La beauté dans la recherche de sa dignité

Mis en avant

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Svet Mendoza

Philippines

Je milite pour l’alphabétisation et je désire profondément que chacun-e puisse avoir accès facilement et équitablement à la lecture et à l’écriture. Depuis près de dix ans désormais, je me suis impliquée comme bénévole dans des projets d’alphabétisation. Parmi toutes les expériences de bénévolat, les programmes d’alphabétisation d’ATD Quart Monde Philippines, avec leur flexibilité et leur manque apparent de structure, ont certainement piqué au vif ma curiosité. Être tutrice pour Ang Galing, aller aux rencontres, participer aux ateliers, ce n’était pas suffisant. Il y avait tant de questions qui se bousculaient dans ma tête qu’il me fallait plus que les réponses des membres de l’organisation. Je voulais aussi comprendre le sens derrière l’idée de « Quart Monde » dans le nom d’ATD.

Mon objectif premier, en posant ma candidature de stagiaire, c’était donc de comprendre plus en profondeur les méthodes employées par ATD Quart Monde Philippines pour organiser les communautés partenaires, avec leurs facilitateurs. Après avoir lu la Pédagogie des opprimés de Paulo Freire, j’ai voulu découvrir s’il était vraiment possible d’adopter une approche participative dans le cadre du développement communautaire.

Svet Mendoza pendant un Festival des savoirs en 2018.

Durant les trois mois que j’ai passés au sein de l’organisation, j’en appris bien plus qu’il n’était strictement nécessaire pour satisfaire ma curiosité et répondre à mes interrogations. On a répondu au-delà de mes attentes aux questions que j’avais, à mesure qu’on partageait généreusement avec moi les divers points de vue de l’équipe et des facilitateurs au sein des communautés. J’ai vraiment apprécié l’ouverture et le soutien constant dont on fait preuve tous les membres de l’organisation. Ils m’ont offert de merveilleuses opportunités, afin que je remplisse mon objectif et que je me forme une compréhension plus profonde. J’ai pu observer l’attention particulière qu’ils s’accordaient entre eux et le souci de l’autre. Ils forment une grande famille.

J’ai appris que l’expression « quart monde » désigne celles et ceux qui sont invisibles dans notre société.

J’ai eu la surprise de découvrir que parmi les personnes en situation de pauvreté, les gens sont classés entre bons et mauvais pauvres. Les bons sont ceux qui reçoivent en général le plus d’aides et de subventions de la part du gouvernement et des institutions privées. Les mauvais, en revanche, sont encore plus marginalisés et exclus, parce qu’ils ne se fondent pas dans le moule. ATD Quart Monde préfèrent se concentrer sur les mauvais. Cette idée d’avoir une attention particulière pour celles et ceux qui sont privés de tout et aux plus discriminés est véritablement digne d’être saluée.

J’ai aussi beaucoup aimé la manière différente dont ATD Quart Monde soutient et accompagne celles et ceux qui sont plongés dans une pauvreté chronique. Au contraire d’autres ONG qui développent des programmes d’alphabétisation et de développement communautaire classiques, ATD Quart Monde commence par changer la façon de penser, la mentalité et la perspective de celles et ceux qui font l’expérience de l’extrême pauvreté. Le mouvement crée des espaces pour échanger autour des inquiétudes pressantes et des problèmes liés à la pauvreté, grâce à des rencontres et des temps de dialogue. Chacun peut s’exprimer dans ces lieux d’éducation. Chacun est entendu et respecté : chaque voix et chaque expérience comptent.

Les personnes vulnérables et exclues sont écoutées et impliquées dans les processus mis en place pour changer leurs conditions sociales.

De cette manière, un vrai changement peut enfin se produire. Ces personnes transformées peuvent devenir des acteurs de changement et j’ai personnellement pu observer ce phénomène dans la vie des facilitateurs communautaires.

