La valeur d’un engagement méconnu

RencontreJeunesRDC

Rencontre de jeunes engagés en RDC

Par Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo
L’engagement aux côtés des enfants et des familles en situation de précarité est un chemin d’apprentissage perpétuel. Il y a treize ans j’ai commencé les animations Tapori avec les enfants des quartiers défavorisés de ma ville. Maintes fois j’ai été découragé devant des situations qui m’ont rendu impuissant : lorsqu’un enfant a été renvoyé de l’école parce que ses parents n’étaient pas capables de lui payer les frais scolaires. Lorsqu’un parent s’est retrouvé malade pendant longtemps sans avoir de quoi payer les soins médicaux ou de quoi nourrir sa famille. Lorsque j’ai rencontré une famille qui n’avait pas mangé durant deux jours sans avoir moi-même rien à donner. Lorsque les camarades d’université et mon entourage n’ont pas reconnu l’importance de mon engagement…

Après, l’hésitation à retourner voir ces familles était quelques fois entraînée par une série de questions : à quoi bon y aller si je ne change rien ? Pourquoi continuer à y aller les mains vides ? Pourquoi tenir alors que je n’apporte rien aux gens qui n’ont pas mangé depuis deux jours?

Dans une réunion récente de notre association, des échanges avec les jeunes nous ont permis de comprendre ensemble les éléments difficilement perceptibles de la valeur de cet engagement : ce qui nous donne la force ou le courage de poursuivre face aux blocages d’impuissance et de découragement.

Eliane ABENE, une jeune animatrice de bibliothèque de rue : « La visite que nous avons effectuée à Katana m’avait fort motivée car j’avais vu comment les enfants orphelins vivent. Leur amour et leur affection vis-à-vis des sœurs sont honnêtes. Le fait de m’approcher de quelqu’un qui ne reçoit pas souvent de visite d’autres personnes m’a motivée et m’a aidée à comprendre que j’ai des choses à apprendre. »

SALEH Kazige Abasi , un jeune animateur :« Je voudrais partager avec vous le cas du vieux Herman qui n’est plus de ce monde malheureusement. Il a connu l’extrême pauvreté. A chaque fois qu’on lui rendait visite, on devait faire des petits travaux ménagers avec lui. Lui, étant malade parfois, ne pouvait qu’admirer et regarder ce que nous faisions. Bien qu’il ne disait rien, il pouvait garder son pouvoir de penser. Et à chaque fois que nous nous préparions à partir, il nous disait que nous étions sa famille, nous avions de la valeur. La plupart de fois il souriait à la fin en nous exprimant un sentiment de satisfaction. Actuellement il est mort, mais quand même il avait fait de nous des personnes différentes. Il nous a donné le courage et la chance de réaliser que nous sommes forts pour redonner sourire aux faibles et aux exclus.»

Salehe-rencontreJeunes

Salehe prend la parole

Ces exemples concrets des jeunes m’ont révélé le pouvoir de la rencontre, de l’amitié face à l’impuissance et au découragement. La présence permanente aux côtés des familles leur redonne parfois espoir et courage de pouvoir continuer à lutter.

Un papa du nom d’André Kahiro me disait un jour : «les gens acceptent difficilement que la vie d’un pauvre évolue. Parce qu’ils te voient avec les mêmes habits, la même maison… ». Ses paroles ont été une invitation pour moi à comprendre davantage la vie des familles avec lesquelles nous sommes engagés ensemble, pour transmettre à notre société ce qu’elle ne voit pas dans leur combat.

Nous ne pouvons pas apporter des réponses à toutes les questions rencontrées dans notre engagement. Les familles elles-mêmes à l’instar du commun des mortels ne peuvent répondre à tous leur problèmes dans leur état d’exclusion et de privation systématiques. Pourtant cet engagement a de la valeur. Il faut se laisser transformer intérieurement par la vie de ces enfants et ces familles pour atteindre la perception de sa réalité et l’accepter. Elle se trouve dans leurs paroles, leurs pensées, leurs gestes, leurs regards, leur espoir, leur courage, leur combat quotidien. Le sourire retrouvé, la dignité reconquise, la reconnaissance et le respect de son entourage, l’intégration dans la communauté, les soins et la scolarité des enfants assurés (même si la maison et les habits n’ont pas changé) et tant d’autres facteurs sont les éléments qui montrent la valeur de notre engagement méconnu.

