Faire tomber les murs qui nous séparent

Un groupe de Bangladaises, passé illégalement en Inde, courent au pied du mur-frontière érigé tout le long de la ville. © Gael Turine / Vu'

Un groupe de Bangladaises, passé illégalement en Inde, courent au pied du mur-frontière érigé tout le long de la ville. © Gael Turine / Vu’

Philippe Hamel,

France

Nous « célébrerons » le 9 novembre les 25 ans de la chute du mur de Berlin et le courage de tous ceux qui se sont battus et qui se battent encore pour reconstruire la fraternité, la justice, la démocratie.

Cet anniversaire est un encouragement à faire tomber tous ces murs qui séparent encore des communautés, des pays, qui enferment certaines populations dans le mépris ou les soustraient aux regards des autres citoyens et surtout à faire tomber les murs qui sont encore dans nos têtes…

Quand j’étais enfant, le mur qui s’imposait à moi, c’était celui du stade de football. Faute de moyens pour payer notre place, on était plusieurs à se faufiler derrière l’enceinte du stade et on regardait le match, à tour de rôle, par un trou fait dans ce mur. J’ai souvent revu cette scène dans plusieurs pays pour des événements culturels ou sportifs.

Si le mur de Berlin est tombé, il en reste plus d’une cinquantaine à travers le monde. Nous avons tous en tête celui qui sépare les deux Corées, celui entre le Mexique et les Etats-Unis pour lutter en particulier contre l’immigration illégale. Tout comme ces murs électrifiés avec haut voltage dans les enclaves espagnoles au nord du Maroc pour se protéger de l’immigration africaine vers l’Europe. Il y a aussi la « barrière de séparation » israélo-palestinienne, une clôture trois fois plus haute et deux fois plus large que le mur de Berlin. Tous ces murs sont en fait des remparts contre les pauvres, comme l’explique le Courrier International de cette semaine.

Le photographe Gaël Turine a fait connaître un autre mur très peu connu, celui entre l’Inde et le Bangladesh. Le mur le plus long du monde : 3200 km. Il a coûté 4 milliards de dollars. 220 000 hommes sont affectés à sa surveillance. Il tue un homme tous les cinq jours depuis dix ans selon les statistiques officielles. Parmi eux, beaucoup de Bangladais qui veulent traverser ce mur pour fuir la misère ou les catastrophes naturelles à répétition.

Tout dernièrement, en Ukraine, le gouvernement a décidé de construire un mur de 1920 km à la frontière russo- ukrainienne, pour empêcher l’infiltration de rebelles russes et se couper définitivement du grand frère russe.

Tous ces murs sont construits entre des nations en conflit, souvent pour faire barrage à l’immigration ou pour mettre fin à des trafics (d’êtres humains, de drogue ou de contrebande, etc). Certains murs ont ainsi plusieurs fonctions : se défendre contre toute invasion physique, idéologique ou culturelle. Parfois empêcher le passage de ceux qui voudraient « voir ailleurs », aller vers un monde dit « plus libre ». Le mur de Berlin était de ceux là. On avait construit des systèmes de surveillance très sophistiqués avec 14 000 gardes. Près de 1200 personnes y ont été tuées, 60000 capturées et mises en prison et 5000 sont passées à l’Ouest. En Allemagne de l’Est, on l’appelait : « le mur de la paix » (ou « mur de protection antifasciste ») et du côté de l’Allemagne de l’Ouest : « le mur de la honte ».

Il y a aussi tous ces murs qui s’érigent entre voisins, entre communautés qui n’arrivent plus à se comprendre et se parler, comme ces habitants d’une cité pavillonnaire en France qui construisent un mur pour ne plus voir les familles de gens du voyage qui habitent juste à côté. Comme ces Brésiliens d’un quartier résidentiel qui ne veulent plus que les habitants de la favella proche traversent leur quartier. Plus radicalement encore, aux Etats-Unis ou en Europe, ce sont des gens plus riches qui s’enferment eux-mêmes dans des quartiers de haute sécurité avec murs et grilles pour « avoir la paix ».

Il y a aussi ces murs provisoires qui se bâtissent à la hâte lorsqu’un président est invité à visiter un pays ami. En plus des rafles qui envoient jeunes de la rue et mendiants, à des centaines de kilomètres, on fabrique à la hâte des palissades pour cacher certains bidonvilles le long du trajet des cortèges, comme si ces lieux étaient une honte pour le pays. Mais une honte pour qui ?

C’est une des raisons qui a fait que Joseph Wresinski, le fondateur du Mouvement ATD Quart Monde, a voulu que des représentants de populations très pauvres à travers le monde puissent dialoguer avec le Pape, chez lui à Rome, en 1989, faute de pouvoir le rencontrer lors de ses déplacements dans leur pays d’origine.

