Vous avez dit « Jungle » ?

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François Phliponeau

France

A Calais, Dunkerque et dans une dizaine de communes du Nord – Pas-de-Calais, le mot est à la mode.
Il évoque là où se battent des animaux sauvages et, par extension, là où règne la loi des plus violents, des plus sauvages…
Oui, c’est la loi de la jungle à Calais, quand il n’y a qu’un point d’eau pour se laver. C’est la loi de la jungle à Dunkerque, quand il est si difficile d’échapper à la police pour trouver place dans un camion qui va traverser la Manche. Est-ce si grave de vouloir rejoindre sa famille en Angleterre ?
A Norrent-Fontes, j’ai découvert d’autres réalités. Chemins creux, boue gluante, Erythréens et Soudanais épuisés par des mois de galère avant d’arriver là, mais aussi cette boulangère qui donne trois sacs de pain, cette mamie qui fait cuire 25 kilos de pommes de terre, ces retraités qui se dévouent pour amener au stade municipal tous ceux qui veulent se doucher. Cette organisation, c’est une fois par semaine. Mais c’est tous les jours que des bénévoles de « Terre d’errance » se relaient dans une solidarité active.
Leur récompense ? Apprendre presque chaque jour que tel et telle de leurs amis sont arrivés « à passer de l’autre côté »; mais surtout avoir le bonheur de se sentir utile, considérant l’égale dignité de toute personne, qui qu’elle soit, d’où qu’elle vienne.
Avec eux, les jungles deviennent des terres de fraternité.
Photos François Phliponeau
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En chemin avec des familles de Manille

Manille "ville de contraste" - photo espacestemps.net

Manille « ville de contraste » – photo espacestemps.net

Jeremy Ianni,

Manille

Manille, ville aux milles facettes et aspects, immensément pauvre, immensément riche de diversité et d’opulence. Des richesses inégalement partagées. Loin d’être un pays pauvre, les Philippines traversent aujourd’hui une période de fort dynamisme économique. Des grattes ciels poussent dans tous les coins, et les mouvements d’exode ruraux continuent, si bien que dans la capitale habitent aujourd’hui près de 20 millions de personnes.

Lorsque je suis arrivé en janvier dernier, je me suis demandé comment j’allais entrer dans la réalité du pays pour pouvoir le comprendre et ainsi aider des personnes pauvres à retrouver un peu de sécurité dans leurs vies. Je commençai par suivre mes coéquipiers qui soutiennent une communauté vivant sous un pont et aident les familles à remplir les papiers pour bénéficier d’un programme de relogement massif diligenté par le gouvernement philippin pour environ 100,000 familles. Les sites de relogement offrent la possibilité d’acquérir sur trente ans des maisons en dur entourées d’une petite terrasse pour les gens venus s’entasser dans les bidonvilles de la capitale. Ils sont souvent loin de tout et il y est pour le moment très difficile d’y trouver un travail stable.

En janvier dernier, je rencontrai X qui vivait encore sous le pont, mais qui allait être relogée. Quelques mois plus tard, elle faisait ce constat : « Il n’y a pas de travail ici, mon compagnon est resté à Manille ! ». Les conditions de vie sur le site de relogement n’étaient pas faciles : elle était seule avec ses 4 enfants, enceinte, avec un père très affaibli par la malnutrition qui décéda quelques mois plus tard. X retourna rapidement sous le pont, espérant pouvoir y gagner de l’argent en lavant du linge.

Lors d’une visite sous le pont au mois de mai, je compris que la prime accordée par le gouvernement philippin n’avait pas encore été versée aux familles. Difficile de faire valoir ses droits quand on ne sait pas bien lire ni écrire. X demanda à une voisine d’écrire une lettre pour l’administration. Je me rendis compte en l’accompagnant dans ses trajets, de l’absence de communication entre les familles et les administrations et de la difficulté pour les familles relogées à se repérer dans les processus administratifs.

