Voir avec son corps

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Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Vivre en dignité est la plus grande nécessité de tout être humain. Qu’on ait toutes ses capacités ou non, se donner une occupation pour trouver de quoi vivre est essentiel. Ici, à Jean Rabel, en Haïti, Dérilus en est un bon exemple. Depuis l’installation de la nouvelle petite équipe d’ATD Quart Monde Haïti dans cette commune très pauvre, Dérilus attire notre attention au point que nous décidons un jour d’aller lui parler.

Dérilus est aveugle de naissance. Il vit au centre ville de Jean Rabel, mais est originaire de Barbe Pagnole, lieu où nous animons une bibliothèque de rue chaque vendredi. Sa femme est aveugle aussi, ensemble ils ont une fille. Cet homme aveugle est courageux et nourrit dignement sa petite famille grâce à la peine qu’il se donne. Chaque jour, on le voit sous sa petite tente située sur la grande rue en train de taper avec son marteau. Mais son travail est beaucoup plus large que ça et demande encore plus d’habileté. Il exige aussi une force physique adéquate.

À l’aide d’une brouette qu’il conduit depuis chez lui jusqu’à la rivière à environ un kilomètre, il ramasse des pierres et va les déposer sous sa tente – Sachant que pour faire ce travail, il doit traverser des rues en faisant attention aux vélos, motocyclettes, voitures, piétons, canaux, ravins. –  Après avoir transporté assez de pierres, il se met à les casser à coups de marteau pour en faire du gravier qu’il vend à ceux qui construisent leur maison. « Avec ce travail, je gagne assez pour vivre. Ce qui est intéressant aussi, c’est que je ne travaille qu’avec moi-même. Le seul problème qu’il y a, c’est que parfois je n’arrive pas à trouver facilement des clients », lâche Dérilus qui confirme que le travail qu’il fait n’est pas simple.

À côté de cette activité génératrice de revenus, Dérilus travaille aussi bénévolement pour sa communauté et son église. C’est bien lui qui frappe du tambour à l’église catholique du bourg, au moins chaque dimanche. C’est d’ailleurs là que nous l’avons vu pour la première fois. « Je n’hésite jamais à participer aux activités communautaires visant à embellir mon quartier », ajoute Dérilus. Il fait toutes ces choses, et bien d’autres, comme s’il voyait avec son corps. Il est un symbole de courage qui nous apprend qu’on peut vivre en dignité même si on n’est pas à 100% de ses capacités.

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Pisée : le travail communautaire pour sortir de l’isolement

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Par Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Depuis le début de janvier 2018, il existe une petite équipe d’ATD Quart Monde dans la commune de Jean Rabel (Nord-Ouest d’Haïti). Notre toute première activité consiste à aller dans toutes les localités de toutes les habitations situées dans les trois sections choisies, pour créer des liens, construire l’amitié, et aussi découvrir les petits coins que nous n’avons pas pu voir encore. Nous voulons nous assurer que nous ne ratons pas les coins les plus reculés. C’est ainsi que nous découvrons Pisée.

Pisée est l’une des 11 localités de la section communale Lacoma. On ne passe par là pour aller dans aucun lieu, encore moins des lieux célèbres. On y va seulement si on a besoin d’être dans cet endroit-là tout simplement. On ne va pas chercher grand chose non plus dans cette localité  bien isolée, sans équipement de base. Le centre de la section n’est pas tout près. Le bourg de Jean Rabel est à environ une trentaine de kilomètres.

À Pisée, il n’y a pas de centre de santé, ni d’autres infrastructures. Seule une petite école primaire dessert la population. Les enfants qui veulent commencer le troisième cycle fondamental doivent faire au moins deux heures de route par jour. Les paysans qui « osent » être malades font la même distance pour recevoir les premiers soins.

On accède à ce lieu par une petite route à peine carrossable, large d’environ 3 mètres et même moins à certains endroits. Cette route, que nous n’osons pas prendre avec notre voiture, conduit au centre de Pisée, à l’exclusion des autres localités comme Duclos, Morvan etc.… Les conditions de la dite route sont difficiles car elle est composée en majeure partie de pentes raides. Les dernières pluies qui se sont abattues sur le Nord-ouest ont empiré la situation.

