L’obscurité de l’indépendance

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Bagunda MUHINDO René,

Bukavu – République Démocratique du Congo

30 juin : anniversaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo.
Lors de cette journée, je me trouvais en mission à Luhwindja, une chefferie située à environ 90 Kilomètres de la ville de Bukavu, dans l’est du pays.
A 15 heures 30, je regardais le match France-Argentine. Un jeune me paye une bouteille de Coca-Cola en disant « Cadeau ! aujourd’hui, c’est l’indépendance du pays. On doit boire et manger ».
A 20 heures je fais un tour dans le quartier. Derrière les maisons commerciales situées le long de la route, dans la pénombre, je remarque à peine une petite maison en terre battue. Elle est particulièrement obscure. Toutes les autres maisons voisines sont éclairées, la lumière passait par les fentes des fenêtres et des portes. Je m’approche et je toque à la porte. Quelqu’un ouvre, mais je ne vois personne dans l’obscurité. J’allume la torche de mon téléphone et je vois cinq enfants avec des habits déchirés, couverts de poussière. Ils avaient joué toute la journée et n’auraient personne pour les laver le soir. L’aîné d’environ 11 ans était devant moi. C’est lui qui avait timidement ouvert la porte.

« Bonsoir », ai- je lancé.
« Bonsoir », a-t-il répondu.
« Vous allez bien ? » Personne n’a répondu.
J’ajoute : « maman est là ?  »
« Non, elle est à Bukavu et revient le samedi 7 juillet » – réagi l’aîné.

Ils avaient faim. J’en connaissais bien les signes pour avoir moi-même ressenti la même chose quand, seul avec mes sœurs, à l’âge de 6 ans, nous attendions le retour de notre mère. Je demande alors aux enfants :

« Vous avez à mangé ? »
« Non », ont simultanément répondu quatre d’entre eux. L’aîné n’a pas réagi. Dans son impuissance, il se sentait responsable des autres. Ma sœur aînée agissait ainsi quand elle n’avait rien pour nous, alors que ma sœur cadette pleurait.

« Qu’est-ce que vous allez manger ? »
« On ne sait pas. »

Aussitôt je pars au restaurant où je mange quand je suis en mission. Je prends deux plats que l’aîné rapporte. Les cinq enfants se se régalent comme des prisonniers évadés après une semaine sans manger.
Je retourne au restaurant éprouvant beaucoup d’émotions. La dame du restaurant me demande ce qui n’allait pas et j’explique. Elle n’attend pas pour répondre : « Cet enfant sale avec qui tu étais ? Ces enfants sont des voleurs ». Je ne me laisse pas emporter par ses critiques. Je lui réponds que quel que soit ce qu’ils auraient fait, aucun enfant ne mérite de passer des nuits sans manger et que dans une telle circonstance, même un adulte ne peut résister devant une casserole chaude, si personne ne le voit. La dame acquiesce et ajoute : « C’est vrai ce que tu dis ».

Le lendemain matin, je pars voir les enfants avant d’aller à l’église. Ils étaient dehors, recroquevillés les uns sur les autres. Je sentais la fraicheur, alors que j’avais un pull. Eux ne portaient rien. Dans les montagnes des villages du Sud-Kivu, il fait frais la nuit et le matin, puis la journée est réchauffée par le soleil.

Et dans ma tête tournait la question de l’indépendance. L’Indépendance ! Je reconnais sa valeur dans l’histoire du pays, mais aujourd’hui c’est devenu plutôt un concept démagogique et fantaisiste. Plus on est pauvre moins on en est concerné.
Ce 30 juin des milliers de dollars ont été dépensés pour que les riches puissent boire et manger. Les politiciens ont profité de l’occasion pour parler de leurs plans pour les élections prévues en décembre. Mais derrière les murs des villes, au fin fond des villages, des milliers d’enfants ont passé la nuit sans manger ; sans savoir s’ils auraient leurs bulletins scolaires le 2 juillet à la proclamation, parce que leurs parents n’avaient pas payé les frais scolaires. Des milliers ont passé des jours loin de l’affection de leurs mères parties chercher de quoi les nourrir.
Puis-je être fier de notre Indépendance ? Non, je le serai lorsque chaque enfant de mon pays sera libéré de la faim, du froid, de l’ignorance. Député national ou ministre, je ferais en sorte que le 30 juin se passe autrement. J’inviterais ce jour-là tout Congolais à faire une œuvre de bonne citoyenneté pour que chaque enfant et chaque adulte retrouvent le sourire. Beaucoup naissent et meurent sans avoir été libres un jour de leur vie et personne dans leur entourage ne le sait.
La véritable Indépendance, c’est la justice au cœur, c’est la paix, une vie meilleure pour tous.

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8 réflexions au sujet de « L’obscurité de l’indépendance »

  1. Franchement cette réflexion est d’une profondeur inégalable. Félicitation cher René et espérons que tous allons nous réveiller pour une véritable et réelle indépendance

  2. J’étais au Kivu en 91, malgré des signes alarmants, je pensais que le pays « notre pays problématique  »le Zaïre  » » comme le soulignait le petit Kambrere, se relèverait et je constate avec amertume, que le chemin qui mène à ce que le peuple Congolais démunis soit enfin libéré de la faim, est bien long. Je suis persuadé toutefois que l’Afrique deviendra un continent prospère et le Congo un pays où il fera bon vivre.

    • Cher Didier bonjour,
      Merci beaucoup pour votre réaction. Oui ce chemin est long. Il faudra qu’il y ait plus des gens partout à travers le monde qui prennent bien conscience de la nécessité que tout le monde vive mieux sur toute la planète. Et je suis heureux d’avoir connu dans mon enfance quelqu’un m’a ouvert les yeux; Il disait: »une nouvelle humanité verra le jour parce que nous le voulons ». En 91 le pays savait cachait la faim dans les villages. Je suis l’un de ceux qui partent à la rencontre de ceux qui sont cachés dans les arbres et les bananerais au fin fond des villages. Si tu reviens un jour je serai content de te revoir.

  3. Merci de nous rappeler cet essentiel, maintenant loin physiquement de l’Afrique, tu me permet de ne pas oublier et de rester en communion.

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