Sans logement on perd tout : pour un service public du logement équitable

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Photo web – CGT Dieppe

Pascal Percq

France

Contraint de quitter son logement en juin, Jacques est depuis plusieurs semaines à la recherche d’un nouveau toit. Il habite chez l’un ou chez l’autre. Ou parfois dans un logement disponible quelques semaines. Dans ce secteur rural du Sud Est, il n’existe que peu de logements sociaux. Paradoxe : beaucoup de logements sont vides, mais réservés aux vacanciers. Quelques rares logements privés sont hors de prix et leurs propriétaires n’aiment pas louer à des personnes à faibles ressources. Aujourd’hui Jacques est menacé doublement : soit il quitte la région et perd son emploi agricole, soit il reste dans cette situation précaire et on lui enlève la garde alternée de sa fille. Un choix impossible. Injuste.

Quoi de plus légitime que d’avoir un toit pour se loger ? Avoir un logement à soi est indispensable et conditionne bien d’autres droits essentiels. Avoir une adresse est une condition souvent sine qua non pour décrocher un emploi, héberger sa famille en ayant la garde de ses propres enfants, pouvoir les inscrire dans une école mais aussi pouvoir voter, avoir des voisins, participer à la vie du quartier, de la commune.

Soixante ans après le premier combat de Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, qui s’est battu pour reloger dignement les familles du camp de Noisy, plus que jamais se loger demeure la préoccupation première des familles dans le besoin.

L’été 2017 qui s’achève n’aura pas été un « bel » été pour des milliers de personnes qui vivent à la rue et cela, malgré les promesses faites au printemps par le précédent gouvernement (1).

Aujourd’hui en France près de quatre millions de personnes n‘ont pas de logement. Pas de « chez soi ». Elles vivent soit chez des proches soit dans une structure d’accueil ou… à la rue. Le nombre de personnes sans domicile a augmenté de 50 % entre 2001 et 2012. Celui des personnes en hébergement contraint chez des tiers de 19 % entre 2002 et 2013 (+ 17 % entre 2006 et 2013 pour le surpeuplement accentué (2)).

Lors du précédent quinquennat présidentiel en France, des actions ont été entreprises, voulant passer des intentions aux actes, mais elles se sont souvent heurtées à des renoncements et à une austérité budgétaire qui n’a pas apporté une réponse à la hauteur de la gravité de la situation. Comme d’habitude les pauvres peuvent attendre.

Le logement social est loin de répondre à la demande. Aujourd’hui 65 % des familles vivant dans la pauvreté trouvent une solution dans le parc privé, le plus souvent dans des logements dégradés, précaires et surpeuplés. Le logement social (public) leur est de moins en moins accessible dans les grandes villes, faute de logements suffisants. En milieu rural il est quasi inexistant. Plusieurs raisons à cela. La volonté politique de construire du logement social -quand elle existe et c’est loin d’être partout le cas- doit faire face à un coût qui augmente d’année en année (+ 85 % entre 2000 et 2011 selon l’Union sociale de l’habitat) du fait de l’envolée des prix de l’immobilier depuis 2000, du foncier notamment et des contraintes d’isolation thermique et d’accessibilité des logements.

Les bailleurs de logements sociaux répercutent ces hausses sur les nouveaux loyers : le taux d’effort (part du loyer et des charges sur les revenus du ménage, en tenant compte des allocations logement) des locataires HLM ne cesse d’augmenter. Il est passé pour les ménages de 16 % en 1984 à 23 % en 2011(2). Malgré cela les locataires continuent de payer leur loyer, puisque le nombre d’impayés semble stable. Mais à quel prix… Les Français sont 44 % de plus qu’en 2006 à se priver de chauffage à cause de son coût ; 42 % de plus à subir un effort financier excessif pour payer leur logement.

Résultat, le nombre de personnes modestes ayant froid à leur domicile pour des raisons liées à la précarité s’est accru de 25 % entre 2006 et 2013.

Le nombre d’expulsions locatives avec le concours de la force publique a atteint son record en 2015, avec 14 363 expulsions, un chiffre en hausse de 33 % par rapport à 2006.

L’aide au logement, pour la construction comme pour pouvoir rester dans son logement, est donc indispensable.

