Du charbon de bois pour la survie quotidienne

Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Ma nouvelle mission de détection en vue d’une implantation d’ATD Quart Monde en milieu rural me permet de découvrir des communes dont la survie se base uniquement sur la fabrication du charbon de bois. Plusieurs zones d’Haïti sont réputées sèches depuis un bon bout de temps. Fatigués de perdre les récoltes, les paysans n’y cultivent plus la terre. Pourtant, les deux principales activités économiques du pays sont l’agriculture et l’élevage. Celui-ci sert à dépanner en cas de maladie, de décès ou d’autres imprévus, mais la survie quotidienne est assurée par l’agriculture vivrière, en grande partie tournée vers l’auto-consommation.

Dans les zones rurales où l’agriculture est absente, comme à Phaeton dans le Nord Est, la nourriture quotidienne se fait rare. Les familles laborieuses s’ingénient pour s’offrir, tant bien que mal, de quoi manger chaque jour. Sur ces terres qui paraissent très pauvres en termes de capacité de production, pousse en grande quantité une sorte d’arbuste sauvage, dur, plein d’épines qu’on appelle « Bayawonn ». Ces plantes sont coupées et utilisées pour fabriquer du charbon de bois à répétition. Lequel est vendu pour couvrir les dépenses journalières. Les rares arbres forestiers et fruitiers qui peuvent se trouver au milieu des « Bayawonn » subissent le même sort que ces derniers. Un peu partout, on aperçoit de la fumée qui monte comme si c’était l’âme des arbres qui allait se plaindre auprès de Dieu parce qu’ils sont systématiquement abattus.

Cela se passe ainsi, non pas parce que les habitants ne connaissent pas les conséquences du déboisement, mais ils le font par nécessité. Ils reconnaissent le rôle que jouent les arbres pour qu’ils aient de l’eau. Ils savent qu’un jour, ils risquent de ne plus trouver d’arbres pour fabriquer du charbon. Ils sont souvent sensibilisés par les autorités, mais aucune alternative ne leur est proposée. Bélius, un habitant de Phaeton venant de préparer du bois pour son prochain fourneau de charbon, déclare : « Je sais que ce n’est pas bon d’abattre les arbres. Je suis au courant de toutes les conséquences. D’ailleurs, je me sens souvent triste en coupant un arbuste. Cependant, j’ai une femme et 8 enfants à nourrir. Je laisserai rapidement cette activité le jour où j’en trouve un autre. C’est vrai qu’un jour je risque de mourir de faim et de soif, mais les arbres doivent perdre leur vie bien avant moi». Ce père de famille n’est sans doute pas le seul à se trouver devant ce fait accompli. C’est difficile de dire qu’il a raison d’agir de la sorte, mais quand on regarde bien la zone, on voit que la population est livrée à elle-même, condamnée à se débrouiller pour vivre. Et il n’y a pas beaucoup d’autres solutions. La société est toujours prête à culpabiliser ces personnes, sans pour autant chercher à proposer une solution durable qui respecte leur dignité.

Drôle de coïncidence, ce jour-là, 10 décembre, je me suis rappelé que c’était le 68ème anniversaire de la déclaration universelle des droits de l’homme. N’y a-t-il pas assez de richesses dans le monde pour nourrir plus que la population mondiale ? Chaque fois que quelqu’un meurt de faim, n’a-t-on pas raison de dire qu’il est assassiné ? A côté des proscrits des différentes sources de droit concernant la protection de la personne humaine, quand viendra le vrai combat pour la justice sociale ?

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Le prix de la pauvreté extrême

Saint Jean Lhérissaint,

Haïti

Mine de sable en Haïti

Mine de sable en Haïti

Le prix de la pauvreté extrême est-il la vie ? C’est cette question qu’on peut se poser en découvrant Fonds la mort. C’est une énorme mine de sable qui se situe à Descaillettes, un quartier pauvre de Port au Prince. La mine porte ce nom parce que c’est un lieu où beaucoup de gens ont déjà perdu la vie à cause des glissements de terrain fréquents dus à la façon d’exploiter le sable. Quelques années avant, c’étaient des petites mines distinctes qu’il y avait dans la zone. Les années passent, l’exploitation s’intensifie, les mines se rencontrent et en forment une seule grande qui s’agrandit à la vitesse de l’exploitation. Pendant qu’on fouille, des traces se dessinent dans le voisinage et quelques jours après toute la partie tracée tombe. Cela est déjà arrivé plusieurs fois et a toujours causé la mort de plusieurs travailleurs et des gens du voisinage.

Quand on arrive à Fonds la mort, selon là où l’on se tient, on entend la voix des travailleurs et le bruit des pelles et des pioches sous ses pieds. Ces travailleurs sont des pauvres qui ont besoin d’une activité économique leur permettant de vivre au jour le jour avec leur famille. Ils font ce travail même s’ils sont conscients du danger qui est suspendu sur leur tête. « Si nous pouvions choisir, nous ne ferions pas ce travail, mais nous n’avons pas le choix ». Ils sont plusieurs dizaines à braver chaque jour le danger représenté par cette mine qui peut les engloutir à tout moment. En plus des personnes tuées lors des glissements, la mine rafle aussi sur son chemin quelques maisons quand elle doit tomber. Tant pis pour le contenu de ces maisons et les travailleurs qui étaient en dessous. Quand cela arrive, si les propriétaires de maison ont la vie sauve, ils vont la reconstruire plus loin. Mais attention, c’est un perpétuel recommencement parce qu’il faut reculer à nouveau leur habitation de quelques mètres, environ un an plus tard.

Plusieurs maisons sont pour le moment menacées par la mine, elles sont à l’intérieur de l’espace tracé, c’est-à-dire le prochain glissement partira avec elles. « On ne peut pas reprocher aux travailleurs de faire ce boulot parce ce qu’ils sont en train de chercher la vie. Nous aussi, nous y travaillons parfois », déclare un riverain. Même une grande partie de la route qui mène à la mine est tracée. Les camions y passent quand même en espérant que ce n’est pas encore le mauvais jour. La mine fait parfois un bruit de tonnerre et tous les habitants de la zone ressentent une sorte de secousse.

Une dame de 55 ans dont la mari était mort, enterré sous le sable lors d’un glissement, est obligée d’accepter que ses trois garçons y travaillent encore. Elle explique : « J’ai perdu mon mari ici, il y a un an. Un jour où l’on n’avait rien à manger, il était parti avec sa pioche, fouiller du sable pour trouver de quoi se nourrir au moins pour ce jour-là. J’ai tenté de m’opposer à son départ, mais sur son insistance je l’ai laissé partir. J’avais conscience qu’il n’y avait rien à manger à la maison pour les enfants. Il pleuvait, c’est d’ailleurs pour cela que je ne voulais pas qu’il y aille, quelques minutes plus tard, la nouvelle est tombée : il a trouvé la mort sous le sable. Aujourd’hui encore, à cause de la pauvreté, mes trois garçons travaillent là-dans. Ce n’est pas ça que je voudrais pour eux, mais je me trouve dans l’obligation de les laisser faire ce que je ne veux pas. C’est grâce à ce qu’ils font que j’arrive à vivre. Même si c’est au prix de leur vie, je suis soutenue.»

En regardant la taille de la mine, elle doit être utile aux gens, certes. Mais une épée de Damoclès est suspendue sur la tête de la population. En observant le rythme de l’exploitation, on ne peut pas ne pas être inquiet pour les travailleurs, les chauffeurs de camion et toute la zone de Descaillettes.