Instrumentalisation de l’engagement citoyen

Welcome to germany

Photo web – Nouvel Obs

François Jomini,

Berlin, Allemagne

L’engagement citoyen ne peut pas être l’alibi de la déresponsabilisation de l’État en matière de politique sociale, de solidarité et d’utilité publique. C’est ce que montre un certain essoufflement et un sentiment d’injustice exprimés par des associations bénévoles en Allemagne, notamment dans le contexte de l’accueil des réfugiés. « Ce n’est pas à notre honneur de faire un travail, qui sans le démantèlement de l’État social ne serait pas nécessaire. » affirme un syndicat d’associations et de travailleurs volontaires à Berlin.

Le courage politique d’Angela Merkel durant l’été 2015 fut salué comme un sursaut, laissant espérer qu’une gouvernance peut être dictée par des impératifs supérieurs à l’esprit de boutiquier commun à de nombreux États : elle peut être humaniste et visionnaire. En l’occurrence, le courage et l’humanisme furent et sont encore surtout le fait de simples citoyens, dont certains subissent de plein fouet le coût social de la politique d’austérité. « Le Ministère de la Famille (Land de Hamburg) a créé depuis le début de l’année 10 000 postes destinés à l’aide aux réfugiés dans le cadre du Bundesfreiwilligendienst (service fédéral du travail bénévole). Ces bénévoles, parmi eux des réfugiés, touchent pour leur travail un argent de poche. Le montant supérieur est de 363 €, le montant inférieur se situant entre 250 et 350 €. » (Hamburger Tagblatt, 2016). En clair, le salaire de la cohésion sociale est « un argent de poche », quand ce n’est pas l’aumône d’un job à 1.50 €… Passé la période de l’urgence et de la mobilisation citoyenne, le processus de normalisation d’une décision politique (logement décent, formation, emploi…) incombe aux pouvoirs publics bien plus qu’à la bonne volonté individuelle et associative.

Pourtant l’engagement citoyen demeure exemplaire. Nombre d’alliés d’ATD Quart Monde en Allemagne sont impliqués à titre professionnel dans ce processus d’intégration, avec une préoccupation pour les personnes les plus vulnérables qui déborde souvent le cadre d’une mission professionnelle. Je pense aussi à ces bénévoles dans la cité-satellite de l’ancienne Berlin-Est où j’habite, parfois des retraités au bénéfice d’une rente modeste, qui accompagnent des jeunes et des familles déplacées dans leurs démarches administratives, leur apprentissage de la langue et une formation. Pour nombre de ressortissants de l’ex-République démocratique d’Allemagne, les valeurs de solidarité et d’engagement citoyen font partie de leur culture politique, héritée d’un temps où le bien commun sollicitait certes un effort collectif (parfois obligatoire), mais générait aussi une solide convivialité – au dire des intéressés eux-mêmes. Même si, vu de l’ouest, ces quartiers sont décrits le plus souvent comme le repaire des néo-nazis… « La confiance dans l’État démocratique est particulièrement entamée là où l’État a instrumentalisé le civisme et l’engagement citoyen par des simulacres de démocratie » commente à ce sujet une analyste dans le journal « die Zeit ».

Cette critique de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen par un État totalitaire disparu peut s’appliquer aujourd’hui en tous points à la conception néo-libérale de l’État. Prenons l’exemple de la politique du logement, épiphénomène d’une actualité brûlante à Berlin en raison d’une hausse des loyers libertaire et liberticide depuis cinq ans. À une extrémité, le marché immobilier est un facteur et une vitrine non-négligeables de la croissance d’un pays « où il fait bon vivre ». À l’autre extrémité on retrouve la précarisation de familles toujours plus nombreuses et l’augmentation vertigineuse du nombre de personnes expulsées sans ménagement, jetées à la rue.

