De l’ignorance à l’espoir

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Christian Rhugwasanye

Bujumbura – Burundi

Dans l’après-midi du dimanche 4 Novembre 2018, nous avons organisé une rencontre pour célébrer la journée mondiale du refus de la misère à Bujumbura. Elle a réuni les jeunes du Mouvement ATD Quart Monde résidant au Burundi et les enfants pris en charge par la fondation MARIA ARAFASHA Burundi ainsi que leurs encadreurs autour de deux questions principales :

C’est quoi le Mouvement ATD Quart Monde ?

Pourquoi célèbre-t-on la journée mondiale du refus de la misère ?

Parmi les invités, Papa MWEHA, un maçon et militant qui a connu le Mouvement il y a quelques mois seulement. A la fin de la célébration, au moment où tout le monde se disait au revoir, il s’est approché de moi avec un sourire plein d’espoir et m’a dit à voix basse : « C’est la première fois de ma vie que je peux profiter d’une journée où je ne travaille pas ! J’ai senti que j’ai reçu plus de ce que je reçois chaque jour, parce que dans mon travail, je subis souvent les injures et les reproches de certains de mes clients.

Malgré tous les efforts que je fais avec ma famille pour combattre notre vie de pauvreté, j’ai toujours eu l’impression de construire une maison sur le sable, et parfois je me dis qu’il serait mieux de tout arrêter, voir même mourir! Personne ne nous disait jamais « courage », personne ne nous soutenait pour nous donner espoir. Au contraire on nous dit que nous perdons notre temps et qu’il serait mieux d’accepter notre situation et d’arrêter de faire des efforts car notre situation ne pourra jamais changer.

Cela limite nos idées et aspirations, ça nous coupe vraiment les ailes pour aller loin dans notre lutte. Le plus dur est de voir des personnes qui au lieu de nous donner du courage, pensent que nous sommes condamnés à vivre comme si on n’existait pas ! Malgré les découragements et la solitude, si nous rencontrons une autre personne délaissée, mais qui a la conviction que sa situation peut prendre fin un jour, on peut s’unir avec elle pour étendre nos voix, allonger nos pieds et renforcer nos ailes pour voler très loin tous ensemble et changer nos histoires. »

Je lui ai répondu : « c’est vraiment touchant cher papa, et maintenant qu’est-ce que tu ressens ? »

« La joie, rien que la joie et je me sens très confiant en mes efforts car juste à travers le nom ‘journée mondiale du refus de la misère’, j’ai senti que j’ai de la valeur. En plus, je viens d’apprendre qu’il y a des gens qui se sont unis dans les années passées pour dire non à la pauvreté et qui continuent à combattre au jour le jour pour que les droits de toute personne défavorisée soit respecté par tous et partout ! Je me sens uni avec toutes ces personnes-là car elles ont aussi fêté cette journée d’après ce que je viens d’entendre.

Maintenant je sens que je ne construis pas sur le sable avec ma famille, car d’autres ont mis une dalle qui forme un sol dur sur laquelle est écrit « là où des Hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’Homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. » ! Moi et les autres à travers le monde nous pouvons déjà y construire et aspirer à une réussite collective de nos efforts et ainsi nos enfants viendront mettre la toiture sur notre maison. »

J’ai voulu raconter ce témoignage car à mon arrivée au Burundi depuis la République Démocratique du Congo, personne dans mon entourage comprenait le fait que la solidarité, le partage, l’entraide et le travail peuvent mettre fin à la pauvreté ! Rencontrer Papa MWEHA qui milite pour sortir de la misère, comprendre ATD Quart Monde et le sens du 17 octobre, m’a donné beaucoup d’espoir pour que le peuple burundais s’unisse pour éradiquer la pauvreté.