Or, c’est dans ce contexte de cet été 2017 que le gouvernement français annonce, comme première mesure à l’égard du logement… une réduction de 5 euros de l’aide personnalisée au logement à partir du 1er octobre. Cette mesure financière concerne 6,5 millions de Français dont 60 % sont sous le seuil de la pauvreté. D’autres décisions devraient être précisées plus formellement en ce qui concerne un effort pour la construction du logement ou un allégement des loyers. Mais au final, les objectifs gouvernementaux visent plus à réduire la charge financière sociale que de répondre aux besoins immédiats (on n’ose plus prononcer le mot « droit ») des personnes à faibles ressources.

Sans ironiser sur le fait qu’« en même temps  » ce gouvernement décide d’alléger l’impôt sur la fortune, ce mauvais signal accrédite l’idée d’un pouvoir dur avec les pauvres et doux avec les riches.

Ce qui serait souhaitable, c’est une toute autre politique du logement. D’abord en finançant la construction de nouveaux logements chaque année avec un minimum de 60.000 Prêts locatifs aidés d’intégration (PLAI) : il s’agit là des seuls logements sociaux accessibles aux plus démunis. D’autre part, à l’égard des bailleurs, en imposant qu’en cas de refus d’attribution d’un logement dans le cadre du Droit au logement opposable (DALO), le bailleur recherche lui-même une solution dans un délai de 2 mois, à défaut de quoi le préfet procéderait lui-même à l’attribution. Rien que ces deux mesures signifieraient une toute autre attitude et un geste à l’égard d’une vraie politique sociale du logement.

Le Mouvement ATD Quart Monde, avec d’autres, développe un tout autre argumentaire en proposant de mettre en place un réel service public du logement en préconisant à l’égard des loyers un raisonnement s’appuyant sur trois principes simples :

– La contribution du ménage à son logement social doit être strictement corrélée à ses ressources : chacun paie ce qu’il peut pour un service de qualité égale pour tous. L’État assure l’équilibre économique du bailleur par une combinaison des aides à l’exploitation et des aides à la pierre, qu’il convient au minimum de décupler. L’attribution effective se focalise sur la situation sociale de la famille et les conditions d’un éventuel accompagnement.

– Réquisitionner tous les terrains en zone tendue en donnant à un ou plusieurs établissements fonciers un pouvoir de préemption systématique au profit du logement social. De multiples preuves de l’efficacité d’une telle action existent au niveau local. Il faut la généraliser en contrôlant de ce fait la spéculation foncière.

– Supprimer toute possibilité de recours contre les opérations de logement sociaux dès lors qu’elles sont conformes aux textes, notamment au Plan local d’urbanisme. L’intérêt de particuliers, appuyés sur une idéologie du refus de la mixité et les craintes de pertes de valeurs immobilières, attisés par la complicité de certains élus, ne doit plus passer devant l’intérêt général et bloquer des années durant l’accès au logement de milliers de familles.

C’est possible. Des initiatives locales, trop rares mais réelles, montrent la voie d’un tel service public du logement qui conjugue politique de loyers, vision sociale, approche patrimoniale et urbanistique. Encore faut-il qu’au sommet de l’État on accomplisse cet autre geste attendu par tant de familles.

Mais Jacques, lui, dans sa vallée, ne peut attendre les effets de telles décisions. Il ne peut compter que sur la solidarité de ses proches. Est-ce normal ?

 

(1) La ministre du logement avait annoncé en mars 2017 l’objectif « zéro sortie d’hébergement hivernal sans proposition de relogement ». On en est loin…

(2) Source Fondation Abbé Pierre février 2017.

 

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In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.

Un couloir… pour un miroir.

Des réfugiés syriens arrivent dans le camp de réfugiés de Kokkinotrimithia, près de Nicosie, le 6 septembre 2015. Photo IAKOVOS HATZISTAVROU. AFP

Pascal Percq

France

Les moyens de communication nous informent des réalités les plus tragiques au présent dans le monde entier. Que ce soit les cataclysmes naturels, les guerres, les crises économiques, climatiques nous sommes, que nous le voulions ou non, spectateurs de ces drames et de ces tragédies. Chaque jour des chiffres nous sont assénés avec une telle ampleur qu’ils ne signifient plus rien. Hors d’échelle humaine.

Ainsi, on nous annonce ces jours ci que plus de 6000 personnes ont perdu la vie en tentant de traverser la Méditerranée en 2016, selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). 6000 personnes : c’est déjà l’équivalent d’une petite ville. Disparus sous nos yeux juste le long de nos plages de vacances.

