In memoriam « Laetitia »

Laetitia

Pascal Percq

France

Il y a des livres qui, une fois lu et reposé, ne vous lâchent plus. C’est le cas de celui-ci : « Laetitia, ou la fin des hommes » d’Ivan Jablonka (1).

Ce livre n’est ni un roman, ni un essai, ni une enquête policière ou journalistique mais tout cela à la fois. Son auteur, Ivan Jablonka est chercheur, professeur, sociologue et historien. C’est à la fois un récit, une biographie mais aussi un portrait sans complaisance de notre société, de notre époque. C’était un « fait divers » comme on dit d’un fait presque banal, voire normal, qui émeut un instant à la lecture du journal ou à l’annonce d’un titre et puis s’estompe de nos esprits, chassé par les aléas de la vie de tous les jours. Avec ce livre, le fait devient miroir de ces injustices flagrantes dont sont victimes tant d’enfants et de personnes.

Laetitia a 18 ans quand elle est violée, assassinée près de Pornic (Loire-Atlantique) en janvier 2011. Un meurtre atroce. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Un fait divers hors norme par la gravité du crime. Mais ce meurtre devint une affaire d’État quand on identifia son auteur comme étant un récidiviste libéré de prison quelques mois plus tôt et que le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, s’en empara pour en faire un objet de communication pour critiquer le « laxisme » des magistrats. Des propos qui entraînèrent la première grande grève de la magistrature : 8000 juges dans la rue. En 2015, le meurtrier a été condamné à nouveau en appel à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans.

On se souvient vaguement de l’affaire qui fit longuement la « une » des médias. On se souvient de la polémique, des éclats de voix et des manifestations. Mais se souvient-on de Laetitia ? Avec ce livre Ivan Jablonka lui redonne vie.

Le récit est captivant. L’auteur a rencontré les parties civiles, témoins, enquêteurs, magistrats, personnels socio-éducatifs, enseignants ou amis de Lætitia. Il a remis ses pas dans ceux de Laetitia depuis sa plus jeune enfance jusqu’aux lieux du drame.

Lætitia vivait dans une famille d’accueil où elle avait été placée avec sa sœur jumelle, Jessica. Enfant, elle avait été confrontée à la violence masculine au sein de sa famille. En 2011, Jessica, sœur jumelle de Laetitia révèle les viols et attouchements répétés imposés par le père de sa famille d’accueil. Ce dernier, qui s’était souvent exposé devant les caméras des télévisions en accusant les délinquants sexuels, sera condamné lui-même aux assises à huit ans d’emprisonnement en 2014 pour viols ou agressions sexuelles sur cinq jeunes victimes. Sans que l’on sache si Lætitia, qui cherchait à tout prix à quitter le domicile « familial », faisait partie de ses victimes.

Cette histoire est pour le sociologue l’occasion d’évoquer les travers de cette France des années 2010: « l’énorme misère que notre société produit, les inégalités dès l’enfance, l’instrumentalisation de tels drames par le politique, le manque de moyens alloués à la justice comme à la réinsertion, les dangers du tout-carcéral avec une prison école du crime… »

Le livre est aussi un hommage posthume à la jeune femme. L’auteur indique avoir été touché par cette existence et voulu faire pour Lætitia un « tombeau de papier ». Pour qu’on se souvienne d’elle : « Je voulais qu’elle reste dans les mémoires, dans les cœurs. Elle a couru après l’amour des autres toute sa vie, elle aurait été heureuse que l’on s’intéresse à elle. Je voulais lui redonner une existence, à elle qui est devenue un objet public, qui est morte devant 60 millions de Français.

« Ce qui m’intéressait le plus, indique encore Ivan Jablonka, c’était la personnalité de Lætitia. Elle était formidable, il y avait un tel contraste entre son enfance cabossée et son courage. Elle travaillait comme serveuse, elle s’accrochait, elle allait prendre un appartement. J’ai voulu oublier le fait divers pour raconter la vie d’une fille en or… »

Une œuvre d’historien mais aussi une quête de justice et de vérité.

Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle à ce point ? Parce qu’elle nous concerne. Sans doute parce qu’à travers ce récit on songe à d’autres Laetitia qui, comme elle, enfants « placés » pour raison de pauvreté de leurs parents notamment, errent de foyer en famille d’accueil à la recherche de leur propre histoire. Tous les enfants enlevés à l’affection de leurs parents par décision de justice n’ont pas heureusement une fin comme celle de Laetitia. Mais beaucoup connaissent à la fois violence institutionnelle et violence intra familiale.

Aussi ce livre n’est-il pas seulement un hommage, mais un effort pour comprendre et questionner nos sociétés: « De Lætitia, on peut dire qu’elle n’a pas eu de chance, à chaque fois qu’elle a bougé le petit doigt elle a pris une gifle de la vie. Qu’elle a croisé les mauvaises personnes. On peut aussi dire : processus de destruction souterrain, successions de loupés, chronique d’une mort annoncée ( …) c’est ainsi que l’échec de la démocratie se transforme en une tragédie grecque. Quand les solidarités sont impuissantes à venir en aide aux offensés aux humiliés, ceux-ci tombent dans une solitude où le plus sauvage assassine le plus fragile. »

Retenons cette interrogation d’Ivan Jablonka en forme de conclusion mais aussi d’envie d’agir : « Comment permettre à des enfants de se tracer un autre chemin que celui de leur héritage maudit ? »

1 « Laetitia ou la fin des hommes » Ivan Jablonka, 383 pages, Ed. du Seuil. Prix littéraire du journal « Le Monde », prix Médicis 2016.

Le prix de la pauvreté extrême

Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Mine de sable en Haïti

Mine de sable en Haïti

Le prix de la pauvreté extrême est-il la vie ? C’est cette question qu’on peut se poser en découvrant Fonds la mort. C’est une énorme mine de sable qui se situe à Descaillettes, un quartier pauvre de Port au Prince. La mine porte ce nom parce que c’est un lieu où beaucoup de gens ont déjà perdu la vie à cause des glissements de terrain fréquents dus à la façon d’exploiter le sable. Quelques années avant, c’étaient des petites mines distinctes qu’il y avait dans la zone. Les années passent, l’exploitation s’intensifie, les mines se rencontrent et en forment une seule grande qui s’agrandit à la vitesse de l’exploitation. Pendant qu’on fouille, des traces se dessinent dans le voisinage et quelques jours après toute la partie tracée tombe. Cela est déjà arrivé plusieurs fois et a toujours causé la mort de plusieurs travailleurs et des gens du voisinage.

Quand on arrive à Fonds la mort, selon là où l’on se tient, on entend la voix des travailleurs et le bruit des pelles et des pioches sous ses pieds. Ces travailleurs sont des pauvres qui ont besoin d’une activité économique leur permettant de vivre au jour le jour avec leur famille. Ils font ce travail même s’ils sont conscients du danger qui est suspendu sur leur tête. « Si nous pouvions choisir, nous ne ferions pas ce travail, mais nous n’avons pas le choix ». Ils sont plusieurs dizaines à braver chaque jour le danger représenté par cette mine qui peut les engloutir à tout moment. En plus des personnes tuées lors des glissements, la mine rafle aussi sur son chemin quelques maisons quand elle doit tomber. Tant pis pour le contenu de ces maisons et les travailleurs qui étaient en dessous. Quand cela arrive, si les propriétaires de maison ont la vie sauve, ils vont la reconstruire plus loin. Mais attention, c’est un perpétuel recommencement parce qu’il faut reculer à nouveau leur habitation de quelques mètres, environ un an plus tard.

Plusieurs maisons sont pour le moment menacées par la mine, elles sont à l’intérieur de l’espace tracé, c’est-à-dire le prochain glissement partira avec elles. « On ne peut pas reprocher aux travailleurs de faire ce boulot parce ce qu’ils sont en train de chercher la vie. Nous aussi, nous y travaillons parfois », déclare un riverain. Même une grande partie de la route qui mène à la mine est tracée. Les camions y passent quand même en espérant que ce n’est pas encore le mauvais jour. La mine fait parfois un bruit de tonnerre et tous les habitants de la zone ressentent une sorte de secousse.

