La poésie, la peinture, chemins pour se dire

Parfois les jeunes n'écoute pas les conseils de leurs parents et prennent d'autres chemins comme celui de la délinquance. Les livres représentent nos rêves et le désir d'apprendre

Par manque de conseils -Peinture de Daniela, 14 ans, Guatemala. « Parfois les jeunes n’écoutent pas les conseils de leurs parents et prennent d’autres chemins comme celui de la délinquance. Les livres représentent nos rêves et le désir d’apprendre. »

Nathalie Barrois,

Guatemala

Dire le quotidien
Se découvrir le pouvoir
De se regarder dans un miroir
Peindre pour émouvoir

Sortir du quotidien
Avec d’autres réfléchir
Penser aujourd’hui et l’avenir
Écrire pour se dire

Ces quelques vers de ma propre inspiration pour vous transmettre combien les jeunes du projet « Jeunes artistes et artisans de la paix » d’ATD Quart Monde m’ont touchée. Ils vivent dans un bidonville, étudient souvent sans livres, parfois à la lumière d’une bougie. Chaque jour trouver de quoi vivre, aider ses parents en poussant la brouette, en vendant au porte à porte. Et espérer que la maladie avec ses frais médicaux impossibles ne viendra pas rompre ce fragile équilibre. Bien sûr les copains, les voisins. On tourne en rond, entre rêves et tentations. Une violence sourde que rehausse le passage de la police : pour qui, pour quoi ?

Et puis voilà qu’un espace s’ouvre…

Ils sont rentrés dans notre proposition, que ce soit à travers l’écriture de poésie, ou par le biais de la peinture. Se référant à notre thème « une éducation digne, sans exclusion », ils ont pu exprimer leur rêves pour demain, partager leur expérience.

Avec à la clé une exposition de peintures et une matinée de Récital poétique à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère. Ils se sont sentis écoutés, attendus, reconnus…

Pouvoir se dire et la reconnaissance de l’autre font sentir qu’un autre chemin que le silence étouffant peut être possible pour demain. Appel à prendre son avenir en main.

Puissions-nous créer partout de ces espaces, dans nos quartiers, nos communautés, nos maisons…

MA LIBERTE
Auteure: Dalia 13 ans.

Liberté pour jouer et sourire
Liberté pour vivre le bonheur
dans l’école et ailleurs

Nous sommes libres pour recevoir une éducation
Nous sommes libres d’être de différentes couleurs
et de différents lieux

Personne ne peut nous nommer indigène ou nègre
Nous sommes libres et égaux.

Mon avenir dépend de ce que tu penses toi
Mon avenir est liberté sans mauvais traitements
Mon avenir et ma liberté, comme l’arc-en-ciel.

Parfois il n'y a pas de possibilité pour étudier par manque d'argent. Certains doivent travailler pour pouvoir étudier. Mais ils ne peuvent mettre en pratique ce qu'ils étudient. Les livres devraient être pour tous. Mais il y a ceux qui ne les prêtent pas. Emeldis, 18ans

Éducations Perdues -Emeldis, 18 ans « Parfois il n’y a pas de possibilité pour étudier par manque d’argent. Certains doivent travailler pour pouvoir étudier. Mais ils ne peuvent mettre en pratique ce qu’ils étudient.

Yeison Antonio, 17 ans

Education dans la paix et la liberté -Yeison Antonio, 17 ans
« Il faut avoir l’espérance qu’à partir de l’éducation tu peux atteindre ton projet . Il faut aussi la paix »

 

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Quand un enfant facilite l’inclusion des autres !

Montagne Nicolas - photo ATD Quart Monde

Montagne Nicolas – photo ATD Quart Monde

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Montagne Nicolas est un village à peine en construction. C’est un endroit assez difficile d’accès où les services de base n’existent pas. Aucun véhicule ne peut y accéder, pas d’eau, pas d’électricité, pas d’école. Pour plein de besoins bien primaires, il faut se déplacer hors du village en empruntant des routes plutôt pénibles.

