La valeur d’un engagement méconnu

RencontreJeunesRDC

Rencontre de jeunes engagés en RDC

Par Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo
L’engagement aux côtés des enfants et des familles en situation de précarité est un chemin d’apprentissage perpétuel. Il y a treize ans j’ai commencé les animations Tapori avec les enfants des quartiers défavorisés de ma ville. Maintes fois j’ai été découragé devant des situations qui m’ont rendu impuissant : lorsqu’un enfant a été renvoyé de l’école parce que ses parents n’étaient pas capables de lui payer les frais scolaires. Lorsqu’un parent s’est retrouvé malade pendant longtemps sans avoir de quoi payer les soins médicaux ou de quoi nourrir sa famille. Lorsque j’ai rencontré une famille qui n’avait pas mangé durant deux jours sans avoir moi-même rien à donner. Lorsque les camarades d’université et mon entourage n’ont pas reconnu l’importance de mon engagement…

Après, l’hésitation à retourner voir ces familles était quelques fois entraînée par une série de questions : à quoi bon y aller si je ne change rien ? Pourquoi continuer à y aller les mains vides ? Pourquoi tenir alors que je n’apporte rien aux gens qui n’ont pas mangé depuis deux jours?

Dans une réunion récente de notre association, des échanges avec les jeunes nous ont permis de comprendre ensemble les éléments difficilement perceptibles de la valeur de cet engagement : ce qui nous donne la force ou le courage de poursuivre face aux blocages d’impuissance et de découragement.

Eliane ABENE, une jeune animatrice de bibliothèque de rue : « La visite que nous avons effectuée à Katana m’avait fort motivée car j’avais vu comment les enfants orphelins vivent. Leur amour et leur affection vis-à-vis des sœurs sont honnêtes. Le fait de m’approcher de quelqu’un qui ne reçoit pas souvent de visite d’autres personnes m’a motivée et m’a aidée à comprendre que j’ai des choses à apprendre. »

SALEH Kazige Abasi , un jeune animateur :« Je voudrais partager avec vous le cas du vieux Herman qui n’est plus de ce monde malheureusement. Il a connu l’extrême pauvreté. A chaque fois qu’on lui rendait visite, on devait faire des petits travaux ménagers avec lui. Lui, étant malade parfois, ne pouvait qu’admirer et regarder ce que nous faisions. Bien qu’il ne disait rien, il pouvait garder son pouvoir de penser. Et à chaque fois que nous nous préparions à partir, il nous disait que nous étions sa famille, nous avions de la valeur. La plupart de fois il souriait à la fin en nous exprimant un sentiment de satisfaction. Actuellement il est mort, mais quand même il avait fait de nous des personnes différentes. Il nous a donné le courage et la chance de réaliser que nous sommes forts pour redonner sourire aux faibles et aux exclus.»

Salehe-rencontreJeunes

Salehe prend la parole

Ces exemples concrets des jeunes m’ont révélé le pouvoir de la rencontre, de l’amitié face à l’impuissance et au découragement. La présence permanente aux côtés des familles leur redonne parfois espoir et courage de pouvoir continuer à lutter.

Un papa du nom d’André Kahiro me disait un jour : «les gens acceptent difficilement que la vie d’un pauvre évolue. Parce qu’ils te voient avec les mêmes habits, la même maison… ». Ses paroles ont été une invitation pour moi à comprendre davantage la vie des familles avec lesquelles nous sommes engagés ensemble, pour transmettre à notre société ce qu’elle ne voit pas dans leur combat.

Nous ne pouvons pas apporter des réponses à toutes les questions rencontrées dans notre engagement. Les familles elles-mêmes à l’instar du commun des mortels ne peuvent répondre à tous leur problèmes dans leur état d’exclusion et de privation systématiques. Pourtant cet engagement a de la valeur. Il faut se laisser transformer intérieurement par la vie de ces enfants et ces familles pour atteindre la perception de sa réalité et l’accepter. Elle se trouve dans leurs paroles, leurs pensées, leurs gestes, leurs regards, leur espoir, leur courage, leur combat quotidien. Le sourire retrouvé, la dignité reconquise, la reconnaissance et le respect de son entourage, l’intégration dans la communauté, les soins et la scolarité des enfants assurés (même si la maison et les habits n’ont pas changé) et tant d’autres facteurs sont les éléments qui montrent la valeur de notre engagement méconnu.