X retourna sur le site de relogement quelques semaines plus tard avec l’intention d’inscrire ses enfants à l’école. Autre parcours du combattant. Sans certificat de naissance, les enfants ne peuvent pas étudier. Trois des enfants de X ne sont pas enregistrés au service de l’état civil et « n’existent » donc pas du point de vue administratif. Nous lui proposâmes de l’aider à collecter les documents pour faire enregistrer deux de ses enfants à l’état civil.

Lors d’une visite au mois de juillet sur le site de relogement, X venait d’accoucher. J’ai été frappé par la fatigue extrême de cette jeune maman et le dénuement de la famille qui n’avait pu récupérer que quelques morceaux de bois de son ancien logement avec lesquels ils avaient fabriqué un petit berceau pour le bébé. Le papa a aussi entrepris des démarches pour que ses enfants puissent porter son nom. Il avait une conjonctivite ce jour-là et les agents administratifs refusèrent de lui ouvrir la porte et de le laisser entrer dans le bureau. Je dus parler pour lui en répétant sans cesse que je n’étais pas le père des enfants et qu’ils devaient parler avec lui, mais cela n’a pas été possible. J’ai trouvé cette situation révoltante.

Le fait d’aider cette famille m’a aidé à comprendre l’errance dans laquelle ils vivaient et les conséquences du relogement sur la vie familiale : comment la famille a mobilisé une énergie folle pour ne pas disparaître et conquérir certains droits. Lorsque X et son conjoint reçurent la prime du gouvernement philippin, ils achetèrent du lino pour leur maison, ils avaient l’air profondément heureux.

J’ai aussi pu découvrir le fonctionnement de l’administration, de l’hôpital. Cela m’a été utile pour avoir petit à petit des repères dans ce pays bouillonnant d’énergie.

Le relogement sur un site éloigné des lieux de travail des familles continue de me questionner. X m’avait dit qu’elle aimait cuisiner des choses sucrées, et qu’elle aimerait avoir un petit magasin pour vendre ce qu’elle aurait cuisiné, mais la réalité a fini par trancher: «Qui va acheter quoique ce soit ici?»

Yo voto por… Je vote pour…

Les candidats à l'élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Les candidats à l’élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Christine Josse,

Guatemala

Le 6 septembre 2015 aura lieu l’élection présidentielle au Guatemala, dans un contexte de crise politique profonde. Nous avons rencontré des habitants du quartier Lomas de Santa Faz dans la zone 18 de la capitale qui nous disent comment ils vivent ce moment historique pour leur pays.

Baldizon, Sandra, Zury… les candidats à l’élection présidentielle guatémaltèque sont nombreux… Hay un empleo, hay un futuro, No mas extorsiones, Nosotros Si Podemos… Les slogans aussi sont multiples… Et en ce qui concerne les promesses pour un futur meilleur, les programmes des différents candidats omettent de détailler comment les concrétiser. La confiance n’est pas au rendez-vous de cette élection. C’est plutôt la remise en cause du système politique qui domine dans la population.

Le mouvement citoyen contre la corruption et en faveur de la Réforme de la loi électorale et des partis politiques le prouve en manifestant de manière pacifique chaque semaine et en appelant les guatémaltèques à s’impliquer pour obtenir les changements qu’ils espèrent. C’est la citoyenneté qu’ils veulent au centre du système. Cette campagne électorale et les enjeux qui l’entourent sont un moment critique pour le pays. Et pour toute la population.

Dans le quartier de Lomas de Santa Faz, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville, pas d’affiches à l’effigie des candidats. Pas de grands panneaux publicitaires surplombant la rue pour mettre en avant un nouveau slogan. Seulement quelques candidats sont venus jusqu’ici présenter leur programme. Les habitants savent qu’une fois élus, ceux qui s’y sont présentés ne reviendront pas les soutenir pendant leur mandat. Ils vivent du coup la campagne électorale à distance. Mais, face aux promesses des candidats jamais tenues par le passé, le résultat des élections et ce qu’il implique pour leur avenir les préoccupent. Pour Don R., « il y a de la tristesse et de l’impuissance » à faire ces constats. « Les promesses ne sont pas tenues. Nos droits sont violés. Nous avons des droits, mais ils ne sont pas respectés ».

