La cantine des solidarités

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Cantine scolaire au Cameroun, Photo web – CSFEF

Blaise Ndeenga,

Cameroun

Tout a commencé avec cette déclaration du jeune Emmanuel à sa maman : « Maman j’ai remarqué que pendant la pause de midi à l’école, lorsque nous sommes en train de manger, un de mes camarades de classe ne mange jamais. Il reste seul dans son coin et nous observe. Il est toujours triste. Alors aujourd’hui je suis allé vers lui. Je lui ai demandé pourquoi il ne venait pas manger avec les autres. Il m’a dit qu’il n’avait rien à manger. Sa maman ne peut pas lui offrir du pain car elle n’a pas d’argent. Ensuite il a dit que sa maman s’en allait très tôt vendre au marché. Elle ne rentre que le soir. Et si elle est parvenue à vendre, elle achète de quoi préparer un repas et la famille ne mange qu’une fois dans la nuit. Aussitôt j’ai partagé mon casse croûte avec lui. Il était très content. Et moi aussi. Je voudrais te demander s’il est possible que tu lui fasses aussi un casse-croûte afin qu’il ait quelque chose à manger et qu’il ne soit plus isolé des autres élèves… »

La maman fut contrariée par la demande de son fils, entre accéder à sa demande et respecter son budget très serré. Elle y a consenti pour quelques jours. Ensuite elle décida d’aller attirer l’attention des responsables de l’école sur cette situation. Ceux-ci se montrèrent très disponibles à l’écouter mais ne lui proposèrent pas de solution.

La maman du jeune Emmanuel décida donc de sensibiliser certains parents d’élèves afin de remédier à cette situation. Touchés par la situation de l’enfant, qui n’était pas la seule dans l’école, un petit groupe de parents très motivés eut l’idée de créer une cantine au sein de l’école. Une assemblée de parents a été convoquée pour imaginer une solution avec l’école et la proposer aux autres parents. Il en est sorti le projet d’une cantine qui ne devrait pas seulement s’occuper des enfants qui n’ont pas de casse-croûte, mais qui serait un lieu de repas et de rassemblement pour tous les élèves. Désormais les enfants n’auront plus à apporter leur repas, mais ils mangeront grâce à la contribution de leurs parents riches ou pauvres. L’école ayant un effectif d’environ 1300 enfants, les parents ont convenu de donner 500fcfa par mois, ce qui revient moins cher qu’un repas préparé par une famille pour son enfant, et les repas sont livrés par un service traiteur.

Il nous a été aussi rapporté qu’une pharmacie solidaire a été aussi créé au sein de l’école. Celle-ci devant parer aux petits bobos des élèves…

Voilà comment l’initiative d’un enfant de 7 ans est parvenue à améliorer et à transformer le vécu des enfants dans l’école, en créant une synergie entre tous les parents. Comme quoi la lutte contre la pauvreté est une affaire de tous.

Riches ou pauvres, adultes ou enfants chacun doit apporter sa pierre à l’édifice.

Quand les enfants font changer leur communauté

Chantier solidaire en République Démocratique du Congo

Chantier solidaire en République Démocratique du Congo

Bagunda MUHINDO René,

Ouagadougou, Burkina-Faso

La vie des enfants qui vivent dans la rue à Ouagadougou me fait parfois penser aux potentiels des enfants de Bukavu en République Démocratique du Congo.

Ces enfants d’un groupe appelé Tapori sont des « vrais réconciliateurs » : quand deux familles sont en conflit, les parents se voient dans l’obligation de se réconcilier parce que leurs enfants jouent ensemble. Ils font des activités qui favorisent la réception de tous dans les familles. Et pour certaines fêtes, les parents sont amenés à s’entendre lorsqu’ils doivent se réunir chez l’un d’entre eux pour les préparatifs d’une quelconque cérémonie des enfants. En se retrouvant ensemble pour le bien de tous les enfants, les parents retrouvent la paix.

Ces enfants sont aussi des « provocateurs de projets de développement » qui réussissent à faire changer le regard de leur communauté envers les plus pauvres.

Émile habitait avec sa famille une petite maison en terre battue. Personne n’osait lui rendre visite. L’oubli, le mépris et l’exclusion de sa communauté étaient allés au-delà des limites. Certains l’appelaient « sorcier » parce qu’il était pauvre. Il restait seul, il n’avait personne à qui parler, personne ne l’approchait et du coup il s’enfermait sur lui-même. Pourtant avec les enfants, « l’espoir et le changement » sont devenus possibles.

Un jour après une animation autour d’un livre, les enfants avec leurs animateurs décident d’aller faire un travail manuel en faveur de la famille d’Émile. Le premier jour, ils se contentent de terrasser le terrain. Les jeunes de passage touchés par cette action prennent conscience de la nécessité de leur engagement dans ce chantier. Le jour suivant, ils sont une vingtaine à se mobiliser. Peu après, ce sont les parents qui s’associent. Chacun (maçon, charpentier, menuisier, élèves, étudiants) met ses compétences au service des autres… chacun apporte ce qu’il peut (force physique, intelligence, moyens matériels ou financiers) pour faire avancer le projet. D’autres personnes ont pris l’initiative de demander un soutien auprès des associations caritatives. Et avec l’apport de toute la communauté, la maison a été construite.

Ces enfants, jeunes et adultes constituent aujourd’hui les membres de l’Association les Amis d’ATD Quart Monde1 dont certains font partie du groupe « familles solidaires ». Au sens de : solidaires avec les plus pauvres de leur communauté. Émile, que tous nomment  désormais Papa Émile, est lui aussi membre du groupe.

Papa Emile au sein de sa communauté

Papa Emile au sein de sa communauté

C’est durant l’une des rencontres de formation et d’évaluation de ce groupe, que quelques années plus tard, Papa Émile racontera le chemin parcouru : « Avant le mois de décembre 2009…personne ne voulait me parler, personne ne s’approchait de moi. Je commençais à me considérer comme un vaurien dans ce monde, un homme à moitié vivant et à moitié mort. J’avais perdu tout espoir dans la vie et je me culpabilisais même des fois.

Mais après l’existence de notre groupe ″ familles solidaires″ j’ai vu beaucoup de changement dans ma vie. Vous m’avez honoré en acceptant de tenir nos rencontres mensuelles chez moi, vous m’avez accepté tel que je suis et vous me laissez parler malgré mes limites et vous m’écoutez.

Nous nous apaisons mutuellement en nous partageant nos moments de peines et de joies. Grâce à vous, j’ai retrouvé la joie de vivre et pourtant je continue à être pauvre matériellement. Grâce à votre respect envers moi, d’autres personnes commencent à m’approcher, à accepter de me parler et à me demander mon point de vue. Grâce à vous, je suis en train de recouvrer ma dignité petit à petit. Les enfants qui jetaient des pierres sur ma maison ne le font plus.

Actuellement, beaucoup de gens m’appellent ‘papa Émile’. Quoi chercher d’autre de plus que ça ? Avant je n’avais même pas où poser ma tête, mais grâce aux efforts des enfants, jeunes, animateurs Tapori et de vous tous, je vis paisiblement chez moi».

Grâce à ces enfants, j’ai réalisé que l’espoir de changement est dans nos communautés.

1 L’association fonctionne sur la base de la participation de tous. « La solidarité et la fraternité » sont au cœur de toutes les actions. Agir ensemble met les gens debout et permet de « faire évoluer le regard de la société sur les plus pauvres ».