sont laissés derrière et que les droits de l’homme ne sont pas pris en compte, aucun objectif ne sera mesurable et réalisable. Bien sûr les plus dynamiques en bénéficieront, mais il faut voir plus loin et faire en sorte que les droits de l’homme et les familles vivant dans l’extrême pauvreté soient respectés dans les Objectifs pour le Développement Durable.

Rendez-vous en Septembre 2015 pour le lancement des ODD.