La démarche choisie par les partis politiques pour convaincre les habitants de voter pour eux va même en-deçà des mots et des promesses. Elle se transforme en distribution de petit sac alimentaire (mini bolsa) contenant parfois deux livres de maïs, une livre d’haricots rouges, une livre de riz et une petite bouteille d’huile. D’autres distribuent du café et des tamales (pâté de viande à la farine de maïs enveloppé dans des feuilles de maïs). Bien peu pour ces familles. Ceux qui les reçoivent ne sont pas dupes. Ce sont là des tentatives pour acheter les votes. Certains choisissent de marcher dans ces combines. D’autres non. « Je ne vends pas mon vote », nous dit ainsi Doña W. Don R. nous explique qu’il ne soutient pas ces candidats, « Ils veulent seulement nos voix, les acheter. Après, ils ne tiennent pas leur parole et nous oublient. Je vote parce que c’est un devoir ».

Cependant, les habitants de Lomas espèrent eux aussi que les choses changent.

« Nous devons avoir des opportunités de travail »

Les élus auraient pourtant beaucoup à faire pour que la vie dans ce quartier soit meilleure et cela en impliquant ses habitants dont la citoyenneté est niée. Éducation, travail, santé, sécurité, corruption… Sur tous ces sujets, les habitants de Lomas savent ce qu’ils ne veulent plus subir et ce qu’ils veulent améliorer.

Pour Don R., « nous devons avoir des opportunités de travail et un travail digne. Aujourd’hui, le salaire n’est pas suffisant pour acheter à manger, seulement des haricots rouges et des tortillas. Le salaire minimum n’est rien. Nous, les pauvres, n’avons pas une alimentation équilibrée. ». Et parfois rien à manger. « Il y a beaucoup de gens qui luttent pour donner du pain à leurs enfants. Les personnes qui vendent dans la rue doivent parfois s’enfuir comme des voleurs parce que la police municipale en a après eux. Ils vont jusqu’à leur enlever leur marchandise. ».

L’éducation pour tous, pour Doña S. comme pour les autres habitants, est primordiale. Elle souhaite que ses enfants aient accès à une éducation de qualité. Ce qui est difficilement faisable. « Rien n’est gratuit. Si nous n’avons pas d’argent, nos enfants ne peuvent pas aller à l’école. ». Doña W. nous parle d’un programme d’assistance sociale du gouvernement, la « Bolsa Solidaria », qui apporte chaque mois aux familles les plus pauvres un sac contenant des produits alimentaires de premières nécessités pour aider à couvrir les besoins nutritionnels de base dans un pays où une grande partie de la population et en particulier les enfants souffrent de malnutrition chronique. Outre les problèmes d’accessibilité au programme et le fait que la Bolsa Solidaria ne permet pas toujours à ces familles un apport suffisant, Doña W. ajoute qu’ « offrir la Bolsa Solidaria devient une mode. Ce n’est pas la solution. Si on nous donne quelque chose que nous n’avons pas gagné, nous ne nous sentons pas bien. On se sent bien quand on gagne quelque chose par ses propres efforts. Avec la Bolsa, nous n’avons pas à manger pour un mois, mais si on nous donne la possibilité, nous pouvons gagner les choses par nous-mêmes. ». Elle espère, comme chacun d’entre eux, que les familles les plus pauvres soient prises en compte dans les propositions des gouvernements.

« Nous devons lutter »

Doña W., Doña S., Doña M. et Don R. nous disent ne pas savoir s’ils iront voter. S’ils vont voter, ils ne savent pas pour qui ni pour quoi. Ils attendent plus d’honnêteté et de vérité de la part du personnel et des partis politiques. « Quelle éducation donnent les pères de la patrie ? Je ne crois pas en eux. Et nos enfants, en qui vont-ils croire ? ».