Qu’ils viennent d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, des États en guerre du Moyen Orient : cette Méditerranée est un immense cimetière marin. Au delà de ce chiffre, comment ne pas se représenter ce qu’est un tel coût humain, ce crime et ce gâchis exorbitant  que représentent ces millions de vies disparues et autant de vies cassées en conséquence, anéanties avec ces enfants orphelins, ces parents hébétés, leurs proches endeuillés. Des villes et des villages rasés. Que faire ?

Six ans après le début du conflit en Syrie c’est par millions que les Syriens ont été contraints de quitter leur pays. La communauté internationale – l’Union Européenne en particulier – n’a pas brillé par ses initiatives humanitaires. Là encore les grands décideurs ont failli de leurs responsabilités en se défaussant, à quelques rares exceptions près, en les marchandant avec la Grèce ou la Turquie comme hier avec la Lybie de Kadhafi.

Cette catastrophe humanitaire est telle qu’on en vient à douter nous-mêmes de notre propre humanité. Nos États sont incapables de résoudre ces drames ? Aussi faut-il rechercher dans de multiples et minuscules initiatives locales, menées par des gens très ordinaires, des réponses très concrètes. Face à ces situations de désarroi total, en ce qui concerne la France, des accueils se font malgré tout. Dans des quartiers comme dans de modestes communes. Comme ce qui se passe courageusement à la frontière italienne dans la vallée rebelle de la Roya sur les hauteurs de Nice, dans le Nord du pays à Grande Synthe, près de Dunkerque, et dans bien d’autres lieux dont on parle peu, trop peu. Ici et là, sans attendre de consignes, des habitants, des élus ont décidé, à leur niveau, d’agir et d’ouvrir leur porte et pour certains leur foyer à ces désespérés. Ils redonnent un peu d’humanité à nos sociétés. Mais comment démultiplier ces gestes ?

Ces jours-ci, à Paris, des organisations chrétiennes (catholiques et protestantes) viennent d’annoncer leur volonté de créer un « couloir humanitaire » entre le Liban et la France pour y recevoir dignement 500 réfugiés exilés. 500, c’est déjà ça. Un accord a été obtenu le 14 mars entre l’État français et ces organisations (Secours Catholique, Fédération protestante, etc.).

Le projet s’inspire de ce qu’ont réussi à mettre en place en 2016 des chrétiens italiens entre la corne de l’Afrique et l’Italie. Un responsable de la Communauté Sant Egidio expliquait en Italie : « Le couloir humanitaire est une opportunité pour les personnes qui vivent dans de très mauvaises conditions dans les camps de réfugiés éthiopiens. À travers ce mécanisme, ils arrivent en Italie de manière sûre et légale. Nous croyons que c’est la seule façon de lutter contre les trafiquants et d’éviter que des personnes ne meurent pendant leur voyage de migrant. »

À partir du mois de mai, des réfugiés syriens vivant actuellement dans des camps au Liban devraient donc arriver en France par avion et par groupes de 50 personnes. Les cinq organisations françaises s’engagent à héberger et soutenir économiquement ces personnes tout au long de leur parcours migratoire et leur processus d’intégration en France. Elles ont besoin du soutien de tous.

Dans cette période pré-électorale où les tensions s’affrontent, où le rejet de l’autre, l’étranger, le pauvre, le différent devient un épouvantail brandi par certains candidats, ATD Quart Monde a raison d’interpeller les politiques en exigeant en termes simples : « Nous vous demandons d’agir et de prendre des mesures pour accueillir dignement les populations déplacées, d’ici ou d’ailleurs ». Accueillir et non refouler.

Ce couloir humanitaire est l’opération de la dernière chance non seulement pour les intéressés mais aussi pour nous mêmes. Elle doit réussir, non seulement pour illustrer une autre France « accueillante », mais aussi pour le salut de notre propre dignité, autrement dit, pouvoir encore se regarder dans une glace.

Le choix ? Quel choix ?

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Pascal Percq

France

Une phrase entendue l’autre jour dans un transport en commun m’a fait réfléchir. Une personne disait à sa voisine : « Je ne suis pas d’accord avec toi : on a toujours le choix ! » Ce jugement péremptoire commentait l’aspect d’une famille avec deux enfants qui venait de descendre du bus, dont l’attitude et les habits disaient combien ils étaient en situation de grande pauvreté. Je ne sais de quoi il était plus précisément question, sinon qu’il semblait à cette personne inadmissible de ne pas mieux habiller ces enfants, mais cette phrase à l’emporte-pièce m’a fait sursauter.