C’est là que nous choisissons d’animer une bibliothèque sous les manguiers. Depuis le début de notre bibliothèque, en avril 2015, nous remarquons deux enfants qui, chaque jour de bibliothèque, nous observent avec une attention soutenue, depuis la clôture d’une maison voisine. Cette clôture est en bâche et tissus comme c’est le cas pour bien de maisons du village. Comme les deux enfants n’ont pas le droit de sortir alors que l’activité les intéresse, ils soulèvent le bout de tissu et déchirent un peu la bâche pour pouvoir voir. Un jour, pendant le temps du livre, les animateurs ont tendu un livre à ces deux enfants pour qu’ils puissent, eux aussi, voyager dans le monde de la culture, depuis là où ils se trouvent. Ils étaient bien contents et ont commencé à feuilleter le livre.

Jean-Pierre, 10 ans, un enfant très régulier dans la bibliothèque qui était avec les animateurs et les autres enfants a dit tout à coup : « Tiens, je vais regarder les livres avec ces enfants, il ne faut pas les laisser regarder seuls, et puis peut-être qu’ils auront besoin d’explications. » Il est donc allé regarder avec eux, on les a vus échanger tous les trois. Puis un autre enfant les a rejoints. Ainsi ils étaient quatre à regarder les livres ensemble, avec beaucoup de joie, d’un côté à l’autre de la clôture que les deux petits de 6 – 8 ans n’ont pas le droit de traverser. Ce jour-là, ils ont été inclus dans la bibliothèque et les échanges avec d’autres enfants. Depuis lors les deux enfants participent religieusement à la bibliothèque. De ce geste d’enfant, nous apprenons que tout le monde peut sortir de l’isolement si quelqu’un lui tend la main.

 

Yo voto por… Je vote pour…

Les candidats à l'élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Les candidats à l’élection présidentielle sont nombreux, mais répondent-ils aux attentes de changement de la population ?

Christine Josse,

Guatemala

Le 6 septembre 2015 aura lieu l’élection présidentielle au Guatemala, dans un contexte de crise politique profonde. Nous avons rencontré des habitants du quartier Lomas de Santa Faz dans la zone 18 de la capitale qui nous disent comment ils vivent ce moment historique pour leur pays.

Baldizon, Sandra, Zury… les candidats à l’élection présidentielle guatémaltèque sont nombreux… Hay un empleo, hay un futuro, No mas extorsiones, Nosotros Si Podemos… Les slogans aussi sont multiples… Et en ce qui concerne les promesses pour un futur meilleur, les programmes des différents candidats omettent de détailler comment les concrétiser. La confiance n’est pas au rendez-vous de cette élection. C’est plutôt la remise en cause du système politique qui domine dans la population.

Le mouvement citoyen contre la corruption et en faveur de la Réforme de la loi électorale et des partis politiques le prouve en manifestant de manière pacifique chaque semaine et en appelant les guatémaltèques à s’impliquer pour obtenir les changements qu’ils espèrent. C’est la citoyenneté qu’ils veulent au centre du système. Cette campagne électorale et les enjeux qui l’entourent sont un moment critique pour le pays. Et pour toute la population.

Dans le quartier de Lomas de Santa Faz, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville, pas d’affiches à l’effigie des candidats. Pas de grands panneaux publicitaires surplombant la rue pour mettre en avant un nouveau slogan. Seulement quelques candidats sont venus jusqu’ici présenter leur programme. Les habitants savent qu’une fois élus, ceux qui s’y sont présentés ne reviendront pas les soutenir pendant leur mandat. Ils vivent du coup la campagne électorale à distance. Mais, face aux promesses des candidats jamais tenues par le passé, le résultat des élections et ce qu’il implique pour leur avenir les préoccupent. Pour Don R., « il y a de la tristesse et de l’impuissance » à faire ces constats. « Les promesses ne sont pas tenues. Nos droits sont violés. Nous avons des droits, mais ils ne sont pas respectés ».

