La cantine des solidarités

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Cantine scolaire au Cameroun, Photo web – CSFEF

Blaise Ndeenga,

Cameroun

Tout a commencé avec cette déclaration du jeune Emmanuel à sa maman : « Maman j’ai remarqué que pendant la pause de midi à l’école, lorsque nous sommes en train de manger, un de mes camarades de classe ne mange jamais. Il reste seul dans son coin et nous observe. Il est toujours triste. Alors aujourd’hui je suis allé vers lui. Je lui ai demandé pourquoi il ne venait pas manger avec les autres. Il m’a dit qu’il n’avait rien à manger. Sa maman ne peut pas lui offrir du pain car elle n’a pas d’argent. Ensuite il a dit que sa maman s’en allait très tôt vendre au marché. Elle ne rentre que le soir. Et si elle est parvenue à vendre, elle achète de quoi préparer un repas et la famille ne mange qu’une fois dans la nuit. Aussitôt j’ai partagé mon casse croûte avec lui. Il était très content. Et moi aussi. Je voudrais te demander s’il est possible que tu lui fasses aussi un casse-croûte afin qu’il ait quelque chose à manger et qu’il ne soit plus isolé des autres élèves… »

La maman fut contrariée par la demande de son fils, entre accéder à sa demande et respecter son budget très serré. Elle y a consenti pour quelques jours. Ensuite elle décida d’aller attirer l’attention des responsables de l’école sur cette situation. Ceux-ci se montrèrent très disponibles à l’écouter mais ne lui proposèrent pas de solution.

La maman du jeune Emmanuel décida donc de sensibiliser certains parents d’élèves afin de remédier à cette situation. Touchés par la situation de l’enfant, qui n’était pas la seule dans l’école, un petit groupe de parents très motivés eut l’idée de créer une cantine au sein de l’école. Une assemblée de parents a été convoquée pour imaginer une solution avec l’école et la proposer aux autres parents. Il en est sorti le projet d’une cantine qui ne devrait pas seulement s’occuper des enfants qui n’ont pas de casse-croûte, mais qui serait un lieu de repas et de rassemblement pour tous les élèves. Désormais les enfants n’auront plus à apporter leur repas, mais ils mangeront grâce à la contribution de leurs parents riches ou pauvres. L’école ayant un effectif d’environ 1300 enfants, les parents ont convenu de donner 500fcfa par mois, ce qui revient moins cher qu’un repas préparé par une famille pour son enfant, et les repas sont livrés par un service traiteur.

Il nous a été aussi rapporté qu’une pharmacie solidaire a été aussi créé au sein de l’école. Celle-ci devant parer aux petits bobos des élèves…

Voilà comment l’initiative d’un enfant de 7 ans est parvenue à améliorer et à transformer le vécu des enfants dans l’école, en créant une synergie entre tous les parents. Comme quoi la lutte contre la pauvreté est une affaire de tous.

Riches ou pauvres, adultes ou enfants chacun doit apporter sa pierre à l’édifice.

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La musique plutôt que les bombes

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Concert des « Orchestres à l’école » à Aix-en-Provence : la musique accessible à tous les enfants

François Phliponeau, 

France

Deux bombes ont explosé le jeudi 13 avril.

Une en Afghanistan, où M. Donald s’est vanté que son pays utilise un engin de neuf tonnes, l’arme non nucléaire la plus destructrice, ce que n’avait pas osé faire celui qui l’a précédé à la présidence des États-Unis d’Amérique.

L’autre dans une ferme près de Limoges, où Mme Marine a promis, si elle était présidente de la République française le mois prochain, de « réorienter les crédits de la politique de la Ville vers les zones rurales » !

Deux énormités très inquiétantes.
Le président américain est fier de son armée. Il préfère être chef de guerre plutôt que gagner la paix.
Heureusement, d’autres voix s’élèvent. Le nouveau Secrétaire général de l’ONU privilégie la Démocratie, la Diplomatie et les Droits de l’homme. Cette vision en 3D donne beaucoup d’espoir. Pour Antonio Guterres, «Tout ce que nous valorisons en tant que famille humaine – la dignité et l’espoir, le progrès et la prospérité – dépend de la paix. Mais la paix dépend de nous. Agissons au jour le jour pour la paix. »

Celle qui veut présider la France trouve qu’il y a actuellement trop d’argent pour les banlieues : « Je veux réorienter les crédits de la coûteuse politique de la ville, ces milliards qu’on déverse dans les banlieues années après années avec efficacité zéro. »
Trop d’argent pour les banlieues ? Efficacité zéro ?
Voilà un exemple qui prouve le contraire :
A Gardanne, entre Aix-en-Provence et Marseille, la Ville prête un instrument de musique aux enfants d’une école primaire, au milieu d’une cité HLM. Pendant trois ans, violonistes, trompettistes, violoncellistes et autres musiciens, soutenus par les enseignants et les parents, vont se perfectionner et former un bel orchestre.