La possibilité d’interagir au quotidien avec les facilitateurs communautaires a beaucoup contribué à rendre mon expérience de stagiaire mémorable. Je n’ai jamais rencontré un groupe de personnes plus douées pour résoudre les problèmes de manière créative, ni avec tant de connaissances. Les facilitateurs communautaires ont partagé avec moi en toute sincérité leurs épreuves et leur vérité profonde, ce qui m’a énormément marqué. Leurs histoires, vraies et sans détour, et le courage remarquable avec lequel ils ont laissé voir leurs faiblesses ont suscité en moi un profond respect. Ils partagent généreusement leurs idées et leurs perspectives sur la vie. Ils ont atteint un degré de lucidité qui leur permet de cerner et de discuter des problèmes qui les touchent au plus près.

Puisqu’ils ont tous fait l’expérience de l’injustice sociale, en tant que militants, ils se battent pour leurs propres droits en même temps que les droits des autres. Ils mettent en pratique une citoyenneté active et s’efforcent d’aider ceux qui ne peuvent pas se défendre eux-mêmes. C’est une quête pour sa propre dignité qu’ATD Quart Monde a rendu possible pour ces facilitateurs communautaires.

J’ai commencé à comprendre la beauté qui se cachait derrière leurs rires, leurs discours, leurs débats, leurs opinions. J’ai été fascinée en les observant préparer le matériel pour les ateliers artistiques avec un soin méticuleux et méthodique. Leurs sourires timides quand leur travail et leurs efforts sont reconnus les rendent encore plus saisissants.

Durant mon stage, je me suis aussi interrogée sur les programmes du mouvement ATD Quart Monde. Quelle est la philosophie derrière les projets ? Quelles sont les raisons derrière leurs méthodes ? J’ai trouvé la réponse à mes questions alors que j’aidais un enfant avec son projet artistique, dans le cadre d’un atelier au sein de l’une des communautés partenaires de l’organisation. Après avoir guidé l’enfant, j’ai regardé tout autour de moi et j’ai eu la surprise de voir que tout le monde était en train de faire de l’art. Tout le monde était en train d’assembler des matériaux recyclés pour créer des œuvres. Tout devint clair pour moi ! Les programmes d’ATD Quart Monde sont conçus pour soutenir ces personnes à apprécier la richesse de leurs expériences et de leurs réalités quotidiennes. De la même manière que ces matériaux recyclés sont soigneusement travaillés et assemblés pour former une incroyable œuvre d’art, l’organisation accompagne avec soin des personnes défavorisées dans la valorisation de leurs expériences, pour qu’elles puissent y voir des éléments essentiels au développement d’un esprit critique. C’est ce qui, à son tour, permet à ces personnes de s’engager pour la transformation de leurs conditions de vie.
Ce qui était auparavant considéré uniquement comme des expériences et des réalités, sont devenus maintenant des témoignages d’une grande beauté.

ATD Quart Monde a partagé cette beauté avec tous ceux qui sont impliqués dans le mouvement. Vous pouvez la retrouver dans leurs projets, l’observer dans toutes leurs discussions. Elle se reflète dans les yeux et les actions des membres. Une fois que vous la découvrez, elle est difficile à manquer. Elle sort du lot, comme une fleur au milieu d’un champ, et vous la voyez partout. Toujours présente.

De plus, ATD Quart Monde est une organisation qui vous aide à consolider vos forces et à trouver des alternatives pour compenser vos faiblesses. L’échec y est utilisé comme un outil qui permet d’apprendre et de s’améliorer. L’approche flexible dans l’organisation des projets est louable, parce qu’elle témoigne de l’engagement à respecter avant tout les personnes impliquées.

Par dessus tout, ATD Quart Monde est centré autour des personnes, des enfants, de l’apprentissage et de la communauté. J’y ai trouvé une famille qui partage ma passion de rendre service.

