L’été bleu et l’été noir

 

 

La sieste - Van Gogh

La sieste – Van Gogh

En ces jours, où bien des amis me parlent de leurs projets de vacances pour cet été – de partir un peu pour reprendre souffle – je n’arrête pas de penser à Jean-Noël.

Une amie engagée avec des prisonniers me disait dernièrement : « Dans nos prisons en Europe la majorité des gens sont des gens de la pauvreté.» Et Jean-Noël, en fait partie. Oui, souvent la cause de l’enfermement ce sont de petits délits, des vols, en lien avec la survie. Puis, quand c’est plus grave, quand le désespoir s’installe, c’est la violence dans les moments noirs…

Une autre amie, me raconte avec passion comment elle a créé de petites bibliothèques dans trois prisons en France. Un peu comme des îlots de paix. Les prisonnières y venaient pour y vivre une, deux heures autour de ce qui les passionnait. « On échangeait sur tout, on regardait les magazines féminins et d’autres «s’échappaient» vers un autre monde par la lecture…»

Aller sur son île, souffler… C’est ce que je vis aussi dans mes visites à Jean-Noël parfois. Sans vouloir banaliser ses délits, je suis, dans ces moments-là, avant tout devant un Homme.

Et parfois il y a des moments extraordinaires. Lors d’une de mes visites, un insecte tout fin, vert-brillant est entré entre les barreaux et s’est posé sur sa main, restant un long moment sans bouger. Moment étonnant, magique… On est resté en silence, il y avait de l’émerveillement dans l’air. Puis Jean-Noël à dit à voix basse : « Les animaux, eux, m’ont toujours aimé ; ils viennent souvent vers moi… »

Mais, à chaque fois, il me parle aussi de moments qui me font froid dans le dos : des nuits sans sommeil, des rages de dents sans dentiste, des maux du corps sans médecin… Et surtout du désespoir: vers où je vais, moi… !?

De plus en plus de gens de chez nous, ont l’air de dire que l’Etat paye pratiquement «des vacances» aux détenus ! Que la prison après tout c’est un peu la belle vie !… Et que cela coûte très cher aux contribuables. Je trouve, qu’avant tout on ne devrait parler que de choses que l’on connaît bien dans la vie, sinon on dit trop vite des banalités sans fondement.

C’est pourquoi, avant les petits bonheurs de l’été,  je voulais rappeler le malheur de tant de personnes enfermées. Ce qui nous semble normal ne l’est pas pour tous, et de loin ! Les îlots de paix restent inaccessibles à certains, depuis leur petite enfance, surtout aux plus démunis parmi nous. Ils connaissent et vivent non pas la mer des plages, mais les mers des naufrages et sans terre en vue.

 

Noldi Christen – Suisse

Marre de la pitié charitable! Vive la fraternité!

Hier dans le journal c’est une association qui emmène 700 enfants « défavorisés » une journée à la mer; et on nous évoque le courage et la fatigue des gentils bénévoles, et surtout on nous précise bien…que les enfants sont invités entre deux baignades à écrire une carte aux gentils donateurs qui financent la journée…

Est-ce ainsi que l’on considère le droit aux loisirs et aux vacances des plus pauvres? une journée, pas en famille, encadrée par des bénévoles qui font une bonne action mais ne rentreront pas dans une rencontre, une connaissance réelle de ces jeunes et le rappel lancinant des bonnes gens plus fortunées à qui il faut dire merci pour ce beau cadeau qui n’est en fait que le respect du droit au loisir et aux vacances inscrit dans la déclaration des droits de l’Homme et de l’Enfant

Quelques jours avant, autre journal autre association qui propose à des enfants du nord de la France et de milieux eux aussi « défavorisés » de venir passer trois, quatre semaines dans une famille accueillante de ma région d’Angers. Et même chose ou presque. Gros portrait dans le journal de la famille accueillante avec insistance sur sa générosité et son ouverture, alors même que celle-ci insiste lourdement sur la chance pour cet enfant de découvrir et une culture qui lui est étrangère (campagne, parcs de loisirs, activités diverses…) et des règles et cadres de vie (heures de coucher, lavage de dents, modes de vie…) qui semblent lui faire défaut

Jamais il ne viendra à l’idée de cette généreuse famille que plutôt que d’offrir trois semaines « d’évasion » à un enfant il pourrait être bon de s’interroger sur la possibilité pour cette famille de vivre même une seule semaine un temps de vacances familiales? Jamais il ne viendra non plus à l’idée de cette famille accueillante ou du journaliste que si on veut, au-delà d’une bonne action dégoulinante de pitié chrétienne, réellement changer les choses et rentrer dans une connaissance, une reconnaissance de ce que vivent les autres, ailleurs, il faudrait que cette famille angevine soit prête elle aussi à partir en vacances (ou envoyer ses enfants) trois semaines là où vit l’enfant qu’elles accueillent! Et cela avec la conviction qu’elle s’enrichirait beaucoup humainement et culturellement elle aussi.

En somme, tant que dans l’action envers le plus pauvre, tant que dans le regard posé sur lui on verra sa différence avant son humanité égale à la nôtre, tant qu’on verra son malheur à soulager avant son potentiel à libérer et tant qu’on en fera d’abord et toujours un débiteur à qui l’on donne (de l’argent,des biens,…) avant de voir en lui un homme qui peut nous apprendre et nous enrichir de ce qu’il est et de ce qu’il a vécu, tous les actes que nous pourrons poser pour soulager sa misère plutôt que pour la combattre avec lui et lui redonner ses droits et sa dignité resteront somme toute assez vains et finalement feront peut-être plus de bien à celui qui donne qu’à celui qui reçoit.

Sébastien Billon (Angers, France)