Une enseignante explique : « Un élève de CM2, en troisième année de violon, est mon professeur. On a tous à apprendre les uns des autres. »
Les parents sont ravis, comme cette maman : « Grâce à la musique, ma fille est plus calme, plus réfléchie. Et elle tient compte des autres.»

Progrès scolaires, respect mutuel, joie de vivre qui rejaillit sur toute la cité et… délinquance en baisse !
C’est une preuve supplémentaire que l’on n’a pas tout essayé pour les banlieues, qu’il faut mettre davantage de moyens, financiers et humains, pour l’Éducation, la Culture, les Droits de l’Homme. Et la musique plutôt que les bombes.

Avoir accès à l’éducation quand on est réfugié

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Dans un camp de réfugiés.

Traduit du blog Together in Dignity

De Kristy McCaskill

Ahmed a 21 ans, il vient d’Irak et il est étudiant en médecine. La crise qui agite son pays l’a contraint, l’année passée, à s’enfuir avec sa famille et à abandonner ses études. Brillant et plein de compassion, Ahmed ne demande rien de mieux que de retourner à l’université pour y finir ses études et devenir médecin-anesthésiste.

Fatima est une jeune fille brillante. Elle vient de Syrie. A 16 ans, elle n’a pas pu aller à l’école depuis plus d’un an, le temps pour sa famille de faire le voyage entre Alep et la Grèce. Alors même que sa ville est devenue une zone de guerre, elle m’a raconté qu’elle voulait y retourner, pour pouvoir aller à l’école.

Ahmed et Fatima sont tous les deux bloqués dans un camp-prison, en Grèce, sans avoir accès ni à l’éducation, ni au développement. La crise actuelle des réfugiés est en train de créer une « génération perdue », un ensemble de jeunes gens pour qui la privation d’éducation n’est pas seulement un refus de leurs droits les plus fondamentaux mais aussi un facteur accélérant la croissance du travail des enfants, des mariages forcés et de la radicalisation.

Durant les quatre mois que j’ai passés à travailler avec les réfugiés en Grèce et en Turquie, j’ai rencontré bien des enfants qui, alors qu’ils rêvent de recevoir une éducation et de construire une vie meilleure, sont incapables de seulement écrire leurs prénoms. Selon un rapport récent de Save the Children, plus d’1 enfant sur 5 en âge de scolarisation qui vit actuellement en Grèce n’a jamais été à l’école et, en moyenne, les enfants syriens sont déscolarisés depuis plus de deux ans. Les rapports récents ont montré que seulement 30% des enfants syriens qui vivent en Turquie ont accès aux services éducatifs.

Cependant, l’impact du conflit sur les enfants ne se limite pas à ceux dont les familles se sont enfuies en Europe. 2.8 millions d’enfants syriens environ ne sont plus à l’école et 1 école sur 5, en Syrie, a été détruite ou bien est occupée par des forces militaires.

La réaction de la communauté internationale à la crise des réfugiés a été insuffisante à bien des égards mais la réaction à la crise éducative est particulièrement inappropriée. Il y a de l’espoir toutefois. Le gouvernement grec avait annoncé avant l’été qu’il mettrait en place des programmes éducatifs dans les camps des réfugiés sur tout son territoire, avec pour but de développer un programme éducatif complet d’ici l’automne. La Turquie s’est fixée pour but de scolariser tous les enfants syriens réfugiés d’ici l’année prochaine.

Mes expériences en Grèce et en Turquie m’ont rendu très sceptique devant ces promesses mais l’attention nouvelle à l’éducation du Haut Commissariat des Nations pour les Réfugiés me donne des raisons de garder espoir. Des pays comme la Suède et l’Allemagne, où beaucoup de réfugiés ont cherché asile, commencent à mettre petit à petit en place des initiatives éducatives pour aider les jeunes gens à s’intégrer à leur nouveau pays et à la société.