La démarche choisie par les partis politiques pour convaincre les habitants de voter pour eux va même en-deçà des mots et des promesses. Elle se transforme en distribution de petit sac alimentaire (mini bolsa) contenant parfois deux livres de maïs, une livre d’haricots rouges, une livre de riz et une petite bouteille d’huile. D’autres distribuent du café et des tamales (pâté de viande à la farine de maïs enveloppé dans des feuilles de maïs). Bien peu pour ces familles. Ceux qui les reçoivent ne sont pas dupes. Ce sont là des tentatives pour acheter les votes. Certains choisissent de marcher dans ces combines. D’autres non. « Je ne vends pas mon vote », nous dit ainsi Doña W. Don R. nous explique qu’il ne soutient pas ces candidats, « Ils veulent seulement nos voix, les acheter. Après, ils ne tiennent pas leur parole et nous oublient. Je vote parce que c’est un devoir ».

Cependant, les habitants de Lomas espèrent eux aussi que les choses changent.

« Nous devons avoir des opportunités de travail »

Les élus auraient pourtant beaucoup à faire pour que la vie dans ce quartier soit meilleure et cela en impliquant ses habitants dont la citoyenneté est niée. Éducation, travail, santé, sécurité, corruption… Sur tous ces sujets, les habitants de Lomas savent ce qu’ils ne veulent plus subir et ce qu’ils veulent améliorer.

Pour Don R., « nous devons avoir des opportunités de travail et un travail digne. Aujourd’hui, le salaire n’est pas suffisant pour acheter à manger, seulement des haricots rouges et des tortillas. Le salaire minimum n’est rien. Nous, les pauvres, n’avons pas une alimentation équilibrée. ». Et parfois rien à manger. « Il y a beaucoup de gens qui luttent pour donner du pain à leurs enfants. Les personnes qui vendent dans la rue doivent parfois s’enfuir comme des voleurs parce que la police municipale en a après eux. Ils vont jusqu’à leur enlever leur marchandise. ».

L’éducation pour tous, pour Doña S. comme pour les autres habitants, est primordiale. Elle souhaite que ses enfants aient accès à une éducation de qualité. Ce qui est difficilement faisable. « Rien n’est gratuit. Si nous n’avons pas d’argent, nos enfants ne peuvent pas aller à l’école. ». Doña W. nous parle d’un programme d’assistance sociale du gouvernement, la « Bolsa Solidaria », qui apporte chaque mois aux familles les plus pauvres un sac contenant des produits alimentaires de premières nécessités pour aider à couvrir les besoins nutritionnels de base dans un pays où une grande partie de la population et en particulier les enfants souffrent de malnutrition chronique. Outre les problèmes d’accessibilité au programme et le fait que la Bolsa Solidaria ne permet pas toujours à ces familles un apport suffisant, Doña W. ajoute qu’ « offrir la Bolsa Solidaria devient une mode. Ce n’est pas la solution. Si on nous donne quelque chose que nous n’avons pas gagné, nous ne nous sentons pas bien. On se sent bien quand on gagne quelque chose par ses propres efforts. Avec la Bolsa, nous n’avons pas à manger pour un mois, mais si on nous donne la possibilité, nous pouvons gagner les choses par nous-mêmes. ». Elle espère, comme chacun d’entre eux, que les familles les plus pauvres soient prises en compte dans les propositions des gouvernements.

« Nous devons lutter »

Doña W., Doña S., Doña M. et Don R. nous disent ne pas savoir s’ils iront voter. S’ils vont voter, ils ne savent pas pour qui ni pour quoi. Ils attendent plus d’honnêteté et de vérité de la part du personnel et des partis politiques. « Quelle éducation donnent les pères de la patrie ? Je ne crois pas en eux. Et nos enfants, en qui vont-ils croire ? ».

Ils attendent qu’on les écoute et que l’on construise avec eux ce nouveau Guatemala en paix et plus juste. Ils attendent que le système éducatif leur soit davantage accessible et leur permette d’accéder à un futur meilleur. Ils attendent que le système de santé ne les laisse pas aux portes de l’hôpital. Ils attendent d’avoir un travail qui leur permette de vivre. Ils attendent que leurs droits soient enfin respectés. Ils savent aussi que cela n’est pas suffisant d’attendre. « Nous devons avoir nous-mêmes la force pour changer, nous devons lutter, parce que les gouvernements ne font que des promesses et ne les tiennent pas. », explique Doña M. En définitive, ils savent pourquoi ils veulent voter.