Quid du rôle de l’État ? Selon Christoph Butterwegge, professeur de sciences politiques à l’université de Cologne faisant autorité sur les questions de pauvreté en Allemagne (Armut, Papyrossa Verlag 2016) : « Le secteur du logement social souffre d’une véritable asphyxie programmée : à l’heure qu’il est, disparaissent chaque année quatre fois autant de logements qu’en apparaissent de nouveaux sur le marché de la location… et les loyers augmentent dans la même proportion. Au tournant des années 2000, nombreuses sont les grandes villes qui ont bradé leur parc immobilier aux investisseurs privés pour obéir à l’esprit néo-libéral du temps » (die Freitag, 2017). C’est sous l’ère d’Helmut Kohl qu’a été supprimé le principe d’intérêt public (gemeinnütziges Wohnungsbau) qui obligeait les propriétaires à maintenir à la hauteur d’un certain quota un parc de logements en dehors du jeu spéculatif. Chaque municipalité veillait à l’intégrité de ce parc de logements accessibles aux ménages à faibles revenus. Selon une récente étude de la Fondation Hans-Böckler, qui analyse les effets pervers de l’abandon de ce principe d’utilité publique dans 77 villes du pays, l’offre de logement social à Berlin est passée de 100 000 en 2005 à 10 000 en 2015.

Parallèlement, en l’absence de statistiques officielles, le taux d’augmentation du nombre de personnes sans-abri est estimé à 18% en 5 ans (2016). Bien placée pour observer les faits, l’organisation caritative Diakonie articule le chiffre de 20 000 personnes sans-logis actuellement à Berlin. A titre indicatif, une enquête auprès d’un centre d’accueil d’urgence pour femmes à Berlin mentionne 30 lits disponibles quand 3000 seraient nécessaires. Pour cette frange particulièrement vulnérable et invisible de la population, on en est réduit à réclamer des lits supplémentaires, même plus des logements.

Là encore, ce sont les petites associations, les bénévoles, voire des chômeurs bénéficiaires du Hartz IV (aide sociale de 430 €/mois) qui suppléent à l’inconséquence des pouvoirs publics. Dans ces conditions, renvoyer systématiquement la détresse humaine à « l’entraide » sans restaurer au cœur de la mission de l’État le principe d’un bien commun mesuré à l’aune des plus vulnérables relève bel et bien de l’instrumentalisation de l’engagement citoyen.

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La liberté d’aller son propre chemin

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Encore sept kilomètres sous la pluie…

François Jomini,

Berlin, Allemagne

Avis de recherche : une famille inquiète lance un appel au sujet d’un homme, un fils, un frère. On sait qu’il vivait à la rue, on est sans nouvelle de lui. C’est dans les centres d’hébergement d’urgence, très actifs en hiver, qu’un homme, une femme ont parfois été reconnus par des semblables pour la dernière fois, avant de disparaître, happés par une bouche de métro.

Sylvia, qui porte la responsabilité d’un tel centre, un logement pour une dizaine de personnes dans une petite ville du nord-est de l’Allemagne, parle de ses hôtes avec infiniment de tendresse. Cet homme à bout de forces, qu’elle avait réussi à convaincre de son droit à prendre du repos, à se refaire une santé, à reconsidérer sa vie dans un environnement plus propice que les lieux de passage perpétuel. Il est resté deux ans, puis d’un jour à l’autre, il a repris la route. Sylvia ajoute qu’il ne les a pas quittés fâché, ou découragé, non, il a continué son chemin. Il revient de temps à autre pour la saluer, saluer des amis. Qui sait le prix qu’un homme est prêt à payer pour assumer jusqu’au bout sa liberté d’être dans un monde qui le refuse ?

Cette misère n’a pas de nationalité, puisqu’à une certaine limite, on perd jusqu’à son identité.

En cet hiver berlinois, je pense à ces quelques personnes que nous connaissons depuis peu, dont la vie est un combat de chaque jour pour ne pas sombrer, ne comptant pour personne et parfois même si peu à leurs propres yeux. Juste maintenues en vie par l’assistance, pourrait-on dire. Mais survivant tout de même, grâce à une économie faite de mille petits gestes de solidarité entre elles.