« On a toujours le choix » : rien n’est plus faux que cette affirmation simpliste.

«Être dans la misère, c’est ne pas pouvoir être libre, devoir toujours demander, toujours compter» témoignait naguère Christian, militant Quart monde à Lille. Et donc ne pas avoir la possibilité de choisir.

Ceci recoupait d’autres réflexions entendues peu de temps avant lors d’une Université populaire quart monde, sur la possibilité ou non de pouvoir habiter là on l’on voudrait.

Le choix ? Quel choix ? Christine, en colère, confiait : «moi je n’ai pas choisi: on m’a donné un logement pourri mais c’était ça ou rien. J’étais à la rue avec ma gamine : alors je l’ai pris, mais maintenant on me refuse ma mutation. »

La faculté de choisir pour soi-même, pour ses proches, pour sa vie, n’est donc pas la même pour tous : serait-elle conditionnée par sa situation sociale ?

Choisir encore : en ce début d’année 2017, année électorale en France, on nous assène jour après jour … que des choix que nous ferons lors des scrutins dépendra l’avenir du pays : le paradis ou l’apocalypse, rien moins !

Loin de ce tintamarre électoral, coïncidence, le hasard de la lecture du dernier livre de l’écrivain suédois Henning Mankell « Sable mouvant fragments de ma vie » (Ed. du Seuil, sept. 2015) , ouvrage écrit peu de temps avant sa disparition, apporte un éclairage complémentaire.

Cet auteur qui a beaucoup bourlingué dans sa vie, fait le constat: « Avoir la possibilité de choisir est un grand privilège. Pour la très grande majorité des habitants de la planète, la vie est fondamentalement une affaire de survie, dans des conditions dramatiques. Au cours des millénaires, très rares sont ceux qui ont pu se consacrer à autre chose que la survie. La moitié au moins de l’humanité, de nos jours, vit encore sans aucune possibilité de choix. »

Il poursuit: « Ceux qui vivent dans les marges extrêmes d’une société n’ont aucun choix. Se coucher dans la rue pour mourir n’est pas un choix. Se laisser mourir de faim n’est pas un choix. Nous avons aujourd’hui tous les moyens nécessaires pour éradiquer la misère absolue et hisser l’ensemble des êtres humains vivants au-dessus du seuil de malnutrition. Nous choisissons de ne pas le faire. C’est un choix que je ne peux considérer autrement que comme un acte criminel. Mais il n’existe pas de tribunal habilité à poursuivre à l’échelle globale, les criminels responsables du fait que la faim et la misère ne sont pas combattues à l’aide de toutes les ressources disponibles. Et qui nous entraînent tous à être complices et à avoir notre part de responsabilité dans ce choix.»

Il faut se souvenir de cette grave accusation de Mankell lors des prochains choix… électoraux. Et en cette année où ATD Quart Monde lance une mobilisation citoyenne mondiale, nous sommes tous invités à réaffirmer, tout comme Mankell, que la misère n’est pas une fatalité, en allant signer à partir du 12 février 2017 l’appel à l’action sur le site : www.stoppauvrete.org

 

Une loi contre la discrimination anti pauvres : une victoire oui, mais sans Gaëtane.

Pascal Percq

France

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Les membres d’ATD Quart Monde après le vote à l’Assemblée Nationale de la loi sur la discrimination pour précarité, le 14 juin 2016 (ph. Carmen Martos)

Il y a quelques jours, le mardi 14 juin 2016, l’Assemblée nationale a voté la proposition de loi instaurant un 21è critère de discrimination, celui de la discrimination à l’égard d’une personne « en raison de sa particulière vulnérabilité résultant de sa situation économique, apparente ou connue de son auteur ». Le texte adopté est identique à celui voté à l’unanimité en juin 2015 par le Sénat.(cf article sur le site d’ATD Quart Monde en France)

En d’autres termes le Parlement français à la suite de quelques autres États européens reconnaît et condamne l’existence d’une forme de discrimination méconnue à l’égard des personnes pauvres. Désormais la France reconnaît 21 critères de discrimination (« critères prohibés »).