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L’obscurité de l’indépendance

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Bagunda MUHINDO René,

Bukavu – République Démocratique du Congo

30 juin : anniversaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo.
Lors de cette journée, je me trouvais en mission à Luhwindja, une chefferie située à environ 90 Kilomètres de la ville de Bukavu, dans l’est du pays.
A 15 heures 30, je regardais le match France-Argentine. Un jeune me paye une bouteille de Coca-Cola en disant « Cadeau ! aujourd’hui, c’est l’indépendance du pays. On doit boire et manger ».
A 20 heures je fais un tour dans le quartier. Derrière les maisons commerciales situées le long de la route, dans la pénombre, je remarque à peine une petite maison en terre battue. Elle est particulièrement obscure. Toutes les autres maisons voisines sont éclairées, la lumière passait par les fentes des fenêtres et des portes. Je m’approche et je toque à la porte. Quelqu’un ouvre, mais je ne vois personne dans l’obscurité. J’allume la torche de mon téléphone et je vois cinq enfants avec des habits déchirés, couverts de poussière. Ils avaient joué toute la journée et n’auraient personne pour les laver le soir. L’aîné d’environ 11 ans était devant moi. C’est lui qui avait timidement ouvert la porte.

« Bonsoir », ai- je lancé.
« Bonsoir », a-t-il répondu.
« Vous allez bien ? » Personne n’a répondu.
J’ajoute : « maman est là ?  »
« Non, elle est à Bukavu et revient le samedi 7 juillet » – réagi l’aîné.

Ils avaient faim. J’en connaissais bien les signes pour avoir moi-même ressenti la même chose quand, seul avec mes sœurs, à l’âge de 6 ans, nous attendions le retour de notre mère. Je demande alors aux enfants :

« Vous avez à mangé ? »
« Non », ont simultanément répondu quatre d’entre eux. L’aîné n’a pas réagi. Dans son impuissance, il se sentait responsable des autres. Ma sœur aînée agissait ainsi quand elle n’avait rien pour nous, alors que ma sœur cadette pleurait.

« Qu’est-ce que vous allez manger ? »
« On ne sait pas. »

Aussitôt je pars au restaurant où je mange quand je suis en mission. Je prends deux plats que l’aîné rapporte. Les cinq enfants se se régalent comme des prisonniers évadés après une semaine sans manger.
Je retourne au restaurant éprouvant beaucoup d’émotions. La dame du restaurant me demande ce qui n’allait pas et j’explique. Elle n’attend pas pour répondre : « Cet enfant sale avec qui tu étais ? Ces enfants sont des voleurs ». Je ne me laisse pas emporter par ses critiques. Je lui réponds que quel que soit ce qu’ils auraient fait, aucun enfant ne mérite de passer des nuits sans manger et que dans une telle circonstance, même un adulte ne peut résister devant une casserole chaude, si personne ne le voit. La dame acquiesce et ajoute : « C’est vrai ce que tu dis ».

Le lendemain matin, je pars voir les enfants avant d’aller à l’église. Ils étaient dehors, recroquevillés les uns sur les autres. Je sentais la fraicheur, alors que j’avais un pull. Eux ne portaient rien. Dans les montagnes des villages du Sud-Kivu, il fait frais la nuit et le matin, puis la journée est réchauffée par le soleil.

Et dans ma tête tournait la question de l’indépendance. L’Indépendance ! Je reconnais sa valeur dans l’histoire du pays, mais aujourd’hui c’est devenu plutôt un concept démagogique et fantaisiste. Plus on est pauvre moins on en est concerné.
Ce 30 juin des milliers de dollars ont été dépensés pour que les riches puissent boire et manger. Les politiciens ont profité de l’occasion pour parler de leurs plans pour les élections prévues en décembre. Mais derrière les murs des villes, au fin fond des villages, des milliers d’enfants ont passé la nuit sans manger ; sans savoir s’ils auraient leurs bulletins scolaires le 2 juillet à la proclamation, parce que leurs parents n’avaient pas payé les frais scolaires. Des milliers ont passé des jours loin de l’affection de leurs mères parties chercher de quoi les nourrir.
Puis-je être fier de notre Indépendance ? Non, je le serai lorsque chaque enfant de mon pays sera libéré de la faim, du froid, de l’ignorance. Député national ou ministre, je ferais en sorte que le 30 juin se passe autrement. J’inviterais ce jour-là tout Congolais à faire une œuvre de bonne citoyenneté pour que chaque enfant et chaque adulte retrouvent le sourire. Beaucoup naissent et meurent sans avoir été libres un jour de leur vie et personne dans leur entourage ne le sait.
La véritable Indépendance, c’est la justice au cœur, c’est la paix, une vie meilleure pour tous.