Et puis, il y a tous ces murs de préjugés qui enferment les personnes en grande pauvreté dans la honte, le mépris ou l’inutilité. Certaines familles chassées de partout se cachent derrière des murs ou dans immeubles en construction, à l’abri des regards, pour avoir un peu d’intimité, à défaut d’avoir un vrai toit.

Quand j’étais jeune volontaire d’ATD Quart Monde, nous habitions dans une cité de relogement qui « accueillait » une partie des expulsés des HLM d’une grande ville de l’Est de la France. J’avais réussi à convaincre certaines familles de laisser leurs enfants venir dans l’école de rugby que j’animais à l’autre bout de la ville. J’ai découvert alors qu’ils n’étaient jamais « entrés » dans la ville située à 2 kms. Ils avaient peur de se perdre et leurs parents leur faisaient comprendre que ce n’était pas un endroit pour eux. Ils ne connaissaient que leur cité !

Malgré tout cela, partout dans le monde, des hommes et des femmes agissent pour faire tomber ces murs qui séparent, qui divisent et inventent des chemins pour mieux vivre ensemble : rencontres autour de la musique ou de l’art, engagement de parents citoyens à l’école pour permettre à des parents très pauvres d’oser venir à l’école…

Je pense à tous ceux qui agissent, dans l’ombre, pour faire remonter la voix des plus oubliés dans leur association, leur syndicat, leur église… et faire tomber ces murs du silence derrière lesquels trop de familles très pauvres sont condamnés à se taire.

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Fumée ou twitter ?

imgresAvez-vous un peu suivi, à la télévision, la récente élection du Pape catholique François ? Et il n’y a rien qui ait vous a frappés ? Moi oui, particulièrement deux choses :

  • •             La fameuse cheminée et sa fumée !  Nos écrans de télévision nous montraient la Place Saint-Pierre, à Rome, pleine d’une foule immense, apparemment venue de tout pays, accrochée à des téléphones « intelligents » , en train de texter, twitter, en attendant des….signaux de fumée ! Sur le moment, je me suis mise à rire devant un tel anachronisme. Puis après réflexion, j’ai réagi : y avait-il vraiment anachronisme ? Pour communiquer avec des villages lointains, les indiens émettaient aussi des signaux de fumée : la couleur de la fumée ( selon le bois ou les herbes brûlées ), le nombre de nuages, leur forme  etc…, tout avait un sens et pouvait être relayé par d’autres, gratuitement, pour être transmis plus loin. Evidemment cela ne permettait que des communications assez limitées, des messages très simples. Aujourd’hui, « twitter » (autrement dit « gazouiller »…) est-ce si différent ? Cela permet à un utilisateur d’envoyer plus ou moins gratuitement de brefs messages au monde. Ces messages sont limités à 140 caractères si je ne m’abuse. Il s’agit donc aussi de messages très simples véhiculés sur de longues distances.

« Etre ou ne pas être, telle est la question ». Si l’on veut pasticher Hamlet de Shakespeare, pourrait-on dire « Fumée ou twitter, telle est la question » ?  La révolution technologique à laquelle nous pensions assister avec l’arrivée des réseaux sociaux est-elle vraiment si « révolutionnaire » ? Un peu, mais peut-être pas tant que cela.

  • •             D’accord, reconnaissons la grande possibilité qu’offre « twitter », à chaque citoyen, de diffuser toute sorte d’information ( vraie ou fausse d’ailleurs ), à grande vitesse, à travers le monde. On a pu mesurer l’importance de son utilisation par exemple, lors des « révolutions » en Egypte ou Tunisie, ou lors des élections présidentielles aux USA. Sans doute est-ce cette sorte de journalisme citoyen, comme l’on dit, qui a incité l’entourage du Pape à réactiver son compte « twitter » immédiatement après que la fumée blanche se fût dissipée. Pour lui permettre de rester en lien avec ses fidèles, tous ses fidèles, y compris les plus fragiles, les plus pauvres. Car tel est le cœur du témoignage que semble vouloir livrer le Pape François au monde.

Et de là me vient ma seconde interrogation. Comment faire comprendre la violence de la misère que vivent les plus pauvres, l‘atteinte de leur dignité d’être humain, la négation de leurs droits économiques, culturels, politiques, sociaux…, comment faire comprendre leurs efforts et leur combat quotidien pour faire reculer la misère…en moins de 140 caractères ? Comment faire connaître et reconnaître les préoccupations des plus pauvres dans le monde entier, leur rôle de bâtisseurs de paix et de justice… en moins de 140 caractères ?

Quelle est la responsabilité des utilisateurs de « twitter » en ce domaine, que l’on soit Pape, Président ou simple citoyen ? Je ne suis pas spécialiste de ces outils sociaux, mais il me semble que c’est un défi auquel nous sommes tous confrontés et pour lequel nous avons certainement besoin de réfléchir ensemble.

Bernadette Lang – Montréal ( Canada )