Offrir un accès à l’éducation est l’un des gestes les plus importants et les plus significatifs qui puissent être faits pour les enfants affectés par les conflits. L’éducation suscite la cohésion sociale, nourrit l’indépendance et donnent aux enfants et à leurs familles de l’espoir pour le futur, un espoir qui revêt une importance toute particulière pour ceux qui vivent dans l’incertitude de la guerre et de l’exil. J’espère que les gouvernements du monde entier vont se rendre compte de l’importance de l’éducation pour les jeunes réfugiés afin que des jeunes gens comme Ahmed et Fatima, et des millions d’autres comme eux, se voient offrir la chance de développer pleinement leur potentiel.

Rentrée des colères

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photo web blog.ac-versailles.fr

Jeanne-Véronique Atsam,

Cameroun

Il y a de cela quelques jours, je prenais des nouvelles d’une personne qui a la vie très dure à cause du manque de travail et qui vit non loin de chez moi.

Nous nous sommes croisées dans la rue qui donne au marché près de chez nous et nous avons commencé à discuter un peu. Nous parlions de la rentrée scolaire car je lui ai posé la question de savoir comment ça se passait pour elle et ses enfants. C’est alors qu’elle m’a répondu : « Tu sais pour nous autres, cette période n’est pas la rentrée scolaire mais la rentrée des colères. La colère des parents qui ne savent pas par où commencer pour trouver l’argent qu’il faut pour que les enfants aillent à l’école, la colère des enfants qui voient le jour de la rentrée scolaire approcher mais qui ne voient pas les parents leur ramener sacs, cahiers, tenues de classe, ni leur dire dans quelle école ils iront. C’est comme ça chaque année. Ce n’est pas facile. Pendant que d’autres attendent avec joie cette période, nous, nous prions pour qu’elle n’arrive pas vite, en espérant qu’entre temps nous pourrons trouver un peu d’argent car ce n’est pas facile de voir ses enfants à la maison… Leur regard te pose des questions. La tension monte à la maison. C’est difficile. »

J’ai eu beaucoup de mal à trouver les mots justes pour lui répondre et dire quelque chose qui a du sens. Dans des moments pareils, on pense à beaucoup de choses en même temps. A donner un mot d’encouragement, à mettre la main dans la poche pour soutenir financièrement, on se demande si on peut et doit le faire, on se demande, on se demande. Pendant que je cherchais encore ainsi mes mots et la meilleure manière de réagir face à cette détresse qui me ramenait à la dure réalité de beaucoup de familles dans le monde en cette période de rentrée scolaire, Madame X m’a sortie de ma torpeur en me disant : « Tu sais, cette année ce sera encore plus dur, car il semble que les retardataires ne pourront plus avoir de place. Il semble qu’il y a un décret qui dit qu’il n’y aura pas plus de 60 enfants par classe cette année. Forcément, les places disponibles sont pour les 60 enfants dont les parents auront trouvé l’argent en premier. Et ce ne sont pas des personnes comme moi qui pourront y arriver. Nous on ne sait plus où donner de la tête. »

En attendant cela, j’ai soudainement pensé que la solution n’est pas de lui donner un billet car le problème est plus général et plus profond. Les enfants les plus pauvres risquent bien de ne pas pouvoir aller à l’école avec des mesures comme celle-là car en effet, ils accusent toujours du retard dans le démarrage de l’année scolaire, leurs parents peinant très souvent pour trouver à temps les moyens de les inscrire et de pourvoir au matériel scolaire. Parfois, on a vraiment l’impression que les choses sont faites pour enfoncer davantage les personnes les plus pauvres, sans chercher à voir quel impact certaines décisions auront sur leur situation. Comment atteindre dans ces cas-là l’éducation pour tous si bien annoncée ?

Madame X m’a dit : « Tout est fait pour qu’on ne s’en sorte pas. Tout est contre nous. Après on dira que nous négligeons nos enfants. Comment on va faire pour s’en sortir ? L’école c’est vraiment pour les enfants des riches. Ce n’est pas pour nous et pour nos enfants. »

Un monde riche de tout son monde, un monde en paix, c’est aussi un monde où tout est fait pour que la chance d’aller à l’école soit donnée à tous les enfants.

Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

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Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.