Une dame de 55 ans dont la mari était mort, enterré sous le sable lors d’un glissement, est obligée d’accepter que ses trois garçons y travaillent encore. Elle explique : « J’ai perdu mon mari ici, il y a un an. Un jour où l’on n’avait rien à manger, il était parti avec sa pioche, fouiller du sable pour trouver de quoi se nourrir au moins pour ce jour-là. J’ai tenté de m’opposer à son départ, mais sur son insistance je l’ai laissé partir. J’avais conscience qu’il n’y avait rien à manger à la maison pour les enfants. Il pleuvait, c’est d’ailleurs pour cela que je ne voulais pas qu’il y aille, quelques minutes plus tard, la nouvelle est tombée : il a trouvé la mort sous le sable. Aujourd’hui encore, à cause de la pauvreté, mes trois garçons travaillent là-dans. Ce n’est pas ça que je voudrais pour eux, mais je me trouve dans l’obligation de les laisser faire ce que je ne veux pas. C’est grâce à ce qu’ils font que j’arrive à vivre. Même si c’est au prix de leur vie, je suis soutenue.»

En regardant la taille de la mine, elle doit être utile aux gens, certes. Mais une épée de Damoclès est suspendue sur la tête de la population. En observant le rythme de l’exploitation, on ne peut pas ne pas être inquiet pour les travailleurs, les chauffeurs de camion et toute la zone de Descaillettes.

La misère crie violence

Lorsqu’un groupe de jeunes tire sur une foule, comme ce fut le cas, récemment, lors de la fête des mères dans le 7th Ward, quartier pauvre de  la Nouvelle-Orléans ( USA ), et tue des enfants innocents, les familles, les organismes du quartier crient leur souffrance devant une telle violence. Dans leur désarroi, ils insultent et maudissent les jeunes, comme le font aussi les autorités d’ailleurs. D’autres se demandent comment les jeunes en sont arrivés là, à se haïr les uns les autres et à s’entretuer. Les autorités concernées, publiques ou privées, se mettent ensemble et  cherchent – en vain  – comment arrêter cet engrenage.

Pour ces jeunes, le rêve américain n’a pas eu lieu. Etre né dans une famille pauvre ne donne pas beaucoup de possibilités de réussir dans la vie. Comme beaucoup le disent : « Lorsque tu as une vie comme la nôtre, il faut chercher à survivre, sinon t’es mort arrivé à 21 ans, ou tu passeras ta vie en prison. » Dès leur très jeune âge, ils commencent à apprendre comment survivre. Kenneth C. en témoigne dans le livre « Not Meant To Live Like This » :  « Comme il n’y avait pas de père chez nous et que j’étais l’aîné de la famille,  je devais m’occuper de mes frères et soeurs. Je n’aime pas voir ma mère pleurer. Je devais leur trouver de quoi manger, quitte à me faire arrêter par la police. Je m’en foutais parce que l’essentiel pour moi, c’était de voir que mes petits frères et sœurs avaient de quoi  manger et aussi assurer qu’ils avaient leur uniforme pour l’école. Une fois je me suis fait tabasser par la police mais à la Cour ils ont vu que j’étais un enfant.»

Beaucoup de jeunes comme Kenneth crient leur violence. C’est leur façon d’exister.  Mais une fois qu’ils ont  fait de la prison, ils sont fichés et il n’y a plus de travail pour eux. Alors ils s’adonnent à vendre de la drogue comme si c’était la seule chose qui leur restait à faire pour survivre. La plupart de ces jeunes meurent très tôt ou sont handicapés pour la vie.

Les U.S.A honorent l’égalité des chances, mais semblent ignorer qu’il y a 20, 5 millions d’américains qui sont nés dans le filet de la pauvreté, et qui ne seront jamais égaux avec les autres. Qu’est devenu le rêve américain qui promet que chaque personne a droit non seulement à la vie, la liberté mais aussi à une vie de dignité et  à la joie de vivre.

Les enfants nés dans les familles pauvres arrivent à l’école maternelle avec une vie déjà hypothéquée (déficiences de développement ), selon un rapport fait par Annie E. Casey Foundation « Kids COUNT » :   85% des enfants de familles pauvres n’arriveront jamais au collège et leur avenir est en danger.

Si l’Etat, la Ville doivent lutter contre cette violence, il faudrait certainement regarder et s’investir en toute priorité dans la petite enfance, afin que dès  leur départ dans la vie, les enfants n’aient pas besoin de comprendre que, pour survivre, il faut utiliser la force.

 

Maria Victoire – Cyprès – USA