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Gouvernance et développement Durable : les défis que nous lancent les plus pauvres

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Bagunda MUHINDO René

République Démocratique du Congo

A l’Est de la République Démocratique du Congo, à Bukavu, une marche pacifique et publique a été organisée par une Association partenaire d’ATD Quart Monde, à l’occasion de la Journée mondiale du refus de la misère dont le thème international était  « Construire un avenir durable pour tous. S’unir pour mettre fin à la pauvreté. » La marche, partie de la place de l’Indépendance, est arrivée devant le Gouvernorat de Province où un message a été lu publiquement.

Durant les préparatifs, les jeunes ont soutenu les enfants dans la fabrication des casques en papiers qui portaient des messages comme : « l’arme pour combattre la misère c’est l’amitié », « La misère n’est pas comme le soleil, on peut décider qu’elle s’en aille, pas tout seul bien sûr mais ensemble avec les autres », « Soyons une chance pour les autres », « Nous voulons que tous les enfants aient les mêmes chances », « Rien sans l’autre »…

Une partie du message remis au Gouvernorat de province disait : « Pour construire l’avenir durable du monde et mettre fin à la misère, nous devons nous battre contre nous-mêmes pour nous acharner à connaître encore des plus pauvres que nous, leur façon de voir la vie et le monde, leur prêter nos mots, s’il le faut. »

« La misère est comme une mauvaise herbe dans le champ, il faut l’arracher pied après pied, sans cesse, et pour cela on a besoin des efforts de tout le monde. Nous  devons nous sentir tous coresponsables pour endiguer définitivement la misère et donner place à la paix. »

« La coresponsabilité est comme un réservoir rempli des différentes visions, des façons de penser et de créer ensemble. La bonne raison de nous regarder tous à hauteur de nos yeux. »

Qu’est-ce que cette « gouvernance tête ensemble » ainsi mentionnée dans tous ces messages ? Elle signifie la volonté que personne ne reste en marge du chemin. Elle invite à une responsabilité partagée : se faire de la place les uns les autres, sans oublier les absents, ceux qu’on ne voit pas…

Cette journée a été aussi une occasion de penser au combat de tous ceux qui font quotidiennement face à la misère et dont les efforts physiques et intellectuels méconnus. Par exemple Khady Sy (d’un quartier Sam Sam de Dakar, au Sénégal) dont la réflexion constitue un appel d’engagement, a été cité :

« On dit que le monde évolue, mais c’est qui qui évolue dans le monde? Et dans quels lieux ça évolue ? Nous sortons tout juste de la saison des pluies. Et moi, ma maison n’est même pas encore séchée à cause des inondations. On va vers la rentrée scolaire. Mais inscrire mes enfants à l’école est un défi. Ce matin, j’ai juste de quoi donner pour le petit déjeuner à mes enfants.  Pour le déjeuner et le dîner, je n’ai pas encore. Alors parler d’avenir durable, c’est difficile pour moi. Parce que la durabilité, c’est le long terme, c’est l’avenir, c’est le futur. Or moi, je n’ai même pas pour le déjeuner. Un avenir durable doit s’appuyer sur un présent fort. Lutter contre la pauvreté a toujours été notre passé et notre présent. Ce qu’on ne veut pas c’est en faire notre futur. Ma force reste dans le fait que je sais qu’il y a des gens qui vivent pire que moi et pourtant ils arrivent à s’en sortir chaque jour. En voyant cela, je ne peux pas baisser les bras. Continuons à nous encourager à lutter pour que la misère disparaisse ».

Généralement, la Gouvernance du monde  fonctionne de manière verticale. Les plus pauvres nous montrent que la gouvernance dont le monde a besoin est celle qui permet  la participation de tout le monde, la conjugaison de toutes les forces créatives, le croisement de tous les savoirs…bref une gouvernance qui reconnaisse l’expertise des personnes qui connaissent la grande pauvreté comme des acteurs indispensables. Voilà le grand défi que les plus pauvres dressent à la face du monde pour la construction de la paix.