Ainsi va Mme Luzia, nouant son fichu sur ses cheveux déjà mouillés, affrontant la pluie en poussant une vieille bicyclette, boitant péniblement, courbée sous le poids de ses sacs en plastique, sa petite valise, la litière de son vieux chat presque aveugle… Ses maigres, mais encombrantes « sécurités », dont il lui coûte de se séparer. Dans la misère, on va toujours encombré de choses qui suscitent le regard amusé des gens, on n’a jamais les mains libres – pour quoi faire d’ailleurs ? – On est toujours « bien trop occupé à faire ce qu’il faut pour vivre », dit-elle. Pourtant elle participe depuis des années à un groupe d’entraide, prête à y donner du sien. Elle a tellement de capacités qui ont une valeur, mais qu’elle ne peut échanger, car même l’échange de services est organisé comme un marché. Elle réfléchit beaucoup. Elle évoque un temps où, vivant à la campagne, on s’aidait, en famille, en famille élargie, entre voisins… L’État, c’était une manière de vivre ensemble. « Depuis l’État considère la famille comme une liste d’individus. De ce fait, il ne soutient plus la famille, et maintenant l’État se désengage de l’individu lui-même. »

Plus encore que ses colis, ce qu’elle porte et qu’on ne voit pas, qui n’intéresse personne, c’est son expérience de vie. Le dur et le tendre mêlés. Cet amour qui a donné sens à sa vie et qui n’est plus – « Certes c’était toujours difficile, mais on était deux et je l’avais choisi… » Entre colère et tendresse, elle oscille. Et ses sautes d’humeur font qu’on la tient parfois pour folle.

Elle le sait, sourit malicieusement, « je m’embrouille parfois avec les gens, parce que je suis désagréable ». Et si je vois l’enfance derrière tant de visages si rudement « vieillis » par l’âpreté de la vie, dans leur yeux qui étincellent soudain d’un humour joyeux, c’est qu’ils rencontrent en moi l’enfant. Et je sais que tout n’est pas perdu.

Il y a sous l’errance un terreau où l’espoir est capable de germer.

La liberté d’aller son propre chemin…

C’est ce que Mme Luzia essayait de nous faire comprendre, ce soir-là, à la brasserie du Tramway où elle nous avait donné rendez-vous. Dans la salle fumeur, à l’abri du regard des autres consommateurs. Ce regard qui vous tient à distance.

Nous étions partis ensemble dans sa région natale, où elle avait décidé de séjourner plus longtemps, afin de renouer des liens.

Ce rendez-vous à la brasserie du Tramway avait quelque chose d’une île où on échoue, dans la lumière flottante de la petite salle enfumée… Un lieu hors du vacarme, où l’on a juste envie d’être silencieux, d’apprendre les nuances du monde qui ne sont perceptibles que du point de vue de tout en bas. Les retrouvailles lui avaient donné de la force. Tout de même, c’est terrible d’entendre qu’une femme n’ose plus aller au restaurant social, car, pauvre et allemande, elle s’y fait traiter de « nazie ». Ce n’est pas qu’elle en veuille aux gens qui, dans leur propre désarroi, la traitent de la sorte – ils ont le droit comme elle de jouer des coudes pour avoir leur place dans la file, dit-elle – mais quand on est trop pauvre, et qu’on ne peut dissimuler sa vulnérabilité, on cristallise la peur, le mépris et la haine qui ne vous sont pas destinés. Et on n’y peut rien. On peut juste s’en aller encore une fois, pour ne pas étouffer, ne pas mourir sur place. Fouler ce terreau d’espoir où nos pas sont notre dernière liberté, par-delà les décombres du jour, forts du souvenir que nous avons de ceux que nous avons aimés et qui nous ont aimé.