Ils font partis eux aussi de ce mouvement citoyen qui veut changer le Guatemala.

Du multiculturalisme à la lutte contre l’exclusion : la culture à l’honneur

Petit marché d'artisanat traditionnel pour les fêtes de Pâques - photo N.Barrois

Petit marché d’artisanat traditionnel pour les fêtes de Pâques – photo N.Barrois

Nathalie Barrois,

Guatemala,

Cette dernière semaine, deux rencontres m’ont donné à penser sur l’importance de la culture pour bâtir la paix et construire la société avec tous.

En premier lieu, la projection d’un documentaire sur l’autorité maya dans les communautés traditionnelles (« K’amol B’ey », ou « Autorité maya », sous titres en espagnol). On y découvre comment malgré tout le poids du long conflit armé (de 1954 à 1996), la violence et l’absence de l’état puis la discrimination qui a continué autrement, ces communautés ont pu s’appuyer sur leurs traditions pour garder une justice, pour repenser la place de la femme, la place des jeunes. Dans les villages à population en majorité maya, les conflits dans la communauté (qu’ils soient de nature privée ou entre des familles) sont résolus en s’appuyant sur une justice réparatrice et non punitive. L’autorité est proche des citoyens et favorise la rencontre par des forums, des débats avec la participation du plus grand nombre, dont celle des jeunes très attendue car ils sont l’avenir.

En fait j’ai été tout autant touchée par le thème du documentaire que par l’engagement de l’auteur : par ses racines, mais aussi par la qualité de son regard, de son écoute, il travaille à faire connaître la culture maya. Façon de tendre un miroir à la société guatémaltèque pour qu’elle repense son fonctionnement.

En second lieu lors d’un séminaire organisé par ADESCA, une organisation qui promeut la diversité culturelle, j’ai pu sentir avec quelle intelligence et quelle passion, quelle patience aussi, toute une équipe multiculturelle dirige cette institution. Au fur et à mesure de son histoire, elle a compris l’importance de renforcer les liens et de soutenir la culture dans toute sa variété d’expression, et comment appuyer le rôle de l’état. Un investissement humain et financier qui va jusqu’au plus petit hameau : réalisation d’une peinture murale à l’honneur d’une citoyenne d’exception, réhabilitation d’une église, financement d’une marimba (instrument national indispensable) et aussi des publications littéraires, ateliers d’expression et d’éducation à l’art. 635 projets soutenus en 15 ans ! Cette petite association multiculturelle offre ainsi une réponse à la discrimination qui sévit dans tellement de départements mayas.

Moi, citadine qui vis loin de ces régions mayas, je me sens interpellée par ce que j’en découvre : à la fois de grandes souffrances – veuves du conflit armé, travailleurs agricoles exploités invisibles ( article sur ce blog) – mais aussi tant d’efforts pour la dignité et le respect d’une culture tellement vivante et actuelle.

Quelle chance de pouvoir découvrir toutes ces richesses…

Là où je suis, autour de moi, chez les familles que je rencontre en colportant mes livres, il y a aussi toute une richesse, un savoir-faire à mettre en valeur, tout comme est à développer l’accès aux richesses artistiques et culturelles de son propre pays. Comment partager cela, quels échanges, quelles rencontres provoquer qui permettent de découvrir les richesses de l’autre tout autant que les siennes propres ?

Nous lançons toute une dynamique de rencontres entre jeunes, avec comme axe la peinture et l’art. Jeunes artistes et bâtisseurs de Paix. J’espère que nous serons à la hauteur de ce beau défi. Permettre aux jeunes d’être créateurs et acteurs de leur propre culture, car comme disait Joseph Wresinski.