La « théorie infantile » du développement manque de chercheurs

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’photo ATD Quart Monde, chantier communautaire avec des enfants et jeunes de Bukavu

Bagunda MUHINDO  René,

Bukavu, République Démocratique du Congo

La littérature et les théories sont aujourd’hui abondantes sur la part des différents groupes au développement de la société. Les ONG de Bukavu ont ces 10 dernières années insisté sur « la théorie féministe » du développement et « le gender ». Depuis environ 17 ans je suis engagé dans les actions de promotion des droits l’enfant… Il existe beaucoup de textes bien écrits là-dessus… Ce que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, ce sont les recherches qui mettent en lumière le taux de participation des enfants au développement d’un pays.

Il faut creuser plus profond pour voir sa pertinence. Il y a cinq ans j’assurais l’animation d’une émission radio diffusée dans une chaîne locale. L’émission s’intitule « les enfants du courage ». Elle donne aux enfants l’occasion de s’exprimer sur différents sujets tels que la participation, la protection, les droits… Un enfant de 7 ans avait dit : « On peut penser que quand on n’a pas commencé l’école on reste à la maison à ne rien faire mais ce n’est pas le cas. Il arrive que la maman ou la bonne soit occupée par d’autres tâches ménagères et si le bébé pleure et qu’un enfant de 4 ans chante pour lui afin qu’il se taise, il participe dans ce cas au progrès de la famille ». Depuis, j’y ai réfléchi et me suis dit que cet enfant avait raison. Celui-là participe indirectement à l’économie du ménage en permettant à celui qui travaille de gagner en temps.

Le 22 mai à l’occasion de la Journée internationale des familles, un parent s’est exprimé dans une cérémonie sur l’apport d’un groupe qu’il connaît sur le développement de sa communauté. Papa Alexis disait : « Je vais parler de ce que Tapori apporte aux enfants, aux jeunes et à leurs familles. Bien que le monde connaisse des défis gouvernementaux et institutionnels face auxquels il est souvent difficile de trouver des réponses immédiates, il y a dans tous les pays du monde des gens qui s’unissent ensemble pour que les choses changent. Tapori suit aussi ce chemin et j’apprécie beaucoup cela.

Suite à certaines contraintes, des enfants et des jeunes sont en difficulté et quand c’est trop dur, certains se retrouvent dans la rue. Avec Tapori, certains ont compris l’importance de réfléchir ensemble à travers des activités éducatives, culturelles, de formation ainsi que des activités de développement pour donner la chance à ceux qui sont en difficulté d’avancer avec tout le monde dans leur société. Quand je vois tout ce qu’ils font, je suis fier de voir mon enfant participer aux activités des Tapori. Ce qu’ils font ne se limite pas uniquement dans leurs groupes mais ça contribue aussi au développement social et économique de la société. A travers leurs projets et toutes les actions dans lesquelles ils sont engagés, ces enfants et ces jeunes nous apportent beaucoup. Le fait que mes enfants participent aux activités de Tapori leur permet d’écouter leurs parents, et quand ils parlent des droits par exemple dans la famille, nous nous rappelons de l’importance de leur place dans les décisions importantes à prendre ensemble en famille».

Les exemples comme ceux-ci sont légion dans ma communauté bien qu’ils ne soient pas quantifiés pour prouver la pertinence de la participation des enfants au développement au niveau le plus élevé. Est-ce parce qu’il manque des enfants chercheurs ? Est-ce parce que les chercheurs adultes ne voient pas d’intérêt scientifique à trouver des données chiffrées là-dessus ? Ces questions me conduisent à penser que « la théorie infantile du développement» dans mon pays (si elle existe) manque de chercheurs.

Je voudrais savoir comment c’est dans votre pays.

La France ne respecte pas les droits des enfants : à Calais les enfants migrants sont en grave danger

la voix du nord

photo web La voix du nord

Pascal Percq

France

Selon l’article 9 de la Convention Internationale des Droits de l’enfant (adoptée en 1989 par l’assemblée générale des Nations Unies) les Etats doivent veiller « à ce que l’enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré (1)». La France, auditionnée il y a quelques semaines par le Comité international des droits de l’enfant chargé de contrôler la mise en œuvre de ces droits par les Etats signataires, a une fois de plus, dû répondre aux graves manquements dont les associations et ONG ont fait état notamment sur cette séparation forcée qui concerne les enfants pauvres et plus particulièrement les enfants sans parents parmi les migrants. Depuis, en réponse aux « signalements » du comité, la représentante du gouvernement français s’est contentée sommairement de faire état d’« axes d’amélioration ».