Cette route a été construite par les habitants de Pisée, grâce à l’initiative « Journée communautaire », organisée chaque mercredi, pour permettre l’accès à leurs habitations en voiture. « C’est nous qui sommes isolés, nous devons nous unir pour sortir de cette situation. C’est pourquoi aucun habitant ne rate jamais l’occasion de participer à la journée communautaire », lâche Bertha, une paysanne vivant à Pisée.

Pisée : isolée, loin des yeux, loin du développement. Mais une population débout, unie et accueillante y habite. L’isolement de la zone diminue grâce à l’esprit communautaire des habitants, grâce à la construction de la route quoi que étroite et escarpée.

C’est cet effort de coopération qui fait toujours la force des petites communautés rurales isolées et défavorisées.

NE PAS ÊTRE ABANDONNÉ

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Annette Rodenberg

Allemagne

Je connais peu de choses de l’histoire de Harry Denke : Je sais qu’il est né le 14.11.1953 dans un petit village de Thuringe, dans le district de Sömmerda, et qu’il a été élevé par sa grand-mère. Je sais qu’il était devenu serveur dans l’Allgäu, et que dans cette profession il servait souvent des gens très aisés. Et puis, il s’est retrouvé handicapé à cause d’une erreur médicale: sa main droite paralysée, à la suite d’une intervention chirurgicale. Il a résisté dignement à la misère jusqu’à ses dernières forces. Sa résistance est-elle estimée à sa juste valeur ? Son courage est-il assez reconnu ?

Harry Denke était un battant. Il ne se résignait pas à être traité d’une manière minable et injuste. Il n’a pas abandonné. Encore et encore, il a exprimé ses espoirs, ses souhaits et ses objectifs : Des vacances à la mer Baltique. Un nouveau poumon. Ou au moins un appareil à oxygène portable. Une place dans une maison de retraite à Naila… Juste pouvoir vivre ! Pouvoir sortir, pour être parmi les gens. Conserver si possible sa capacité de vivre de manière autonome.

Tous ne se souviendront pas de lui comme cette femme de l’administration funéraire, qui avait eu affaire à lui alors qu’elle travaillait à la caisse de pension. Quand je me suis mise d’accord avec elle sur la date des funérailles, elle m’a dit:  » Je me souviens bien de lui, je le connaissais… C’était un homme gentil. » Il a gardé cette qualité d’amabilité jusqu’à la fin ; j’ai eu moi aussi la chance de la connaître. Certaines des choses que j’ai entendues de la part de Harry Denke, j’aimerais les graver dans la pierre, afin que tout le monde puisse savoir comment la pauvreté peut détruire une personne… et comment cette personne n’a de cesse d’y résister – tant que le corps tient le coup.

Un proverbe dit:  » Si quelqu’un ment une fois, tu ne le croiras plus, même s’il dit la vérité. » Ou serait-ce le contraire?! Quiconque ne te croit pas, même si tu ne mens pas, sape la véracité – Une fois suffit.

Je ne croyais pas chaque mot de Harry Denke. Mais je croyais en lui. J’ai placé en lui ma confiance, sûre d’avoir quelque chose à apprendre de lui. Cela m’a personnellement aidé à traverser des moments de doute, surtout au début du projet f. i. t. (et du livre que nous avons écrit) « Sichtbar, aber auchnichtstumm » (Visible, mais non plus silencieux) à Naila. Harry Denkea joué un rôle important pour ce projet, même s’il n’a assisté qu’à une seule rencontre. Il a expressément approuvé à plusieurs reprises des textes dans lesquels je parlais de lui sans le nommer. Même si dans l’urgence de sa misère, il n’a pas pu attendre que des paroles aient de l’effet.

Dans l’un de ces textes – et dans une conversation entre lui et moi –fut évoqué l’espoir que la poète Hilde Domin exprime ainsi :« … Ne pas abandonner. Ni soi-même ni les autres. Et ne pas être abandonné. C’est l’espérance minimale, sans laquelle il ne vaut pas la peine d’être Homme. »[1]

 [1]Ou bien : „utopie minimum“ –Hilde DOMIN « Humanität bei Lebzeiten – eine Utopie? » Römerberg-Rede 1978, in: dies., Aber die Hoffnung, écrits autobiographiques et sur l’Allemagne © Munich 1982, Fischer Tb. No 12202, p. 175