Anniversaires : de 1948 à 1998… et maintenant ?

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Pascal Percq

France

Cette année 2018 est celle d’un double anniversaire : les 70 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme votée par les Nations Unies et signée par 50 États le 10 décembre 1948 à Paris et, d’autre part, il y a 20 ans, le vote en France le 28 juillet 1998, par le Parlement, de la loi d’orientation « de lutte contre l’exclusion ».

Quel lien, quels points communs entre ces deux textes, ces deux actes ?

C’est à cet exercice que trois membres d’ATD Quart Monde Nord-Pas de Calais ont été conviés à participer avec les membres d’Amnesty International de cette même région.

Cet échange a donné lieu à une réflexion en amont qui fait référence à des repères qu’il est intéressant de rappeler ici.

La première référence commune est le mot : « dignité ».

Tout officielle qu’elle soit, cette Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) ne présente pas de caractère contraignant, mais elle est considérée comme une référence internationale fondamentale dans le domaine des droits de l’Homme par de nombreux pays et des centaines d’organisations.

Avant elle, il y eut la Déclaration Américaine des Droits (1776) intégrée à la Constitution américaine et en France la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, adoptée par la première Assemblée nationale en 1789.

Paul Bouchet, juriste notoire, président d’honneur d’ATD Quart Monde et ancien président de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) remonte encore plus loin en indiquant  que ces textes ont été inspirés par ce qu’il nomme des « lois non écrites » qui imprégnaient cultures et religions : « avant même qu’il y ait des états modernes, il y a toujours eu au cœur de l’Homme digne, l’idée qu’il y avait « quelque chose » qu’aucun pouvoir ne pouvait dominer ou abolir mais au contraire que les pouvoirs devaient servir ». Au cours des siècles, dans toutes les grandes traditions religieuses ou philosophiques –également dans des pays comme la Chine où les traditions sont plutôt agnostiques– on trouve cette espèce de reconnaissance d’une dignité inhérente à la nature humaine. Le philosophe Kant, en Allemagne, a été jusqu’à dire « l’humanité est une dignité ».

« Dignité » est le fondement premier des Droits de l´Homme.

La Déclaration de 1948 a été rédigée par le juriste français René Cassin avec Eléonor Roosevelt. Cassin avait parmi ses jeunes collaborateurs Stéphane Hessel, auteur des années plus tard du fameux « Indignez-vous ! ». Stéphane Hessel confia lors du « Forum des engagements contre la misère » organisé par ATD Quart Monde en mars 2011 à Paris, que c’est sur ce mot « dignité » qu’on trouva un accord entre les auteurs de la Déclaration. Dans un premier texte, Cassin était parti de l’idée d’égalité des Droits de l’Homme. Mais il manquait quelque chose : le mot même de « droit » créant des difficultés de traduction dans certains pays. Alors, il a ajouté le mot « dignité » comme fondement des droits.

Mais ce n’était pas suffisant, raconte Paul Bouchet. Dans le passé, on a assisté à des déviances: au nom de la dignité de l’homme, les régimes fascistes ont dit : « Il y a des sous-hommes qui ne sont pas dignes de vivre et donc, on les écarte ». C’est ainsi que Cassin est arrivé à la formule d’« égale dignité ». C’est pourquoi l’article premier de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme s’énonce finalement :

« Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits ».