Ils attendent qu’on les écoute et que l’on construise avec eux ce nouveau Guatemala en paix et plus juste. Ils attendent que le système éducatif leur soit davantage accessible et leur permette d’accéder à un futur meilleur. Ils attendent que le système de santé ne les laisse pas aux portes de l’hôpital. Ils attendent d’avoir un travail qui leur permette de vivre. Ils attendent que leurs droits soient enfin respectés. Ils savent aussi que cela n’est pas suffisant d’attendre. « Nous devons avoir nous-mêmes la force pour changer, nous devons lutter, parce que les gouvernements ne font que des promesses et ne les tiennent pas. », explique Doña M. En définitive, ils savent pourquoi ils veulent voter.

Ils font partis eux aussi de ce mouvement citoyen qui veut changer le Guatemala.

Pour que le monde que l’on souhaite ne soit pas qu’un rêve …

une exposition de peintures réalisées par des jeunes de la Nouvelle Orléans, dénonçant le relogement loin de leur quartier d'origine après l'ouragan Katrina en  2005

une exposition de peintures réalisées par des jeunes de la Nouvelle Orléans, dénonçant le relogement loin de leur quartier d’origine après l’ouragan Katrina en 2005

Maria Victoire,

Nouvelle-Orléans

Les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) n’auront pas atteint leur but initial d’éliminer la pauvreté de 50% en 2015. Les Objectifs pour le Développement Durable (ODD)  qui prendront la relève pour 2015 -2030 pour tenter de mettre à fin à la pauvreté, y parviendront-ils ?

Le monde se rappelle du lancement des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) en l’an 2000 par les Nations Unies. Et bien des peuples dans le monde ont vibré d’un grand espoir de voir que la pauvreté allait enfin être réduite à 50 %.

L’attente était grande et certaines institutions dont ATD Quart Monde ont critiqué cet objectif de 50 %, en disant qu’il laissait de côté toute une partie des personnes les plus pauvres. ATD a même lancé une évaluation de ces objectifs avec les personnes même vivant dans des conditions de pauvreté, pour réfléchir à un développement durable qui n’exclut personne.

Les huit Objectifs du Millénaire pour le Développement proclamés par les Nations Unies et ses partenaires de réduire la pauvreté de 50% en l’an 2015 n’ont pas été atteints, un milliard d’individus vivent  toujours avec moins de 1,25 dollar par jour, le seuil d’extrême pauvreté. Si  le nombre de personnes extrêmement pauvres a baissé en beaucoup d’endroits, en Afrique, il a augmenté. Ce chiffre a même doublé, passant de 210 millions en 1981 à 415 millions en 2011 (sources : observatoire des inégalités).

Qu’est-ce qui n’a pas bien fonctionné ?

Beaucoup ont constaté que parmi les Objectifs, les droits de l’homme n’ont pas été mentionnés ni pris en compte. Il est sûr que pour les personnes qui vivent en situation d’extrême pauvreté, les droits de l’homme sont loin d’être une réalité.

Que ce soit à Bouaké, en Côte d’Ivoire ou à la Nouvelle Orléans aux États-Unis ou dans d’autres pays, les familles vivant dans l’extrême pauvreté luttent toujours  pour avoir le droit à la santé, à une bonne éducation pour leurs enfants, à un bon travail qui rapporte assez pour nourrir leur famille, un logement décent ou encore le droit à la culture et aux loisirs, aux vacances.