Il y a quelques jours, à son tour, c’est le  « Défenseur des droits » français, Jacques Toubon, qui a interpellé les pouvoirs publics en s’inquiétant à nouveau de la « situation préoccupante » des mineurs migrants isolés à Calais et sur le littoral nordiste. Au 31 mars dernier, 310 mineurs non accompagnés de leurs parents ont été recensés. Ils partagent le sort de ces milliers d’autres personnes qui fuient les guerres, la misère, les crises économiques et climatiques et veulent rejoindre la Grande Bretagne. Ils survivent sur la côte nordiste dans des conditions misérables, en dépit des soutiens apportés par des bénévoles.

Parce qu’ils sont plus petits, parce qu’ils sont plus fragiles, les enfants doivent être davantage protégés. C’est la raison d’être de cette Convention internationale des droits de l’enfant. Pour le défenseur des droits « les mineurs non accompagnés présents à Calais ne sont aujourd’hui, dans leur grande majorité, pas protégés. Ils sont en situation de très grande vulnérabilité ». Il évoque des « conditions de vie extrêmement misérables » et fait état en outre de sévices subis par des enfants.

Pour lui, « la situation exceptionnelle des enfants exilés non accompagnés dans le Calaisis implique des réponses à la hauteur de ces enjeux ». Leur protection « constitue un enjeu de nature exceptionnelle qui relève de la responsabilité partagée de l’Etat et du département, et par conséquent les appelle à une solidarité concertée ». Comment ? En appliquant le droit (2).

Malgré les mises à l’abri d’enfants et l’augmentation du nombre de places d’accueil pour les enfants avec parents, le Défenseur des droits « déplore que le droit à l’éducation soit encore loin d’être assuré » et rappelle que la scolarisation doit se faire « au sein des écoles de la République ». Il recommande également au ministère de l’Intérieur « de poursuivre les démarches engagées avec l’Etat britannique afin de faciliter les réunifications familiales ».

Nathalie Serruques, responsable de la mission Enfance de l’Unicef France souligne à propos de ces enfants migrants : «Il n’y a pas d’accès aux droits fondamentaux, pas de mise à l’abri, pas d’accès à l’éducation ni à la santé. Jusqu’à quand ? Les condamnations pleuvent, on est montrés du doigt, ça suffit. Il n’y a pas de fatalité, c’est une question de volonté politique ».
C’est dans ce contexte que deux organisations françaises le Secours catholique et Médecins du Monde ont entrepris une autre démarche en saisissant au nom des enfants la justice en France afin que des mesures de protection soient prises en faveur des mineurs isolés étrangers en particulier pour faire appliquer un droit bien connu des services sociaux, celui du « regroupement familial ». Celui-ci autorise et oblige les services, lorsqu’un parent proche a été identifié, y compris dans un autre pays d’Europe, à ce que l’enfant puisse rejoindre celui-ci. C’est le cas de la plupart des enfants migrants du Calaisis qui ont un père, une mère, un oncle en Grande Bretagne prêt à les accueillir. Ce fut le cas il y a quelques jours de quatre enfants syriens qui ont pu rejoindre un membre de leur famille en Angleterre. Cette simple application du droit n’est respectée qu’au compte-goutte et après bien des démarches.

Le rappel est urgent : en janvier dernier, l’agence de coordination policière Europol estimait que plus de dix mille enfants migrants non accompagnés avaient disparu au cours des vingt quatre derniers mois.

1 Avec cette réserve : « … à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l’intérêt supérieur de l’enfant.»

2 En octobre 2015 le Défenseur des droits avait rendu public un rapport sur « exilés et droits fondamentaux à Calais » : « http://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/20151006-rapport_calais.pdf

Rencontre provocatrice et inattendue !

Caroline Blanchard

Yaoundé, Cameroun

« T’es bénévole ? Moi je vous aime pas vous les bénévoles. »

Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’est assis en face de moi, dans cette salle du foyer qui accueille le jour les enfants qui vivent et dorment dans la rue, et leur propose diverses activités. Tous les mardis, je viens là proposer lecture et jeux à ces enfants, tenter de leur donner envie de s’accrocher pour apprendre à lire, raconter des histoires et les faire rêver.

