Pisée : le travail communautaire pour sortir de l’isolement

Mis en avant

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Par Saint Jean Lhérissaint

Haïti

Depuis le début de janvier 2018, il existe une petite équipe d’ATD Quart Monde dans la commune de Jean Rabel (Nord-Ouest d’Haïti). Notre toute première activité consiste à aller dans toutes les localités de toutes les habitations situées dans les trois sections choisies, pour créer des liens, construire l’amitié, et aussi découvrir les petits coins que nous n’avons pas pu voir encore. Nous voulons nous assurer que nous ne ratons pas les coins les plus reculés. C’est ainsi que nous découvrons Pisée.

Pisée est l’une des 11 localités de la section communale Lacoma. On ne passe par là pour aller dans aucun lieu, encore moins des lieux célèbres. On y va seulement si on a besoin d’être dans cet endroit-là tout simplement. On ne va pas chercher grand chose non plus dans cette localité  bien isolée, sans équipement de base. Le centre de la section n’est pas tout près. Le bourg de Jean Rabel est à environ une trentaine de kilomètres.

À Pisée, il n’y a pas de centre de santé, ni d’autres infrastructures. Seule une petite école primaire dessert la population. Les enfants qui veulent commencer le troisième cycle fondamental doivent faire au moins deux heures de route par jour. Les paysans qui « osent » être malades font la même distance pour recevoir les premiers soins.

On accède à ce lieu par une petite route à peine carrossable, large d’environ 3 mètres et même moins à certains endroits. Cette route, que nous n’osons pas prendre avec notre voiture, conduit au centre de Pisée, à l’exclusion des autres localités comme Duclos, Morvan etc.… Les conditions de la dite route sont difficiles car elle est composée en majeure partie de pentes raides. Les dernières pluies qui se sont abattues sur le Nord-ouest ont empiré la situation.

Cette route a été construite par les habitants de Pisée, grâce à l’initiative « Journée communautaire », organisée chaque mercredi, pour permettre l’accès à leurs habitations en voiture. « C’est nous qui sommes isolés, nous devons nous unir pour sortir de cette situation. C’est pourquoi aucun habitant ne rate jamais l’occasion de participer à la journée communautaire », lâche Bertha, une paysanne vivant à Pisée.

Pisée : isolée, loin des yeux, loin du développement. Mais une population débout, unie et accueillante y habite. L’isolement de la zone diminue grâce à l’esprit communautaire des habitants, grâce à la construction de la route quoi que étroite et escarpée.

C’est cet effort de coopération qui fait toujours la force des petites communautés rurales isolées et défavorisées.

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Ces mains-là…

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Beatriz Monje Barón, El Alto – Mexico

traduit du blog hispanophone Cuaderno de viaje

J’ai voyagé en Bolivie au mois de février. Je suis retournée avec bonheur à l’abri du froid de l’Illimani et des hauteurs. Cela fait des années que l’équipe d’ATD Quart Monde Bolivie travaille aux côtés des familles vivant dans le quartier de Senkata de la ville d’El Alto. Aujourd’hui, une équipe de volontaires permanents vit également dans le quartier aux côtés de ces familles. Toute une nouvelle manière d’affronter les difficultés d’une vie quotidienne dans la pauvreté et de mettre en place des actions pour faire évoluer les choses.

Les quinze jours passés dans cette communauté qui nous entraîne vers cet autre monde auquel nous rêvons, ont rempli mon awayo de souvenirs pour tout le reste de l’année. Je marche maintenant avec des réserves de sajraña et de kantutas qui rappellent l’importance de que ce que je porte sur mes épaules, de ce qu’on accepte de porter parce que cela vient de nous. Au milieu de tout cela, des réflexions qui s’avéraient nécessaires, des projets et des évaluations, des décisions à prendre… Au milieu de tout cela, il y avait l’omniprésence des mains, les mains agiles et utiles qui nous aident à penser, les mains dans mon awayo.

Nous réfléchissions à nos prochains projets et Mme Lucía filait à pleines mains et de son fuseau naissaient toutes les idées. Nous réfléchissions et Emma défaisait la couture ratée, Mme Agustina préparait la sajraña avec des racines de charbon séchées au soleil, Mme Primitiva nettoyait l’agneau, Juan Carlos déplaçait les pierres qui soutiendront le plancher, Sandra préparait les pommes de terre, Miguel cherchait à manger pour la vache et jouait avec le veau… Un jour, nous préparons le four en pisé, pendant que d’autres changent les meubles de place. Le jour d’après, nous nettoyons la cuisine. Nous faisons, et nos mains sont pleines d’idées et de mots.