Une maman de la Nouvelle Orléans disait « On dit qu’il y a du changement au niveau de la santé mais lorsque l’on va aux urgences, on attend toujours dix heures pour avoir les premiers soins. Et encore on te prescrit les médicaments que tu ne peux même pas payer.» Un père de famille, allant chercher ses médicaments à la pharmacie, fou de rage disait tout haut « Comment je vais payer mes médicaments pour mon hypertension ? ça coûte 67 dollars, je n’ai pas l’argent pour payer. »

Dans un hôpital en Afrique de l’Ouest, une jeune maman était admise à l’hôpital en urgence et lorsque les infirmières ont demandé à son mari de payer pour les analyses et d’acheter les gants et les seringues pour que sa femme puisse être soignée, ce dernier leur a répondu qu’il n’avait pas l’argent nécessaire. On l’a renvoyé lui et sa femme à la maison en disant, « lorsque vous aurez l’argent on pourra soigner votre femme. »

Certaines personnes atteintes du VIH et qui ont déjà bénéficié de trois mois d’aide alimentaire pleurent pour pouvoir revenir sur le programme car elles dépendent de celle-ci pour nourrir leur famille. Certains doivent mentir pour bénéficier de ces aides.

On peut parler longuement sur le droit à la santé, le droit au logement décent et d’autres droits. Au nom du développement durable, les investisseurs, les États acculent les familles très pauvres dans des zones de pauvreté où il n’y a aucun investissement, où l’école est loin, où les commerces et les services ne sont pas accessibles. A croire que les très pauvres sont des nuisances à la société. Les droits des plus pauvres sont de plus en plus bafoués.

Le comble c’est que certaines institutions d’aide aux plus pauvres ferment leurs portes faute de fonds pour soutenir leurs programmes. C’est un choc de voir les petites organisations qui faisaient leur travail avec les moyens du bord fermant leurs portes pour des raisons de non renouvellement de leur subvention.

Les Nations Unies et une centaine de partenaires ont lancé une enquête sur internet « My World » ; ils invitent tout le monde à voter six priorités pour le prochain agenda mondial pour le développement durable, « le Monde que nous voulons voir » et engager la société Civile à participer aux choix des objectifs.

A nous de proposer de nouvelles priorités qui prennent réellement en compte la voix et l’expérience des plus pauvres, qui nous disent qu’un monde meilleur n’est possible qu’en permettant la participation réelle de tous, en garantissant les mêmes droits pour tous.

Tant que les très pauvres sont laissés derrière et que les droits de l’homme ne sont pas pris en compte, aucun objectif ne sera mesurable et réalisable. Bien sûr les plus dynamiques en bénéficieront, mais il faut voir plus loin et faire en sorte que les droits de l’homme et les familles vivant dans l’extrême pauvreté soient respectés dans les Objectifs pour le Développement Durable.

Rendez-vous en Septembre 2015 pour le lancement des ODD.

Être présent sans donner de leçons, c’est ma façon de refuser la misère

Blaise-Cameroun blog FR

Blaise NDEENGA,

Cameroun

Un ami du Cameroun nous partage son engagement auprès de personnes qui vivent des situations d’exclusion et de grand dénuement, dans son pays …

Ma passion des plus pauvres a commencé depuis ma vie religieuse, avec Caritas. C’est une passion, une envie, une vie que j’ai donnée, que je donne. Ce sont des choses difficiles à communiquer. Alors ce que je vais vous partager sort de mon cœur.

La présence

J’aime prendre des initiatives. Tout ce qui est pauvreté, tout ce qui est personne à la lisière de la vie, moi je m’y engage, je vais voir. Donc mon travail, il est très simple, je vais dans les quartiers, je marche, généralement on ne recense pas les pauvres, mais on les trouve toujours. A Caritas, nous ne tenons pas compte des obédiences, chrétien, musulman, ce qui compte chez nous c’est la personne. Et moi ce qui m’anime, c’est de voir la personne avoir une certaine dignité, être debout. Donc c’est un travail de présence. Je dis toujours : « je n’ai rien à vous donner, mais je viens auprès de vous. Je viens rester auprès de vous, je viens vous dire « vous comptez », au moins à mes yeux. Si d’autres vous ont bafoué, sachez au moins qu’il y a une personne qui est là pour vous, et pour qui vous avez du prix. » Généralement les personnes exclues ont l’habitude de croire qu’elles portent toutes les malédictions.