« La culture est création, rencontre des hommes, produit des échanges entre les hommes. Elle est plongée dans l’histoire des hommes, elle est l’histoire même de tous les hommes pétris, forgés ensemble. Elle est la négation même de la fatalité de l’exclusion. »

Commerce informel : l’ingéniosité des familles pauvres

le petit commerce en Haïti

le petit commerce en Haïti

Saint Jean Lhérissaint

Haïti

En Haïti, particulièrement en milieux urbains, il y a beaucoup de familles dont la survie repose sur le commerce informel, on appelle ça « petit commerce ». Il y a des gens qui ont une place au marché, d’autres qui font le commerce à domicile, d’autres encore qui sont des marchands ambulants. Dans un pays où l’emploi se fait de plus en plus rare, où ce n’est pas tout le monde qui a les moyens pour se former comme il faut afin d’intégrer le marché du travail, où la référence et le lieu de résidence jouent un trop grand rôle dans la recherche d’emploi, le petit commerce est un recours sûr pour combattre l’inactivité.

Dans tous les coins du pays, il est difficile de rencontrer une famille qui n’a pas une histoire originale avec le petit commerce. Grâce à cette activité, plein de personnes font des exploits.

Mina, une vieille de 93 ans, vend chaque jour devant sa maison. Une corbeille pleine de pains, un bocal de beurre d’arachide, une petite bassine remplie de « douces », une marmite de café doux et épais, tel est le contenu du commerce de Mina. Cette vieille a 6 enfants dont 4 sont des universitaires avec une vie de famille. Mina explique qu’elle a commencé cette activité quand son fils aîné avait un mois. À ce moment-là, elle n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Incroyable, mais vrai : c’est à l’aide de ce petit commerce qu’elle a élevé tous ses enfants, les a nourris, vêtus, a payé leur écolage, les a soignés quand ils étaient malades etc… Aujourd’hui encore, quoique sa situation ait changé, elle continue de faire ce commerce. Beaucoup d’hommes et de femmes comme Mina, arrivent, à partir de presque rien, à se procurer ce qui est nécessaire pour vivre avec leur famille. Tout en cherchant à vivre au jour le jour, ils économisent un petit peu pour assurer l’écolage des enfants en espérant que demain les choses iront mieux si les enfants sont scolarisés. Parfois le commerce est composé de si peu de choses qu’on a tendance à croire qu’il y a là-dedans un secret, un tour de magie, qui permettent de trouver assez pour vivre. Renouveler son stock et prendre soin de la maison à la fois n’est pas simple.

De nombreux petits marchands n’ont pas de commerce fixe, les marchandises varient selon l’époque. La moindre petite somme d’argent suffit pour démarrer un petit commerce. Il y a des marchands qui se déplacent loin pour aller acheter des marchandises, transportées souvent sur la tête parce qu’il n’y a pas toujours de quoi payer le tap tap. Avec de nombreux risques : risque de se faire écraser par les voitures en vendant en plein milieu de la rue dans les bouchons et les stations ; risque aussi en courant après les automobiles pour vendre ou récupérer l’argent d’un article vendu. Il y a le risque de se faire voler, agresser, arrêter, maltraiter etc…

Le commerce informel n’aide pas seulement celui qui le fait. Il joue aussi un rôle dans la création d’activité génératrice de revenus, c’est quand même un travail pour la personne qui le pratique. En Haïti, les petites activités informelles génèrent plus d’occupations que le secteur formel et l’Etat. Souvent plusieurs personnes sont impliquées dans un seul commerce.

Toute personne faisant une activité dans ce domaine devrait être respectée, encouragée, encadrée, parce qu’il permet de gagner dignement sa vie, et comme Mina, de donner un avenir à ses enfants, avec tellement d’efforts, d’ingéniosité et de courage.

