S’expliquer ou aller à la pesée

Christian Scribot lors de l’inauguration de la dalle de Roubaix en France le 17 octobre 1994.

Christian Scribot lors de l’inauguration de la dalle de Roubaix en France le 17 octobre 1994.

Pascal Percq, France

Parce que Christian est décédé il y a quelques semaines à Lille (France) à l’âge de 62 ans, il nous semble important que cet espace lui donne la parole. Christian Scribot est né en 1953. Originaire du Nord de la France, marié et père de cinq enfants, il a contribué à une réflexion importante sur le rapport au temps des personnes très pauvres, sur leur projet familial, dans le cadre d’un long et patient travail « Quand le Quart monde rencontre l’Université ». En juin 1989 il était intervenu devant des parlementaires européens et des membres de la Commission européenne à Bruxelles en ces termes.

Si je parle aujourd’hui, ce n’est pas pour raconter ma vie, ce n’est pas pour me plaindre. C’est en pensant à beaucoup d’autres familles, dans toute l’Europe, qui ne sont pas là aujourd’hui, et qui ne peuvent pas parler parce que quand on est dans la misère, il y a l’angoisse, il y a la peur, et on ne peut pas parler, se faire comprendre. J’ai moi-même connu cela avec ma famille. Aujourd’hui, ma situation n’a pas beaucoup changé, mais si je peux parler, c’est parce que j’ai rencontré des gens avec qui je suis en confiance, qui essaient de me comprendre, et je voudrais que mon témoignage soit utile à ces milliers de familles qui ne peuvent parler à personne.

Enfant j’ai été placé à l’assistance publique, et j’ai dû attendre l’âge de trente ans pour connaître ma famille. Au service militaire, j’ai eu un accident de la main qui a rendu impossible mon métier de maçon. J’étais invalide, mais je n’ai jamais pu avoir de pension.

Du travail, j’en ai cherché partout, mais à cause de ma main je n’ai jamais pu trouver quelque chose de stable. On habitait avec ma femme et mon premier enfant dans un petit logement chez un propriétaire privé. On ne pouvait pas payer beaucoup de loyer, alors je travaillais au noir pour le propriétaire. Mais des voisins nous ont dénoncés. Nous avons été expulsés voici comment : à ce moment-là, je travaillais en intérim et en rentrant chez moi à dix heures et demie le soir, j’ai trouvé ma femme et ma famille dehors.

On a dormi tous les trois dans un bois à Lille, et on a été ramassés par une patrouille de police. Une assistante sociale s’est occupé de nous. On a dormi à l’hôtel quelques nuits, puis on n’a plus eu d’argent. Ma femme a été dans un foyer avec le bébé, et moi à l’Armée du Salut. Puis, on nous a relogés dans un logement de deux pièces. On devait y rester trois mois. On y est resté sept ans.

Sept ans surveillés par les assistantes sociales, l’éducateur, le juge pour enfants. Sept ans pendant lesquels la famille s’est agrandie, on a eu cinq enfants, on était toujours dans ces deux pièces.

Le travail, je n’ai pas arrêté d’en chercher, mais avec ma main, j’avais du mal. Après des travaux de manutention parfois ma main gonflait, me faisait mal et je devais arrêter.

J’acceptais des missions loin. J’allais en stop et pour quatre à cinq heures de travail je partais dix-huit heures. Au bout du compte, je n’avais pas assez d’heures pour toucher le chômage.

Du travail c’est ce que nous recherchons toujours. Nous avons des enfants, nous voulons les garder, mais pour les garder il faut un emploi. Avoir un emploi, c’est pouvoir se faire respecter, se faire comprendre, garder sa famille.

Sans argent, on est toujours obligé de compter et de demander des secours. Mais on en a marre de demander des secours. Au bureau d’aide sociale, on a toujours des réflexions : « Est-ce que vous avez payé telle facture ? » « Pourquoi avez-vous encore un enfant ? »

Je travaillais à donner un coup de main sur les marchés, au moins on pouvait ramener un peu de nourriture, mais pour les assistantes sociales, la mairie, ce n’était pas un vrai travail.

Les enfants, il faut pouvoir aller les montrer à la visite, à la pesée. Mais quand on n’a pas assez à manger, ils en souffrent. Quand l’assistante sociale vient c’est toujours la même chose : « Il faut trouver du travail. Il faut que les enfants grandissent bien. Vivre à sept dans deux pièces, cela ne va pas. » Alors c’est l’angoisse, la peur, on se cache, on se renferme sur soi-même.

Mais un jour il faut bien aller à la pesée, et on se rend compte que le bébé ne grossit pas comme il faut. Alors, un jour, on a vu la police arriver chez nous, et nous prendre l’enfant.

Heureusement, ils ont fait des examens à l’hôpital et ils ont vu que l’enfant n’avait rien et ils nous l’ont rendu. Mais la mère en prend un coup. Elle est tombée malade à cause de cela, trop d’angoisse, trop de dépression. Aujourd’hui elle est malade, elle ne guérira pas.

C’est cela la misère, ne pas pouvoir être libre, devoir toujours demander, toujours compter. Pour nourrir ses enfants il faut compter, pour les yaourts, pour le lait. La nuit on se réveille avec l’angoisse : qu’est-ce qui va nous arriver demain ? Comment on va faire pour manger ? On en rêve, on n’en dort plus, on devient fou, c’est vrai on devient fou. Et puis, il y a la honte, la honte de tout, la honte de mettre tes enfants à l’école en sachant que tu es suivi par une assistante sociale, que tu ne travailles pas, qu’on te voit récupérer sur les marchés. La honte de voir tes enfants se priver, décider à ta place qu’ils n’iront pas en sortie avec l’école parce qu’ils savent que tu ne peux pas payer.