La Déclaration française de 1789 disait seulement : « Libres et égaux en droits » (en oubliant les femmes !). L’égale dignité signifie que tout Homme, quel qu’il soit, est égal à un autre en dignité.

La Déclaration universelle a inspiré une importante activité normative et a servi de modèle conduisant à la rédaction de traités ou de la Convention  Européenne des Droits de l’Homme.

C’est sur ce terme d’« égale dignité » que se situe le lien entre la Loi de Lutte contre l’Exclusion de 1998 en France et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Pour lutter contre l’extrême pauvreté autrement que par des mesures catégorielles vite usées et insuffisantes, il fallait remonter à ce concept fondateur des droits de l’Homme qu’est l’égale dignité. Ce fut un débat « serré » entre associations et législateurs. La loi votée compte 151 articles et reprend surtout les différents droits « fondamentaux ». Son premier article a été adopté avec le texte suivant :

« La lutte contre les exclusions est un impératif national fondé sur le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains et une priorité de l’ensemble des politiques publiques de la nation. »

Entre 1948 et 1998 il s’est passé… 50 ans ! Le texte de cet article se poursuit ainsi : « La présente loi tend à garantir sur l’ensemble du territoire l’accès effectif de tous aux droits fondamentaux dans les domaines de l’emploi, du logement, de la protection de la santé, de la justice, de l’éducation, de la formation et de la culture, de la protection de la famille et de l’enfance.

L’État, les collectivités territoriales, les établissements publics dont les centres communaux et intercommunaux d’action sociale, les organismes de sécurité sociale ainsi que les institutions sociales et médico-sociales participent à la mise en œuvre de ces principes. Ils poursuivent une politique destinée à connaître, prévenir et supprimer toutes les situations pouvant engendrer des exclusions. »

Après cette « proclamation », il reste un autre combat,celui de  l’effectivité de ces droits. L’accès aux droits de tous, pour tous, doit être le souci de tous. Il ne s’agit pas seulement de la reconnaissance d’un principe mais de son application à tous et notamment à ceux qui en sont le plus privés.

C’est le combat initié par Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde qui fit graver, dans le marbre du parvis des libertés au Trocadéro à Paris, cet appel très clair à tous les défenseurs des droits de l’Homme :

« LA OU DES HOMMES SONT CONDAMNES A VIVRE DANS LA MISÈRE, LES DROITS DE L’HOMME SONT VIOLES. S’UNIR POUR LES FAIRE RESPECTER EST UN DEVOIR SACRE. »

Plus que jamais, cette année d’anniversaire(s) doit être, non pas une commémoration mais une mobilisation, pour rendre effective l’égale dignité par l’accès aux droits de tous pour tous, avec tous.

Forum Social Mondial 2018 Salvador de Bahia

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Guillaume Amorotti

Brésil

Le Forum social mondial, né en 2001, réunit tous les deux ans les organisations citoyennes qui pensent qu’« un autre monde est possible ». Il se présente comme une alternative sociale au Forum économique mondial qui se déroule chaque année en janvier à Davos, en Suisse.
Après Porto Alegre, Mumbai, Nairobi, Belém, Dakar, Tunis, Montréal, il a eu lieu cette année à Salvador de Bahia du 13 au 17 mars. Le choix de ce lieu n’est pas anodin dans un contexte tendu avant les prochaines présidentielles au Brésil.
Grâce au soutien du CRID Centre de Recherche et d’Information pour le Développement, ATD Quart Monde est présent aux côtés d’associations œuvrant pour les droits humains, l’environnement, la solidarité internationale, avec par exemple pour la France : FORIM, CCAS, Quartiers du monde, Politis, Attac, Mouvement de la paix, SOL, Ritimo, Dialogues en humanité, Collectif éthique sur l’étiquette, No vox, France Amérique latine, Fondation France libertés.

Il est important pour ATD Quart Monde de participer au FSM. La voix des jeunesses du monde est de plus en plus attendue et écoutée par les sociétés civiles nationales, dans des institutions et dans des forums internationaux.