Pour reprendre la belle expression d’Antoine de Saint-Exupéry : « on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Parfois, l’invisible et l’inaudible sont ce qui offre les impressions les plus vives et les plus déterminantes pour les autres. Et parfois, c’est ce qui nous permet d’apprécier une beauté différente, une beauté qui naît de l’endurance, de l’espoir et de la conquête de sa propre dignité.

Éducation de qualité pour tous : un combat à mener ou une utopie ?

BLOG-FR19fev-GuatBdR

Nathalie Barrois

Guatemala

Ici au Guatemala , la rentrée des classes vient de se terminer.

Début janvier, inquiétude des parents de notre quartier en inscrivant leur enfant : le bruit court qu’il manque des professeurs. Trouveront-ils une place pour tous leurs enfants dans la même école ? En classe de 4e, des élèves sont refoulés, faute d’enseignant. C’est seulement la semaine qui précédait la rentrée que l’école a pu ouvrir une 2e classe. Quel stress. J’étais encore plus perturbée que les parents. Sans doute cette incertitude est-elle plus habituelle à Escuintla qu’en France … Quoique, là aussi, combien de parents luttent pour trouver un établissement qui accepte leur enfant en rupture scolaire…

L’éducation est tellement importante dans une société. C’est la pierre d’angle pour le futur de l’enfant. Que penser d’un gouvernement dont l’investissement par enfant à l’école est de 6,50 quetzales, soit à peine le prix d’un repas ? Comment ce chiffre dérisoire peut-il couvrir le matériel pédagogique, l’entretien, les cours … et la formation des professeurs ?

Nous en discutions avec un groupe d’amis. Et nous étions assez désespérés. Car que deviennent ces enfants qui ne peuvent bénéficier d’une école où on apprend, où on développe son esprit, où on découvre et comprend le monde qui nous entoure ? Tant de jeunes à la dérive et sans repère. Sans estime pour eux-même ni pour les autres. Prêts à entrer dans l’engrenage de l’illégalité et de la violence.

Heureusement les parents sont présents, qui enseignent leur sagesse et leur savoir faire, protégeant ainsi beaucoup de jeunes. Sans pouvoir toujours éviter des drames, parents blessés à jamais de la mort violente d’un fils.

Heureusement aussi, des associations soutiennent. Mi janvier nous passons rendre visite à nos amis de Guatelinda (quartier d’Escuintla), et quelle joie d’apprendre que des jeunes sont inscrits dans une école qui applique la gratuité (légalement l’école est gratuite) avec prêt des livres scolaires. Et la semaine suivante d’autres jeunes, dont les parents ne pouvaient se permettre de payer une inscription annuelle trop forte suivaient le même chemin !

Je pense aussi à ma famille, à des amis qui parrainent des scolarités. Quelle joie de voir les enfants réussirent, devenir médecin ou architectes !

Cependant l’Etat ne devrait-il pas être le premier à donner le maximum pour sa jeunesse ? En même temps, les ressources sont tellement inégales d’un pays à l’autre (je ne veux aborder le thème de la corruption), qu’un appui d’organisations internationales me semble juste. Or là aussi, tout ne va pas de soi : la part consentie à l’éducation dans le budget de l’aide internationale est réduite au minimum.

Un document de l’Unesco (http://unesdoc.unesco.org/images/0022/002280/228057F.pdf) montre que l’éducation est le parent pauvre de l’aide humanitaire, elle ne reçoit que 2,4 % (2013) et passe largement après l’alimentation et la santé. Quel choc d’apprendre cela !

Voilà, j’ai poussé mon cri… mais après ? Comment faire changer le regard de nos communautés, quartiers, villes et pays sur les questions de l’école et de l’enseignement ? Comment j’ouvre les yeux, et rejoins d’autres pour concrètement se soutenir entre édiles, enseignants, éducateurs et parents ? Pour marcher ensemble, se reconnaissant partenaires pour un même but, faire de nos enfants, de nos jeunes des citoyens actifs et responsables, bâtisseurs du monde de demain.