Je suis en train de lire une histoire avec un jeune, assez endormi c’est vrai. « Puisque mon travail est inutile, je vais continuer la lecture avec ce jeune », dis-je énervée d’être attaquée comme ça dans ma bonne volonté.

« Ton travail là ne sert à rien, regarde ce jeune, cela fait 5 ans qu’il est là, il vient là juste pour avoir les 200 à la fin. Tu crois qu’il vient pour lire ? Non il vient parce qu’à la fin il aura 200. Moi j’ai fait ça pendant des années. Est-ce que cela a changé ma vie ? Non, pas du tout. »  Dans le foyer, quand les jeunes participent aux activités, ils reçoivent à la fin 200 Fcfa, soit 30 centimes d’€, le prix d’un plat de riz avec un peu de sauce au marché.

Là son questionnement m’interpelle. J’interromps mon activité et j’écoute. Même si c’est un peu agressif. « Moi je vous aime pas vous les bénévoles. Votre travail ne sert à rien, ça ne nous fait pas sortir de la rue. »

En effet, à quoi cela sert de venir tous les mardis faire la lecture à des enfants qui ont souvent décroché d’avec l’école et qui vivent dans la rue ? Est-ce que leur offrir un moment de paix et leur donner envie de lire, d’apprendre, leur proposer des activités pour qu’ils goûtent au beau et à la fierté du travail accompli ne sont pas des objectifs un peu dérisoires, face à la violence de la rue ?

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. Je lui ai proposé une rencontre en-dehors du temps de lecture, pour avoir plus le temps de comprendre son histoire. Il raconte : il a grandi au Gabon dans une famille sans difficultés. Il était un peu turbulent. Quand il a eu 15 ans, sa grand-mère l’a emmené pour des vacances au Cameroun, avec un de ses oncles, dans le village d’origine de sa maman, près de Bafia. Pour des vacances… C’est ce qu’on lui avait dit. Il devait passer les grandes vacances au village, puis rentrer au Gabon pour la rentrée. Mais une fois arrivés au Cameroun, sa grand-mère a pris son passeport et il n’était plus question de retour. JC n’a pas supporté cette situation, cette trahison de sa famille. « Si on m’avait dit au moins j’aurai pu dire au revoir à mes amis. » Révolté, blessé, ayant le sentiment d’être méprisé et sans valeur pour les siens, il est parti dans la rue. Il se retrouve à Yaoundé.

Il parle de son temps au foyer où nous nous sommes rencontrés : « Je participais aux activités, mais je m’en foutais, je restais juste assis dans un coin. Je voulais juste les 200. Ça, ça nous tue quand vous nous donnez de l’argent. Moi j’ai vite compris comment il fallait faire pour apitoyer l’un ou l’autre… tu promets que tu travailles, que tu as juste un petit problème, tu pleures, tu insistes, on te donne. Tu promets que c’est la dernière fois… »

« Moi j’ai compris qu’il faut trouver en soi la solution » dit-il. Actuellement, JC est sorti de la rue, même si sa situation reste précaire. Il est logé par un homme qui l’emploie dans son commerce de whisky entre le Cameroun et le Gabon. Une semaine par mois, il va à la frontière du Gabon, se ravitailler, et il vend ensuite à Yaoundé ce qu’il ramène. L’homme le paie chaque semaine.

Son témoignage me donne la force d’aller plus loin avec tous les jeunes que je rencontre au foyer, et de chercher une autre rencontre que la demande d’argent. C’est difficile. Il y en a un qui est dans une détresse telle, que j’hésite à ouvrir le porte-monnaie. Sa compagne est sur le point d’accoucher, il est sans travail, sans ressource, et il a déjà trois enfants qu’il ne sait comment nourrir. Mais je suis convaincue, et JC renforce ma conviction, qu’un autre type de rencontre est possible. Que pour que l’homme soit debout, il ne faut pas se rencontrer d’abord dans un échange d’argent.

JC est un peu différent des autres jeunes du foyer : il a eu un long temps à l’école, en famille, une acquisition de savoirs jusqu’à 15 ans. Beaucoup des jeunes que je côtoie n’ont pas eu cette sécurité, ils sont partis dans la rue très tôt. Avant 10 ans souvent. Alors un moment de paix autour des livres répond à leur soif d’apprendre, de comprendre, de découvrir le monde. C’est dérisoire, mais peut-être qu’il y a quelque chose de dérisoire dans l’essentiel. Peut-être que ces bouts d’enfance en sécurité que nous leur offrons seront des pierres repères dans leur construction intérieure. Peut-être que cela ne suffira pas. Peut-être que cela sera un début de socle sur lequel bâtir.