Cette année, les questions d’écologie, les droits des femmes, le numérique, le droit des peuples sont au cœur des débats du Forum – que Vincent Verzat et son équipe de « Partager c’est sympa » ont couvert chaque jour.

Après la grande marche d’ouverture (cf Journal d’ATD Quart Monde d’avril), voici un retour sur les journées du Forum jusqu’à la clôture le 17 mars.

Le premier atelier est animé par un membre de la délégation française. Le thème : le projet d’une marche mondiale en 2020 de Delhi à Genève.
Cette marche portera le nom de Jai Jagat (Victoire du monde, victoire de tout le monde). Elle est proposée par Rajagopal, porte-parole d’Ekta Parishad, mouvement indien non violent qui compte 3 millions de membres avec comme objectif de promouvoir un autre modèle de développement et dont l’idéal serait « de transformer la frustration de la jeunesse dans le monde en énergie renouvelable pour l’espoir ». C’est beau, c’est fort et ça promet d’être puissant.
Un des ateliers proposés : « Ni assistance, ni assisté(e)s ? » a pour sujet « Comprendre dans quelle mesure le soutien public ou privé peut devenir l’instrument du statu quo ! ». Un autre : « Lutte des stéréotypes de genre dans la lutte contre le décrochage scolaire ». Dans cet atelier, il y a des Marocains, des Québecois, des Français et un Indien.

C’est passionnant. Les rencontres sont inattendues et immédiates, comme par exemple avec un animateur d’atelier lors du world café après un spectacle de rue mettant en scène des combats menant à l’abolition de l’esclavage.
Le forum a vécu aussi un grand moment d’émotion après l’assassinat de Marielle Franco à la veille de sa visite prévue sur le campus du FSM. Femme noire, féministe, lesbienne et défenseure des droits humains, elle dénonçait particulièrement la violence de l’armée dans les favelas – voir l’article du Monde.
Nous avons tous fait une pause pour lui rendre un hommage et nous avons marché jusque dans la ville pour bloquer la ville de Salvador de Bahia.

On pouvait entendre scander  « Le sang de Marielle alimente notre terre et notre lutte ! »  – retour en vidéo sur la manifestation spontanée en hommage à la militante.

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Le vendredi 16, l’assemblée mondiale des femmes se déroule sur la place Terreiro de Jésus, dans le centre historique. Nous sommes un peu déçus. Nous nous attendions à pouvoir échanger par groupes thématiques. Mais une grande scène nous fait face, avec un écran géant de chaque côté et un flot continu de prises de paroles.
Une énergie folle secoue la place. Les femmes du monde prennent la parole, crient parfois, car les maux dépassent les mots.

Retour au campus pour l’atelier Intercoll. Un projet pour compléter la forme existante du FSM en développant un réseau de 3 à 4 000 sites de mouvements altermondialistes et pour permettre d’échanger sur des thématiques précises. Tout ceci pour préparer au mieux les prochains Forums.

Après trois heures d’atelier, il est l’heure de partir mais une Brésilienne intervient : « Comment peut-on donner de l’espace à des personnes qui viennent d’autres communautés car je pense que le FSM devient trop intellectualisé ? ». Vaste question qui mériterait une autre table ronde.

Arrive déjà le samedi 17 mars : un moment festif et culturel est prévu l’après-midi pour clôturer le Forum. Des street-artistes en profitent pour investir tout le campus.

ATD Quart Monde est présent au FSM depuis ses débuts. Pour moi, c’était une première. J’ai fait le plein d’énergie. Je repars avec de nombreux contacts et projets, avec aussi une foule d’images, d’odeurs, de souvenirs. Mais également avec la frustration de la barrière de la langue.

Il est facile de critiquer les FSM et leur fonctionnement autogéré qui peut paraître désorganisé. Mais réussir à réunir autant de personnes engagées, c’est énorme.