Selon la définition du Défenseur des droits : « Une discrimination est une inégalité de traitement fondée sur un critère interdit par la loi (sexe, âge, état de santé…) et dans un domaine cité par la loi (accès à un service, embauche…). »

La pauvreté est souvent vue comme un facteur d’injustice, mais la discrimination qu’elle engendre est plus méconnue. Pourtant, bien des accès aux droits fondamentaux (logement, santé, emploi, éducation) ou autres (culture, vacances) sont bafoués par peur des personnes pauvres ou par présomption d’incapacité.

Nombre de personnes en grande pauvreté vivent cette réalité depuis des lustres. Une honte de plus, une injustice de traitement encore plus flagrante quand elle concerne les enfants non admis dans une école parce que leurs parents sont au RSA. Refus de location de logement alors que le loyer serait couvert par les aides au logement, discrimination à l’embauche pour les personnes dont le CV montre qu’elles sont passées par un centre d’hébergement ou une entreprise d’insertion, refus de construire des logements sociaux. C’est aussi ce cabinet médical qui affiche son refus d’admettre les patients recourant à la CMU (Couverture maladie universelle) ou à l’AME (aide médicale d’Etat). Ou encore ce lieu de vacances qui vous refuse « parce qu’ici on n’accepte pas n’importe qui… ». C’est également ce quartier parisien très huppé qui refuse la construction d’un foyer d’hébergement et enregistre même en mairie –en toute illégalité- les pétitions « contre » relayant ainsi la vindicte sectaire. Désormais de tels actes sont répréhensibles : au même titre que les atteintes selon les autres critères susceptibles d’ouvrir le cas échéant des poursuites judiciaires (comme pour la religion, le sexe, les origines, le genre, le handicap, etc.). L’image négative qu’engendre cette discrimination est aussi à l’origine de nombreux non recours aux droits.

Ce vote, résultat d’une action menée de longue date par ATD Quart Monde – avec d’autres – notamment depuis le lancement en 2013 de la pétition www.jeneveuxplus.org – vise non seulement la possibilité d’un recours mais surtout de sensibiliser dans l’opinion publique le message que cette discrimination est aussi inacceptable que celles qui touchent les étrangers ou les homosexuels.

Ce vote du 14 juin 2016 est donc bien une victoire sur l’effectivité des droits mais aussi une victoire contre le mépris. Une victoire qu’aurait aimé partager Gaétane militante d’ATD Quart monde qui fut une des premières à témoigner devant la Halde puis devant le Défenseur des droits de tels « traitement de défaveur ». Condamnée à survivre dans un logement avec fuites, sans chauffage, humide et trop cher pour ce qu’il était, elle savait de quoi elle parlait Gaétane, elle qui avait connu ce dédain, ce mépris, ce rejet, ces humiliations à répétition, ces refus successifs sans autre explication qu’un « non, il n’y a rien pour vous » ; à rester plantée là devant le guichet avec en plus le sentiment d’encombrer la file d’attente… Gaétane, ce vote du 14 juin 2016, elle n’a pu en partager la joie : elle est décédée quelques mois plus tôt, à 43 ans.

Ce vote étant acté, il faut maintenant que cette possibilité de recours soit mise en œuvre : le combat n’est pas fini. Il faut maintenant dénoncer ces situations, œuvrer auprès de l’opinion publique pour que chacun prenne conscience que cette discrimination est aussi inacceptable que toute autre discrimination.

Une discrimination si ignorée qu’elle ne peut même être nommée. L’Académie française n’ayant pas de mot pour le signifier, depuis le 6 juin, à l’appel d’ATD Quart Monde avec la campagne #UnNomPourDireNon des centaines d’internautes proposent leur mot pour nommer cette discrimination « anti pauvres ». Chacun est invité à participer au sondage en cours pour proposer un nom…

La France ne respecte pas les droits des enfants : à Calais les enfants migrants sont en grave danger

la voix du nord

photo web La voix du nord

Pascal Percq

France

Selon l’article 9 de la Convention Internationale des Droits de l’enfant (adoptée en 1989 par l’assemblée générale des Nations Unies) les Etats doivent veiller « à ce que l’enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré (1)». La France, auditionnée il y a quelques semaines par le Comité international des droits de l’enfant chargé de contrôler la mise en œuvre de ces droits par les Etats signataires, a une fois de plus, dû répondre aux graves manquements dont les associations et ONG ont fait état notamment sur cette séparation forcée qui concerne les enfants pauvres et plus particulièrement les enfants sans parents parmi les migrants. Depuis, en réponse aux « signalements » du comité, la représentante du gouvernement français s’est contentée sommairement de faire état d’« axes d’amélioration ».