« Prendre part au savoir »

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La « frontière verte » dans le village de Mödlareuth a séparé les habitants durant la guerre froide. Photo modlareuth.de

François Jomini, Berlin

17 octobre 2016, Naila en Allemagne. La commémoration de la journée internationale de l’ONU pour l’élimination de la pauvreté rassemble une grande diversité de citoyens engagés dans leur région, un ou deux représentants politiques, des familles réfugiées, une délégation d’ATD Quart Monde en provenance de Berlin, dont certains membres de nationalité allemande connaissent, ou ont connu aussi l’errance.

Sont également présents des élèves de l’école privée de Martinsberg, dont le projet pédagogique est d’offrir une perspective d’avenir à des enfants jetés par la guerre et le dénuement sur les routes de l’exil.

Au cœur de cette belle campagne du nord-est de la Bavière, aux confins de la Thuringe et de la Saxe, non loin du petit village de Mödlareuth, qui fut longtemps coupé en deux par le « rideau de fer », se manifeste, comme ailleurs en Allemagne, une volonté d’accueil et de solidarité de la part des habitants envers ces familles obligées de fuir l’horreur d’un conflit qui n’est pas le leur. Une solidarité qui se mesure à l’aune d’une certaine conscience historique.

En effet, chez les personnes que nous rencontrons, la blessure demeure vive du bilan humain, impitoyable et mortel, imposé par des décisions géo-stratégiques absurdes dans l’histoire encore récente. Entre 1949 et 1989, dans ce village agricole de Mödlareuth, surnommé ironiquement « Little Berlin », une cinquantaine d’habitants furent séparés et rangés arbitrairement dans les « blocs » antagonistes de la guerre froide, selon le côté du ruisseau où se situait leur ferme. Le mur et son no man’s land meurtrier, obstrua l’horizon de la petit école où des générations d’enfants avaient fait ensemble leurs premières classes. Il transforma en impasses les chemins vicinaux empruntés par des générations de paysans, dont l’économie locale est fondée sur l’échange de services. Il sépara les membres d’une même famille, déchira aveuglément des couples d’amoureux…

Mon regard se pose sur les dessins d’enfants de familles immigrées discrètement épinglés sur un panneau : sans mise-en-scène, ils décrivent, avec la netteté propre au trait des enfants, les fulgurances de feu qui hantent leurs nuits. Il faut presque y regarder à deux fois pour déceler la tragédie sous l’apparence naïve du dessin d’enfant.

A la question « à quoi aimerais-je prendre part ? », un adolescent de l’école de Martinsberg répond : « Ich hätte gern am Wissens teilhaben ». Littéralement : « J’aimerais prendre part au savoir ».

Tant il est vrai que le savoir n’est pas d’abord chose que l’on s’approprie, mais ce à quoi l’on participe, de tout son être et avec son histoire, pour aller vers un ailleurs.

A cette condition le savoir est libérateur. Il est aussi réunificateur. Ainsi s’exprime cet homme âgé de la région de Mödlareuth : 25 ans après que les pelleteuses aient renversé le mur « physique » comme un château de cartes, il est encore aujourd’hui nécessaire de réparer la saignée laissée au fonds des hommes par tant de violence, tant de mensonges, de non-dits et de désinformation programmée… Ce n’est qu’en permettant à celles et ceux qui furent séparés par ce mur arbitraire, aveuglant et meurtrier, de dire et d’écouter mutuellement leurs histoires singulières, qu’il est envisageable de guérir en l’homme ce que la grande Histoire a déchiré aveuglément. De telles rencontres ont lieu chaque semaine : « Ici, la réunification se vit vraiment au quotidien. »

Je lis ce passage de l’écrivain nord-américain Robert Penn Warren, dans son roman « Un endroit où aller ». Il décrit l’enfant pauvre du Sud prenant conscience soudainement, en ouvrant les pages d’un livre de latin, que ces mots illisibles et incompréhensibles, loin d’être opaques, se révèlent être autant d’ouvertures dans la muraille obscure qui enclôt son monde étroit, par lesquels jaillit la lumière d’un autre monde.