La poésie, la peinture, chemins pour se dire

Parfois les jeunes n'écoute pas les conseils de leurs parents et prennent d'autres chemins comme celui de la délinquance. Les livres représentent nos rêves et le désir d'apprendre

Par manque de conseils -Peinture de Daniela, 14 ans, Guatemala. « Parfois les jeunes n’écoutent pas les conseils de leurs parents et prennent d’autres chemins comme celui de la délinquance. Les livres représentent nos rêves et le désir d’apprendre. »

Nathalie Barrois,

Guatemala

Dire le quotidien
Se découvrir le pouvoir
De se regarder dans un miroir
Peindre pour émouvoir

Sortir du quotidien
Avec d’autres réfléchir
Penser aujourd’hui et l’avenir
Écrire pour se dire

Ces quelques vers de ma propre inspiration pour vous transmettre combien les jeunes du projet « Jeunes artistes et artisans de la paix » d’ATD Quart Monde m’ont touchée. Ils vivent dans un bidonville, étudient souvent sans livres, parfois à la lumière d’une bougie. Chaque jour trouver de quoi vivre, aider ses parents en poussant la brouette, en vendant au porte à porte. Et espérer que la maladie avec ses frais médicaux impossibles ne viendra pas rompre ce fragile équilibre. Bien sûr les copains, les voisins. On tourne en rond, entre rêves et tentations. Une violence sourde que rehausse le passage de la police : pour qui, pour quoi ?

Et puis voilà qu’un espace s’ouvre…

Ils sont rentrés dans notre proposition, que ce soit à travers l’écriture de poésie, ou par le biais de la peinture. Se référant à notre thème « une éducation digne, sans exclusion », ils ont pu exprimer leur rêves pour demain, partager leur expérience.

Avec à la clé une exposition de peintures et une matinée de Récital poétique à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère. Ils se sont sentis écoutés, attendus, reconnus…

Pouvoir se dire et la reconnaissance de l’autre font sentir qu’un autre chemin que le silence étouffant peut être possible pour demain. Appel à prendre son avenir en main.

Puissions-nous créer partout de ces espaces, dans nos quartiers, nos communautés, nos maisons…

MA LIBERTE
Auteure: Dalia 13 ans.

Liberté pour jouer et sourire
Liberté pour vivre le bonheur
dans l’école et ailleurs

Nous sommes libres pour recevoir une éducation
Nous sommes libres d’être de différentes couleurs
et de différents lieux

Personne ne peut nous nommer indigène ou nègre
Nous sommes libres et égaux.

Mon avenir dépend de ce que tu penses toi
Mon avenir est liberté sans mauvais traitements
Mon avenir et ma liberté, comme l’arc-en-ciel.

Parfois il n'y a pas de possibilité pour étudier par manque d'argent. Certains doivent travailler pour pouvoir étudier. Mais ils ne peuvent mettre en pratique ce qu'ils étudient. Les livres devraient être pour tous. Mais il y a ceux qui ne les prêtent pas. Emeldis, 18ans

Éducations Perdues -Emeldis, 18 ans « Parfois il n’y a pas de possibilité pour étudier par manque d’argent. Certains doivent travailler pour pouvoir étudier. Mais ils ne peuvent mettre en pratique ce qu’ils étudient.

Yeison Antonio, 17 ans

Education dans la paix et la liberté -Yeison Antonio, 17 ans
« Il faut avoir l’espérance qu’à partir de l’éducation tu peux atteindre ton projet . Il faut aussi la paix »

 

Une bouteille à la mère

Kobani en ruine photo ibtimes.co.uk

Kobani en ruine
photo ibtimes.co.uk

Une blogueuse, Sophie Torris, qui vit au Québec partage cet article sur son blog « Le Chat qui louche » en écho au drame du petit Aylan Kurdi, enfant de réfugiés syriens échoué sur une plage turque la semaine dernière. Elle invite à se méfier du piège de l’émotion et en appelle à trouver de vraies solutions de paix. Elle fait le lien avec la situation des enfants de son pays qui sont victimes d’un système scolaire à la dérive.

« Bien sûr, comme vous, je suis dévastée. Permettez que je me réfugie dans l’écriture, ma terre d’asile et mon arme de construction massive. Je pourrais passer mon arme à gauche, du côté du cœur et me contenter de pleurer les trois ans mutilés de ce petit garçon.