Le prix de la pauvreté extrême

Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Mine de sable en Haïti

Mine de sable en Haïti

Le prix de la pauvreté extrême est-il la vie ? C’est cette question qu’on peut se poser en découvrant Fonds la mort. C’est une énorme mine de sable qui se situe à Descaillettes, un quartier pauvre de Port au Prince. La mine porte ce nom parce que c’est un lieu où beaucoup de gens ont déjà perdu la vie à cause des glissements de terrain fréquents dus à la façon d’exploiter le sable. Quelques années avant, c’étaient des petites mines distinctes qu’il y avait dans la zone. Les années passent, l’exploitation s’intensifie, les mines se rencontrent et en forment une seule grande qui s’agrandit à la vitesse de l’exploitation. Pendant qu’on fouille, des traces se dessinent dans le voisinage et quelques jours après toute la partie tracée tombe. Cela est déjà arrivé plusieurs fois et a toujours causé la mort de plusieurs travailleurs et des gens du voisinage.

Quand on arrive à Fonds la mort, selon là où l’on se tient, on entend la voix des travailleurs et le bruit des pelles et des pioches sous ses pieds. Ces travailleurs sont des pauvres qui ont besoin d’une activité économique leur permettant de vivre au jour le jour avec leur famille. Ils font ce travail même s’ils sont conscients du danger qui est suspendu sur leur tête. « Si nous pouvions choisir, nous ne ferions pas ce travail, mais nous n’avons pas le choix ». Ils sont plusieurs dizaines à braver chaque jour le danger représenté par cette mine qui peut les engloutir à tout moment. En plus des personnes tuées lors des glissements, la mine rafle aussi sur son chemin quelques maisons quand elle doit tomber. Tant pis pour le contenu de ces maisons et les travailleurs qui étaient en dessous. Quand cela arrive, si les propriétaires de maison ont la vie sauve, ils vont la reconstruire plus loin. Mais attention, c’est un perpétuel recommencement parce qu’il faut reculer à nouveau leur habitation de quelques mètres, environ un an plus tard.

Plusieurs maisons sont pour le moment menacées par la mine, elles sont à l’intérieur de l’espace tracé, c’est-à-dire le prochain glissement partira avec elles. « On ne peut pas reprocher aux travailleurs de faire ce boulot parce ce qu’ils sont en train de chercher la vie. Nous aussi, nous y travaillons parfois », déclare un riverain. Même une grande partie de la route qui mène à la mine est tracée. Les camions y passent quand même en espérant que ce n’est pas encore le mauvais jour. La mine fait parfois un bruit de tonnerre et tous les habitants de la zone ressentent une sorte de secousse.

Une dame de 55 ans dont la mari était mort, enterré sous le sable lors d’un glissement, est obligée d’accepter que ses trois garçons y travaillent encore. Elle explique : « J’ai perdu mon mari ici, il y a un an. Un jour où l’on n’avait rien à manger, il était parti avec sa pioche, fouiller du sable pour trouver de quoi se nourrir au moins pour ce jour-là. J’ai tenté de m’opposer à son départ, mais sur son insistance je l’ai laissé partir. J’avais conscience qu’il n’y avait rien à manger à la maison pour les enfants. Il pleuvait, c’est d’ailleurs pour cela que je ne voulais pas qu’il y aille, quelques minutes plus tard, la nouvelle est tombée : il a trouvé la mort sous le sable. Aujourd’hui encore, à cause de la pauvreté, mes trois garçons travaillent là-dans. Ce n’est pas ça que je voudrais pour eux, mais je me trouve dans l’obligation de les laisser faire ce que je ne veux pas. C’est grâce à ce qu’ils font que j’arrive à vivre. Même si c’est au prix de leur vie, je suis soutenue.»

En regardant la taille de la mine, elle doit être utile aux gens, certes. Mais une épée de Damoclès est suspendue sur la tête de la population. En observant le rythme de l’exploitation, on ne peut pas ne pas être inquiet pour les travailleurs, les chauffeurs de camion et toute la zone de Descaillettes.