C’est aussi l’approche savante de cette femme pauvre, ici à Berlin, ayant quitté son pays d’origine et ses sécurités primordiales pour un autre monde, quand elle affirme que son école c’est les autres, indépendamment de leur langue, leur nationalité et leur milieu.

 

Résistance de la matière

2016 Bas-relief Treyvaux

Bas-relief de l’atelier de sculpture à Treyvaux, entre 2006 et 2015, érable sycomore, 200x40x5cm, intitulé « Ici règnent la liberté et la paix »

François Jomini
Berlin

Sculpter c’est faire surgir du dedans de la matière des reliefs qui danseront dans la lumière toujours changeante. Laisser venir au jour la forme enfouie. Raconter une histoire par l’érosion du geste. Ici, sous l’effet de la main animée de l’esprit et prolongée de l’outil.

Dans cette histoire, la matière a son mot à dire, elle impose son caractère, elle offre sa texture particulière à votre texte singulier.

Je vous vois encore, Sabrina, si frêle, prendre en mains pour la première fois le ciseau et le maillet, votre visage buriné par les coups durs de la vie. Concentrée, appliquée, acharnée pendant trois jours sur ce plateau d’érable qui rend le son plein d’une coque de bateau. Quand vous vous redressez pour détendre vos muscles, votre pensée semble en voyage, furtivement je vois l’enfance éclairer votre visage.

Philippe à nos côtés, lui qui a creusé la nuit maintes fois du pas de l’homme sans foyer, s’applique à détourer à la gouge la roulotte tractée par un cheval qu’il vient de dessiner, ou plutôt de révéler, d’exhumer de sa mémoire à la manière d’un archéologue. Passante entre deux coquelicots et un éléphant, dans un espace encore vierge qui n’attendait qu’elle, la roulotte du voyageur ouvre dans son sillage un nouvel horizon. Viendra plus tard s’ajouter au premier plan l’étendue d’un champ de blé, qui sans la trace du voyageur n’aurait jamais été semé. C’est fou combien de plans et d’horizons, combien de souvenirs, de rêve et de possibles contient une pièce de bois brut de deux mètres sur quarante centimètres, et de cinq centimètres d’épaisseur.

Trois jours durant, Sabrina, vous ciselez les nervures d’un feuillage. Nous ouvrageons sans mot dire, enivrés par la sarabande du bois qui chante, absorbés par cette alchimie de l’effort, du mouvement, de la matière et de l’esprit d’où, voilà des millénaires, l’écriture a jailli. Au moment de nous essuyer le front avec la manche, souriante, vous me dites : « ça me fait du bien ! »

Peut-être six mois plus tard, dans une rencontre où la parole est grave et nos respirations retenues, sur le thème de l’enfance volée des enfants placés, sujet qui remue en vous tant de non-dits, vous me faites part d’une découverte : « Maintenant j’ai compris ce qui m’a fait du bien quand on sculptait le bois : à chaque coup que je donnais, c’est ici (vous posez votre main entre le cou et la poitrine) que je sentais se casser comme un bloc de béton. »

Vous évoquiez aussi la moto de votre jeunesse, qui vous a permis d’échapper au carcan d’une vie sans promesse où vous avez entendu si souvent que vous n’étiez bonne à rien, le sentiment de libération que vous avez éprouvé à tracer la route de votre choix, à faire votre vie. Vos yeux brillaient de joie malicieuse à l’évocation des libertés que vous avez su arracher à l’adversité.

Intemporelles

Festival du savoir et des arts au Honduras

Festival du savoir et des arts au Honduras

François Jomini,

Suisse

Chaque année depuis vingt ans me parvient une lettre de Noé, mon ami de Nueva Suyapa, à Tegucigalpa. Noé me donne des nouvelles des familles du « Río », un endroit où les maisons de fortune se blotissent dans le lit rocailleux du fleuve Choluteca, adossées à la muraille noire des usines. Pour y parvenir, je me souviens, il faut suivre son cœur, s’engager dans une impasse, puis, à l’angle de cette muraille, se faufiler dans un entrelac de planches, de tôles et d’arbustes…