Il faut dire tout cela, il faut pouvoir expliquer tout cela, parce que cela ne doit pas exister. Autour de moi je connais des familles, et on en voit aussi dans les journaux, à qui on enlève leurs enfants, et elles ne l’ont pas toujours voulu. Moi, si on m’avait enlevé mes gosses, je ne serais plus là. Sans eux, on est perdus, c’est eux qui nous tiennent, qui nous donnent la force. On a besoin d’eux comme eux ils ont besoin de nous.

Christian Scribot +

Mon salaire, c’est ma feuille de paie

Nettoyage d'un jardin en friche

Nettoyage d’un jardin en friche

France

Gérard Bureau, après 40 ans d’expérience comme volontaire permanent dans le Mouvement ATD Quart Monde, a fondé « initiatives solidaires », une auto-entreprise sociale qui propose des chantiers rémunérés à des personnes qui n’ont pas trouvé d’emploi mais « ont un besoin vital de travailler ». Gérard travaille avec elles sur des chantiers chez des particuliers, des entreprises ou des associations (entretien de jardins, maçonnerie, réfection de logements…). Au fil des mois, le courage et les efforts des personnes en recherche d’utilité et de liens avec d’autres sont reconnus et valorisés.

« C’est la recherche de l’utile et de la solidarité, sans bénéfices financiers personnels autres que ceux qui permettront de développer l’activité de l’auto-entreprise. C’est répondre au défi de créer une économie humaine entre tous et pour tous, nouvelle croissance possible puisque la demande est là. Les besoins en service de proximité sont en plein développement et en ajoutant la plus-value de la solidarité, notre petite entreprise a déjà son carnet de commandes bien rempli par le bouche à oreilles. »

Dans la chronique de son blog « initiatives solidaires », Gérard partage l’histoire d’un homme qui se bat au quotidien pour s’en sortir et être reconnu comme utile et capable de travailler.

Le parcours de Monsieur CB

« Je n’ai pas encore beaucoup écrit dans cette chronique, je vais raconter aujourd’hui le parcours de CB, un adulte de 40 ans, marié, deux enfants. Dans cette chronique je ne dirai jamais les origines ni ne ferai la description trop détaillée des conditions vécues par ces personnes. Le travail que je partage avec elles me montre chaque jour qu’elles sont des personnes qui méritent qu’on les regarde dans leurs projets et leurs batailles, pas dans la description de leurs problèmes qui sont leur vie privée ou en tout cas, ce n’est pas à moi d’en parler.

J’ai connu CB il y a trois ans, nous l’avons hébergé quelques semaines avec sa famille car sans logement. Il vit maintenant à l’hôtel de façon stable en attendant meilleur. Depuis le premier jour que je l’ai rencontré, il parle de quatre choses : logement, santé, école, travail. Pour chacun de ces domaines de vie, il met une énergie que nous ne pouvons pas imaginer. J’ai une collection de sms quotidiens de ses demandes pour comprendre une démarche, pour essayer de répondre à des questionnaires administratifs, pour actualiser sa situation à pôle emploi, pour soigner ses enfants, pour chercher un logement, pour répondre à des annonces d’emploi etc…. depuis trois ans, il n’a pas abouti sur la question du logement et du travail et je comprends de nouveau pourquoi des personnes peuvent à un moment renoncer et se laisser aller à l’assistance car c’est plus que décourageant, c’est un combat toujours perdu d’avance et les administrations osent dire en face à face « vous n’avez aucune chance, il y a trop de personnes avant vous… il vous manque tel document et la fois suivante encore un autre document ou un document que vous ne pouvez pas produire… vous n’êtes pas éligible… »

CB ne se décourage jamais et essaie toujours. Trois ans que plusieurs fois par semaine, CB m’appelle ou m’envoie des sms pour toutes ses démarches. J’ai calculé, ça fait environ 550 conversations, demandes, réflexions pour essayer de dénouer sa situation. De plus CB est dynamique, cultivé et n’est pas la personne dont on pourrait penser qu’il est hors jeu, même si pour ma part, je ne considère personne hors jeu. Alors si lui ne réussit pas dans ses démarches, comment feront ceux qui ont moins de bagages ?

CB a un réseau de travail non déclaré, entre 25 et 70€ la journée, quelquefois pas payé. Il n’est pas parmi les plus démunis, il se maintient à flot. Pôle emploi ne lui propose pas ce qui lui correspond et le dialogue avec les conseillers est décourageant.

CB est la première personne à qui j’ai proposé des emplois en CDD à la journée, environ une dizaine de journées depuis 6 mois. Ce n’est pas à lui que je propose le plus de travail puisque il a un réseau par ailleurs. C’est par le projet « Initiatives solidaires » qu’il a eu sa première feuille de paie de sa vie. Lors d’un travail au siège international d’ATD Quart Monde dont il a compris les objectifs, le soir, au moment de le rémunérer, il m’a dit : « je ne veux pas du salaire, mon salaire, c’est la feuille de paie. » Je l’ai évidemment quand même rémunéré. Comme d’autres personnes, sa façon de travailler est exemplaire, comme s’il voulait prouver heure après heure de travail, qu’il est employable. Comme m’a dit quelqu’un avec humour, pour l’arrêter de travailler, il faut enlever la pile, car il va au-delà de ce qui est demandé. Ces jours-ci je l’ai mis en lien avec Charles, un retraité qui soutient des personnes dans leur parcours vers l’emploi. Il l’a recommandé au service de la mairie qui dispose d’un certain nombre d’emplois réservés sur des chantiers publics. Il a pu obtenir un emploi pour plusieurs mois. »

Vous pouvez soutenir Initiatives solidaires en visitant le blog et en parlant de cette initiative autour de vous !