Combattre les préjugés

La grande bataille à livrer, c’est contre les préjugés culturels. C’est très dur. Dans un quartier que je connais bien, il y a une vieille maman, qui a vu sa maison brûlée parce qu’on l’accusait de sorcellerie. Chassée du village, une maman de 72 ans… On vous dit : « Tel enfant qui est mort, tel blocage au village, tel qui n’avait pas réussi, c’est la faute de cette maman. Elle vivait seule, on ne la voyait jamais sortir ». A côté de la pauvreté matérielle, la plus grosse bagarre ce sont les préjugés. Je crois que si l’on parvient à sortir de là ce serait quelque chose de formidable. Il faut pouvoir parler avec les gens pour faire tomber ces préjugés. Mais c’est dur. Comment vous allez dire à ces villageois : « Ecoutez elle n’est pas sorcière. »

Vous avez les mêmes problèmes avec les cas de malades atteints de sida. J’ai rencontré une dame qui est morte de sida toute seule abandonnée, son mari était aussi mort quelque temps auparavant de la même maladie. Personne ne la visitait parce qu’elle avait le sida. Elle est restée près de 2 ans couchée sur son lit, on m’a signalé le cas quand elle était déjà à l’article de la mort. Je suis allé la voir, elle avait les yeux exorbités, des blessures au niveau du bassin… Elle est restée couchée abandonnée. Elle avait deux enfants le premier avait 8 ans, le deuxième 2 ans, qui n’avaient jamais été à l’école. Quand je suis arrivé la maladie était déjà bien avancée… et je vous assure quand vous entrez d’abord, le regard des voisins, et de l’entourage, est très interrogateur. Ils se demandent « Mais celui-là il va où il est fou? Que va-t-il faire là-bas pour quelqu’un qui a été rejeté ? » Quand vous allez vers ces voisins pour demander des informations, c’est d’abord un regard suspicieux. Parce qu’on n’arrive pas à comprendre. Vous voyez quand on parle des préjugés culturels, c’est très fort, c’est très fort chez nous. Je crois que le premier pas à faire c’est de combattre les préjugés si on veut vraiment combattre la pauvreté.

Un autre cas de rejet à cause des préjugés : on m’a appelé pour un cas d’hydrocéphalie. Je suis allé regarder l’enfant, c’est une famille très très pauvre, la maman a quatre enfants. L’enfant malade a 7 ans et en plus de l’hydrocéphalie, c’est-à-dire une malformation de la tête, il a aussi une malformation au niveau des jambes, et un ralentissement au niveau de sa croissance. La maman n’est jamais allée à l’hôpital, elle me dit qu’elle n’a pas les moyens. Mais quand on a continué à causer, j’ai compris qu’au lieu d’aller à l’hôpital elle est allée chez un tradipraticien qui lui a dit : « Cet enfant est sorcier ».

Dans la maison, l’enfant avait déjà un petit coin à l’écart des autres, exclu, où on avait mis une natte, c’est là qu’il dormait, parce que le tradipraticien avait dit « cet enfant n’est pas bien. » Quand on dit qu’un enfant n’est pas bien, soit il est sorcier, soit il a quatre yeux… L’enfant était déjà parqué, mis de côté. Il avait sa natte, il était abandonné tout seul là. Alors je demande à la maman, « pourquoi l’enfant est isolé ? » elle me dit que le tradipraticien a dit que l’enfant risque de contaminer les autres enfants. La difficulté face à ce genre de situations, c’est je crois la tentation de donner des leçons. Moi généralement je reste sur place, j’oublie le cas pour lequel je suis venu, et je me mets à parler d’autre chose, pour les amener à comprendre aussi certaines choses. Mais dans la plupart des cas, il y a beaucoup de paramètres qui entrent en jeu. On a des préjugés culturels, et il ne faut pas oublier non plus la pression du groupe social sur l’individu qui est très forte vraiment, parce que si 2, 3, 4 personnes arrivent à condamner un enfant, c’est la famille qui doit porter ça. On a aussi un déficit institutionnel, parce que quand on est face à ce genre de cas, vous arrivez, vous donnez quelques conseils, mais après où pouvez-vous conduire les gens ? Où ? Là on reste généralement bloqué.

