C’est lui qui m’a appris Noël

2017-12-Message-de-Noel-PS3

Isabelle Pypaert Perrin,

Déléguée générale d’ATD Quart Monde

Message de Noël 2017

« À Noël, au foyer, on devait chanter. Tu t’imagines ? Quand on est obligé de chanter la paix avec des voix écrasées, si loin de ses parents, de son frère et de sa sœur, seul ! »

Cette confidence de Bob à Ronald, un soir de Noël, combien de personnes dans le monde pourraient s’y reconnaître ? Noël qui laisse chaque année des cicatrices douloureuses lorsque pour d’autres les sapins brillent à l’heure des cadeaux…

Ronald, volontaire permanent qui a cheminé pendant 39 ans aux côtés de cet homme me raconte : « C’est Bob qui m’a accueilli dans le Mouvement. Je dois avouer que, par moments, j’avais très peur de lui. Moi l’homme de la campagne, j’étais venu pour aider. Simplement. Et d’un coup, avec lui, je me trouvais projeté dans l’immense abîme de la misère.

La vie ne lui avait pas fait de cadeau. Elle l’avait conduit à faire des choix incompréhensibles, à poser des gestes pleins de contradictions. À 50 ans, usé, il a quitté sa femme et ses enfants. Pour lui, « partir en exil était la seule solution ».

Il s’est retiré dans un camping. C’est là que je suis allé le voir régulièrement. Là que j’écoutais sa litanie de mots. Des mots qui coulaient pendant des heures, comme une chute d’eau violente et intarissable. Mais de ce flot émergeaient aussi des moments précieux où il me parlait de ses voisins. Une dame m’a raconté :

« La nuit il n’arrivait pas à dormir, souvent il se promenait tout seul dans le camping. Et le matin, surprise ! Je trouvais un bonbon à la menthe ou une petite fleur accrochée à la clôture devant chez moi. »
Chaque année pour Noël je le rejoignais. Journée délicate, douloureuse, qui le blessait. Noël lui rappelait son enfance et lui renvoyait si violemment ce sentiment de ne pas avoir su être un père pour ses enfants, alors qu’il n’avait jamais appris, qu’il n’avait pas pu apprendre. Les photos de ses enfants, un jour il me les a montrées. Il les gardait, cachées derrière un rideau violet, car il ne supportait pas ce « pourquoi papa ? » dans leur regard.

Son fils m’a dit : « Petit, je ne comprenais pas pourquoi, le matin de Noël, le sapin était par terre et les biscuits qu’on avait fabriqués ensemble flottaient dans le lavabo. Non, ça ne pouvait pas être le chat comme il le prétendait. »

Oui… Bob détestait Noël. Noël le faisait hurler… Et pourtant c’est lui qui m’a appris Noël. À ses côtés, j’ai appris année après année que Noël ne peut être Noël si quelqu’un souffre. Noël ne peut être Noël si on est privé des siens. Noël ne peut être Noël si ce n’est pas une fête pour tous.

Son interpellation m’a secoué et m’a offert la force d’oser affronter son monde. Le courage de dialoguer et de découvrir à travers lui ce que les familles les plus pauvres ont en elles de plus beau. Ces jours-là, je crois que nous étions unis dans quelque chose d’essentiel. C’est devenu le fondement de mon engagement. »

Cette présence durable des volontaires aux côtés des plus pauvres a besoin d’être soutenue par ceux qui en comprennent le sens.

Merci de nous offrir votre soutien et vos dons.

Belle fin d’année.

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Des excuses ?

François Jomini

François Jomini

Le 11 avril 2013, le gouvernement suisse invitait pour une commémoration pour toutes les victimes de la coercition à des fins d’assistance. Parmi elles tous ces enfants placés de force dans les années 1920 à 1970, et en partie chez des paysans, pour y travailler. Quelques  cantons ont déjà présenté leurs excuses pour les injustices commises à l’égard de ces personnes. Mais le placement d’enfant pèse encore aujourd’hui sur des familles parmi les plus pauvres du pays. C’est une histoire pas terminée…

Je suis très proche d’un couple à qui l’on a enlevé l’enfant dès sa naissance. L’assistante du médecin a téléphoné à l’Office de la jeunesse et leur a dit qu’une « handicapée mentale » avait donné naissance à un enfant. Le père présent pourtant, n’a pas été pris en compte, il n’inspirait pas confiance et le couple n’était pas marié.

Mon amie raconte : « On m’a fait une césarienne et je n’étais pas encore remise de la narcose, que déjà on parlait d’avoir trouvé une famille d’accueil pour l’enfant. J’étais en état de choc et, dans ma colère, je leur ai lancé à la tête les pires injures. Plus tard je me suis excusée, même si mon désespoir et ma rage ne s’étaient pas calmés.

Aujourd’hui, avec un avocat, je me bats encore et toujours pour que mon partenaire et moi puissions reprendre notre enfant. Nous nous battons aussi pour que le père ait l’autorité parentale, comme moi. Je me fais du souci pour ma santé, et si je venais à disparaître, nous ne voudrions pas que des étrangers obtiennent la garde de notre enfant si le père était encore là. Il faut donc qu’il obtienne l’autorité parentale, lui aussi.

Toutes ces démarches auprès de la justice coûtent. Chaque document, chaque requête coûte et pas des clopinettes, mais beaucoup d’argent. Et cela devient très difficile de « mendier » de l’argent un peu partout. Le droit devrait être de notre côté et ne pas dépendre de l’argent !

Le Conseil fédéral veut présenter ses excuses aux « Verdingkinder » (littéralement « enfants mis au concours, enfants chosifiées ») des années 1920 à 1970. Mais à nous, à quoi ça nous sert ? Ils enlèvent quand même encore toujours les enfants aux pauvres !

On m’avait bien proposé d’aller vivre avec mon enfant dans un foyer pour mère et enfant. Pour notre fils, nous voulons être présents comme parents tous les deux. Mais de tels lieux d’accueil pour père et mère n’existent pas.

On ne nous donne aucune chance de devenir des parents. Nous aimons notre enfant. Nous voudrions l’accompagner et le voir grandir, connaître ses bobos, ses rires… et tout simplement apprendre tout ce qu’il faut pour devenir de bons parents.

Quand un enfant est aimé, il faudrait qu’il puisse grandir auprès de ses parents.

Nous n’y pouvons rien si notre scolarité n’a pas été la plus soutenue. Malgré tout, nous ne sommes pas moins intelligents que beaucoup d’autres, mais certes moins chanceux. »

Nelly Schenker avec Noldi Christen – (Bâle – Suisse)