Des milliers de citoyens du monde brisent les frontières visibles et invisibles. Le Forum est un lieu neutre où, par exemple, sur la même scène des femmes marocaines et Sahraouis portent les drapeaux de leurs nations respectives. Un lieu bienveillant et porteur d’un avenir plus juste.
La matière et l’énergie y est. A nous maintenant de les transformer en actions concrètes.
Je suis fier et heureux d’y avoir participé. Je vais essayer de continuer à faire rayonner tout ce qui m’a nourri pendant une semaine !

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Non aux traitements dégradants

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Non aux traitements dégradants

Georges de Kerchove 

Belgique

À certains moments, sans doute trop rares, je me sens fier d’être belge. L’engagement citoyen autour des réfugiés du parc Maximilien fait partie de ces moments. Des citoyens venus d’horizons très différents s’organisent, vont à la rencontre de « l’étranger », refusent le sort indigne qui lui est réservé, et s’inscrivent à contre-courant d’une méfiance spontanée à l’égard de « l’autre ».

Certains de ces migrants, parfois en transit, se trouvent dans une situation inextricable. Rejetés de partout, acculés pour quelques-uns à l’illégalité en application du règlement de Dublin qui justifierait leur expulsion, ils focalisent les contrôles que les autorités veulent toujours plus efficaces, quitte à banaliser les perquisitions et à multiplier les raids policiers.

En réalité, en se donnant pour objectif  d’humaniser la politique d’asile, cette solidarité citoyenne n’exige rien d’autre que le respect des droits de l’Homme. Dans leur radicalité. Il est en effet inadmissible d’abandonner des êtres humains dans des conditions inhumaines. Personne ne rompt avec sa famille et ses racines de gaité de cœur et c’est pur cynisme que de prétexter le choix – peut-on parler de choix lorsqu’il est dicté par le désespoir ? – de vivre dans la clandestinité pour infliger à quelqu’un des traitements dégradants. Ceux-ci sont visés par l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme et la Cour a déjà estimé qu’il y a violation de cet article si une famille est condamnée à survivre dans des conditions de dénuement extrême.

J’établis un parallèle entre la situation des réfugiés du parc Maximilien et le sort réservé aux personnes vivant à la rue.

Quelles que soient les différences de statut ou d’histoire de vie, les uns et les autres sont soumis à une précarité intolérable qui porte atteinte à leur dignité.

On veut les criminaliser et les faire disparaître de l’espace public, en décrétant qu’ils sont nuisibles, mais ils sont là et font partie de la communauté humaine. Qui plus est, par une rhétorique de fake news, on fait croire aux seconds que la présence des premiers constitue une menace pour leur bien-être.

« C’est la différence qui est jolie… »

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Pascal Percq

France

En venant à cette rencontre j’avais en tête une mélodie entendue un soir sur les bords du Niger, chantée par le Malien Salif Keita « La différence »… Ce jour là, il était question de « différences », de « tolérance » avec des personnes qui pour beaucoup d’entre elles ont vécu l’intolérance du regard de l’autre, le jugement a priori, d’être non considéré, d’avoir été victime d’une stigmatisation liée justement au fait qu’à un moment de leur vie elles ont été considérées comme « différentes ». Dans une société normative –intolérante- qui célèbre les « gagnants » et enfonce ceux qu’elle juge, selon ses critères, des « perdants ».

Cette rencontre, c’était une Université populaire quart monde, lieu de formation mutuelle, de confrontation de paroles et de savoirs de vie, dont le thème était cette fois: « la tolérance ou comment s’enrichir de nos différences ». Un thème « sensible » donc pour tous ceux qui ont l’expérience de … l’intolérance.

« Je me fais moquer depuis que je suis en fauteuil » dit Fred. Catherine : « Mon aînée a été placée on m’a dit « tu ne sais pas t’en occuper ». Ils devraient dire pourquoi ».