Il y a quelques jours, à son tour, c’est le  « Défenseur des droits » français, Jacques Toubon, qui a interpellé les pouvoirs publics en s’inquiétant à nouveau de la « situation préoccupante » des mineurs migrants isolés à Calais et sur le littoral nordiste. Au 31 mars dernier, 310 mineurs non accompagnés de leurs parents ont été recensés. Ils partagent le sort de ces milliers d’autres personnes qui fuient les guerres, la misère, les crises économiques et climatiques et veulent rejoindre la Grande Bretagne. Ils survivent sur la côte nordiste dans des conditions misérables, en dépit des soutiens apportés par des bénévoles.

Parce qu’ils sont plus petits, parce qu’ils sont plus fragiles, les enfants doivent être davantage protégés. C’est la raison d’être de cette Convention internationale des droits de l’enfant. Pour le défenseur des droits « les mineurs non accompagnés présents à Calais ne sont aujourd’hui, dans leur grande majorité, pas protégés. Ils sont en situation de très grande vulnérabilité ». Il évoque des « conditions de vie extrêmement misérables » et fait état en outre de sévices subis par des enfants.

Pour lui, « la situation exceptionnelle des enfants exilés non accompagnés dans le Calaisis implique des réponses à la hauteur de ces enjeux ». Leur protection « constitue un enjeu de nature exceptionnelle qui relève de la responsabilité partagée de l’Etat et du département, et par conséquent les appelle à une solidarité concertée ». Comment ? En appliquant le droit (2).

Malgré les mises à l’abri d’enfants et l’augmentation du nombre de places d’accueil pour les enfants avec parents, le Défenseur des droits « déplore que le droit à l’éducation soit encore loin d’être assuré » et rappelle que la scolarisation doit se faire « au sein des écoles de la République ». Il recommande également au ministère de l’Intérieur « de poursuivre les démarches engagées avec l’Etat britannique afin de faciliter les réunifications familiales ».

Nathalie Serruques, responsable de la mission Enfance de l’Unicef France souligne à propos de ces enfants migrants : «Il n’y a pas d’accès aux droits fondamentaux, pas de mise à l’abri, pas d’accès à l’éducation ni à la santé. Jusqu’à quand ? Les condamnations pleuvent, on est montrés du doigt, ça suffit. Il n’y a pas de fatalité, c’est une question de volonté politique ».
C’est dans ce contexte que deux organisations françaises le Secours catholique et Médecins du Monde ont entrepris une autre démarche en saisissant au nom des enfants la justice en France afin que des mesures de protection soient prises en faveur des mineurs isolés étrangers en particulier pour faire appliquer un droit bien connu des services sociaux, celui du « regroupement familial ». Celui-ci autorise et oblige les services, lorsqu’un parent proche a été identifié, y compris dans un autre pays d’Europe, à ce que l’enfant puisse rejoindre celui-ci. C’est le cas de la plupart des enfants migrants du Calaisis qui ont un père, une mère, un oncle en Grande Bretagne prêt à les accueillir. Ce fut le cas il y a quelques jours de quatre enfants syriens qui ont pu rejoindre un membre de leur famille en Angleterre. Cette simple application du droit n’est respectée qu’au compte-goutte et après bien des démarches.

Le rappel est urgent : en janvier dernier, l’agence de coordination policière Europol estimait que plus de dix mille enfants migrants non accompagnés avaient disparu au cours des vingt quatre derniers mois.

1 Avec cette réserve : « … à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l’intérêt supérieur de l’enfant.»

2 En octobre 2015 le Défenseur des droits avait rendu public un rapport sur « exilés et droits fondamentaux à Calais » : « http://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/20151006-rapport_calais.pdf

Bienvenue… chez les Roms !

Alex et Rada devant leur hôtel

Alex et Rada devant leur hôtel

Alex et Rada résident à Montreuil en région parisienne. Ils ont deux enfants, fille et garçon. Alex, 24 ans, est arrivé en France à l’âge de 16 ans. C’est un garçon dynamique, courageux, avec  cent idées par jour et mille questions à résoudre. Par exemple en ce moment il construit une école dans le potager familial ! A ses cotés, Rada est souriante et ne semble jamais surprise. Elle assure !