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img_2569Un peu plus loin, dans la communauté de Hornuni, Agustina nous réunit autour de la nourriture et nous explique : « A la campagne, ces mains-là, elles travaillent dur ». Nous sommes venus et j’ai pu moi aussi rendre mes mains utiles, en conscience, travailler avec mes mains et celles des autres. Nos mains pensent dur à la campagne. Car en fin de compte, l’apthapi et la chanson d’une petite fille en aymara sont une récompense et un sourire face à la faim.

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A l’égal de mon voyage au Sénégal il y a quelques années, ce voyage en Bolivie m’a amenée à remettre en question la ville et le développement, et à me poser toujours plus de questions sur la répartition des tâches, la disparition des modes de vie traditionnels, sur cette manière subtile de nous organiser afin que certains pensent pendant que d’autres travaillent de leurs mains. Ce voyage aller retour était nécessaire. Il y avait dans ce voyage une invitation que j’ai choisie de porter dans l’awayo, à côté de de la sajraña et des kantutas que j’ai transportées avec moi, comme une charge ou comme un envol, en souvenir de la beauté de l’Illimani qui nous abrite de son froid.

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Voici les kantutas sur mon awayo, et la sajraña qu’Emma y Mme Agustina ont préparées pour soigner ma chevelure.

 

 

Un bel exemple de solidarité : La combite

Saint Jean Lhérissaint, Haïti

Haïti est un pays dont la majeur partie de la population pratique l’agriculture. Avec la détérioration de l’espace terrestre et le changement climatique, la terre donne de moins en moins et les paysans s’appauvrissent. Étant assez faibles économiquement, la grande majorité des paysans n’ont pas les moyens de payer des gens pour les aider dans les travaux des champs. Ils pratiquent donc une sorte de solidarité qui s’appelle combite.

La combite est une forme de solidarité existant entre un groupe de personnes décidant de se mettre ensemble pour faire des travaux qu’une seule personne n’arriverait jamais à faire. Il y a deux statuts possibles: associé ou travailleur. Associé si on est là pour labourer sa part de terre, travailleur si on n’a pas de terre à labourer mais on travaille pour un salaire. Un calendrier est donc dressé. Chacun a son tour reçoit la combite. Tout le monde travaille chez tout le monde. La personne qui reçoit la combite du jour ne travaille pas forcément ce jour-là, mais a pour devoir de donner à manger et à boire aux travailleurs.

La combite est utilisée pour faire beaucoup de choses : labourer la terre, ramasser les récoltes, construire des routes, des habitations, soutenir ceux qui ont un décès chez eux.

 Une combite blog

Pour s’encourager à travailler, on chante, on danse. Un groupe de travailleurs se convertit en groupe musical. Des instruments comme tambour, bambour, retentissent pour donner du cœur à l’ouvrage. De grosses casseroles remplies sont sur le feu, certaines femmes s’y investissent. De temps en temps, une bouteille pleine de boisson fait le tour du groupe. À tour de rôle, chacun prend une gorgée pour s’armer de courage. On travaille ensemble, on mange et boit ensemble. Quoi de meilleur pour être amis ? Même la capitale haïtienne a connu des moments de combite pour déblayer des espaces après le séisme du 12 janvier 2010.

C’est ainsi que dans un petit village proche de ma commune natale, la combite a sorti de l’isolement toute une population. Les paysans ne pouvaient pas faire grand chose de leurs récoltes, parce qu’ il fallait marcher plus de deux heures pour la route la plus proche. Un jour, les habitants de la section se sont réunis pour réfléchir à leurs problèmes, et l’un d’entre eux eut la bonne idée de proposer la combite comme solution pour ouvrir la route. La décision prise a été bien accueillie par toute la communauté. Chacun a accepté de travailler et de partager ce qu’il a de nourriture pour nourrir les membres de la combite. C’est ainsi qu’après environ deux mois de travail, ils réussirent à construire une assez grande route en terre permettant l’accès des camions pour assurer le transport des récoltes. La vie de la communauté a changé grâce à la combite.

Avec la combite, non seulement le travail se fait dans un temps record, mais aussi toute la dimension communautaire apparaît. Le « faire ensemble » et l’esprit de rassemblement sont là. C’est un moyen de se soutenir les uns les autres quand on a très peu pour vivre, et de se procurer ce dont on a besoin. Sans cette pratique, l’agriculture haïtienne connaîtrait une plus grande baisse encore, car tous les paysans n’ont pas les moyens de payer des travailleurs et d’acheter à la fois les semences.

C’est un exemple concret de « tèt ansanm » pour sortir d’une difficulté, parce que nous osons faire ensemble.