Les attitudes pour la rencontre : l’écoute, la valorisation, le respect

Pour moi il y a des attitudes que je cultive : la présence, l’écoute, la valorisation des capacités, le respect aussi.

Les très pauvres ont beaucoup à nous dire. Généralement on ne les écoute pas, mais moi je prends toujours mon temps. Quand je leur rends visite, nous nous asseyons, nous parlons, nous parlons.

J’essaie aussi de leur montrer qu’au-delà de tout, une autre vie est possible, qu’ils ne croient pas qu’ils sont les damnés de la terre. Ça c’est encore le discours le plus difficile, parce qu’ils disent, mais on va sortir de là comment ? Et c’est vrai que c’est tellement existentiel, parce que vous êtes avec des familles qui n’ont même pas de quoi manger. Quand ils demandent : Mais attendez, on va faire comment pour sortir de là, proposez-nous ! Le risque c’est de dire bon écoutez je vais vous laisser 1000 F. Et puis après quoi, qu’est-ce qui suit ?

Avec eux j’ai souvent un petit exercice que j’aime bien leur proposer, je dis « écoutez, vous avez des potentialités, c’est vous qui pouvez sortir de cette situation dans laquelle vous êtes plongés. La pauvreté n’est pas une malédiction, c’est un état de vie. Ça peut arriver à n’importe qui. Tel était riche hier, aujourd’hui il est pauvre. Alors vous avez des capacités. Je leur dis généralement : « Dis-moi, tu as des qualités n’est-ce pas ? » « Oui. » « Donne-moi ne serait-ce que 10 qualités que toi tu penses avoir. Seulement 10. » Je crois que c’est un travail d’introspection difficile, mais qui aide à valoriser la personne : si tu as des capacités, des aptitudes, des qualités, tu peux. Or généralement ils vous disent « Non écoutez, c’est d’autres personnes qui doivent nous dire… » Je dis « Non, toi tu peux, regarde-toi, regarde ce que tu es capable de faire ». C’est là que la personne commence à dire « Bon je pense que je peux faire ceci, je suis cela, je suis cela… » Et moi je m’accroche sur une de leurs qualités importantes citées. Porter un regard positif sur soi est un levier puissant qui nous donne la force de nous dépasser et de changer de regard sur nous-mêmes.

Le respect et la solidarité. Les plus pauvres veulent le respect, pas des leçons. Si on les aide à retrouver confiance en eux, alors des chemins s’ouvrent. Je crois que l’exemple parle plus que les paroles.

Eclats de lumière

François Phliponeau,

France

Après trois jours tragiques, les 7, 8 et 9 janvier, la réponse du peuple de France est à la hauteur de son Espérance.

A Paris, dimanche, la lumière était belle dans le ciel, encore plus belle dans le regard des participants.

Photographier, c’est « Ecrire avec la lumière » (photo = lumière, graphie = écriture).

Plutôt qu’un stylo, c’est un appareil photo que j’ai utilisé pour ce blog, où s’impriment des éclats de lumière.

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Personne n’est exclu de l’humanité

livre réalisé avec des personnes vivant à la rue, au Guatemala

livre réalisé avec des personnes vivant à la rue, au Guatemala

Romain Fossey,

France

La chance m’a été donnée de participer à une aventure : la rencontre avec des personnes qui vivent et/ou travaillent dans la rue autour de la décharge municipale de la ville de Guatemala. Un livre, disponible en espagnol, reprend les contributions de personnes qui ont pu se découvrir et marcher ensemble. Je souhaite ici partager des extraits du texte de Carolina Escobar Sarti – sociologue et analyste social- qui présente cette œuvre collective et nous invite, aussi, à découvrir la réalité du Guatemala :