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Bibliothèque de rue avec des jeunes qui vivent à la rue en Haïti, photo François Phliponeau, ATD Quart Monde

Pour JC la solution est de « se prendre soi-même en charge, ne plus compter sur les gens. » Il parle d’un « changement d’attitude. » « On ne peut pas laisser tout le fardeau de notre existence sur les autres. On ne peut jamais miser sur une seule personne. » Pour lui, il y a des gens qui vivent seulement pour manger. Ils ont arrêté de rêver. Ce n’est pas une vie ça. Savoir que si tu fais un repas avec ce que tu as mendié aujourd’hui, tu attends demain. Ne plus avoir de rêves et d’ambitions… Pour lui, il faudrait que les jeunes bâtissent un projet, alors ils pourraient être soutenus pour un projet concret, de formation ou de micro entreprise. « Mais donner comme ça quand la personne vient pleurer, c’est négatif. Ça rend paresseux. »

C’est sans doute pour ça que je me suis sentie proche de lui tout de suite : chacun à notre façon, nous voulons faire rêver ces enfants pour qu’ils bâtissent leur avenir en ayant construit eux-mêmes leur propre rêve.

Peut-être aussi que pour certains des enfants et des jeunes qui sont dans une détresse terrible, la solution des 200 est la sécurité pour retrouver le chemin de l’école, puisque le foyer propose aussi pour ceux qui le souhaitent une école aux horaires adaptés à la vie dans la rue, et que nombreux sont ceux qui ont réussi comme ça à apprendre à lire, et à aller jusqu’au CEPE (Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires, donné à la fin du CM2). Ce qui est sûr JC nous bouscule, et nous appelle à aller plus loin dans la rencontre, à chercher un chemin qui remette debout, digne et fier.

Un nouveau regard

blogcamerum

Blaise N.

Cameroun

J’ai partagé cette histoire avec les jeunes d’un Lycée Français à Yaoundé. Il s’agissait de leur parler des difficultés d’une jeunesse défavorisée au Cameroun. A la fin de mon exposé, j’ai été particulièrement touché par la réaction d’une jeune lycéenne.

J’ai rencontré ce jeune garçon âgé de 14 ans il y de cela six ans en prison. J’y faisais du soutien scolaire et j’étais aussi un relais entre les familles et ces jeunes détenus. Notre jeune ami était connu sous le pseudonyme de « Big heart » (gros cœur) à cause de son caractère difficile et de ses ambitions sans cesse démesurées. Big heart comme tous les mineurs de la prison était très intelligent. Cela m’ a emmené à m’intéresser davantage à lui afin de connaître son histoire. Pour cela il fallait créer une bonne dose de confiance pour avoir un peu de vérité de sa part. En prison ils ne vous diront jamais les vrais mobiles de leur condamnation. Il m’a affirmé qu’il avait été conduit en prison pour vol dans une boutique. Il a eu juste le temps de voler une boite de sardines et une barre de chocolat. Surpris par les cris de la population, il fut attrapé et battu sérieusement. Conduit dans un commissariat, il fut déferré en prison sans jamais être jugé. A l’époque des faits, il avait 12 ans et vivait chez son oncle…

Cette même année je décidai de le présenter à un examen (le certificat d’Études primaires) qu’il eût très brillamment. J’entrepris alors une action chez le juge afin qu’il soit libéré. Ce qui fut fait. A sa sortie de prison nous sommes allés rendre visite à sa famille. Sa maman vivait dans un village. Frappée d’une cécité, elle était aveugle à 36 ans. La famille de Big Heart vivait très pauvrement. Sa maman avait 4 enfants et Big heart en était l’aîné. Sa famille ne survivait que grâce à un petit champs tenu par sa grand mère derrière la maison. Elle n’avait jamais su que leur fils avait séjourné en prison alors qu’elle l’avait laissé chez un oncle pensant lui donner un avenir en ville…

Je rentrai très bouleversé de cette visite. Il me fallait alors trouver une famille d’accueil à mon jeune ami. Mon ambition étant de lui donner une scolarité normale.Toutes mes tentatives furent négatives. Les réactions des familles étaient les mêmes : « C’est dangereux! » « Ah non c’est un ancien prisonnier » « Non j’ai peur pour mes enfants…« Je fus obligé de le ramener chez son oncle contre le gré de Big Heart. Entre temps, j’étais appelé à d’autres obligations hors de mon pays.