Personne n’est exclu de l’humanité

livre réalisé avec des personnes vivant à la rue, au Guatemala

livre réalisé avec des personnes vivant à la rue, au Guatemala

Romain Fossey,

France

La chance m’a été donnée de participer à une aventure : la rencontre avec des personnes qui vivent et/ou travaillent dans la rue autour de la décharge municipale de la ville de Guatemala. Un livre, disponible en espagnol, reprend les contributions de personnes qui ont pu se découvrir et marcher ensemble. Je souhaite ici partager des extraits du texte de Carolina Escobar Sarti – sociologue et analyste social- qui présente cette œuvre collective et nous invite, aussi, à découvrir la réalité du Guatemala :

« Je pense que tout le monde a le droit à une opportunité. C’est-à-dire qu’indépendamment de sa condition sociale, des problèmes vécus, des circonstances par lesquels il est passé, chacun a le droit de pouvoir profiter d’un changement positif » nous dit Mynor Garcia, de 35 ans. Orphelin depuis ses 9 ans, il se souvient comment ses parents ont disparu durant la guerre civile au Guatemala. Depuis lors, un long chemin de vie à la rue marqué par l’exil, le déracinement, les drogues et la faim l’aura accompagné.
Mynor, comme beaucoup d’hommes et de femmes, a dû vivre dans le Guatemala de l’exclusion. Celui de la misère, de la faim et de l’abandon. Celui de la décharge de la capitale, ou des quartiers pauvres périphériques. Le Guatemala rural dans lequel n’arrive aux villages ni l’électricité, ni l’éducation, ni l’eau, ni la santé. Celui de ces 2 millions d’émigrés guatémaltèques qui sont partis chercher dans d’autres pays ce que celui-ci n’a pas su leur donner. Celui des 60 000 jeunes filles et adolescentes qui, chaque année, se retrouvent enceintes suite à un viol perpétué par un membre de leur entourage proche. C’est le Guatemala dans lequel la moitié des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition sévère ; où les emplois ne sont pas suffisants pour une population majoritairement composée de jeunes qui viennent ainsi grossir les rangs du chômage, des gangs ou de l’armée. C’est le Guatemala qui nous indigne, nous fait souffrir, nous épuise.
 Le Guatemala que nous découvrons à travers ce livre est celui de l’exclusion et de l’érosion social extrême. C’est le lieu de ceux que nous appelons et traitons comme des citoyens de quatrième catégorie. Le lieu de toutes les détresses.
Mais ce livre ne traite pas seulement de ségrégation sociale, de personnes à la marge de la société discriminées pour leurs conditions de vie. Il parle effectivement de cela mais aussi il met en lumière la dignité et l’espérance. Il parle de mains qui se tendent, de vies qui s’ouvrent à d’autres vies. C’est vrai que les gens qui habitent ce livre, vivant ou ayant vécu à la rue et dans des contions inhumaines, ne jouissent pas pleinement de leur droit de citoyen mais paradoxalement ils ont beaucoup de choses à nous dire sur ce qui est vrai, sur la force de l’esprit humain et, surtout, l’amour. Comme me l’a dit un ami, l’amour ne peut pas tout mais sans amour rien n’a de sens.
« Ces personnes conservent une humanité absolue profondément enracinée dans leur for intérieur et protégée : la découvrir est une chance, un cadeau, une source d’espérance (…) Nous avons réussi à nous connecter à cette humanité », raconte Álvaro. D’autres parlent de ce livre comme d’une construction collective « où chaque contribution est un espoir pour demain. C’est une mémoire mais aussi un projet pour l’avenir ». C’est pourquoi je souhaite parler de dignité. Parce que la dignité n’est pas un mot mais une attitude face à la vie.
Quand j’écoute toutes les voix de ce livre réunies comme un chant collectif, je comprends mieux ce qu’est la dignité. Quand deux amis vivent à la rue et se protègent l’un l’autre, c’est de la dignité. Quand un être humain est entendu parce qu’un autre l’écoute, c’est de la dignité. Quand c’est de l’affection qui est donnée et non uniquement une paire de chaussure, c’est de la dignité. Quand une femme en état de dénutrition partage son repas avec l’homme qu’elle aime, c’est de la dignité. Quand on vit au milieu des ordures et qu’il reste l’envie de vivre, c’est de la dignité.
C’est grâce à cette dignité que nous appartenons tous au même monde ou, comme le dit Paul : « personne n’est exclu de l’humanité. »

Cristobal et Silvia, amie peintre

Cristobal et Silvia, amie peintre