« Je pense que tout le monde a le droit à une opportunité. C’est-à-dire qu’indépendamment de sa condition sociale, des problèmes vécus, des circonstances par lesquels il est passé, chacun a le droit de pouvoir profiter d’un changement positif » nous dit Mynor Garcia, de 35 ans. Orphelin depuis ses 9 ans, il se souvient comment ses parents ont disparu durant la guerre civile au Guatemala. Depuis lors, un long chemin de vie à la rue marqué par l’exil, le déracinement, les drogues et la faim l’aura accompagné.
Mynor, comme beaucoup d’hommes et de femmes, a dû vivre dans le Guatemala de l’exclusion. Celui de la misère, de la faim et de l’abandon. Celui de la décharge de la capitale, ou des quartiers pauvres périphériques. Le Guatemala rural dans lequel n’arrive aux villages ni l’électricité, ni l’éducation, ni l’eau, ni la santé. Celui de ces 2 millions d’émigrés guatémaltèques qui sont partis chercher dans d’autres pays ce que celui-ci n’a pas su leur donner. Celui des 60 000 jeunes filles et adolescentes qui, chaque année, se retrouvent enceintes suite à un viol perpétué par un membre de leur entourage proche. C’est le Guatemala dans lequel la moitié des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition sévère ; où les emplois ne sont pas suffisants pour une population majoritairement composée de jeunes qui viennent ainsi grossir les rangs du chômage, des gangs ou de l’armée. C’est le Guatemala qui nous indigne, nous fait souffrir, nous épuise.
 Le Guatemala que nous découvrons à travers ce livre est celui de l’exclusion et de l’érosion social extrême. C’est le lieu de ceux que nous appelons et traitons comme des citoyens de quatrième catégorie. Le lieu de toutes les détresses.
Mais ce livre ne traite pas seulement de ségrégation sociale, de personnes à la marge de la société discriminées pour leurs conditions de vie. Il parle effectivement de cela mais aussi il met en lumière la dignité et l’espérance. Il parle de mains qui se tendent, de vies qui s’ouvrent à d’autres vies. C’est vrai que les gens qui habitent ce livre, vivant ou ayant vécu à la rue et dans des contions inhumaines, ne jouissent pas pleinement de leur droit de citoyen mais paradoxalement ils ont beaucoup de choses à nous dire sur ce qui est vrai, sur la force de l’esprit humain et, surtout, l’amour. Comme me l’a dit un ami, l’amour ne peut pas tout mais sans amour rien n’a de sens.
« Ces personnes conservent une humanité absolue profondément enracinée dans leur for intérieur et protégée : la découvrir est une chance, un cadeau, une source d’espérance (…) Nous avons réussi à nous connecter à cette humanité », raconte Álvaro. D’autres parlent de ce livre comme d’une construction collective « où chaque contribution est un espoir pour demain. C’est une mémoire mais aussi un projet pour l’avenir ». C’est pourquoi je souhaite parler de dignité. Parce que la dignité n’est pas un mot mais une attitude face à la vie.
Quand j’écoute toutes les voix de ce livre réunies comme un chant collectif, je comprends mieux ce qu’est la dignité. Quand deux amis vivent à la rue et se protègent l’un l’autre, c’est de la dignité. Quand un être humain est entendu parce qu’un autre l’écoute, c’est de la dignité. Quand c’est de l’affection qui est donnée et non uniquement une paire de chaussure, c’est de la dignité. Quand une femme en état de dénutrition partage son repas avec l’homme qu’elle aime, c’est de la dignité. Quand on vit au milieu des ordures et qu’il reste l’envie de vivre, c’est de la dignité.
C’est grâce à cette dignité que nous appartenons tous au même monde ou, comme le dit Paul : « personne n’est exclu de l’humanité. »

Cristobal et Silvia, amie peintre

Cristobal et Silvia, amie peintre