Après trois semaines d’absence, je revins tout brûlant d’envie de revoir mon protégé. Je me rendis directement chez son oncle. Big heart n’était plus là. Sa famille non plus n’avait pas d’informations à son sujet. Je me rendis dans les postes de gendarmerie et dans les différents hôpitaux à sa recherche. Je ne le vis point.

Quelque temps après, je repris mes activités à la prison. Me rendant alors au quartier des mineurs, Big heart m’aperçut et se dirigea vers moi sans que je ne me rende compte. Je pouvais imaginer tous les scénarii sauf celui de revoir Big Heart à la prison. Pourtant c’était bien ce qui se déroulait. Le temps de réaliser que c’était Big heart qui s’avançait vers moi il se jeta sur moi et me serra très fort. J’étais sans voix. Il me regarde, sourit et me dit : « Écoute je vais tout te dire. Ne me pose pas de questions. Je suis à l’aise ici. Personne ne me jette un regard méchant, ne m’insulte pas et ne me rejette. Je suis en sécurité. En liberté c’était tout le contraire…Tout le quartier m’insultait. J’étais traité de voleur. Tous les parents demandaient à leurs enfants de ne pas jouer avec moi en leur disant que j’étais un dangereux criminel. Même dans ma maison, on ne m’a pas donné de lit. Je dormais sur le sol. Il m’était interdit de m’asseoir avec les autres enfants. Je n’avais pas de repas. Non ! c’était trop dur pour moi. Il fallait que je retourne en prison. C’est alors que j’ai décidé de voler dans un étalage de chaussures. J’ai pris juste un pied de chaussures et je me suis enfui. Face à la population qui me suivait, je suis allé me réfugier dans un poste de gendarmerie.Voilà, à cause d’un pied de chaussures, à cause du regard des hommes, du jugement des personnes je suis retourné en prison. Personne ne m’a rejeté ici. »

A la fin de ce témoignage une lycéenne prit la parole : « Je suis très touchée par ce témoignage car ce sont les personnes comme moi qui avons remis Big Heart en prison à cause de notre regard figé, rempli de préjugés et même parfois de haine. Dès aujourd’hui je prendrai la peine de me rapprocher de ces enfants en difficulté, de parler avec eux pour pouvoir mieux les comprendre. Mon regard va changer maintenant… »

Pour qu’ils continuent de vivre !

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Elda Garcia,

Guatemala/France

Joaquim était l’un des 4,9 millions de jeunes du Guatemala. Je l’ai rencontré par mon engagement en tant que professeur. Comme beaucoup de jeunes de mon pays, la vie ne lui a pas fait de cadeau. Dès le début, l’école était difficile pour lui. C’est pour cela que plusieurs fois je suis allé chez lui, afin qu’avec ses frères et quelques voisins, nous révisions les leçons. Il faut dire qu’aux difficultés de l’école s’ajoutaient les problèmes d’une vie difficile, qui touchent la famille et la communauté. Même avec tout le poids du quotidien, sa mère était là, consciente des besoins de ses enfants. Le jour où je venais, tout était prêt : la table, les cahiers, les crayons. Et elle était assise à côté de moi, attentive à ce que nous faisions.

Comment oublier ces jours-là ? S’ils étaient remplis de regards, de visages, de désespoir, de frustration, de luttes, d’amour, mais surtout de rêves. Oui, de rêves d’enfants, de parents et d’amis.

La vie des familles les plus pauvres est chaque jour plus difficile. Face à cette terrible réalité que beaucoup d’entre elles ont vécu, l’un des amis d’enfance de Joaquim me disait: « On aurait mieux fait de rester jouer aux billes ». Mais pourquoi vouloir arrêter le temps ? On ne peut pas comprendre quand on n’est pas témoins de la violence quotidienne qui sévit dans les quartiers, et quand, pour cette raison, il vaut mieux rester chez soi pour ne s’exposer aux inévitables surprises qui vous attendent dehors. Beaucoup de parents cherchent à protéger leurs jeunes de différentes manières : c’est triste à dire, mais souvent ça ne fonctionne pas! Rien n’arrête ce monstre de la violence, de la drogue, des gangs, de la prostitution. Si tu as quitté l’école sans rencontrer ensuite des opportunités qui te permettent d’avoir une vie meilleure pour le présent et l’avenir, le plus probable est de tomber dans leurs griffes.