Me revient cette phrase du Père Joseph Wresinski, que nous lisions pour réfléchir au sens de notre action : « …Tant d’enfants que j’ai connus au milieu de la boue des bidonvilles, des taudis jetés hors des grandes cités du monde, perdus dans l’abîme, parce que ni eux, ni leurs parents n’ont rencontré quelqu’un leur apportant un peu d’amour. »

Par-delà toute fatalité, réparer cette absence de l’amour, c’est la feuille de route que Noé s’est fixée pour rejoindre inlassablement, et depuis si longtemps, ces mamans dans leur lutte et dans leur espérance d’une vie meilleure pour leurs enfants. Chaque semaine, le même jour, à la même heure, avec des livres plein son sac à dos, je l’imagine qui débouche dans l’impasse en sifflotant un air – je l’ai connu avec en permanence une mélodie au bord des lèvres – l’œil brillant de la joie d’accueillir les enfants qui courent à sa rencontre. Les tourments, tout comme les rires d’enfants, peuvent surgir au détour de l’impasse. Car la misère est comme l’angle de ces hauts murs aveugles, on ne sait jamais ce qui va survenir au tournant. Tel ce jour où, écrit-il, doña Yamali fut arrachée à ses enfants pour être emmenée en prison.Les jours se suivent et la misère est violente.

Les lettre de Noé ne sont pas datées. Lettres sans date d’un éternel présent.

La fidélité de Noé est intemporelle.

L’ouragan de 1998 avait gonflé le fleuve qui, charriant des tonnes de gravats, emporta les maisons comme fétus de paille… Au lendemain du cataclysme, Noé était parti à la recherche des familles dispersées dans les centres d’accueil d’urgence, son sac de livres sur le dos, en compagnie d’autres jeunes de son quartier qu’il entraînait dans son sillage. Quand, peu à peu, les anciennes familles et de nouvelles sont revenues peupler la berge inhospitalière du fleuve, Noé était toujours au rendez-vous. La colère du fleuve peut bien emporter la terre et tout ce qui était bâti dessus, même les ponts, mais pas la loyauté d’un tel homme. « Ces enfants qui ont besoin de soutien et de tendresse, je les ai choisis, nous disait-il, car quand j’ai participé pour la première fois à la bibliothèque de rue, je voyais bien qu’ils ne me faisaient pas confiance. Je suis revenu quand-même, et le jour suivant, je me suis senti accueilli par eux. Un enfant qui pleurait attira mon attention, alors je suis allé vers lui et je lui ai demandé s’il voulait que je lui raconte une histoire… Tout d’un coup cet enfant est devenu joyeux. J’ai compris que moi aussi j’ai mes qualités, et que je peux partager mon savoir. »

Dans son quotidien, Noé est lui aussi aux prises avec la nécessité, confronté aux épreuves, comme son mal de dos consécutif aux durs labeurs effectués pour survivre depuis sa tendre jeunesse. Ses lettres me disent – et me taisent, ô combien ! – les coups trop quotidiens du sort. J’y puise pourtant une force qui abolit le temps et la distance : « Est-ce que nous marchons toujours ensemble ? » Quelque part au monde… amener sans relâche prétexte de joie aux enfants. Dans cette vie-là, les jours n’ont pas de dates, les rendez-vous sont inscrits dans le cœur, chaque instant de mémoire est un visage, et chaque lendemain voit sa tâche assignée. Seule l’espérance est urgente. « Je continue la lutte, écrit-il, même seul je garderai le meilleur des familles, je ne veux pas qu’on profite d’elles, qu’on joue avec leurs sentiments, je n’accepte pas qu’on s’engage auprès d’elles pour se faire voir… Ce que j’ai commencé, je le ferai jusqu’à ce que je ne puisse plus. » J’écris cela pour toutes celles et ceux qui comme Noé, avec joie, humilité et perspicacité, s’obstinent à rendre le monde meilleur. Et y parviennent.