Bien sûr, comme vous, j’ai été bombardée par cette image qui, si elle noue la corde sensible autour du cou, risque de bâillonner la raison. L’émotion, si elle est de bonne guerre, s’attaque-t-elle à l’origine des problèmes ? Malheureusement, quand les sentiments déferlent, la capacité d’analyse reste souvent en rade.

L’enfant échoué est une bouteille à la mère, au père que nous sommes.  Quel message choisissons-nous d’y trouver ?

Quelle serait la véritable planche de salut pour ces familles entières qui viennent noyer leur désespoir sur les côtes européennes ? Car n’est-ce pas avant tout un acte de désespoir que de choisir le risque de l’exode, la menace d’un naufrage, le péril d’un futur incertain plutôt que de rester dans son pays ? N’est-ce pas un acte de désespoir que de fuir un pays sans issue pour une issue des plus incertaines ?

Il a fallu que l’on médiatise l’image d’un enfant mort alors que les côtes européennes sont un charnier depuis trois ans, pour que nos cœurs désarmés partent enfin en croisade. On couvre le feu de nos culpabilités en réclamant l’institution de quotas d’accueil. On se fait porte-étendard de la cause en se proposant soi-même comme camp de base : un petit Aylan Kurdi dans chaque foyer, ça ne serait pas la mer à boire, non ?

J’ai le mal de mère. Parce qu’en faisant preuve de bons sentiments, on bat nous aussi en retraite, en laissant derrière nous un terrain miné et des gens dessus. Si vous étiez Syrien,

ne voudriez-vous pas, tout simplement, mieux vivre chez vous ? C’est la guerre qu’il faut arrêter, et non réguler le flot d’immigration, supprimer les raisons de partir plutôt que d’imposer des quotas de réfugiés.

Nous ne sommes pas sur le même bateau, ici, au Québec. Nous n’avons pas à fuir tout un champ de ruines, pourtant, certains de nos terrains sont minés. Chaque année, des centaines d’enfants fuient les rives de la commission scolaire du Saguenay. Surtout des garçons, et certains sont encore en culottes courtes.

Ce n’est pas avec joie qu’on quitte l’école. C’est un acte de désespoir plus ou moins conscient, parce que ce terrain d’apprentissage est désolé, parce que ce milieu de vie n’est plus acceptable. On entasse de plus en plus les écoliers et les étudiants dans des espaces de vie réduits, on s’interdit actuellement, moyens de pression obligent, d’agrémenter leur nourriture ou de leur offrir des trêves, on les sanctionne sans leur offrir toute l’aide dont ils ont besoin, on dévalorise ceux et celles à qui l’on confie leur instruction. N’est-on pas en train de faire de l’éducation un champ de mines ? N’est-on pas en train de faire de l’école une Kobani* ? Chaque année, des centaines d’enfants fuient ses rives, bien avant l’heure, tentant de rejoindre, sans diplômes, celles du marché du travail. Ainsi, ils choisissent le risque de s’y échouer plutôt que de rester face à des tableaux trop noirs sur les bancs d’une école entonnoir.

Les petites filles sont mieux armées pour faire face aux hostilités. Si elles supportent de bonne guerre la souffrance de ce long bivouac, peut-être est-ce parce que, matures plus jeunes, elles sont capables de s’investir aujourd’hui pour demain. J’ai beau faire la guerre aux préjugés, je pense que les petits garçons veulent avant tout jouir du présent et peinent à se projeter dans l’avenir. Mon fils tente actuellement de survivre dans des tranchées de chiffres et de lettres avec si peu de munitions que c’en est héroïque. Il a encore confiance en l’éducation quand d’autres n’y voient plus qu’un champ de bataille où aucune victoire n’est possible.
L’école doit rester un lieu attractif. Et pour en finir avec ces guerres sans merci qui poussent des régiments d’enfanterie à la fuir, ne devrait-on pas supprimer les raisons de cet exode, de ce décrochage qui s’avère parfois si suicidaire ?

Je suis Aylan, je suis Tom, mon fils. Je suis tous ces enfants sur le sentier d’une guerre qui ne devrait pas être la leur. Je suis pour un traité de paix signé sur les décombres, seul engrais véritable qui ferait refleurir l’espoir. »

*Kobani est la ville syrienne, théâtre de combats violents entre djihadistes de l’État Islamique et miliciens kurdes, que fuyait la famille d’Aylan Kurdi.

Sophie Torris