Où est l’État? Quelles stratégies leur sont offertes pour la vie des jeunes puisse changer? Il est urgent que soit adoptée la Loi Nationale de la Jeunesse qui reconnaît les jeunes comme sujets de droit et qui leur donne accès à des conditions de vie digne.

Joaquím n’est plus là, mais des milliers de jeunes sont debout et s’opposent à cette violence, avec force, cherchant les chemins qui leur permettent de changer leur réalité, de continuer à rêver d’un avenir meilleur. A côté d’eux, leurs familles continueront leurs efforts de tous les jours. Nous ne cessons pas d’apprendre d’elles. Que leur courage soit la lumière dans notre engagement.

Article traduit du blog Cuaderno de viaje.

 

 

Misère 0 – Dignité 9

foot

Eiber Guarena et Beatriz Monje Barón,

La Paz, Bolivie

Bonne année 2016 à chacun et chacune, qu’elle soit l’occasion de rencontres fraternelles qui redonnent dignité à ceux qui souffrent de l’exclusion, comme Eiber avec les jeunes cireurs de chaussures des trottoirs de la Paz…

« Ces jeunes, je les ai trouvés un soir dans la rue, sous les effets de la drogue. J’ai pris beaucoup de risques pour pouvoir les rencontrer et les inviter à partager un match de football un jour de la semaine… Mais à mon grand étonnement, ils ont accepté ! »

C’est ainsi qu’Eiber Guarena débute le récit de ses matchs de football hebdomadaires. « Ce sont des jeunes cireurs de chaussures, des jeunes très pauvres, bien souvent issus de familles entières travaillant dans ce même secteur informel». Alors que je l’écoutais, les images de tous les enfants et de tous les jeunes que j’avais croisés lors de mes voyages à La Paz me revenaient. Tous ceux qui travaillaient à visage couvert, visibles à grand peine sur les trottoirs… « C’est pour ça que les jeunes cireurs de chaussures se couvrent le visage. Ronaldo, un de ceux qui vient jouer me disait « les autres nous voient comme des déchets dans la rue », explique Eiber.

Eiber est étudiant en architecture et allié d’ATD Quart Monde en Bolivie. Toutes les semaines, il rejoint le Secrétariat Tapori hispanophone pour répondre aux lettres envoyées par les enfants du monde qui, tout comme Eiber, n’acceptent pas non plus l’injustice de la misère. Tout comme les enfants Tapori, Eiber a également trouvé un chemin d’engagement personnel extraordinaire. Il a su courageusement créer les conditions propices à une rencontre vraiment humaine, un vrai face-à-face entre jeunes, de matchs en matchs : « Je me suis approché d’eux avec l’espoir qu’un jour je les verrais partager quelque chose de sain et de salutaire, comme c’est le cas du sport. Et aujourd’hui, je suis content que nous nous réunissions sur le terrain pour jouer au football tous les jeudis après-midis. Ce qui, j’ose dire, est une des choses les plus belles que nous pouvons vivre en tant qu’êtres humains. » Les mots de Ronaldo me reviennent encore : « Oui, les autres nous voient comme des déchets dans la rue, mais nous sommes heureux de pouvoir rencontrer des personnes qui nous aiment comme nous sommes, et de qui nous pouvons apprendre ».

Eiber continue à parler de ses motivations : « Si je peux aider quelqu’un, je dois le faire, et ce qui constitue ma plus grande satisfaction, c’est ce bonheur procuré par tous ceux qui sont bien souvent retirés de la société ».

J’ai tout de suite pensé que je voulais partager avec les autres ce débat avec Eiber, la profondeur de ce geste, l’émerveillement de ce match hebdomadaire DIGNITÉ contre MISÈRE. J’ai demandé à Eiber d’écrire l’essentiel en quelques phrases et son autorisation pour les réutiliser. Vous les avez lues ici. Et il n’y a pas de doute : et GOOL de Dignité ! Quel match ! Tous les jeudis, en plein centre de La Paz, la dignité l’emporte contre la misère ! 0-9, résultat historique.

Oserons-nous participer à la Coupe du Monde ?