L’œil dans le miroir de l’oeil

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François Jomini

Suisse

Lise est une jeune femme qui connaît la pauvreté et l’errance dans son propre pays. Elle sait ce que signifie n’être pas bienvenue quelque part. Sans domicile, Lise passe ses nuits dans des centres d’accueil d’urgence. Elle dit qu’elle se rend souvent plus tôt au dortoir, pour accueillir. Quand une femme arrive au dortoir la première fois, l’épuisement et la peur sur ses traits, Lise l’envisage, lui tend la main et se présente par son prénom. Peut-être cette femme est-elle malade. Alors Lise, prévenante, lui montre à qui s’adresser, la conduit où elle peut se procurer ce dont elle a besoin. « Quand on ne connaît personne, on a peur de demander ». Lise évoque une jeune réfugiée de confession musulmane, elle pensait qu’il lui serait pénible de se rendre à la cave pour recevoir des vêtements de la part de l’homme préposé à la distribution, elle l’accompagne. « Il faut prendre le temps, expliquer en douceur… Je parle quelques mots dans plusieurs langues, et quand je n’ai pas les mots, il me reste les gestes. »

Lise ne se lance pas des fleurs… « Pour moi c’est dans les détails de la vie que s’exprime la bienvenue ». Rien que de très normal. Elle évoque ces femmes Roms, qui ne parlent pas sa langue, mais sont si gentilles, si accueillantes et veillent sur les autres. « On pourrait croire qu’elles seraient devenues dures avec la vie qu’elles ont, être chassées de partout, mais non…»

Dans le même temps, je suis submergé par le vacarme du monde, sur fond de guerre au Proche-Orient, de bombardements aveugles, d’intérêts pécuniaires inavouables et de populations jetées sur les routes de l’exil : primaires aux USA, référendum en Grande-Bretagne, votation en Suisse d’une initiative populaire « pour le renvoi des criminels étrangers », heureusement refusée par une courte majorité du peuple… Et un entrefilet au sujet de la Grèce, terre d’accueil, isolée par les grillages érigés au seuil de la communauté des nations qui l’ont mise à banc. Athènes, où des gens simples comme Lise, se préoccupent du sort des réfugiés qui ne sont nulle part bienvenus.

Sur l’avant-scène médiatique, l’inévitable galerie de portraits des importants et des tonitruants. Masques sans regard qui brandissent des promesses de préférences nationales, de murs et d’ordre sécuritaire. Devant un tel confinement de l’esprit, je pense à la fameuse allégorie de la caverne de Platon, où, dans la complaisance de l’obscurité rassurante, le spectacle ordinaire du mensonge se pare de mille paillettes et exerce sa fascination : la peur. Un monde où personne n’ose plus se regarder dans les yeux.

Je préfère rejoindre Lise à la lumière du jour. Ouf ! Au cœur du réel, dans la lucidité de l’action véritable et spontanée. La seule qui change le monde, sans bruit. Ici, les femmes et les hommes vous regardent dans les yeux. Ils laissent voir leurs yeux. Je peux voir mes yeux dans leurs yeux. C’est là que je retrouve la lumière. Je me sens bienvenu.

Lise me renvoie à un autre passage de Platon, dans le « Premier Alcibiade ». Socrate s’y adresse à un jeune candidat à l’exercice du pouvoir, soucieux de lui épargner de s’aveugler lui-même : « Donc un œil qui regarde un autre œil et qui se fixe sur ce qu’il y a de meilleur en lui, ce par quoi il voit, peut ainsi se voir lui-même. » Et plus loin : « Si donc l’œil veut se voir lui-même, il faut qu’il regarde un autre œil, et dans cet endroit de l’œil où se trouve la vertu de l’œil, c’est à dire la vision ?» Enfin : « Eh bien mon cher Alcibiade, l’âme aussi, si elle veut se reconnaître, devra, n’est-ce pas ? regarder une âme, et surtout cet endroit de l’âme où se trouve la vertu de l’âme, la sagesse, ou tout autre objet qui lui est semblable. »