Faut préciser qu’Alex et Rada ne vivent pas seuls mais entourés de leur famille (huit foyers) et des amis : environ 80 personnes. Cela fait six ans qu’ils occupent un terrain en région parisienne, à Montreuil, dans un noman’sland entre deux bras de voie rapide : au milieu de nulle part. Ils y sont chez eux et travaillent à la fois la ferraille, le potager, un peu d’élevage. En plein coeur de la ville. Mais depuis deux ans ils ont une autre activité inattendue : ils ont ouvert une chambre d’hôtes au beau milieu du camp rom.

Un jour ils ont rencontré Mathias un garçon de passage originaire de Suisse. Ils ont immédiatement sympathisé. Non seulement Mathias a partagé le repas familial mais la famille lui a fait une petite place pour qu’il dorme la nuit avec eux : le courant passait si bien qu’ils ont échangé, discuté et ri une bonne partie de la nuit. A la façon Rom.

De cette nuit est née une idée lumineuse. Au petit matin, celle-ci s’est transformée en projet. Et deux mois plus tard, entre les caravanes, Alex et Rada ont construit une petite maison de bois récupérée ailleurs et ils ont ouvert leur chambre d’hôtes pompeusement dénommée « Hôtel Gelem ».

Mathias et son association suisse ont ouvert comme cela cinq « Hotel Gelem » * en Suisse, en Allemagne, en Macédoine, au Kosovo. Gelem, c’est le voyage, l’endroit où l’on passe… C’est aussi le titre d’une jolie ballade en rom, imprégnée de nostalgie sur l’exil,.

La petite maison de bois est très confortable, bien chauffée en hiver, entièrement conçue en matériaux de récupération et construite par Alex et Rada avec leurs voisins. Ils ont été appuyés dans leur projet par une association locale Ecodrom et la municipalité a été bienveillante.

C’est une adresse insolite, incontournable aux portes de Paris. On y cultive ce qui n’a pas de prix : l’art de la rencontre. Ce lieu de passage est surtout une idée concrète pour faire tomber les clichés.

Lors de notre séjour, avec Alex et Rada, on a parlé de tout : famille, enfants, Roumanie, école. De la difficulté d’être Rom en France… De tout, de rien, de leur vie. Et surtout de  leur espoir lié à l’autorisation pour les Roumains d’avoir accès au marché du travail à partir du 1er janvier 2014 au sein de l’Union Européenne. Autant de découvertes mutuelles et d’amitiés nouvelles. Non seulement on y dort bien, on peut y manger en famille, Rada est une remarquable cuisinière qui accommode les légumes du potager voisin. Les visiteurs étrangers de passage ont aussi en Alex et Rada deux guides merveilleux pour découvrir la capitale voisine. Mais la vraie découverte c’est bien sûr celle de la vie quotidienne de ces familles Roms en France. On ne peut s’empêcher de s’interroger : saurions-nous vivre comme eux ? Cette question est en soi une réponse au mauvais accueil dont les Roms font l’objet.

Cette présence de « touristes » dans le camp peut aussi constituer une protection pour les familles Roms pour qui l’occupation de ces lieux reste très précaire et sujette aux humeurs et tracas administratifs, aux humiliations régulières. « Avec vous chez nous, je suis bien et je suis rassuré » confie Alex.

Leurs deux enfants sont scolarisés. Et Alex a voulu installer une école sur le terrain pour le soutien scolaire tous les enfants du camp mais aussi pour que trois fois par semaine les adultes puissent eux aussi suivre des cours de français.

Ainsi, ces Roms que l’on chasse ici et là nous donnent, à deux pas de la tour Eiffel, une formidable leçon d’hospitalité. Depuis deux ans, l’hôtel Gelem a accueilli une centaine d’hôtes. L’initiative a été primée par le Conseil de l’Europe.

On donne ce qu’on veut, l’objectif n’étant pas de « faire de l’argent » mais bien de favoriser la rencontre.

Et quand vient l’heure de la séparation, chacun laisse un petit mot sur le « livre d’or » : un petit carnet riche des témoignages sur ces moments heureux passés ensemble.

Si vous passez par là, arrêtez-vous à l’hôtel Gelem, c’est un lieu rare en France, une formidable leçon de vie. Qu’on n’oublie plus jamais ensuite.

Pascal Percq – Lille – France