Un petit groupe a listé toutes ces différences susceptibles d’engendrer des comportements intolérants. Une liste quasi inépuisable. « Croyances, originalité, religion, ses qualités, être étranger, français. Selon les vécus dès l’école, des enfants qui comprennent vite, d’autres pas tout de suite. Même dans le sport, il y a des différences. On est riche, on est pauvre. On est différent dans l’organisation de sa vie, du sommeil, de l’alimentation. Dans les relations familiales, proches ou lointaines (certains abandonnent leurs parents ou sont abandonnés). Les Rroms (qui n’ont pas de solution) et sont traités comme des malpropres, il n’y a pas de tolérance pour eux. Ceux qui ont une maison, ceux qui n’en ont pas. Selon son statut juridique. Sa couleur de peau, et même de cheveux (malheur aux rouquins dans les cours de récréation !). Différences culturelles : les Français passent des heures à table c’est différent dans d’autres cultures. Différence selon le genre, l’orientation sexuelle, l’âge. Celui qui est handicapé ou bien portant. Dans les comportements avec les autres : il y a ceux qui parlent et ceux qui ont honte de parler… »

Les différences : on pourrait en conclure que chacun est différent y compris pour la seule couleur des yeux. Mais alors ? Le groupe poursuit : « On a tous le même sang, d’une même couleur qui coule. On est tous différents mais égaux. En principe ».

Cette expérience d’avoir été victime de l’intolérance a pu conduire certains à rejeter les autres, à se sentir méprisés, à ne plus avoir confiance en soi. Et puis un jour, il se passe une rencontre. Et tout change. De pouvoir en parler à plusieurs, « ça change la vie ». « Il faut parfois du courage pour se dépasser et oser aller vers l’autre. « J’étais intolérant avec les autres, maintenant je me dis que je n’agirai plus comme je le faisais avant. Parce qu’un jour, notamment dans mon petit groupe, quelqu’un m’a écouté et j’ai compris que cette personne dont je me méfiais, elle gagnait à être mieux connue. Je me suis enrichie à son contact ». « C’est la connaissance qui nous fait dépasser le rejet, d’être confronté à quelqu’un qui n’est pas comme vous ».

Oser faire « le pas de côté ». « Sil n’y a pas de respect, il n’y a pas de tolérance ». Quelqu’un ajoute : « La tolérance ça peut être parfois négatif : on dit je tolère en fait parce qu’on est indifférent ». « Être tolérant ça peut être aussi de la lâcheté : se soumettre et ne rien dire parce que l’autre est plus fort ». « La tolérance ça commence par soi. Si on ne s’aime pas, comment être tolérant avec les autres. »

D’avoir été soi-même victime de l’intolérance, serait-ce donc une expérience… positive ? « Moi je sais ce que c’est que d’être jugée. Alors je ne veux pas juger les autres. Au contraire, je veux leur dire de dépasser ça. »

Pour Fatiha : « La tolérance, c’est le fait d’accepter la personne telle qu’elle est, même si elle réagit et a des goûts différents, car nul n’est parfait, y compris nous tous. Nous sommes tous différents et avons des défauts et des qualités. La tolérance ça s’apprend, ça apaise : tout devient plus cool. Être curieuse de connaître, de savoir et comprendre cette différence de l’autre, c’est aussi apprendre à se protéger, à ne pas se laisser marcher sur les pieds… » Catherine commente: « J’écoute beaucoup de musique. Et même dans une autre langue, je comprends ce que ça veut dire… » Musique…

Au soir de cette rencontre, je réécoute Salif Keita, le chanteur malien et sa chanson « La Différence ». Pour le chanteur : « la différence, c’est justement la richesse de la vie ». Cet Africain, albinos et mal traité pour cela depuis son enfance – jusqu’à ce qu’il devienne une vedette internationale- chante : « Je suis un noir, ma peau est blanche. Et moi j’aime bien ça. C’est la différence qui est jolie. Je voudrais que nous nous entendions dans l’amour. Que nous nous comprenions dans l’amour et dans la paix. La vie sera belle. Yeh, la vie sera belle. »